‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 5 sur 112 · LA BIBLIOTHEQUE EN VACANCES · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHEQUE EN VACANCES

{La grande salh de lecture de la Bibliothèque, rue Richelieu. On entend un bruit de jHyrtes. Les gardiens sortent. Au dehors, on lit sur un écriteau ; — la bibliothèque SERA FERMÉE DU i^^ AU 30 SEPTEMBRE.

M. DE Baghaumont, descendant, le premier , de son rayon. — Ouf! les voilà partis I ont-ils assez, depuis un an, déchiré mes feuilles et compromis mes dentelles I Quelle rage de chroniques et de nouvelles à la main les a donc saisis? Il ne me reste plus à présent une seule anecdote, un seul quatrain ; ils m*ont tout dérobé; je suis à sec.

RiVAROL. — Et moi donc I

CuAMFORT. — Et moi !

Beaumarchais. — Et moi 1 11 y a de Técho ici.

Cinq od six Rats, s'aventurant. — Est-il certain, mes frères, qu*on ait vu s'éloigner M. Edouard Four-

Dier? Se pourrait-il qu*il ne vînt plus nous déranger pendant un mois? Hélas I j*ai bien peur qu'une telle félicité ne nous soit pas permise I Vous ne le connaissez pas autant que moi, ce vilain homme : il est capable de se procurer une clef ou de s'introduire ici nuitamment par les vasistas. Redoutez tout de M. Edouard Fournier! Uautre jour, ne s'est-il pas avisé de me surprendre derrière une collection de la Minerve, oli j'avais cependant tout lieu de me croire en sûreté.

Un Livre, appelant. — PssstI

Mademoiselle de Lespinasse. — Que me voulezvous, d'Alembert?

D'Alembert. — M. Ravenel est-illà?

Mademoiselle de Lespinasse. — Non; M. Magnin non plus; vous pouvez descendre, nous sommes en vacances !

Choeur général en toutes les langues. — En vacances! dites-vous vrai? En vacances! nous voilà débarrassés de cette cohue de lecteurs importuns, fatigants, irrespectueux. Le ciel en soit loué! nous ne verrons plus Francisque Michel, le touche-à-tout !

Choeur de Trouvères. — Ni d'Héricault, aimé des belles !

Choeur de Satiriques. — Ni Anatole de Montaiglon, qui a le piquant du verjus !

Choeur de Précieuses. — Ni le grand LivetI

Choeur de Conteurs. — Ni le petit Boiteau !

Chœur d'Historiens. — Ni Romey \ejettatore!

Choeur de Polygraphes. -^ Ni Lalanne, l'écuyer !

DoRAT, couvert d'une de ces magnifiques reliures dites à la Fanfare, ornements à petits fers, doublé en

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maroqmn rouge^ tranche dorée, — Pouah 1 j'ai passé une saison entière sous les grosses lunettes d'écaillé et sous les coudes graisseux d'un animal incompréhen* sible. Il venait régulièrement h dix heures, me demandait et ne me rendait plus qu'à une heure. Que pouvaisje avoir de commun avec ce cuistre? En quoi devaient Tintéresser mes Baisers et mes Cerises? Un jour, je me penchai sur son travail : il écrivait très-fin et très-vite sur du papier timbré. C'était un clerc de quelque étude sans feu, à qui je servais de contenance pendant qu'il expédiait ses barbouillages. O honte ! 6 punition I

Madame de Sévigné. — Moi^ j'avais un jeune galant que je regrette. Il me lisait avec des sourires et des soupirs. Ce devait être quelque cadet de famille, adorant le beau temps du menuet royal et des ruelles. Ah ! si j'avais pu lui répondre 1

Le marquis de Bièvre. — Vous? votre cœur a toujours habité le château des Rochers.

Madame de Sévigné. — Impertinent 1

Andrieux. — On m'a bien peu lu cette année

LucE DE Lancival. — M. Latour de Saint-Ybars m'a consulté deux fois; c'est un heureux symptôme. Les belles-lettres vont refleurir.

Alfieri. — On joue mes comédies en France. Tout va bien.

Le Dictionnaire de la Conversation. — Comment feront maintenant les feuilletonistes pour rédiger leurs comptes-rendus de théâtres? Oh iront-ils chercher la date de la première représentation du Jeune Mari, et l'époque précise de la retraite de Mademoiselle Emilie Leverd t .

Voix de l'Enfer. {L'Enfer est cette partie de la Bibliothèque qui contient les auteurs licencieux,) Ouvreznous les portes! ouvrez-nous! Nous voulons aller passer nos vacances chez la Fillion, chez la Paris, chez la Massé ! Holà 1 Qu'on nous serve des coulis, des pastilles, des truffes, des diabolini, des liqueurs des îles, et qu'on nous ramène dans le boudoir d'Eliante-Gottyto !

Rabelais. — Bon! voici le dégel des paroles qui commence.

Grimm. — Du nouveau l quelqu'un sait-il du nouveau ! Y a-t-il ici quelque gazetier fraîchement arrivé? je le paierai mon pesant d'or. J'ai soif d'aventures et faim de boas mots.

