CORRESPONDANCE QUI EXPLIQUE BIEN DES CHOSES
L'hiver avançait. Triégler écrivit à Hugues de revenir à Paris bien vite, car il avait obtenu des travaux assez importants par Tentremise d'un député. Hugues répondit immédiatement:
« Mon cher ami, je resterai peut-être encore quelque temps à Soissons pour des affaires de famille très-embrouillées. Voici ce que c'est : Mon brave homme d'oncle est entre les mains de la coquine la plus rouée qui se , puisse imaginer. Une femme qui en est à l'automne, la chute des cheveux, — tu sais combien elles sont fortes à cet âge. Elle veut épouser mon oncle, ou plutôt sa succession. Si eUe ne désirait que l'argent, peu m'importerait ; mais vois-tu M. Noirau marié avec une sagefemme qui a eu nombre d'aventures très-galantes l Cette femme s'est défiée de moi. Sous un prétexte de portrait, elle a fait ma connaissance. Tu n'imagines pas les moyens de diplomatie que j'ai déployés. Elle a fini par me raconter eUe-même son mariage prochain. Elle voulait me faire faire la paix avec mon oncle qui me bat froid depuis mon arrivée. Il fallait l'entendre cherchant à me prouver qu'elle n'était pour rien dans l'accueil que me faisait M. Noirau.
« Ahî la fine mouche* Je peignais son portrait sans que mon oncle le sût. Un jour nous l'entendons monter
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les fy$c«liers... Voilà une femme qui perd la tête, qui me jette, moi, mon chevalet, ma toile dans une annoire Mon oncle entre... H paraît qu'un pan do ma redingote passait par la porte de Tarmoire. — Qu'est-ce que c'est? dit-il. — Un jupon de drap, dit-elle, que je prépare pour les premiers froids.
« Ne trouves-tu pas, mon chei: Triégler, que cette armoire sent la comédie? Pour eml)arrasser un peu ma future tante, je remue dans mon armoire^ — autre moyen très-vieux à la scène, mais terrible en réalité.
« Mon onde fait la moue. H interroge d'un air jaloux madame.Emélie qui se met en fureur. Bref, mon oncle, aussi timide qu'un agneau, s'en va. Comme elle le mènera, le pauvre homme, s*il a le malheur de Fépousèr; d'autant plus qu'il avait pris le pli avec ma tante Noirau.
« Il est revenu le lendemain demander pardon de ses soupçons. Plus tard il a su que j'avais fait le portrait de sa future : il a rompu avec elle — pour une semaine. Mais chaque rupture est un nouvel anneiau de chaîne qu'il se passe au cou. Il est retourné en pleurant chez madame Emélie.
« Tu comprends, mon cher Triégler, que cette femme me raconte tout. J'ai été assez adroit pour devenir son confident le plus intime. Dans quel piège elle est tombée, la rusée!
€ £lle m'a avoué que mon oncle ne lui plaisait que peu, ce qui m'a donné plus de courage. Je lui fais It cour, et elle ne me repousse pas avec trop de sévérité. Peut-être n'est-ce que de l'adresse. Mon oncle traîne en
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longueur le mariage; il n'en parle plus. Pour amoureux, a Test; mais la sage-femme a autre chose à recueillir que de l'amour.
« Elle voudrait aiguillonner la jalousie dé mon oncle en me recevant. Nous ne nous rencontrons jamais ensemble, mais je sais par Toinon qu'elle lui parle de moi à tout propos. Elle lui a dit que j'étais un jeune homme charmant, que je deviendrais un jour un grand peintre, et mille autres compliments qui tourmentent mon oncle, aussi bien que s*il était habillé de la robe de Déjà- Bire.
« Au fond, je plains mon oncle^ qui souffre cruellement; mais, que diable, pourquoi un brave homme, en cheveux gris, ancien épicier, va-tr-il s'aviser de conter fleurette à une sage-femme, qui n'exerce pas, et qui a réduit un malheureux amant à voler une caisse publi-r que? J'ai continué Iq traitement de mon oncle; cela sera dur, mais le malade sera guéri ; du moins je l'espère.
ft Pour la quatrième fois, mon oncle a son congé. -^ Madame EméUe s'est fftchée tout rouge avec lui. H ne revient plus depuis une semaine, mais on Ta vu rôder sous les fenêtres de la sag&^femme la nuit. Comment cela finir a-t-il?
« Voici que le carnaval arrive. Madame Émélie m'en parle beaucoup ; elle est tràs-fciande de plaisirs. Quoiqu'un bal public soit très-dangereux pour la réputation de cette fenune, elle est dévorée de l'envie d y aller, ne fût-ce qu'un moment. J'irai aussi et je la surveillerai de jprès.
« Toutes ces intrigues» mon cher Triégler, ne m'em-
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pochent pas de faire des études ; je travaille beaucoup et je retournerai à Paris avec quelque argent.
« Hugues. »