THÉODORE DE BANVILLE
Qu'il fait froid au milieu de ces architectures I L'ombre aux crins éperdus en tous lieux se répand. Oq dirait de Rosa les sauvages peintures ; C'est un teui^s à ne pas mettre dehors un paon.
(Il brandit son thyrse.)
Le soleil est rentré dans son immense alcôve ; Moi , je serai demain enrhumé du cerveau. Pour un bon paletot, aux tons roux, au poil fauve, J'écouterais, Je crois , des vers de Mollevaut. •
(Il brandit son thyrse.)
Les Grecs vont nus. Le nu, c'est le beau. Sans pelure, Gupldo s'esbattait sous les portiques blancs. Pourquoi le marbre est-il frère de Fengelure? Pourquoi la stalactite au bout des nez tremblants?
{Il brandit son thyrse,)
Sachons garder pourtant des contenances grandes ; Et puisque je ne peux rencontrer de brasier, Chantons lo Pean , et faisons des guirlandes : J'aperçois justement un lis extasié.
[Il va pour cueillir le lis extasié qui se change en or. Surprises et éblouissements de Théodore de BanviUe, Il se dirige vers une rose qui se métamorphose également en <yr. Sa main se porte sur un arbre; c*est de Vor qu'il touche. Il s* arrête et dit :)
Voilà, dieux immortels, un éclatant prodige I Des ors! partout des ors I comme dans lo tableau De Couture! Est-ce là TEldorado? — Que dis-je? Je suis place Saint-George et j*entre chez Millaud.
(// brandit son thyrse.)
Essayons de ravir la pèche à double joue, El d'y porter la dent... Ciel! le miracle eneor ! Faudra-t-il donc aussi , monnayable Capoue , Que j'aiguise ma faim sur des biftecks en or ?
(Il brandit son thyrse.)
Par Comus I ce prodige est fort désagréable I Les Yéfour sont ici richement inhumains.
J'ai soif. Buvons le flot en cet endroit guéable. Eh quoi ! toujours de For coulant entre mes mains!
(// brandit son thyrse.)
Je trouve un tel supplice absurde et médiocre ; Et parce que j'ai fait abus de ce métal , Comme Arsène des fleurs, comme Théo, de l'ocre, Jupin, à mon égard, me semble trop brutal.
(// grelotte en brandissant son thyrse.)
(Une bibliothèque dont tous les rayons sont vides; au milieu, Sainte-Beuve, et à son côté un diable, travesti en étudiant,)
L'Etudiant. — Appelle un chat un chat.
Sainte-Beuve. — Vous m'embarrassez fort; ne vous semble-t-il pas cependant que, sans détourner ce mot de ses diverses appropriations, un équivalent sauvegarderait davantage les délicatesses de notre langue?
L'Etudunt. — Tu m'ennuies. J'ai ordre de ne te laisser employer que le mot propre.
Sainte-Beuve. — Par la mère Angélique, c'est que notre vocabulaire est bien infertile en mots propres ; la pensée a ses fluidités, l'âme a ses sons-, pour l'expression desquels il m'a paru indispensable de créer ce qu'on pourrait appeler, je le crois du moins, sans compromettre personne, un idiome à côté.
L'Etudiant. — Oh! quel damné fatigant! Voyons ton travail d'hier. {Sainte-Beuve lui présente cinq ou
six feuilles couvertes dune petits écritu/re; l'étudiant prend un démêloir et le passe à plusieurs reprises dans les périodes de l'académicien.)
Sainte-Beuve. — Etes-vous à peu près content, ou du moins...
L'Etddiant , Hnterrompant. — Non , c'est encore trop difTus, trop embrouillé. (Le démêloir se casse,) Vois ! Récite-moi les phrases que je t'ai ordonné d'apprendre afin de faciliter tes progrès dans le style simple et clair.
Sainte-Beuve. —* Comment! ces platitudes qui....
