LA BIBLIOTHÈQUE EN FONCTIONS
AVANT l'ouverture
A neuf heures et demie du malin, — c'est-à-dire une demi-heure avant l'ouverture au public , — les garçons de salle, plus spécialement désignés sous le nom de trotteurs, arrivent et se dispersent dans les divers départements de la bibliothèque de la rue Richelieu (1).
Ils échangent leurs modestes redingotes contre des uniformes somptueux qui les font ressembler à des financiers de la Comédie Française , et le piteux chapeau de soie contre le solennel chapeau à trois cornes. — Du temps de M. Naudet, les frotteurs étaient tenus à coiffer ce chapeau en bataille, c'est-à-dire dans toute sa largeur; mais depuis, moins surveillés, ils se contentent de le porter à la façon coquette des élèves de l'Ecole polytechnique.
Seul, Coml?at, le chef de service, a persisté et per-
{\) Cet article a été écrit et publié poor la première fois dans unjoornal, il y a plusd^une année. Depuis cette époque, d^iniportants changements ont eu lieu dans l;administration et dans le personnel de la Bibliothèque. Quelques améliorations, que nous avions indiquées, même avant M. Mérimée et son spirituel rapport, ont été réalisées. Cet article n'a donc aujourd'hui que la valeur d'une date ; mais comme tel, il servira plus tard de point de comparaison entre la Bibliothèque d'autrefois et la Bibliothèque d'aujourd'hui.
siste encore dans la tradition majestueuse de M. Naudet.
Cinq minutes avant dix heures, les employés apparaissent successivement.
On nous permettra de commencer cette esquisse par le département des Imprimés, — et de pénétrer dans la grande salle de lecture , encore déserte.
Auparavant, tâchons de bien saisir le sens et les termes du règlement, qui est placardé sur la porte. ' Voici ce que dit ce règlement :
<c Ne seront point communiqués les ouvrages contraires aux mœurs , les pièces de théâtre^ les œuvres dramatiques des auteurs vivants, les romans publiés séparément ou faisant partie des œuvres d'un auteur (il paraît qu'il y a — à la Bibliothèque — des romans qui ne font point partie des œuvres de leurs auteurs), les éditions dites illustrées, les journaux français quotidiens des vingt dernières années, les brochures politiques ou de circonstance, les almanachs d'adresses , les livres purement scolaires de tout genre, et les ouvrages qui se trouvent dans les cabinets de lecture. >
Hum I voilà bien des choses destinées à n'être point communiquées!
La dernière ligne surtout est singulière : c... Les ouvrages qui se trouvent dans les cabinets de lecture. » Mais on n'y trouve pas rien que l'Enfant du Carnaval, dans les cabinets de lecture ! Nous en connaissons oir abondent les livres d'histoire et de science. Le règlement nous la baille belle, en vérité.
LA SALLE DE LECTURE. — LES EMPLOYES-PHARES : M. GOMBETTE, M. GH^IRON , M. YINTRE.
Nous ne décrirons pas cette salle immense , ou plutôt cette galerie, connue de toute l'Europe savante; les livres en constituent d'ailleurs Tunique décoration. — L'œil y découvre , après le premier examen dû à l'ensemble, un bureau central et trois autres petits bureaux , placés de distance en distance comme des phares, et occupés par des employés solitaires.
Le premier de ces employés , faisant face à la porte d'entrée , est M. Combette , — ou le phare de BréhaL
Le second de ces employés, situé au milieu de la salle, est M. Paul Chéron, — ou le phare de Cordouan.
Le troisième, relégué à l'autre extrémité, est M. Vintre, — ou le phare de Biarritz.
Consacrons quelques lignes à chacune de ces physionomies.
M. Combette est l'homme impassible par excellence : rien ne l'émeut, rien ne l'étonné. A peine entré, il quitte ses bottes, — de fortes bottes, avec de fortes empeignes, de fortes semelles et de fortes tiges, — et il met des chaussons de lisière. Dans un âge plus candide , M. Combette , ignorant le mal et les méchants ,, abandonnait ses bottes dans les salles d'en-bas ; mais , depuis un événement odieux et qui se refuse à toute
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narration , il ne les perd plus du regard ; elles reposent, comme de fidèles compagnes, à côté de son bureau.
