LE BAL MASQUÉ
Les commis voyageurs qui vont au f'?mmBncemerX dj rhiver faire leur tournée dans le no.^i î!o l&Eranet s'»'rètent d'abord à Soissons. Ces messieu^'B;» babilcé»'' pratiquer la danse, Famour et la boisson, ne sont '^s à leur aise de séjourner à Soissons pendant le carnaval; aussi répandent-ils partout cet axiome : « Soissons n'est pas gai. c'est une ville morte pour les plaisirs. »
Le bal masqué du mardi gras de 1829 fut une preuTo de leur véracité. •
 onze heures du soir Fentrepreneur du bal remarquait, la mort au cœur, une seule personne dans la salle. Cette personne était un masque. Ce masque était un ours. L'ours paraissait profondément ennuyé et rappelait avec la plus cruelle vérité les solitaires Martins du Jardin des Plantes. Un polichinelle arriva bientôt tenir compagnie au malheureux délaissé.
Les deux masques, n^ ayant pas de galerie pour applaudir à leurs farces, se tournèrent le dos et se livrèrent à des réflexions, semblables, sans doute à celles de Zinunerman , lorsqu'il entreprit son Uvre de la solitude.
Cependant les loges se garnirent peu à peu de bour* geoises ravies d'avance, d'être intriguées. Quelques gri-
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settes parées et non masquées vinrent prendre place sur les banquettes, en attendant que les masques fussent plus nombreux pour organiser un quadrille.
Un Turc entra, donnant le bras à un Espagnol Le Turc avait des façons solennelles ; son masque grave, orné de petites moustaches noires, ne démentait pas la roideur qu'il affectait. Pour l'Espagnol, il mériterait une mention particulière, si les choristes des Italiens, en tunique abricot à crevés, en bottes à revers et en toque de velourS; ne donnaient pas une copie exacte de Toriginal.
Les dames des loges virent avec plaisir un domino noir mystérieux qui se faufilait dans le bal, protégé par un arlequin. Elles s'attendirent, avec raison, à être intriguées, — car le domino passe, à Soissons, pour qtéelqu'un qui ne veut pas être reconnu.
Le domino quitta le bras de son compagnon et, montant sur une banquette, il grimpa dans les loges. Ce domino avait des bottes et un pantalon d'un goût douteux. Les dames se dirent : C'est un homme.
Pensant' qu'il était temps de mettre en train cette folle jeunesse^ le chef d'orchestre commença la contredanse. L'ours faisait vis-à-vis au polichinelle, qui se livrait à une gaieté inouïe. H ne cessait, dans son bonheur» de murmurer des paroles folâtres qu'on obtient avec un petit instrument en fer-blanc, dit pratique.
Vers deux heures du matin, un malin fit le tour de la saUe.
— Tiens, te voiià^ Hugues ? dit l'arlequin au mahn.
— T'es bien fin, arlequin à tous crins, t'es digne d'être carabin, prends garde de tomber dans le pétrin, répondit
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le mas^e avec Fespht d'à-propos que le costume de
malin exige.
— C'est bien , dit Taolxe » ne fois pas le discret avee moi.
— - Qoien, arlequin^ ta sens le vin^tan'es qu'un nain...
L'arlequin n'étant pas de force à répondre» s'éloigna et alla parler bas aux différents masques qui omai^t le bal.
Tous vinrent peu après sabier le malm en ae faisant un plaisir de le reconnaître.
— £h I Hugues I — Je te conseille de changer de ces* tume. — Bonsoir, Hugues. <•— Yçilà Hugues. — Farceur d'Hugues 1
Hugues y car c*était lui, fâché d'être si vite reoonnu, s'éloigna et fit le tour du bal en regardant soigneusement les yeux de chaque masque. Mais il ne paraissait pas trouver l'objet de ses recherches.
Il alla s'installer à la buvette avec un de ses amis.
A la porte du bal, deux personnes que la nuit r^adaîf méconnaissables s'étaient arrêtées et causaieut avec animation. Cependant il était facile de distinguer une voix masculine à laquelle répondait une voix féminine.