L'Etudiant. — Pas de réplique.
Sainte-Beuve. — Ces trivialités dont...
L'Etudiant. — Récite-les.
Sainte-Beuve, gémissant. — « Deux et deux font quatre. » [A part.} 0 Volupté!
L'Etudiant. — Après ?
Sainte-Beuve. — « Pour faire un civet, prenez un lièvre. » (il part,) 0 les Pensées d'août !
L'Etudiant. — Continue.
Sainte-Beuve. — « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. » {A part.) 0 les Rayons jaunes!
L'Etudiant. — Je suis content de toi. Pour demain, tu apprendras la chanson de Malborough , et pour après*demain une page de Paul de Kock, la première venue.
{Une mairie. Madame George Sand y est amenée ou plutôt traînée par plusiewrs irwités et témoins,)
Un Diable, faisant l'office d'adjoint au maire. — Jean-Bastien Pidoux, consentez-vous à prendre pour épouse Marie-Aurore Dupin, dite George Sand, femme de lettres ?
Pidoux. — Ma. foi I oui-dà, elle est belle femme.
Le Diable-Adjoint. — Et vous, George Sand, consentez-vous à prendre pour mari Jean-Bastien Pidoux , nourrisseur, demeurant au Petit-Gentilly?
George Sand, pottssant des cris. — Nônl noni jamais! Le mariage est immoral.
Pidoux. — C'est que j' vous aimerons ben, toutd' môme, ma^petite dame, et que j* vous cajolerons à la mode d* cheux nous.
George Sand. — Un nourrisseur! à moi qui ai écrit Indiana et Mauprat !
Un Diable, très-brutal. — Allons, décidez-vous, ou gare la chaudière !
Pidoux. — J' vous donnerons du'petit salé tous les dimanches, et des pruneaux, da I
George Sand. — Si encore il parlait berrichon; cela me rappellerait ma dernière manière. T*engagestu à parler berrichon, manant?
Pidoux. — Jarni! j' parlerons iroquois, si cela vous fait plaisir.
George Sand. — Hideux! hideux I
Le Diable-Adjoint. — L'autorité ne peut attendre plus long-temps. Dépéchons.
George Sand. — Au moins, obligez-le à quitter son immense faux-col.
Le Diable-Adjoint. — Pidou:^ vous êtes invité à déposer votre col sur le bureau.
PiDOUX. — Ce n'est pas d' refus; y m'étranglait, à preuve que j'avons les oreilles comme de la braise. — HU hi ! hi ! (// rit.)
Le Diable-Adjoint. — Signez sur ce registre.
PiDOUX. — V'ià ma croix. -
Le Diable-Adjoint, à George Sand. — A votre tour. (George Sand signe avec colère. Le diable-adjoint regarde m signature et lui dit : ) Il faut un « à Georges.
George Sand. — Non.
Le Diable-Adjoint. — Si.
George Sand, haussant les épaules. — Je n'en mets jamais.
Le Diable-Adjoint. — Pourquoi ?
George Sand. — Je n'en sais rien, mais je n'en mets jamais.
Le Diable-Adjoint. — On doit se conformer ici à Torthographe du calendrier.
PiDOUx. — Allons, not' petite femme, obéis à ces messieurs qui sont polis tout plein avec leur foulard autour du ventre. Donne-leur-z-y ce qu'ils te demandent ; et puis nous irons achever la noce au Troupier fini, ousque le grand cousin Michel et les autres nous attendent. Même que si ces messieurs veulent bien se rafraîchir d'un coup de vin, y nous feront un honneur doDt nous sommes capables et flattés de la récidive, quant à ce qui regarde les honnêtes gens. Pas vrai, ma femme ?
(Un élégant boudoir. Trois ou quatre diables mettent un corset à Champfleury,)
Premier Diablv.. ^ Monsieur est charmant I
Deuxième Diable. — Co corset va admirablement à Monsieur.
