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LA PAROISSE SAINT-GRÉGOIRE

La Tille de H..., quoiqae petite, est diTÎsée en deux paroisses : la paroisse Notre-Dame et la paroisse Saint- Grégoire. Notre-Dame est la cathédrale, Saint-Grégoire Féglise.

Notre-Dame est un monument très-curieux du onzième siècle, mais dans un mauvais état de conservation. Oa craint qu'une tour ne s'abatte. Le conseil général du département, composé d* avocats en majorité, c'est-à-^ dire de bavards ignorants et voltairiens, juge à propos à chaque session de ne voter aucun subside à la cathédrale.

L'église de Saint-Grégoire, bâtie à la un du quinzième siècle, a plus de chances de durée. La ville est trop pauvre pour allouer les moindres fonds à l'entretien de ses monuments ; aussi Notre-Dame est-elle obligée de vivre des aumônes des fidèles. Mais quoique la cathédrale réunisse dans sa zone* un plus grand nombre de paroissiens , elle est loin d'être aussi riche et aussi bien entretenue que Saint-Grégoire , paroisse de la noblesse et de la bourgeoisie opulente.

M. . . est divisée pour ainsi dire en deux quartiers : Y\m habité par les marciiands , l'autre par la bourgeoisie riche et quelques familles nobles. Les marchands, beaucoup plus nombreux, appartiennent à Notre-Dame ; mais ils se préoccupent plus de leur commerce que de la cathédrale ; tandis que les bourgeois et les nobles font constamment des quêtes destinées à enrichir la fabrique de leur église. .

Ainsi la cathédrale, qui gouvorae l'église, est pauvre, au lieu que l'église, sujette de la cathédrale, est riche. Il est facile de comprendre la lutte sourde qui existe entre les deux fabriques. Saint-Grégoire ne se contente pas d'insulter par son luxe à la cathédrale ; elle l'insulte par ses paroissiens, au fond gens pieux, mais poussés par la jalousie.

Si l'archidiacre a une chape neuve un jour de grande cérémonie , soyez sûr que le lendemain le curé recevra assez d'aumônes pour pouvoir échpser son supérieur. Dans un salon de la paroisse de Saint-Grégoire, on s'inquiéta beaucoup, le lundi suivant, des débuts de l'organiste. M. Peinte jeune s'y trouvait avec son père. M. Mercier, un des grands musiciens de l'endroit, qui chante dans les concerts au profit des pauvres, fut interrogé sur le nouvel organiste :

— Je ne suis pas assez connaisseur, dit-il, pour oser donner mon opinion sur cet Allemand. Je désirerais savoir ce qu'en pense M. Peinte père ? •

— Madame Brodart la mère me disait, il y a quelques jours , avec beaucoup de justesse dans le raisonnement, qu'il était étrange d'avoir appelé ici un étranger.

— Oui, dit madame Fréminet, chez qui se tenait la soirée, je ne sais pas s'il a du talent, l'organiste de la cathédrale, mais on dit qu'il est fou. . .

— Vous savez, reprit Peinte fils, il s'est très-mal conduit avec Bruge, le serpent; il l'aurait insulté pour ainsi dire.

— Ah! vraiment, répondit madame Fréminet... - Le pauvre homme en était aux larmes.

— J'en parlerai à M. Caron, notre curé. Il est très-"

brave homme ; il le prendra comme serpent à Saint- Grégoire,

— Nous en avons déjà un.

— Ça ne fait rien, dit madame Fréminet, nous en aurons deux... quand ça ne serait que pour faire pièceà M. rarchidiacre.

— Je sais bien autre chose sur rorganiste, dit M. Peinte fils d'un air mystérieux ; mais c'est grave.

— Dites toujours, monsieur Peinte.

— Cet Allemand, m'a-t-on dit... Prenez garde... ce n'est pas moi qui voudrais en parler le premier...

— Peinte, tu as raison, dit le père, 41 ne faut jamais assumer sur sa tête la responsabilité d'une confidence dangereuse...

— Oh! monsieur Peinte, fit madame Fréminet, rien ne sort d*ici... nous sommes entre amis, d'ailleu|p.

-— Eh bien, cet Allemand, dit-on, est protestant.

— Ohl s'écria l'assemblée.

— S'il ne Test pas, reprit Peinte, il doit l'être.

— Ils le sont tous dans ces pays-là, dit Peinte

père.

* — Et Tarclfidiacre, dit madame Fréminet, aurait Vmdignité d'introduire dans son église un pareil homme- Ce serait par trop fort.

— Il ne manque pas de talent, dit M. Mercier.

— Le talent n'est rien, dit M. Peinte père, dans de pareilles circonstances. ,

— Et on lui confie des enfants, à ce protestant...