La Harpe. — Approchons-nous de ces groupes, monsieur le baron. . .

Brillât-Savarin, à Stendhal. — Vous le mettez dans la poôle doux minutes à peine, en ayant le soin d'y jeter quelques rondelles de citron. C'est un plat délicieux.

Stendhal. — Je vous crois; Mérimée doit le connaître.

Mademoiselle Aissé, s'éveillant. -r- Laissez-moi, non, Sainte-Beuve, non; je ne le veux. pas! je ne veux pas être réimprimée !

Sainte-Beuve. — Rien qu'une préface !

Mademoiselle Aissé. — Non... Ah! mon Dieu, je rêvais.

Madame de Genlis, à madame Cottin. — Oui, ma chère, des cages en acier. C'est une fureur.

M. DE Montlosier, s' adressant à Chateaubriand. — Quand paraissent les Méjnoires de M. Guizot?

LA BIPLIOTHÈQUE il

Chateaubriand. — J*ai vu passer Tautre jour le libraire Didier dans la salle de la Réserve; il affirmait pouvoir mettre en vente le premier volume au commencement du mois de novembre.

M. DE MoNTLOSiER. — Et ceux de M. Dupin? la suite?

Chateaubriand. — On le dit un peu découragé.

Paul-Louis Courier. — Ab! tous vos Mémoires! Relisez donc le Testament de Rostopchin, en vingtcinq lignes !

Benjamin Constant, frappant au rayon de madame de Staël. —Toc! toc! ôtes-vous là?'

Madame de Staël. — Non; je suis à la reliure.

Benjamin Constant. — C'est ce qu'elles disent toutes, depuis quelque temps : c'est insupportable. Vous verrez que je serai forcé d'aller frapper chez madame de la Suze.

YouNG. — Je m'embôte.

NovERRE, à M. de la Borde, — L'Opéra? les arts imitateurs?

M. DE LA Borde. — Toujours la Ferraris, mon pauvre Noverre !

NovERRE. — Des gargouillades I

Sapho, à mademoiselle *** (l'éditeur refuse d!imrprimer le nom), — Oui, mon ange, on a saisi les Fleurs du Mal, de Baudelaire.

Mademoiselle ***. ^ Est-ce possible?

Sapho. — Et sais-tu le nom du substitut qui.,.

Diderot, rongeant ses poings. — Oh I ne pouvoir sortir pour aller au Salon î Deux personnes en eau-

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saieat auprès de moi, il y a quinze jours ; ils disaient les noms des nouveaux et des célèbres : Daubigny, Gérôme, Duveau, Baudry l Que devient la peinture sensible? Greuze et Chardin onl-ils] laissé une postérité?

Un Livre éloigné. — J'étouffe ! . .

DuMERSAN. — Il me semble connaître cette voix.

Le Livre. — Hélas! ami Dumersan, c'est moi, Brazier, ton infortuné compère.

Dumersan. — OU diable es-tu l

Brazier. — Au fond du tiroir de M. de Manne, le conservateur adjoint. Sous le prétexte qu'il travaille lui aussi à une histoire de petits théâtres, il ne veut me prêter à personne et me tient enfermé depuis trois ans.

Dumersan. — Eh! mon pauvre ami, je te plains de tout mon cœur; mais je ne puis te délivrer.

Brazier. — Tâche de crocheter la serrure.

Dumersan. — Je n'ai jamais appris.

Brazier. — Hélas !

Dumersan. — Il me pousse une idée, cependant?

Brazier. — Voyons.

Dumersan. — Je vais chercher Vaucanson, Il est justement dans la salle du Zodiaque.

Sauval, allant à une fenêtre. — Ah! messieurs, comme on démolit à Paris !

Saint-Foix. — Voilà mes Essais à refaire I

Mercier. — Et moi, mon Tableau, J'en parlerai à Edmond Texier.

DuLAURE. — Voyez-vous tout là-bas cette poussière qui s'envoie de la rue de l'Arcade? C'est l'hôtel du

prince de Soubise qu'on abat. Un palais qui avait la grâce et le mystère d'une petite maison I Les jolies colonnes! les beaux: marbres de couleur! les riantes xnythologies du plafond !

Marmontel. — Je me souviens d*y avoir dîné avec mademoiselle Guimard.

Madame de Krudner. — Mais on en raconte mille horreurs, de votre prince. N'est-ce pas lui qui avait dans son cabinet un fauteuil mécanique?...

Miss Inchbald, lapoussant du coude. — Taisez-vous donc, ma belle !

Grécourt. — Mesdames, si vous le permettez, je peux vous fournir des renseignements précis à ce sujet. {Les deux femmes s'enfuient,)

Balzac affairé, — Savez-vous ce qu'ont fait les Graissessac aujourd'hui?

Joseph de Maistre. — Quoi! qu'y a-t-il?

Balzac — Les Graissessac!

Joseph de Maistre. — ^^ Voulez-vous me laisser tranquille !

Balzac. — Ah! je ne vous reconnaissais pas. Excusez-moi.