Troisième Diable. — C'est-à-dire que Monsieur fera tourner toutes les tètes ce soir, chez la duchesse de Palma-Ghristi.
Premier Diable. — Maintenant, il faut que Monsieur essaye d'entrer dans ces bottes vernies.
Deuxième Diable. — Monsieur les trouvera peutêtre trop étroites, mais il n*en sera que mieux chaussé.
Troisième Diable. — Je vais brosser les cheveux de Monsieur avec deux brosses et lui dessiner une raie au milieu de la tête.
Quatrième Diable. — Ce flacon d'essences sur ses vêtements I
Cinquième Diable. — Et celui-là encore I
Premier Diable. — Que Monsieur sent bon 1
Deuxième Diable. — Mensieur montera-t-il aujourd'hui son alezan Vaporeux?
Troisième Diable. ^ Le temps est superbe ; tout Paris sera au Bois.
Premier Diable. — J'oubliais de dire à Monsieur que deux de ses amis du club étaient venus le demander ce matin : M. Raoul de Bréchigny
Deuxième Diable. — Et le vicomte d'Herseneuve.
Premier Diable. — M. Raoul de Bréchigny a laissé six mille pistoles qu'il prétend avoir perdues hier au whist contre Monsieur.
Deuxième Diable. — II y a aussi une dame qui a
beaucoup insisté pour voir Monsieur une dame de
l'Opéra.
Premier Diable. — Mademoiselle Angèle Boninp...
Deuxième Diable. — Voilà le stick de Monsieur.
Troisième Diable. — Et ses gants.
Quatrième Diable. — Et son lorgnon.
Cinquième Diable. — Bonne chance à Monsieur I
(La rue de Bondy, à minuit. B. Jouvin se promenant devant la porte des acteurs du théâtre de la Porte- Saint-Martin.)
B. Jouvin, seul. — La pièce est excellente, et tous les artistes ont été parfaits, depuis le premier jusqu'au dernier. U faut absolument que je leur fasse mes compliments. Justement, voici quelqu'un. {Un machiniste sort.)
B. Jouvin, mettant des gants pour lui parler. — M. Brisebarre, je crois?
Le Machiniste. — Non.
B. Jouvin. — C'est égal. Votre drame est magnifique, là, tout simplement. Une observation profonde, un goût réfléchi, de la portée enfin : du Shakspeare édulcoré avec du bon Dumas.
Le Machiniste. — Mon œil I {Il s'en va.)
B. Jouvin, seul. — Qu'est-ce qu'il veut dire ? Son œil? N'importe, ce Brisebarre est bien doué; Nyon aussi ; Séjour aussi ; Dugué aussi. Ah I ce sont de dé- Hcicux auteurs. Je les ferai relier, avec des nerfs sur
le dos. — Hais les artistes ne sortent pas; ils ramassent leurs couronnes sans doute. — Une ombre I [Une ouvreuse sorl.)
B. JouYiN, mettant des gants pour lui parler. — Madame Emilie Guyon, n'est-ce pas?
L'Ouvreuse. — Non.
B. JouviN. — C'est égal. Jeu mesuré... diction pleine de certitude... de l'ampleur» beaucoup d'ampleur. . . Oh ! quelle ampleur I
L'Ouvreuse. — Passez votre chemin, insolent-l (Elle s'en va,)
B. JouviN. — Elle est encore dans l'ivresse de son triomphe. Ne la troublons pas. — Je voudrais complimenter le chef d'orchestre à présent; il y a de l'âme dans sa musique; je distingue en lui l'étoffe d'un maître. — Et le décorateur? Superbe, le décorateur 1 Magie de palette, effets de perspective habilement ménagés. C'est lui! [IJn pompier sort,)
Le Pompier, fredonnant. — Folichon et Folichonr nette...
B. JouviN, mettant des gants pour lui parler. — Monsieur Séchan, il me semble?
Le Pompier. — Qu'est-ce que vous faites là.
