‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 33 sur 112 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LE JEUNE HOMME PAUVRE, LE COCHER , J>tm UN INCONNU

Le Jeune Homme vkv\^E, passant ta tête par la portière. — Cocher, plus doucement I plus doucement!

Le Cocher, à part. — Voilà un particulier qui est le contraire de tous les autres.

Le Jeune Homme pauvre. — 0 mon Dieu I quelles secousses! quels cahots I Cela rappelle Tépouvantahle

vitesse des chemins de fer. — Plus doucement, cocher.

Le Coghbr. — Oui, bourgeois. [A part.) Ah çà! comment veut-il donc que j'aille? mes chevaux dorment en marchant.

Le Jeune Homme pauvre. — Si Marguerite avait pu se douter seulement du quart des dangers qu'on court dans cette Babylone , elle ne m'aurait certes pas laissé partir. Mais mes instincts artistiques ont été les plus forts. J*ai voulu revoir Paris, non pour moi, qui n'en ai jamais été épris bien follement, mais pour rapporter à ma femme, qui est un esprit romanesque, des nouvelles de cette année. — Mais, cocher, on ne va pas d'un train pareil, vous fendez l'air, vous dévorez l'espace!

Le Cocher , stupéfait. — Par exemple I

Le Jeune Homme pauvre. — D'abord, j'avais craint que ce voyage ne me coûtât beaucoup d'argent, car personne ne m'ôtera de la tête que je suis pauvre, trèspauvre , quoi qu'en aient dit certains feuilletonistes. Ensuite, les dépenses que j'aurai à faire tôt ou tard pour la construction de la cathédrale de mademoiselle de Porhoêt ne laissent pas que de me commander Téconomie. Heureusement, je me suis avisé d'un stratagème qui...

Le Cocher. — Gare I gare I

Le Jeune Homme pauvre. — Qu'est-ce que c'est? les chevaux qui prennent le mors aux dents? quand je vous le disais I

Le Cocher. — Ah bien oui ! il n'y a pas de danger... c'est un piéton qui vient se planter au beau mi-

lieu du chemin, comme si lès Champs-Elysées n'étaient pas assez larges. — Gare donc, espèce d'enflé 1

Le Jeune Homme pauvre. — Il est peut-être sourd. Arrêtez, au nom du genre humain I

Le Cocher. — Allons, boni voilà qu'il se jette de lui-môme contre le timon.

Lb Jeune Homme pauvre. — 0 ciell descendons; il est peut-être dangereusement blessé. [ïl met pied à terre.)

Le Cocher. — Il ne l'aura pas volé, en tout cas. {Tous les deux s'empressent autour d'un inconnu ren^ versé sur la route.)

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur!... Il est évanoui... Asseyons-le dans la voiture, pour éviter les rassemblements... Il est fort bien couvert, ma foi, et l'intelligence siège sur son visage. {On asseoit tinconnu dans le fiacre.)

L'Inconnu. — Aïel aïe!

Le Jeune Homme pauvre. — Souffrez-vous beaucoup, monsieur?

L'Inconnu. — Au contraire. (Il referme les yeux.)

Le Jeune Homme pauvre. — Cherchons sa blessure... Ce n'est rien... J'ai toujours sur moi de la charpie et des bandelettes. . . Improvisons un appareil. . . Là, voilà qui est fait... Il revient à lui. — Maintenant, cocher, au pas, au pas.

Le Cocher, grommelant. — Des manières!

Le Jeune Homme pauvre , à Hnconnu. ~ Bh bien ! monsieur, vous sentez-vous un peu mieux?

L'Inconnu. — Où suis-je?

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Le Jeune Homme pauvre. — Dans vu char numéroté.

LIngonnu , se jetant ^ur une de ses mains. — Ah ! merci, monsieur, merci!

Le Jeune Homme pauvre. — Prenez garde ; pas de mouvements trop brusques.

L'Inconnu. — Tant de bonheur... à moi!... Oui, voilà bien le fiacre de Dalila.

Le Jeune Homme pauvre. — Est-ce que vous me connattriez, par hasard, monsieur?

LIngonnu. — Si je vous connais!... d*abord» qui est-ce que je ne connais pas?

Le Jeune Homme pauvre. — Votre nom , Je vous prie?