— Mais il les corrompra, dit madame Fréminet... Nous ne le souffrirons pas ; j'en parlerai à M. Caroc, notre curé. Si M. Caron ne voulait pas avertir son su-

périeur, car après tout c'est son supérieur, j'en écrirais plutôt à monseigneur Tévêque...

— Madame Fréminet, dit Peinte fils qui voyait àVexal- ' talion de la dévote que son secret allait courir les rues,

je n'ai pas affirmé, permettez, qu'il était protestant...

— Effectivement, dit Peinte père, mon fils a annoncé cette nouvelle sous une forme dubitative.

— Je ne dis pas, reprit madame Fréminet, que M. Peinte ait affirmé; mais moi j'affirme, je prends tout sous mon bonnet. M. le curé de Notre-Dame est capable de tout ; mon Dieu, je ne lui en veux pas, c'est pour faire des économies. Il se sera dit : Un orgapiste protestant ne coûte pas aussi cher qu'un autre, prenons un organiste protestant.

— Dame! c'est juste, dit M. Peinte père.

— Paurai des nouvelles, et, soyez-en sûr, le protestant ne restera pas longtemps ici.

l'orage gronde sur la tête defleischmann

L'organiste ne se doutait guère du trouble qu'il excitait dans la ville. Il était dans sa petite chambre noire, occupé à écrire une partition. De temps en temps un cri aigu sortait de sa bouche ; sa plume alors s'arrêtait : sans doute l'inspiration lui faisait défaut.

Il regardait le petit lit dans lequel dormait Rosenblutt ; puis il se levait, parcourait la chambVe à grands pas, embrassait l'enfant avec précaution pour ne pa& l'éveiller, et se remettait à écrire.

• Rosenblutt se réveilla et cria doucement : Papa. Fleischmann vint à lui :

— Tu veux te lever? *

— Oui, papa, après que j'aurai fait la prière à maman Grete.

L'enfant se mil à genoux sur le lit, joignit les mains et dit :

— Maman Grete, j'ai encore bien dormi en pensant à vous. Maman Grete, je prie pour vous qui êtes dans le ciel en compagnie des anges. Faites que papa soit toujours heureux. Adieu, maman Grete !

Fleischmann, en entendant cette prière naïve, pleurait comme un enfant, car c'était pour lui un triste souvenir que la pauvre Grete qui lui avait été enlevée depuis moins d'un an. • — Il s'essuya les yeux.

— Tu ne m'embrasses pas aujourd'hui, Rosenblutt? L'enfant courut vers son père qui couvrit sa flgure de

baisers et de caresses.

— As-tu bien dormi? dit-il en passant ses longues mains amaigries dans les cheveux bouclés de Rosenblutt.

— Oui, papa, j'ai vu des anges qui donnaient un grand concert; ils avaieat des violons, des flûtes, des cors comme tout le monde... Et puis le bon Dieu conduisait l'orchestre... C'était joli, joli... Après ça le bon Dieu a dit : Il me manque une voix pour faire les solos, parce que l'ange Gabriel est enrhumé; qui prendrons-nous pour le remplacer? Tiens, quil a dit à deux anges, vous voyez bien le petit Rosenblutt - qui dort, allez-moi le chercher. Et ils sont venus en battant de leurs grandes ailes.

Fleischmann tressaillit et serra contre lui son enfan -dont le rêve l'effrayait.

— Et tu l'en es allé, dit-il, tu laissais ainsi ton vieux père sans lui dire adieu, méchant?

— < >h ! dit Rosenblult en faisant une petite moue eniantiue aussi jolie qu'un sourire de Jeune fiUe; je ne t'oubliais pasy va... attends un peu la un. Les deux anges avaient approdié leurs ailes el je m'étais assis au milieu. Ahl que j'étais bien, mieux qu'en balançoire. En route, ils me contaient des histoires comme maman Grete m'en contait. Nous arrivons au paradis. Il est beau, va, le bon Dieu, avec une grande barbe blonde et sa robe bleue. — Il m'a dit bonjour^ le bon Dieu. Je lui ai dit bonjour aussi. — Chante-moi quelque chose, a-t-il dit. Moi, je n'avais pas peur, je lui ai chanté de ma plus belle voix l'air de Franœsco Bosello que maman Grete aimait tant. Le bon Dieu a tapé dans ses mains de joie. — Tu resteras ici, a-t-il dit. — Je veux bien, bon Dieu; mais papa Yleischmann sera bien d^lé de ne plus me voir. — Le bon Dieu a réfléchi une petite minute. — Je le ferai venir ici avec toi ; es-tu content? — Oh 1 je crois bien, bon Dieu, avec ça papa pourra vous rendre des services : il est un peu fort sur l'orgue, allez... Alors je me suis féveiilé...

— A la bonne heure, reprit Fleischmann. Je veux bien que tu ailles en paradis, mais avec moi.

-- Tu sais bien, père, que je t'aime trop pour te quitter.