B. JouviN. — J'attends.
Le Pompier. — Il n'y a plus personne. Tout est éteint.
B. JouviN. — Diable I c'est fâcheux. J'aurais voulu féliciter le souffleur.
L*ENF£R DES GENS m LETTRES 4 83
{Une f&rét ou tout autre endroit, Prosper Mérimée en proie à trois diables.)
Premier Diable. — Pendous-le par les pieds.
Deuxième Diable. — Cela lui mettra un peu de chaleur ay cerveau...
Troisième Diable. — Et lui fera composer des romans moins impassibles. (On pend Mérimée par les pieds.)
Premier Diable, après quelques minutes d'attente. ~ Eh bien?
Deuxième Diable. — Il ne bouge pas.
Troisième Diable. — Il reste blême.
Deuxième Diable. — Nous n'avons jamais vu de patient plus flegmatique. C'est bien Thomme qui a écrit la Double Méprise et le Vase étrusque.
Troisième Diable. — Le fer mord à peine sur lui, et il s'enrhume au milieu des flammes. C'est bien l'auteur de la Vénus drille.
Premier Diable. — Décrochez-le alors : ce n'est pas cela qu'il lui faut. [On dépend Mérimée.)
MÉRIMÉE. — Vous allez bientôt cesser vos mauvaises plaisanteries, j'espère.
Premier Diable. — Pas avant que nous ne t'ayons vu pleurer.
MÉRIMÉE. — Pleurer; à quoi bon? ♦
Premier Diable. — J'ai juré que j'aurais une preuve de ta sensibilité.
MÉRIMÉE. -7- Eh bien! lisez mon Histoire de don Pèdre.
Premier Diabce. — Ce n'est pas suffisant.
Deuxième Diable. — Nous voulons des plears abondants et sincères.
Troisième Diable. — Une émotion réelle...
MÉRIMÉE. — La peste si je pleure I
Premier Diable. — Vois ton confrère Jules Sandeau : il est plus raisonnable que toi, il ne se fait pas prier pour s'attendrir.
MÉRIMÉE. — Parbleu I c*est sa spécialité.
Premier Diable. — Tais-toi! Les spectacles les plus touchants vont, par mon pouvoir, être mis sous tes regards; des groupes déchirants vont se former à tes yeux; autour de toi, tu n'entendras que des sanglots et des lamentations. Regarde, et que ton cœur se fende I Ecoute, et que tes entrailles remuent 1
Mérimée. — Allons, je suis prêt. {Il allume un cigare et s'asseoit sur un tronc d'arbre. Les apparitions commencent,)
Premier Diable. — Voici d*abord Geneviève de Brabant, exposée presque nue, avec son enfant, par les ordres du farouche Golo.
MÉRIMÉE. — Le torse est bien, les attaches sont élégantes.
Premier Diable. — Mais sa douleur I contemple sa douleur !
. MÉRIMÉE. — La douleur est un agent de défiguration ; je hais la doulehr.
Premier Diable. ^ Passons à autre chose, dans ce cas.
Deuxième Diable. — Voici la mort de Coligny; il présente sa poitrine sans défense aux assassins.
Troisième Diable, ému. — Pauvre homme I
Premier Diable. — Plains cette noble victime!
Deuxième Diable. — Plains aussi le jeune Téligny, l'espoir de sa famille I
Mérimée. — Â ce compte, je mouillerais tout un exemplaire de la Henriade, Présentez-moi des infort\ines plus récentes ou laissez-moi tranquille.
Troisième Diable. — Uendurci !
Premier Diable. — Il a peut-être raison..
Deuxième Diable. — Mais quelle infortune récente pourrions-nous bien évoquer.
Premier Diable. — Il me vient une idée. [Vombrê de M. Libri parait, chargée de fers.)
M. Libri. — Protégez-moi, mon cher Mérimée; on m'entraîne chez le podestat I
Mérimée. — Encore !
