LÀ QUEUE BU BONHEUR
Le jeune ménage fut heureux un grand mois. Cependant Chien-Caillou avait les yeux fatigués ; il travaillait beaucoup. Amourette chantait en travaillant; jamais elle n'avait été aussi gaie. Le graveur avait installé ses quelques outils dans la mansarde de sa maltresse, où il faisait plus clair.
3t GHiËN-GAILLOU.
Uu matin, il sortit pour aller chez le përe Samuel.
La portière monta chez Amourette :
'— Le propriétaire veut qu'on le paye, à la fini . . .
— Je n ai pas d'argent... dit Amourette.
— Ah ! vous n'avez pas d'argent! Eh bien ! vous allez filer à la minute, et toutes les deux. . .
— Mais... dit Nini.
— Je crois que vous voulez vous révolter I Qu'est-ce que c'est que des gueuses pareilles! . . . Ah! vous n'avez pas d'argent... Vous mangez donc tout? D'ailleurs, monsieur ne veut pas de coureuses dans sa maison. . . âIIod^, qu'on file, et bien vite... .
— Laissez-nous attendre au moins M. Chien-Caillou...
— Oui , en voilà encore une autre bonne pratique. qui doit deux termes et plus... Son compte ne sera j'as long... Allons, vouleSs-vous fiche votre camp, ou Je tous fais mener par la garde chez le commissaire!
Les deux jeunes filles sanglotaient et ne 'trouvaient rien à répondre à la vieille.mégère; elles firent un petit paquet deleiurs habits; Nini écrivit quelques mots sur la pohe de Chien-Caillou, et elles descendirent tout en pleurs, pendant que 4a portfète leur disait :
— Vous êtes encore bien heureuses que je vous laisse; emporter vos effets et que je ne vbus dénonce pas à U poUce^ petites rouleuses! , .
Cbien-Caillou, en Centrant le soir^ lut sur sa porte ceci:|
a Nous ceron à midi àvousse attendrr dans le lus^^ samboure, » .j
Il descendit, le cœur ému, chez la potiière qui lui di chesemèn t :
— Monsieur a commandé qii'on les mette à la porte. 5i voua croyez qu'oti peut garder, pour Tamour dû bdn Dieu, des locataires qui ne payent pas.. Dd riéste, elles ne sont pas les seules, et il y en a d'autres qui.;;
Chièn-Gaillou , sans en écouter davantage , courut au Luxembourg. Il était six heureë du soir. L'hiver commençait et le brouillard tombait; il fit le tdur du jardin, s'arrêtant à 'chaque femme qu'il rencontrait; il ne trouva pas les deux sœitrs. Bientôt le tambour battit : on ferma les portes, et lé pauvre graveur revint seul à la maison. Il ne pleurait pas, mais il avaitla mine sombré et l'œil égaré.
Petiot vint se frotter à luij et pour là première fois Petiot fut repoussé brusquement. Chien-Caillou ne dormit pas ; toute la nuit sa petite chambre retentit de soupirs. Le lendemain, à six heures dû matin, il était à lagrille du Luxembourg; il en attendit deux heures Touverture. Toute la journée, il resta sans manger, marchant comme un fou, fouillant les moindres buissons, comptant les heures, parcourant les allées, les côntreallées, et regardant sous le nez les filles du quartier, qui riaient beaucoup de cette mine effarée.
Pendant huit jours il fut fidèle à son poste. Pas d'A-^ mourette. Il revenait quelquefois les habits trempés, jurant et voulant se casser la tètè contre les murs. Un jour, le lapin ayant manifesté ses caresses trop longuement, Chien-Caillou le prit par les oreilles et le lança contre la muraiUe.
Petiot poussa un faible cri et rçtomba sur le plancher. Il était mort 1 ■ Il e^t impossible de peindre la douleur de Chieu-
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Caillou; il le ramassa, le baisa sur le nez, le mit réchauffer dans son lit, car il croyait qu'il n*était qu'étourdi. Hais Petiot ne bougea pas ;^ il commençait à avoir froid.
Chien-Caillou s'étendit sur son lit et jura de se laisser mourir de faim.,. Il avait les yeux tout grands ouverts, secs et rouges ; s'il avait pu pleurer, il eût été moins malheureux , mais il était pris d'une douleur sourde et implacable qui ne trouve de fin que dans le suicide.
Peu à peu sa vue s'obscurcit ; il entendit sonner les heures de l'église voisine. Huit heures du matin tintèrent; ses yeux étaient ouverts.
— Ahl dit-il en poussant im grand cri, je ne vois plus...
Quelques locataires montèrent entendant ce cri...
Le pauvre Chien-Caillou n'est plus aujourd'hui un homme, un artiste, ni un graveur; il est le numéro 13 d'un hôpital.
6 octobre 1845.