— Bien... Dis donc, Rosenblutt, veux-tu venir à 1^ orgue répéter le grand morceau pour la fête de la Toussaint. C'est que nous serons seuls dans Téglise, personne

ne viendra d'aussi matin et nous répéterons plus a notre

aise.

— Je veux bien, dit Rosenblutt.

Fleischmann se rendit à l'église Notre-Dame par \m escalier de pierre qui y conduisait sans sortir de la maîtrise. Le père et l'enfant traversèrent la nef et arrivèrent sous l'orgue, monimient remarquable de la fin du dixseptième siècle. Deux cariatides en bois, largement sculptées, supportent le buffet.

Fleischmann s'assit au clavier, pendant que Rosenblutt emplissait de vent les soufflets.

L'église Notre-Dame, par sa nef élevée et son architecture intérieure d'un gothique léger, se prête favorablement à la musique de l'orgue.

Fleischmann commença. C'était un morceau d'un grand compositeur, Holbrecht. Le prologue débutait par un andante maestoso grave qui invitait au recueillement. Rosenblutt chantait, lui, un motif d'une pureté et d'une simplicité que comprennent si bien les compositeurs allemands. Peu à peu le mouvement devint plus vif... lu duel s*étabht entre la voix et l'orgue. Les notes les plus douces de l'orgue le cédaient en douceur à la voix de l'enfant. Quand les basses formidables de Tinstrumenl emplissaient l'église de leurs accords, la voix de Rosenblutt tranchait par son timbre mélancolique sur les accompagnements vigoureux de l'orgue.

Pendant celte répétition qui durait depuis une heure, M. Peinte fils était entré" chez l'archidiacre, en lui faisant demander un moment d'entretien.

M. Peinte fils demeurait dans une rue qui est située au milieu de la viUe, et qui fait partie par un bout delà

paroisse de Saint-Grégoire et par l'autre de la paroisse de Notre-Dame. Depuis vingt ans M. Peinte se trouvait dans le plus grand embarras, ne sachant au juste à quelle paroisse il appartenait.

N'ayant jamais pu s'éclaircir sur ce point de conscience, il avait adopté un système timide ; ainsi qu'on dit dan^ le langage usuel, il ménageait la chèvre et le chou. Un dimanche M. Peinte allait entendre les offices à Saint-Grégoire ; le dimanche suivant à Notre-Dama» Dans cette communauté d'égUses, le plus fâcheux pour M. Peinte était de donner deux fois le pain bénit — comme il est d'habitude dans la province — pendant que • ses concitoyens ne le donnaient qu'une fois. Pour les aumônes, la même chose. M. Peinte fils versait en même temps dans la bourse des deux paroisses.

Il avait mal dormi en songeant à son indiscrétion de la veille, à la soirée de madame Fréminet. Donc,, pour calmer sa conscience, M. Peinte fils se leva de trèsgrand matin et alla rendre compte à l'archidiacre de ce qui allait sans doute arriver.

L'archidiacre, hemme d'esprit, instruit, qui riait même des petites jalousies des paroissiens de Tabbô Caron, écouta gravement les confidences de M. Peinte. — Vous avez eu tort, dit-il en le reconduisant, d'avoir répandu des bruits qui peuvent nuire à votre prochain ; mais votre faute doit être pardonnée puisque vous vous en repentez.

Aussitôt après le départ du prudent Peinte, l'archidiacre se rendit à la maîtrise. Se doutant que l'organiste était à l'église, il y entra. Maître Fleisehmann répétait une seconde fois le morceau d'Holbrecht.

Surpris par cette musique admirable, rarchidiacre s'arrêta sous l'orgue, le cœur baigné d'harmonie. L'organiste l'avait prévenu qu'il ne jouait que de la musique allemande, la seule musique, avaitr-il dit ; et le prêtre s'étonnait que le protestantisme, cette religion froide el sévère, pût amener des inspirations aussi chrétiennes que celles dont il jouissait en ce moment.

La voix de Rosenblutt, cette voix céleste qui n'avait rien du timbre ordinaire des enfants de son âge, cette Tbix mystique, Tétonnait. Courbé sous cette niusique imposante, Tarchidiacre était plongé dans un monde de pensées, lorsque Fleischmann, en descendant des orgues, le tira brusquement de ses réflexions.

— J'ai à vous parler, lui dit-il.

— A moi? dit Fleischmann.

— Oui ; venez avoc moi au presbytère.

. — Vous avez entendu ce morceau? dit Fleischmann.

— C'est la première fois que je me suis senti ausâ •ému par la musique^

-— Vous autres Français, repritTorganiste, vous n'entendez rien à la musique religieuse... Ah I si vous connaissiez tous nos grands maîtres...

Ils étaient arrivés à la porte de la maîtrise.

— Je reste à jouer dans le jardin, dit Rosenblutt.

— Oui, et sois sage. Je ne serai pas long à revenir.

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