‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 38 sur 112 · LE JEUNE HOMME PAUVRE, ALBERT DE LA FIZELIÈRE · texte numérisé non relu

LE JEUNE HOMME PAUVRE, ALBERT DE LA FIZELIÈRE

Le Jeune Homme pauvre. '— Oîi m'avez-vous conduit?

Albert de la Fizelière. — N'ayez pas peur, c'est un endroit très-bien fréquenté.

Le Jeune Homme pauvre. — Jésus I quel bruit 1 quel tapage I

Albert de la Fizelière. — C*est ici qu'une certaine portion delà jeunesse intelligente se rassemble tous les soirs, après les travaux de la journée ou avant ceux de la nuit.

Le Jeune Homme pauvre. — L'horrible odeur de tabac et de bière !

Albert dé la Fizelière. — Approchons-nous de ce groupe, composé des principaux rédacteurs d'un petit

journal. {Ils s'asseoient à une table.) Qu'est-ce que nous prendrons, pour ne pas avoir l'air de deux mouchards?

Le Jeune Homme pauvre. — De la limonade. Albert de la Fizelière. — De la limonade , soit. Tenez, voici l'entretiçn qui s'anime parmi les^ petits journalistes.

Premier Ecrivain , déposant sur la table deux pistolets d'arçon. — Causons littérature.

Deuxième Ecrivain , débouclant un sabre de cata-^ lerie. — Causons littérature.

Troisième Ecrivain , une espingole sur Vépaule. — Causons littérature.

Quatrième Ecrivain , tirant de sa ceinture une hanche d'abordage. — Causons littérature.

Cinquième Ecrivain , brandissant un tomahaw. — Causons littérature.

Tous, avec des grincements de dents. — Causons littérature 1

Le Jeune Homme pauvre. — Sortons d'ici, mon* sieur, je vous en conjure. — 0 mon rocher de Sainl- Malol

Albert de la Fizelière. — Rassurez-vous , ce sont d'honnêtes garçons, je vous l'affirme.

Le Jeune Homme pauvre. — Comment sont donc les autres, alors ?

Albert de la Fizelière. — Ecoutez-les un instant ,. et vous verrez que rien n'est plus bénin que leur con-^ versation* Premier Ecrivain. — Victor Hugo est un croquant..

su . LA SEMAINE

Deuxième Ecrivain. — Lamartine n*a jamais su faire un vers de sa vie.

Troisième Ecrivain. — Musset? Qui ça, Musset? Est-ce qu'on lit encore Musset ?

Quatrième Ecrivain. — Et la femme Sand, donc? «A bas la femme Sand !

Cinquième Ecrivain — A bas Dumas?

Le Jeune Homme pauvre. — * Eocote une fois, partons, monsieur ; je n*en veui pas entendre davantage.

Albert de la Fizelièrb. — Ce n*est rien; il faut faire la part de l'hyperbole.

Le Jeune Homme pauvre. — Je vous trouve charmant avec votre hyperbole; ne voyez-vous pas qu'ils finiront par m'appeler assassin ou cul-de-jatte !

Albert de la Fizelière. — Non. Voici la contrepartie de leur critique

Premier Ecrivain. — L'article de Sauveur-Galéas n'est vraiment pas mal, ce matin.

Deuxième Ecrivain. — Je suis avec un violent intérêt le roman de Joliet ; c'est très-fort.

Troisième Ecrivain. — Très-fort I

Quatrième Ecrivain. — Et que dites-vous particulièrement de Pesquidoux ?

Cinquième Ecrivain. — L'avenir est à Pesquidoux.

Albert de la Fizelière. — Vous voyez qu'ils ne sont pas aussi méchants qu'ils en ont l'air.

Le Jeune Homme pauvre. — Pour cela, passe; je n'ai point. entendu parler de ce Pesquidoux; quanta Sauveur-Galéas, j'ai certainement ouï ce nom dans Lazare le Pâtre. — Mais dites-moi, ils ne sont pas tous jeunes, vos petits journalistes; j'en vois deux ou

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trois dont la tête commence à s'eirgenter, comme celle de ma respectable amie, mademoiselle de Porhoêt- Gaêl.

Albert de la Fizelière. — C'est vrai. Ce sont les fruits secs de la publicité. L'esprit, la verve, la malice^ ne leur font point défaut cependant. Pourquoi ne sontils pas arrivés à une position meilleure ? Interrogezles et ils vous répondront eux-mêmes < qu'ils ont manqué le coche. » Voilà pourquoi ils sont condamnés à demeurer éternellement dans la foule des conscrits, des débutants, qui les saluent jusqu'à terre le premier soir et qui, au bout de six mois, leur piétinent sur le ventre.

Le Jeune Homme pauvre. — Allons-nous en. Albert de la Fizelière. — Pas encore; je veux vous dire la chanson désespérée que Vund'eux improvisa l'autre soir, sur un rbythme joyeux et railleur, dans un de ces soupers dont le récit ferait dresser les cheveux de toute la population de votre département.

Le Jeune Homme pauvre. — Diable ! j'ai bien fait de ne pas amener ma femme.

Albert de la Fizelière. — En avant la musique I

La Chanson du Petit Journaliste,

Air : Turlurette, ma tante Utlurette.

Eh biml soit; une ehansm!

La plut folle, rime et son !

La plus vieille, une goguelte I T^lurette, Ma tante Ufligrette '

IkiM Us fureurs et Us erU De i'orclustre de Paris, Tinte un timbre de clochette, Turlurette, Ma tante Vrlureîte!

Cest mon rire, it ett f>arlùut :

Eclair ! grimace qui bout 1 Vent qui passe et qui souffLète ! Turlurette, Ma fanU VriwretU!

DUu d'un soir, roi d'un malin.

Dans le journal, au festin.

Ma renommée est compUU; Turlurette, Ma tante UrUtrette !

Mon œil blesse et resplendit ; Je suis gai, chacun U dil; Tai besoin qu'on U répète; Turlwretle, Ma tamte Wlurette.

Mais, sur la table accoudé.

L'enfant, un soir attardé, Trouva sa lyre muette; Turlurette, Ma tante Vrlurette !

H n'est plus temps aujourd'hui!

NobU but, espoir enfui, H n*est rien qui vous rachète; Turlurette, Ma tante Vrlweltel

Sous la vigne, ardent powrpris.

Cachez bien mes cheveux gris...

MaU nul ne s'm inquiète,

Twriwrette,

Matante Vrlurette?

Comédien près de fimr.

Je confiais mon avenir.

Allons, vereezl qvi^on répète :

Twrlurette, Ma tante Urlwrette!

Je mourrai je ne sais oU, Dans un coin, peut-être fou, Sans quelifu*un qui me regrette.

Twlurette, Matante UrUtrettel

Point de frais pour qui part seul Je ne veux d'autre linceul Qu'un vieux lambeau de gazette, Turtwrette, Ma tanie Vrhrette î

Pour les nuits de passions Des futurs Trimalcions, Parez de (leurs mon squelette, Twrlwrette, Ma tante Vr^rette !

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur de la Fizelière, adieu I adieu I (Il se lève.)

Albert de la Fizelière. — Qu'est-ce- qui vous prend donc ?

Le Jeune Homme pauvre. — Ces mœurs ne sont pas les miennes ; laissez-moi , ne me retenez pas ; je suis rempli d'épouvante.... adieu I (llsortprécipitammerU.)

Albert de la Fizelière. — Comment l il s'enfuit sans achever sa limonade.

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