‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 28 sur 112 · CORENTIN · texte numérisé non relu

CORENTIN

Je me suis rendu ce matin à la bibliothèque Mazarine, dont M. Jules Sandeau est un des conservateurs.

La solitude de ce docte lieu n'était troublée que par les grandes enjambées de M. Daremberg, qui allait de de la salle de lecture à la salle des monuments péUsgiques, et par les éternuements d'un orientaliste en manteau vert. Dans un coin, le garçon Théophile apposait avec gravité sur les envois du ministère de l'instruction publique le timbre rouge de la bibliothèque orné du chapeau do Mazarin. Je vis le long des tables une menue collection de lecteurs parmi lesquels il me fut aisé de reconnaître, — à son odeur développée par le chauffage de la salle , — ce savant dont l'habit est recouvert d'une épaisse couche de colleforte sur toutes les coutures ; pauvre savant qui n'a ni femme, ni sœur, ni mère, ni maîtresse, ni servante, et qui n'a trouvé, dans la naïveté de son esprit, que ce seul moyen de suppléer à l'usage de l'aiguille et du mi

M. Jules Sandeau est arrivé à onze heures; il s'est assis avec une certaine mélancolie à son pupitre, entre les deux fenêtres qui regardent le pont des Arts. C'est un homme au crâne dévasté, ressemblant par le nez à M. Véron, et par les yeux à M. Paul de Kock.

J'ai été à lui et je l'ai prié de me faire donner le livre intitulé : « Jamblicv^, de Mysteriis Mgyptiorum, Chaid<Borum, Assyriorum ; Proclus, in Platonicum Alcibia-

dem de Anima atque Dœmone; Proclus, de Sacrifiçio et Magiâ, etc. Venetiis, in œdibus Aldi et AndreiB soceri. 1516, in-folio. »

M. Jules Sandeau a paru un peu troublé; il m*a fait répéter trois fois et a consulté le catalogue ; puis il a fini par me dire que l'ouvrage était en lecture — chez madame Virginie Ancelot.

Un quart d'heure après, je me suis ravisé, et, voulant faire un acte de bon goût vis-à-vis d'un romancier dont les œuvres m'ont souvent procuré d'agréables émotions, je suis revenu lui demander, le sourire aux lèvres, le Docteur Herbeau. — M. Jules Sandeau a rougi jusqu'aux oreilles, et il m'a répondu d'un ton sec que la bibliothèque Mazarine ne prêtait pas de romans.

J'ai regagné ma place et j'ai réfléchi.

En me voyant, quelques minutes plus tard, me lever de nouveau et reprendre le chemin de son pupitre, M. Jules Sandeau s'est emparé précipitamment de son chapeau et a quitté la bibliothèque, en grommelant.

BïBI-LUBIN.

Que le front de M. Jules de Prémaray était pâle mercredi, à onze heures du matin !

Il quittait à pas lents son domicile de la rue de Laval et descendait en soupirant la rue des Martyrs, la rue bien nommée.

A onze heures et demie, il avait une conversation

avec le caissier de son journal, et sa physionomie commençait à s'éclaircir.

A une heure, il s'accoudait sur le comptoir du libraire Michel Lévy, et je vis à travers les carreaux reluire des génovines.

A deux heures, il touchait ses droits d'auteur chez M. Perragallo, l'agent dramatique de la rue Saint- Marc.

A trois heures, M. Godefroy lui comptait le montant de ses feuilletons reproduits en province.

A quatre heures, il touchait une prime chez le directeur d'un de nos principaux théâtres du boulevard, sur une pièce reçue la veille.

Que le front de M. Jules de Prémaray était resplendissant mercredi, à onze heures du soir !

Vautrin.

Et passant sur lé quai Voltaire, j'ai reconnu aujourd'hui les frères Edmond et Jules de Concourt, ces deux dénicheurs de merles artistiques. Ils entraient chez un de ces marchands de curiosités dont les premières pages de la Peau de Chagrin ont illustré les somptueux intérieurs. J'entrai derrière eux.

Le plus' jeune, Jules, poussa tout à coup le bras d'Edmond, en lui di;sant à voix basse et rapidement :

-— Regarde de ce côté !

— Quoi?

-— Cette tasse.

— Oh ! la belle tasse I ne put s'empôcher de s'écrier Edmond de Goncourt.

