LA FEMME ENTRETENUE EN PROVINCE
Émélie (par corruption d'Emilie) représente la femme entretenue dans la plus terrible acception du mot. Depuis cinq ans, elle habitait Soissons, où son arrivée fut connue par une annonce répétée pendant huit mois dant les journaux de la localité.
K Madame Emilie, sage-femme, élève de la Faculté de Paris, prévient MM. les Soissonnais qu'elle reçoit chez elle les dames enceintes, pendant le temps de leurs couches, à des prix très-^modérés. »
vm LES KOIBAU.
De plus, un Udtlean représeatant une dame en diapeau à plumes, en robe de soie noire, en gants jaunes, tenant dans ses bras une layette garnie d'un enfant perdu dans des dentolies. Ce tableau, peint d'une façon très-voffonte, placé au premier étage d'une rue bourgeoise de la ville, annonça aux Seissonnais que la science envoyait un aide de plus eux efforts de la maternité.
Madame Émélie était une grande femme d'aspect parisien, et dont les yeut bleus mourants, animés par un teint rose, promettaient aux galants provinciaux une nouvelle occasion d'intrigues.
Peut-être madame Émélie . était-elle venue s'établir avec la ferme résolution de s'occuper de son art ; mais Itss pratiques ne répondirent pas à son appel.
La sage-femme est presque toujours, en province, une femme à aventures : madame Émélie ne changea rien au proverbe. Elle fut bientôt connue, et le Café militaire retentit plus d'une fois de son nom. Après avoir reçu les hommages d'un jeune sous-lieutenant de la ligne, eUe le quitta pour se rapprocher d'un aide-major, amant plus conforme à sa profession.
Le régiment parti, elle fut recherchée par quelques clercs de notaire de la ville ; mais c'était là trop pauvres gens. Les militaires eux-mêmes n'ont qu'une bien maigre Mdiâe pour entretenir une femme. Un receveur des contributions, M. Bellet, qui depuis passa à l'étranger, laissant un vide énorme dans la caisse, vécut presque publiquement aveci madame Émélie.
A partir de ce moment, elle eut un mobilier fastueux, une toilette qui offensait, au spectacle, les dames de la ville; bref, elle ne tîontribua pas peu au dérangement
LES NOIRAir. MS
des affaires da receveur. Elle fut même appdée chez le juge d'instructioB lors du procès qui s'entama à la fuite de M. Bellet ; mais si elle avait dévoré d'énormes sommes d'arg^nt, rien ne pouvait lui faire rendre gorge ; liea ne prouvait sa complicité. , Le parquet la laissa vivre comme par le passé.
Ce fut à la promenade que Noirau la rencontra. Ls bourgeois était profondément attristé de la mort de sa femme ; la vie lui pesait. Au moins madame Noirau, avec ses petites colères, lui remuait-elle un peu le sang. Mais quand il ne vit plus à sa maison que Toinon^ avec sa longue dent désolée , il tomba dans les bras du mi* rasme.
Madame Émélie se promenait lorsqu'elle aperçut kr bourgeois assis sur un banc de pierre, dans un état d'abattement très-prononcé , les bras et la tête pendants , comme privés de mouvement. Elle vint s'asseoir près de Noirau, qui tourna la tête, fâché d'être troublé dans sa douleur. Mais cette femme sut bientôt trouver le moyen d'entamer la conversation. Elle parla loiaguement de la défunte : on eût dit qu'elle l'avait connue. Elle déplora le malheur qui avait atteint un. homme a(us& considéré; — ce furent ses paroles. EUe pleura presque. Le lendemain, Noirau se retrouva à la "promenade €d rencontra sa consolatrice , qui l'engagea à venir la y cm chez elle. Il n'y manqua pas. Finalement, Noirau fut pris aux rets perfides de la sage-femme; il crut trouver une amie dévouée, comme il le dit. .
Il eut sas entrées à toute heure. Éméhe voulut par là aller au-devant des accusations ; elle craignit que le broii de ses anciennes liaisons ne vint aux oreilles de Noirau