— Décidément, c*est ime folie, ma chère.
. — Ne prononcez pas mon nom, je vous en prie, dit la femme.
— Cest facile, car je n'entrerai pas.
— Voici une nouvelle fantaisie maintenant. Je tous fais im costume moi-même pour être plus certaine qœ le costumier de Soissons ne pourra trahir votre OMiscarade... Vous vous habiUcK, et quand nous arrivons vous ne voulez plus entrer...
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— Songez donc à mon âge, mon amie.. . Si on se douta it seulement...
— On ne se doutera pas.
— Je serais perdu de réputation.
— Et moi, dit la femme, croyez-vous que ma réputation n'est pas plus sensible aux atteintes?... N'ai-jepas bien calculé, bien pesé mes moindres actions?...
— Enfin, vous le voulez, tout est dit. Mais qu'allonsnous faire au bal?
— Vous ne m'aimez pas, dites-le plutôt... Je m*en vais.
— Ohl reprit l'homme, vous savez bien le contraire.
— Eh bien, passez-moi cette fantaisie. Je tiens à voir un bal masqué à Soissons ; nous y resterons une heure, moins d'une heure s'il le faut. Certes, nous ne danserons pas. Dans la foule, comment peut-il vous venir à l'idée qu'on nous reconnaîtra ?
— Je sais bien, ma chère amie, vous pouvez avoir très-raison, mais...
— Adieu, monsieur! reprit la fenune en essayant de dégager son bras. Je vois clair comme le jour votre affreux caractère. J'avais pensé que notre dernière brouille vous rendrait plus aimable, plus complaisant. Adieu, et cette fois pour toujours.
— Oh ! dit rhomme. d'une voix émue, j'ai tort, je Tavoue; entrons au bal, vous avez raison.
— Non, ditlafénune.
L'homme implora son pardon, il l'obtint, et tous deux prirent au bureau une contremarque.
Pendant que Hugues buvait avec son ami , un grand bruit se fit entendre dans le baL Ce qui excitait ce
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bruit n'était pourtant que l'entrée de deux masques qui descendaient les escaliers pour entrer au bal ; Fun vêta d'un domino cachant évidemment une femme , s'il fallait s'en rapporter aux formes et à la tournure ondoyante de la personne masquée; l'autre, habillé en matelot; mais le matelot, quoique vêtu conmie tous les marins de carnaval , avait une physionomie tellement gênée que l'attention se portait naturellement sur lui.
De la chemise bleue rayée sortait un cou rouge et gros ; le chapeau de toile cirée recouvrait un foulard de couleur qui servait à cacher des cheveux reconnaissables sans doute ; mais un bourrelet de chair dénué de cheveux donnait à croire que le masque ne s'était si bien enveloppé la tête que pour dissimuler une calvitie trèsévidente. Le ventre du matelot n'était que trop sensible; deux mollets vigoureux remplissaient le pantalon large et flottant.
n descendit les escaliers en homme prudent ; intimidé sans doute par les regards de la foule , il leva la tête vers le lustre. De ses mains il ne savait que faire; pour se donner ime contenance , il les croisa sur son ventre par un geste commun aux bourgeois.
Le domino le suivait de près.
La fouie voyait que cet homme, qui n'était pas de la première jeunesse, devait servir à son amusement. L'ours vint vers le matelot, le flaira, lui mit la patte sur l'épaule et poussa un grognement. Le matelot parut inquiet. Attiré par les rumeurs de l'ours, le polichinelle accourut aussi vite que le lui permettaient les bosses et sabots, et amassa un certain nombre de personnes.
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— Ohê 1 matelot timide , cria Hugues en s'avançant, tu n'as pas Tair à ton aise sur le plancher des vaches.
— Bon, dit une voix, voilà le malin qui va Yentreprendre.
— Et ton bateau , dit Hugues , finot , tu Ta laissé au bord de l'eau, ohl ohl
Le matelot gardait le plus profond silence.