'Joseph de Maistre. — Comment se peut-il que vous, un assembleur d'affabulations, qu'on a essayé de faire passer pour un philosophe et pour un historien, vous ayez le courage de vous occuper de ces intrigues monétaires !

Balzac — Hein?

Joseph de Maistre. — Je ne vous interroge pas, je m'exclame.

Balzac — Vous n'interrogez pas? je crois bien!

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Vous auriez trop peur qu*oû vous répondît. Cela vous étonne que je m'informe des Graissessac, jouissance avril ? Ah I mon vieux gentilhomme intolérant, on a changé votre sanglante clef de voûte de Tédifice social. Je Tavais bien prédit : le règne de la pièce de cent sOus est arrivé. Voici Theure des bourreaux d'argent, des jolis bourreaux, des bourreaux souriants! Et vous voulez que je ne sois pas de cette fôte I Allons donc, hyperboréen émigré I J*ai toujours eur le cynisme de mes opinions^ comme vous.

Joseph de Mâistre. — Pas de comparaison, monsieur!

Balzac. — Mettons similitude, si vonsFaimez mieux, comme Gros-René.

Joseph de Maistre. — Vous avez de Tesprit, mais vous êtes un corrupteur.

Balzac, indigné. — De l'esprit I Pour qui me prenezvous? Qu'est-ce que je pourrais faire de l'esprit, cette faculté subalterne? Ah! si je revenais au monde !

Joseph de Maistre. — Que feriez-vous?

Balzac — Je ferais fortune.

Joseph de Maistre. — Ah oui ! toujours votre rêve!

Fontenelle, dans un coin. — Sonate, que me veuxtu?

Balzac. — Dans quinze jours je serais millionnaire, dans un mois je créerais une banque, dans un an je culbuterais Rothschild. Il n'y aurait plus que moi au monde, moi, assis sur un sac gigantesque. Je n'ai pas vécu assez. Voyez ce petit Solar, qui venait m' acheter mes romans à Passy, millionnaire! voyez ce bourdonnant Lireux, qui a joué Quinola, millionnaire! et Jour-

dan, qui a publié l'Initié! et Millaud I et les autres I millionnaires I bi-millionnaires ! milliardaires I Je leur ai porté bonheur à tous ; j*ai été le précurseur du million moderne.

Joseph de Maistre. — Je no vous en fais pas mon compliment.

Le Clairon, à Sophie Amxmld. — De quoi ris-tu?

Sophie Arnould. — De tous mes bons mots qu'on met aujourd'hui sur le compte d'une personne appelée Augustine Brohan.

Champcenetz, survenant. — Que dirîez-vous donc si, comme moi, vous vous relisiez chaque jour dans les courriers de M. d'Ivoy?

Chevrier. — Ou comme moi, dans ceux de M. Henri d'Audigier.

Métra. — Ou comme moi, dans ceux de M. Gustave Claudin.

Sterne. — Qu'est-ce que c'est que ces courriers-lh^

Champcenetz. — Une invention nouvelle... d'il y a plusieurs siècles... un déluge d'encre.

Berquin. — C'est singulier I personne ne songe à me plagier, moi. (Il fait des cocottes.)

Florian. — Ni moi. Ah ! si I il y a uo certain Arsène Houssaye. Le connaissez- vous?

Nodier. — Amelot de la Houssaye? Parfaitement. Deuxième galerie, troisième rayon, lettre L, n^ 7,764. Faut-il le prier de descendre?

Florian. — Eh nonl mon cher bibliophile; nous parlons de nos jeunes confrères.

Mademoiselle de Sgudért, au milieu d'vn cercle.

^- Ainsi, votre pays du Tendre s'appelle maintenant le Pré Calelan, les Concerts de Paris, le Moulin-Rouge, Mabileî Je donnerais volontiers un exemplaire de Cyrtis pour que Pélisson m'y conduisît un beau soir.

Caylus. — Mes Percherons, où sont-ils?

Edouard Ourliac. — A la Closerie desLilas, oîiles étudiants allument leurs cigarettes avec les feuillets du Code.

Mademoiselle de Scudéry. — Des cigarettes I des cigares I Quelle abomination 1

M. DE JouY. — De mon temps on ne disait pas un cigare, on disait une çigals. Consultez P Ermite de la Chaussée-d'Antin.

Eugène Briffa ut. — Merci !

Mademoiselle de Scudéry. — C'est comme ce ou cette George Sand dont je lis en ce moment les ouvrages. Se peut-il, en effet, qu'elle fume toute la journée et môme en écrivant ?

Eugène Briffaut. — Rien de plus vrai, madame, je l'ai beaucoup connue il y a quelques années : elle fait une prodigieuse consommation de fabac caporal ; elle Teste continuellement couchée sur des divans à la mode turque, et elle ne saurait tracer une ligne sans s'être coiffée préalablement d'une énorme casquette de loutre ornée d'un pompon de g^rde national. C'est une femme bien originale, allez !

. Choeur de Rats. — Alerte, mes frères, jalertet voici M. Edouard Fournier; je viens de l'apercevoir se glissant par le soupirail de la court Sauvons-nous t sauvons-nous! "^

YouNG. — Je m'embête.

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