Une calotte de couleur ponceau orne le chef placide de M. Combette. Dans les intervalles de repos que lui laissent les habitués de la Bibliothèque, il dévore la collection du Musée des Familles, il en fait sa substance, son tout. — Pour lui, la vie est bornée au nord par le Miisée des FamiUes; au sud, par le Musée des Familles; à Test et à Touest, encore par le Musée des Familles, Le Magasin pittoresque Teffraie un peu : ce mot de pittoresque ne lui semble pas avoir une allure et une prononciation orthodoxes ; cela sent le romantisme, — tandis que le Musée des FamiUes, cela est plus bourgeois, plus digne, plus rassis. Il Tabandonne cependant quelquefois , mais c'est pour aller se chauffer devant une des bouches du calorifère. M. Combette traîne un fauteuil bien en face du conduit calorique, i! s*y installe , appuie les paumes de ses mains sur ses genoux et les descend le long de ses tibias avec une certaine vigueur, en poussant de petits cris de satisfaction ; il les remonte lentement et recommence ce manège pendant quelques minutes; sa figure revêt une expression béate , il ferme les paupières , il frissonne de volupté , il produit des gonflements avec ses joues. Cest un homme heureux , — jusqu'à ce qu'un lecteur impitoyable le renvoie à son pupitre.
Ce que M. Combette donne le plus et le mieux, ce sont les manuels-Roret. En dehors de cette spécialité, il est tout despotisme ou tout caprice.
Un jour, un de nos amis eut besoin, pour une étude
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sur un personnage très-coûnu , de consulter Adèle et Théodore. Dans ce roman , madame de Genlis donné quelques détails assez curieux sur Tenfance du personnage en question. Après avoir, h force de diplomatie y conquis Tautorisatioa des conservateurs, notre ami se rond près de M. Combe tte et lui remet son buU letin. — M. Combette le lit attentivement, part, et revient avec les Veillées du Château,
— Mais ce ne sont pas les Veillées du Château que je vous ai demandées; c'est Adèle et Théodore.
— Eh bien! répond M. Combette, vous voulez lire madame de Genlis, n*est-ce pas? voilà un ouvrage de madame de Genlis I
Et M. Combette se remet tranquillement à la lecture du Musée des Familles.
Un autre jour, un lecteur lui présente un bulletin ainsi conçu : les Grandes Chroniques de France. Tout le monde sait qu'il s'agit de la Chronique de Saint- Denis. M. Combette fait un signe d'intelligence, part, et revient avec Froissart. Vives réclamations. Cette fois, M. Combette eut un léger mouvement d'impatience, et ce fut avec une nuance d'aigreur assez prononcée qu'il répondit :
— Eh bien ! vous demandez des chroniques , n'estce pas? en voilà une ; lisez d'abord celle-ci, je vous en donnerai une autre après...
M. Paul Chéron, remployé du milieu de la salle, n'est occupé qu'à se dissimuler le plus possible aux yeux du public. Pour cela , il s'entoure d'une citadelle de livres, qui ne laissent voir^ qu'une tête jaune; le reste de son corps est engouffré dans un fauteuil im-
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meDSO. Son vœu serait de passer pour un lecteur ordinaire, pour le premier venu. Lorsqu'on l'interroge, il ne répond pas ; insiste-t-on, il gémit, il lève les yeux au ciel, il frappe du pied. Gardez-vous de lui demander aucun renseignement! — Est-il frappé en pleine poitrine par un bulletin lancé du bureau central , H. Chéron se résigne; il s'arrache lentement à son fauteuil, il prend le bulletin des mains du quidam, sans le regarder, sans l'écouter. Ce quidam a dérangé H. Chéron, — M. Chéron ne pardonnera jamais à ce quidam.
De quelle occupation cependant a-t-on détourné M. Chéron? M. Chéron refait la France littéraire de Quérard, — que M. Quérard refait lui-môme de son côté. Mais cela est bien égal à M. Chéron!