— Hardi, malin 1 cria un masque.
— T'as pas Tair faraud, matelot, sans ton couteau qu'est pendu à un cordeau, mon gros.
— Bravo I dit la foule.
— Sortons, dit la femme à l'oreille du matelot.
Le cercle se rétrécissait toujours de plus en plus autour des deux masques.
— Monsieur, je vous prie de cesser, dit le matelot, qui ne savait comment se débarrasser de son terrible adversaire.
— Tu veux te fâcher, mon gros, ne fais pas sonner si haut ton grelot ou je te flanque à l'eau.
La foule applaudissait.
— Allons, flambard, dit Hugues, viens boire plutôt. La femme retint par le bras le matelot ; ce geste n'échappa à point Hugues.
— Comment, matelot, tu te laisses mener par un domino, vieux taureau?
Et, sans attendre la réponse du masque qui paraissait souffrir violemment de cet affreux langage, il lui prit le bras, ainsi que cfelui de la femme, et les traîna de force vers la buvette.
— Oh I monsieur , dit le domino , vous n'abuserez
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pas ainsi dMne femme qui désire rester tranquillement
avec...
En entendant pour la première fois cette voix, Hugues tressaillit. 11 regarda fixement les deux yeux que le loup ne garantissait pas , puis il passa à Tinspection du matelot qui parut inquiet de cette terrible inquisition. Ils étaient arrivés au comptoir où se vendent les rafraîchissements :
— Servez vingt-quatre verres de punch à ce marin! cria Hugues.
— Je n'en ferai rien, monsieur^ dit le matelot.
— Monsieur I A qui parles-tu donc? dit iBEugues qui semblait se griser. Tu vas boire 1 . . .
— Non, dit le matelot.
— Tu boiras. Ça boit dur les matelots.
— Non, mon ami, dit le domino, vous ne boirez pas.
Hugues criait. La foule avait abandonné le bal pour assister à cette scène comique.
— Si vous saviez, monsieur, à qui vous parlez ainsi, dit le matelot.
La foule hurlait de joie.
— Viens, mon ami, dit la femme.
— Garçon, dit Hugues, si ce marin-là n'a pas bu les vingt-quatre verres de punch dans un quart d'heure, vous en verserez vingt-quatre autres.
— Bravo ! dit la foule.
— Monsieur!... dit le domino à Hugues d^une voix suppliante.
— Ah ! bah I dit Hugues, je ne lâche votre matelot que quand il aura bu.
LES MOIBAU. SOS
— Mon ami, dit la femme, fais semblant d*obéir à cef drôle..
— Drôle 1 dit Hugues d'une voix terrible.
Et d'un geste prompt il fit sauter le masque du domino. C'était madame Émélie. La foule, qui reconnut la femme qui passait dans Soissons pour avoir ruiné le receveur des contributions, accueillit cet acte brutal avec plaisir. Emélie, au lieu de perdre contenance, et sans sUnopiiéter de la foule, insulta Hugues, en le traitant de lâche et de tous les termes de mépris employés en pareille circonstance.
Après cette sortie, elle entraîna son mari en fendant la foule; mais elle eut le tort, se croyant désormais à l'abri des injures de Hugues, de se répandre en propos violents.
Hugues courut après le couple, et l'arrêtant :
— J'ai eu tort, dit-il; vous êtes une femme sans défense ; mais vous avez avec vous un mari. Je suis à sa disposition ; tenez, tenez, reprit-il en ôtant son masque, je m'appelle Hugues et je ne me cache pas. A votre amant, maintenant. '
H arracha le masque du matelot.
— Ciel 1 s'écria-i-il en voyant la figure cramoisie de l'infortuné qui venait d'échapper k une espèce de question au punch, mon oncle !
— M. Noirau î s'exclama la foule.
— Je vous l'ai toujours dit, s'écriçi le pauvre bourgeois en s'éloignant, vous ne serez toute votre vie qu'un homme sans mœurs. — Vous n'êtes plus mon neveu.
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