GENS DE LETTRES
Virgile. — Par oîi voulez-vous commencer? Nous. — Je suis vraiment confus de votre obligeance; M. Flaxman m'avait déjà parlé de vous dans les termes les plus affectueux ; il vantait à qui voulait Tentendre votre complaisance inépuisable.
Virgile. — M. Flaxman est bien bon. Je Tai accompagné en effet dans sa petite excursion à travers les
cercles infernaux
Nous. — Dont vous êtes le Dennecourt.
Virgile. — Mais cela ne valait pas la peine d'un souvenir. — Je me fais un vrai plaisir de servir de guide aux étrangers de distinction I Voulez-vous commencer par le Purgatoire?
Nous. — Je n'y tiens pas absolument.
Virgile. — Vous êtes comme beaucoup de personnes. Le Paradis est encore moins visité; M. Fiorentino m'avait pourtant promis, l'année dernière, de m' envoyer quelques-uns de ses amis. Mais ces journalistes sont si oublieux !
Nous. — Dites : si occupés.
Virgile. — Comme il vous plaira. Est-ce l'Enfer toul entier que vous désirez voir ou seulement quelques portions?
Nous. — Oh! je me contenterai d'un cercle... et môme d'un demi-cercle : celui oti gémissent la plupart des hommes de lettres qui furent mes contemporains au XIX® siècle.
Virgile. — Rien de plus aisé. Je vais allumer une lampe et vous conduire. Etos-vous impressionnable?
Nous. — Sans excès. Pourquoi?
Virgile. — C'est que nous avons des suppliciés assez désagréables.
Nous. — Plus désagréables que de leur vivant? cela me paraît douteux.
Virgile. — Enveloppez-vous dans votre manteau. Drapez-vous mieux; les plis plus droits; — car nous avons à traverser le lac des artistes, et il ne faut pas que nous prêtions à leurs railleries. Venez, à présent.
[Un chemin creux, Hippolyte Lucas une escopette à la main,)
Hippolyte Lucas, seul, — Notre-Dame del Pilar, protégez-moi ! Faites qu'il ne vienne personne par ce
chemin I Quel horrible métier que celui qu'on m'oblige à faire : tirer sur mes meilleur? amis, dépouiller mes plus chères connaissances, moi qui ai passé ma vie sur la terre à encenser tout le monde, — moi qui, en rentrant chaque soir, ne pouvais même m'empôcher de dire à mon portier : Votre petite loge est ravissante I
'Un Diable, survenant. — Vite! vite! voici un voyageur qui arrive de ce côté.
HippoLYTE Lucas. — Ah ! mon Dieu ! déjà ! Quel est-il?
Le Diable. — J'ai lu sur s^ valise : Louis Desnoyers. HiPPOLYTE Lucas. — Louis Desnoyers I le meilleur de mes amis; il faut que je l'embrasse... {Il va pour cQurir.) Le Diable, le retenant, — Arme ta carabine. HiPPOLYTE Lucas. — Oui, oui, je connais... c'est une romance... très-jolie d'ailleurs, excessivement jolie ; j'en ai parlé.
Le Diable. — J'entends le bruit de ses pas. Apprête-toi.
HiPPOLYTE Lucas. — Je ne pourrai jamais ; j'aime trop le talent de Desnoyers I
Le Diable. — Le voici! vise au cœur. {Louis Desnoyers paraît; il reçoit une balle dans la poitrine.)
HiPPOLYTE Lucas. — Mon cher ami, mon excellent confrère, je vous expliquerai tout.
Louis Desnoyers. — Lucas, soit maudit ! {Use roule sur le sable et expire dans d'affreuses convulsions. Le diable disparaît.) HiPPOLYTE Lucas, seul^ recommençant le monologue
cité plu^ haut. — « Notre-Dame del Pilar, protégezmoi ! Faites qu'il ne passe personne par ce chemin ! Quel horrible métier, etc., etc, etc. »
Le Diable, revenant, — Vite ! vite ! à ton poste 1
HiPPOLYTE Lucas. — Quoi encore? Tout mon sang se glace dans mes veines. — Tiens ! la jolie phrase...! Il est étrange que le danger ne m'enlève pas le sentiment du style.
Le Diable — Je viens d'apercevoir M. Pigeoiy, directeur de la Revue des Beatux-Arts , il donne le bras à M. Pitre-Chevalier. Tous deux se dirigent vers ce ravin...
HiPPOLYTE Lucas. — Ciel! mes deux meiUeurs amis !
Le Diable. — Arme ta carabine.
HiPPOLYTE Lucas. — Oui, oui, je sais. Mais que penseront-ils de moi? (MM. Pigeory et Pitre-Chevalier débouchent par le sentier; ils reçoivent chacun une balle et ils mordent la poussière.)
Pigeory. — Voilà un chemin qui n'est pas sûr.
Pitre-Chevalier. — 0 mon Yvonne, adieu !
BfappoLYTE Lucas se précipitant sur les deux cadavres. — Mes amis, mes chers amis, pardonnez-moi !
(Une serre. Dans cette serre, un homme. Auprès de cet homme, un diable. L'homme est Alexandre Dumas]
Alexandre Dumas. — Maître ! {Le diable le regarde en ricanant.) maître I maître!