• M. Libri. — On prétend que j'ai oublié de rendre à la Bibliothèque de VArsenal le dix-septième volume du Dictionnaire de la Conversation,
Mérimée. — Je sais, je sais. . . [E fume,)
M. Libri. — Mais c'est faux !
Mérimée. — Oui, oui.
M. Libri. — C'est le dix-neuvième!
MÉRIMÉE. ^ Ma foi, mon bonhomme, tirez-vous de là; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous. {V ombre de M. Libri se dissipe. Les diables se regardent, consternés,)
Premier Diable. — Qu'imaginer à présent?
Deuxième Diable. — Je jette ma langue à Cerbère.
Premier Diable. — Essayons encore. (On voit surgir le spectre de Stendhal, accablé de désespoir,)
Stendhal. — Hélas I hélas !
MÉRIMÉE. — Eb quoi!, c'est vous, Stendhal; d'oh vous vient cette tristesse inusitée ?
Stendhal. — Ahl mon ami, je traverse une vallée de larmes.
Premier Diable. — Regarde, il pleure, lui I
MÉRIMÉE, soucietix, — C'est vrai.
Deuxième Diable, bas à V oreille du troisième. — Je crois qu'il est ébranlé.
Troisième Diable. — Je le crois aussi.
Stendhal. — Evitez la sécheresse, mon cher ami; elle est aussi funeste à Fâme qu'à la terre.
Mérimée, à part, — Huml mauvaise phrase... C'est égal : Stendhal pleure, j'ai bien envie de pleurer aussi.
Premier Diable, bas. — Courage !
Deuxième Diable, de même. — Attention I '
MÉRIMÉE. — Ahl ma foi, non, ce serait trop bête. [U allume un second cigare.)
Premier Diable. -*~ Nous recommencerons demain.
{La tentation de Pontmartin. Dans le parc d*Àsnières. Une légion de diablesses, en robes de lorettes.)
Anïta. — Mesdemoiselles, il faut que M. de Pontmartin nous mène à la balançoire.
Toutes. — Oui, oui! à la balançoire!
De Pontmartin. — En vérité, mesdemoiselles. Je ne sais si je peux... laissez-moi rejoindre ma société.
HÉLOïSE. — Ta société attendra, grand notaire!
Marguerite. — Ne dirait-on pas qu'on veut Tavaler? Allons ! à la balançoire I (On l'entraîne.)
NiNi', — Il ne sait pas courir.
Anita. — Ce ne sont pas les jambes qui lui manquent pourtant.
De Pontmartin, essoufflé, — Ah !... mesdemoiselles, grâce ! je vous en prie... je vais me laisser tomber.
NiNi. — Monsieur, balancez-moi, ze vous prie; ze serai bien contente.
De Pontmartin, à part. — La petite effrontée I
Toutes. — Balancez-moi I balancez-moi 1
De Pontmartin. — Mais, mesdemoiselles, je ne sais pas... je vous le certifie... je n*ai jamais balancé personne. (A part,) Si Alfred Nettement me voyaiti
Suzanne. — Alors, qu'il nous chante une chanson de Béranger.
Anita. — C'est cela l c'est cela I
NiNi. — Et quelque çose de. . . là. . . d'un peu zoyeux.
De Pontmartin. — Par exemple !
Toutes, crianL — Une chanson de Béranger !
De Pontmartin. — Ma société m'attend, je vous le répète; il y a le receveur d'Avignon, avec un ami de ma famille ; ils me cherchent. Nous devons dîner ce soir chez un parent de Castil-Blaze...
NiNi, sur Vair des lampions. — La san-çon ! La sançon!
De Pontmartin. — Avec la meilleure volonté du monde, mesdemoiselles, cela m'est impossible. Ce... Béranger... comme vous l'appelez, m'est personnellement antipathique. Il n'appartient pas à la littérature réservée.