Le troisième employé, M. Vintre, occupe, comme novs l'avons dit, le fond de la galerie, à côté de la salle vitrée, dite salle du Parnasse. M. Yintre n'a que deux manies : — la première, c'est de vous dissuader de prendre l'ouvrage que- vous lui demandez ; — la seconde, c'est, lorsque la première n'a pas réussi, de vous envoyer vous-même chercher votre livre, sous l'escorte d'un frotteur.
A l'aide de ces trois silhouettes, on peut déjà formuler l'axiome suivant :
Tout bibliothécaire est ennemi du lecteur.
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. LE BUREAU CENTRAL. — MM. PILLON » DE MANNE » RICHARD ,. BAUDEMENT. — M. DAURIAC OU D*AURIAC.
Le bureau central est assez spacieux. {K)ur recevoir quatre ou cinq conservateurs à la fois. Il est exhaussé comme une estrade et adossé au jour. — C'est là que trônent à tour de rôle MM. Pillon, de Manne » Richard et Baudement.
M. Pillon est le plus petit homme de la Bibliothèque : il est gris , sa tête est ronde , ^n œil est vif. Il sait le grec y ma sœur! il a composé des ouvrages sur le grec; demandez-lui un ouvrage en grec , et vous surprendrez aussitôt un reniflement de sa narine gauche , — signe infaillible de son contentement. La conséquence de cette hystérie hellénique est un mépris souverain pour ceux qui lui demandent Musset ou Victor Hugo. Pourtant M. Pillon n'est pas tellement détaché des choses de ce siècle qu'il ne s'amuse encore, — comme feu son père, — à écrire des comédies en vers français , qu'il apporte pieusement au Théâtre Français , lequel les lit, les reçoit, et... voilà tout. — Signe particulier : une loupe en verre, qui lui sert à déchiffrer les bulletins.
Le torse redressé, le front découvert, l'œil belliqueux, tel est M. de Manne, la fleur des pois des conservateurs, l'homme du monde des Imprimés, celui que ses confrères interrogent pour savoir les modes,
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la chronique des ruelles, ce qui se dit au dehors. -* Il écrit toujours quantité de lettres, ce qui lui est un prétexte pour renvoyer le public à son voisin. — Dans sa jeunesse, M. de Manne annonçait des dispositions à la gaieté en s'introduisant dans l'horloge de la Bibliothèque, dont il faisait tourner les aiguilles.
M. Richard, tête de Moïse, — nature pacifique; — un mélomane.
M. Baudement est furieux d'avoir été transporté de la Bibliothèque Mazarine , un Eden , à la Bibliothèque Impériale, un purgatoire 1 — Il s'en console ea coBectionnant, assure-t-on, toules les demandes drôles qui lui arrivent. (Et les réponses drôles, qui est*ce qui les collectionne?)
Comme un spectre , long , noir , indéfinissable , barbu, sans yeux sous ses lunettes, M. Dauriac ou d'Auriac sort tout à coup du double plancher du bureau central. Il est en quête d'une éphéméride. L'éphéméride trouvée, au moment de la signer et de l'envoyer au Siècle, il se penche vers M. de Manne, et lui demande à voix basse des nouvelles du monde politique. Selotf sa réponse, M. d'Auriac maintient ou supprime l'apostrophe de son nom. C'est un baromètre que consultent beaucoup d'abonnés. — A propos de ces- variations orthographiques, un habitué de la Bibliothèque, qui juge les hommes sur leur style, s'étonnait que cet écrivain ne signât pas : d'Aurillac.
Il y a encore d'autres conservateurs au département des Imprimés, mais ils ne se tiennent pas dans la grande salle et ils n'arrivent qu'à midi. Nous en parlerons au chapitre de la Réserve. — En attendant, tour-
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nons nos yeux vers le public ; et , afin de donner une idée des formalités indispensables pour obtenir communication d'un livre, introduisons un personnage allégorique, — l'homme à tiroir des Revues, — le Parisien.