L'ENFER DES GENS DE LETTRES m
Le Diable. — Va , va toujours ; je te connais. Tu veux que je te réponde : « Quoi? » pour gagner une ligne. Mais je ne t'accorderai point cette satisfaction. Parle; personne ne t'interrompra.
Alexandre Dumas. — Personne ne m'interrompra, ô douleur! Je commence. Huml Je... — Si encore il me disait seulement : « J'écoute, » je riposterais par : « Voici ce que c'est » Mais rien, nul encouragement. Maître l
Le Diable , lud donnant un caup de fourche, — Eh bien !
Alexandre Dumas , avec joie, — Il y est venu I Mattre , les cent ans que vous m'avez octroyés pour écrire un roman en un volume sont révolus ; mon roman est terminé.
Le Diable. — Déjà 1
Alexandre Dumas. — J'achève l'épilogue.
Le Diable. — Tu as été bien vite.
Alexandre Dumas. — Bien vite î un siècle I moi qui autrefois ne demandais que vingt-quatre heures pour faire un drame en cinq actes, et vingt-quatre jours pour faire un roman en cinq volumes.
Le Diable, ironique. — Seul?
Alexandre Dumas, écrivant. — « Mordions! Comment! Pourquoi? Vrai? D'honneur! Pas possible! Juste! Il se pourrait! Expliquez-vous! Bah... ! »
Le Diable. — Ecris plus lentement.
Alexandre Dumas. — Je ne peux pas l
Le Diable. — Mûris ta pensée.
Alexandre Dumas. — Impossible (
47t L'ENFER DES GENS DE LETTRES
Le Diable, lui donnant un coup de fourche. — Moins d'alinéas.
Alexandre Dumas. — C*est au-dessus de mes forces.
Le Diable. — Pas de dialogue.
Alexandre Dumas , avec un soubresaut. — Qu'estce que vous dites?
Le Diable. — Je dis : pas de dialogue.
Alexandre Dumas, au désespoir. — Alors pas de Dumas.
Le Diable, lui donnant un coup de fourche. — Tu raisonnes?
Alexandre Dumas. — Non. {Il se remet à écrire.)
Le Diable. — Imite la manière de Balzac.
Alexandre Dumas. — Oh!
Le Diable. — Est-ce que tu ne Tadmires pas, ton petit camarade Balzac?
Alexandre Dumas. — Si, sil
Le Diable. — N'est-ce pas que c'est le premier de nos romanciers?
Alexandre Dumas. — Le premier, oui.
Le Diable. — Et que George Sand est le second?
Alexandre Dumas. — Le second, certes.
Le Diable. — Et Eugène Sue le troisième?
Alexandre Dumas. — Le troisième, sans conteste.
Le Diable. — Et Frédéric Soulié le quatrième?
Alexandre Dumas, soupirant. — Le quatrième, évidemment.
Le Diable. — A la bonne heure , ton goût commence à se former. As-tu fini?
Alexandre Dumas, vivement. — Ohl ouil ouil
Le Diable. — Allons, dédie ce roman à Buloz.
ALEXANDRE DUMAS. — A BuloZ I
Le Diable. — En l'appelant : « Mon illustre et affectionné maître. »
Alexandre Dumas. — Jamais !
Le Diable , lui donnant un coup de fourche. — Estce fait?
Alexandre Dumas, se résignant. — Voilà.
Le Diable. — A présent, signe. [Regardant su/r le papier,) Pas comme cela.
Alexandre Dumas. — Comment 1
Le Diable. — Signe : Maquet.
Alexandre Dumas, bondissant, — Etes-vous fou, cher diable?
Le Diable. — Des familiarités I {Un coup de fourche.)
Alexandre Dumas. — Mais songez-y donc. Vous voulez que je signe Maquet et Dumas?
Le Diable. — Non , Maquet tout court.
Alexandre Dumas. — Un chef-d'œuvre que j'ai mis cent ans à parfaire ! ^
Le Diable — C'est bien pour cela.
Alexandre Dumas. — Savez-vous que c'est révoltant.
Le Diable. — Parbleu 1 [A part,) Cet homme me fait faire du dialogue malgré moi. (Haut.) Signe, te dis-je.
Alexandre Dumas. — Miséricorde!
Lfc Diable , lui donnant un coup de fou/rche. — Sigueras-tu, enfin?
Alexandre Dumas. — Satan 11 [Il signe: Maquei, en grinçant des dents.) Le Diable. — En plus grosses lettres 1 Alexandre Dumas, écrivant. — Maquet.
Le Diable. — Plus grosses encore.
Alexandre Dumas. — MAQUET.
Le Diable. — Très-bien! maintenant, repose*toi. Alexandre Dumas , épouvanté. — Me reposer, moi! Le Diable. — Pendant cent ans.
Alexandre Dumas. — Tuez-moi plutôt!
Le Diable. — Pendant deux cents ans.
Alexandre Dumas. — Malédiction !
{Un paysage athénien où se promène Théodore de Banville, vêtu seulement d'un thyrse, comme le dieu Liber.)