Marguerite. — Des fadeurs!
Anita. — Il faut qu'il chante.
NiNi. — ^ Il çantera.
De Pontmartin. — Non, mesdemoiselles; j'aime encore mieux vous balancer. (J^ les balance.)
(Un carrefour éclairé par Vcsil sanglant d^un réverbère, que le vent secoue. Le clocher de la vieiUe coUégiak dans le hintatn. Nuages rapides et noirs. Trois Â^nnmes enveloppés dans des manteaux et guidés par un diable ; ce sont Paul Féval, Marie Àycard et Pierre Zaccone.)
Le Diable. — Silence !
Paul Féval, inquiet. — Qu'est-ce qu'il y a?
Le Diable. — Il n'y a rien ; mais il faut toujours craindre qu'il y ait quelque chose. Avançons.
Paul Féval. — C'est béte de nous faire des peurs comme cela.
Marie âygard. — Mon épée se fourre à chaque pas entre mes jambes. Pourquoi m'a-t-on donné une épée?
Le Diable. — Tu le sauras plus tard.
Pierre Zaccone. — Mon plumet m'entre dans rœiJ. A quoi bon ce plumet?
Le Diable. — C'est un mystère.
Paul Féval. — Je ne suis pas tranquille dans mon manteau.
Marie Aygard. — Ni moi.
Le Diable. — Chut ! {Il se penche vers la terre.)
Tous, effrayés. — Hein ?
Le Diable. — N'entendez-vous rien du côté de la place Saint- Wulfran?
Paul Féval. — "Non.
Le Diable. — Et du côté du faubourg des Trois- Epées? *
Pierre Zaggone. — Pas davantage.
Le Diable. — C'est qu'ils attendent le signal. Marie Aygard. — Quel signal? (// tremble de tous ses m&fnbres.)
Le Diable. — Le cri de l'orfraie répété trois fois. Quel est celui de vous qui sait le mieux imiter l'orfraie T Pierre Zaggone. — Moi !
Le Diable. — Eh bien I commence, alors. Pierre Zaggone. — Houâh I houâh I houâh I Marie Aygard. — Il imite très-bien. {Des hommes noirs sortent de diverses encoignures ; ce sont Elie Berthet^ Ponson du Terrait et de Gondreeourt.) Paul Féval. — Nous sommes trahis I Marie Aygard. — Des inconnus !
Le Diable. — Non ; des confrères. Demandez-leur le mot de passe.
Paul Féval, à Elie Berthet. — Armagnac et Con-cierge ?
Elie Berthet. -r- Croix-Rouge et Cordon s'il vous plaît.
Pierre Zaggone. — Ce sont des nôtres.
De Gondregourt. — Pourquoi nous avoir réunis dans ce lieu d'horreur et de ténèbres?
PoNSON DU Terrail. — Oui; pourquoi? {A part.) Crac ! une ligne I
Elie Berthet. — S'agit-il encore de quelque œuvre infernale et souterraine ?
Paul Féval. — La sueur se fige sur mon front.
Pierre Zaccone, rêveur. — Mon plumet est un mystère ! a-t-il dit.
De Gondrecocrt. — Expliquez-vous; voyez, nous sommes calmes.
Le Duble. — Vous n'êtes pas en nombre. {Il prend à sa ceinture un cor duquel il tire un son dolent et prolongé.)
Marie Aycard. — Qui peut-on attendre à cette heure de la nuit?
PoNSON DU Terrail. — Il me semble avoir entendu comme un gémissement répondre à Tappel du cor. ^ Elie Berthet. — Non ; c'est la girouette armoriée qui grince au faîte de la vieille tour.
Paul Feval. — Attendez I je distingue des ombres mouvantes. {Deux hommes semblent surgir de terre ^ ce sont G. deLandelle et X. de Montépin.)
Le Diable, allant à eux. — Le mot d'ordre?
G . de La Landelle. — Ecoutille et Misaine.