Ils tombèrent tous deux dans un état voisin du ravissement ; ils prirent ensuite la tasse avec dévotion, la présentèrent au jour, la tournèrent, la retournèrent, la caressèrent du pouce, la remirent en place, s'éloignèrent de cinq pas pour la considérer, et y revinrent plus épris.

— Il y a les initiales de la marquise de Pompadour, dit Edmond à Jules.

— Oui.

— Et elle est signée, ajouta-t-il.

— Comment?

— DetLX mille.

— C'est la signature en calembour du fameux Vincent?

— Juste, fît Edmond.

— Quel travail exquis! quelle pâte! quelle lumière!

— Il faut l'acheter.

— Penses-tu que cela soit bien nécessaire ? hasarda Jules.

— Parbleu! pour la décrire.

— Tu sais que j'ai beaucoup de mémoire ; je pourrais peut-être...

— Non, non ! s'écria Edmond de Goncourt; on ne décrit bien que sur nature ; ne sortons pas de notre système : achetons.

— C'est que notre système finit par devenir ruineux. Sais-tu que notre dernier livre nous a coûté près de quinze mille francs?

LA POLICE LITTÉRAIRE i59

— Mais aussi il n'y est pas question d'un seul meuble qui ne soit à nous, dit Edmond.

— L'armoire du premier chapitre est d'un prix exorbitant.

— Qmb reux-tu? la première manière de Boule ! un genre d'incrustation perdu! il était indispensable de bien commencer l'ouvrage.

— Et la robe de l'héroïne? murmura Jules.

— Victorine ne nous a pas ménagés, c'est vrai ; mais au moins la critique et le monde n'ont eu à signaler aucune hérésie dans notre élégance ; c'était le point capital. La conscience est chère, tu ne l'ignores pas, toi qui as fait faire deux repas à notre héros et qui as voulu chaque fois manger comme lui. Et quel menu, corbacque! Potage à la Bagration, carpes du Rhin à la Ghambord, grives de Corse.

— Le fait est, dit Jules, qu'il n'eût pas été séant à nous de parler de ces mets seulement par ouï-dire, comme des rustauds.

— Tu en conviens ; et tu avoueras, en outre, que j'ai réalisé de notables économies en faisant passer une partie de notre .action à la campagne.

— Nous ne pouvions pas non plus acquérir le Bas- Meudon !

— Mais le bal du dénoûment ?

— Un coup d'éclat! s'écria Edmond.

— Et une note chez le tapissier de deux mille quatre cents francs, riposta Jules; tu avais voulu des rideaux exactement pareils à ceux de la planche du Concert de Saint- Aubin.

— La critique nous en a su gré ; jamais on n'avait vu un roman mieux tendu, mieux éclairé.

— Des rafraîchissements à profusion !

— C'est ce qui a déterminé notre succès. Si tous les auteurs apportaient le /néme scrupule que nous dans leurs compositions...

— La littérature deviendrait inabordable pour beaucoup d'entre eux, acheva Jules.

— Oh ! tu es morose, dit Edmond ; marchande plutôt la tasse.

— Décidément?

— On a toujours l'emploi d'une tasse. Vois la Frédérique, de Gozlan.

— Allons, va pour la lasse.

La tasse fut achetée.

— A présent, dit Jûlos à Edmond, .passons rue de Seine, chez Charavay, qui m'a promis de nous réserver quelques autographes pour notre Histoire de la Société française som l'Empire.

Je vis par là que si Edmond avait la manie du bricà-brac, Jules de Concourt, en revanche, était possédé de la passion des autographes. Je me glissai à leur suite chez le marchand de signatures et d'intimités.

— J'ai votre affaire, s'écria Charavay en les apercevant : une lettre superbe de Benjamin Constant, quatre pages pleines, sur la philosophie de l'histoire.

— Penh ! la philosophie de l'histoire ! dit Edmond d'un ton d'indifférence.

— Nous aimerions mieux autre chose, ajouta Jules.

— Une lettre de Berthier, alors, reprit Charavay, toute en renseignements sur la bataille de... de...

LA POUCE LITTÉRAÏRE 461

— Oh! les renseignements! dit Jules.

— Cela n'apprend rien, dit Edmond.