L'Ingonnu. — Je suis Henri Delaage.

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur Henri Delaage, mon plaisir est vif de faire la connaissance d'un savant et d*un philosophe tel que vous.

Henri Delaage. — 0 grand homme ! ô grand jeune homme pauvre ! vous êtes Tindividualité la plus saisissante de ce temps-ci !

Le Jeune Homme. — Ne gesticulez point; vous allez rouvrir votre blessure en dérangeant votre appareil.

Henri Delaage. -r- Bah! je me moque de ma blessure , à présent.

Le Jeune Homme pauvre. — Comment vous ôtesvous exposé à recevoir ce timon en pleine poitrine?

Henri Delaage. — Je Fai fait exprès.

Le Jeune Homme pauvre. — Exprès?

Henri Delaage. — Pardonnez à mon enthousiasme, et à ma curiosité. J'étais instruit de votre voyage à

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Paris ; je savais l'haare de votre arrivée, le chemin que vous deviez prendre. Je voulais vous voir à tout prix, et surtout avant tout le monde. Alors, je me suis rappelé un moyen employé déjà par le père Dumas, dans Antony.

Le Jeune Homme pauvre. --Je sais... au premier acte. Continuez.

Henri Delaâqe. — Vos chevaux ne s*emportaient pas : c'est égal, j'ai voulu les arrêter. Vous gardiez le plus profond silence : n'importe I j'ai feint d'entendre vos cris. Je me suis précipité, la tôte perdue... vous savez le reste.

Le Jeune Homme pauvre, après un instant de silence commandé par la situation. — Monsieur Delaage, j'apprécie, croyez-le bien, tout ce que votre sympathie a de flatteur pour moi. Néanmoins, ne soyez point surpris si je cherche à pénétrer le motif de cette détermination romanesque de votre part.

Henri Delaage. — Nç comprenez-vous pas qu'il est impossible que vous puissiez avoir un autre cicérone que moi dans Paris? Je suis votre introducteur-né auprès des salons, des théâtres, des journaux...

Le Jeune Homme pauvre, refroidi, à part. — Hum ! aurait-il appris que j'ai fait un héritage considérable , contresigné : « Yo, el Rey, » et voudrait-il exploiter ma crédulité provinciale f Qui m'affirme que c'est le vrai Henri Delaage, le seul mystique patenté f

Henri Delaage. *— Dites que vous m'excusez.

Le Jeune Homme pauvre , remontant sa cravate. — Cher monsieur, je voudrais pouvoir profiter de vos bonnes offres de service , mais elles se trouvent mal-

heureusement mises è néant par les précautions que j'ai cru devoir prendre en quittant ma province. Figurez-vous que , n'ayant que sept jours à passer dans la capitale, j'ai scrupuleusement disposé à l'avance de ces sept jours en faveur des sept chroniqueurs des sept journaux les plus accrédités, pour lesquels je me suis fait donner sept lettres de recommandation...

Henri Del a âge. — Par les sept notables de votre arrondissement. Je comprends. Mais ôtes-vous bien certain de rencontrer chez vos sept chroniqueurs l'empressement et la cordialité dont j'ai eu du moins l'initiative auprès de vous?

Le Jeune Homme pauvre. — Je l'espère.

Henri Delaage. — Et moi, j'en doute. Ahl vous me regretterez , monsieur de Champcey d'Hauterivo ; vous m'évoquerez dans quelques jours... mais il ne sera plus temps.

Le Jeune Homme pauvre , à part, ébranlé. — Si c'était pourtant le vrai Delaage? Si ma défiance naturelle m'avait trompé?

Henri Delaage , à part. — Si ce n'était pas là le vrai jeune homme pauvre? Si -ma perspicacité habituelle m'avait fait défaut?... Nous allons bien voir.

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur, me voici arrivé à mon domicile... VHdtel du bon La Fontaine... Ob voulez-vous que je vous fasse reconduire?

Henri Delaage. — Nulle part, monsieur. (Il déchire son appareil.)

Le Jeune Homme pauvre. — Malheureux ! que faitesvous?

HBNia Delaage. — Ah!... aht... Vous ne me reo* verrez pas, maintenant. {Il s'évanouit de rechef,)

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