— Diable ! vous m'embarrassez, dit le marchand en se grattant le front; c'est qu'il ne reste plus qu'un billet sans importance de Brunet.

— De Brunet? bravo I

— Brunet est le seul qui jette quelque lueur sur les mœurs de l'époque, observa Jules de Concourt.

— Et à qui est adressé ce billet? demanda Edmond.

— A son camarade Tiercelin, répondit le marchand,

— Très-bien I Tiercelin, c'est le peuple.

— Voyons le billet.

Ils lurent.

« Vieille brute, c'est demain que je t'attends au Bœuf monfagnardj à six heures de relevée. J'ai obtenu de Duval qu'on ne commencerait Jocrisse qu'à neuf heures. Amène Ëlomire et la petite Cuissot; on festoiera. — Tout à toi. »

— Ah ! le joli autographe ! s'écria Jules de Concourt extasié.

— Et comme il est mal conservé! dit Edmond.

— A combien le billet de Brunet, demandèrent-ils?

— Oh! mon Dieu ! pas cher, répondit Charavay ; un franc soixante-quinze centimes.

— Les voici, firent-ils en chœur.

M. Charavay empocha froidement cette monnaie, et leur dit :

— Vous ne vous arrangez donc pas du Benjamin Constant?

— Non.

— Ni du Berthier?

— A quoi boa !

— Ce sont d'utiles documents pour une Hist&ire de la Société française sous l'Empire^ objecta-t-il.

— La lettre de Brunet nous suffit, répondit Jules de Goncourt en roulant soigneusement ce lambeau de papier.

— Oui, tout est là, dit Edmond.

Edmond portait la tasse.

Jules portait la lettre.

Ils redescendirent ainsi vers la Seine et montèrent vers le quai des Augustins. Devant Timprimerie Bonaventure et Ducessois, l'aîné dit au cadet :

— Il ne nous reste que le temps de corriger nos épreuves, si nous voulons assister à la vente des tableaux et objets d'art de M. Paulin Ménier, qui a lieu aujourd'hui, dans la salle n<* 4, par le ministère de M« Charles Pillet.

— C'est sérieux ; nous avons déjà manqué la vente de mademoiselle Hinry, des Variétés. — Corrigeons vite nos épreuves, répliqua Jules.

Connaissant un correcteur de Fimprimerie Ducessois, je pus entendre d'un cabinet voisin la suite de cet entretien.

— Relis-moi ton cochon, dit Edmond à Jules.

— Quel cochon ?

— Le cochon du troisième -chapitre.

— Mais ce n'est pas le mien, c'est le tien, dit Jules; c'est toi qui l'as écrit.

— Croîs-tu? je ne m'en souviens pas; tu me feras plaisir en me le relisant.

Jules chercha une feuille parmi les épreuves, ei commença d'une voix douce ce morceau descriptif :

« Le cochon dormait

» Céiaît un de ces sommeils calmes, plats, profonds et béats que donne Talliance d'une conscience d'or et d'un estomac de fer. Il gisait en travers de la porte qu'il barrait toute ; son ventre rose avait coulé sur le fumier mollet et s'y reposait, tressautant. Pour mieux être, il avait allongé ses courtes jambes. Un froncement de graisse et trois cils blancs indiquaient seuls la place de ses yeux. Dans son grouin immobile, un halètement tranquille allait et venait, et si profondément il goûtait son repos que sa queue en vrille s'était un peu dénouée. Le soleil le berçait de caresses, passant ses mains d'or sur ses soies drues^ sur ses flancs truites, sur son long dos truffé de rondes taches noires. Ni remords ni rêve qui le troublât en sa sieste, cet honnête homme de cochon : une pose d'une paix, d'une détente, d'une onction, d*un abandon merveilleux à voir! De longtemps en longtemps, il remuait, pour chasser les mouches, à peu près un quart de son oreille ; mais comme un prince éventé par un esclave, il ne s'éveillait pas pour cela, bien au contraire (i). »

. — n n'est pas mal, ton cochon, dit Edmond en approuvant de la tête.

— Notre cochon, répondit Jules avec modestie.

— Comme tu voudras.

(1) Les Actrices,

— Mais il aurait pu être mieux encore, reprit Edmond.

— Comment cela?

— Ah ! il fallait acheter le cochon.

Peyrade.

iMcMi

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