NOUVEAUX MALHEURS DE LA SERINETTE
Nous avions fini par aimer le petit Rosenblutt. Autant nous craignions son père qui nous donnait de temps à
D UNE SERINETTE. i7
autre des coups d'archet sur les oreilles quand nous chantions faux, ce qui arrivait assez fréquemment, autant nous étions libres avec Tenfant qui dirigeait les chœurs»
La leçon de chant terminée, Rosenblutt jouait avec nous; s'il était sérieux pendant la répétition, il devenait aussitôt après d'une gaieté folle. Quelquefois même^ il paraissait timide.
Nous lui avions appris à jouer aux billes, à la toupie, toutes choses qu'il ignorait complètement. Je lui avais fait cadeau d'une toupie coloriée, toujrnéepar M. Peinte fils. Maître Flcischmann paraissait contrarié de le voir jouer avec nous; il n'était pas tranquille; et quelquefois, pendant nos jeux, nous voyions son nez armé de ses lunettes bleues apparaître derrière les vitres de la croisée qui donnait sur le petit jardin.
Je ne me rappelle plus quelle solennité nous avait, «n vacances, réunis en compagnie d'une douzaine de collégiens et de petites filles chez madame Brodart la mëre. Rosenblutt était des nôtres : nous l'avions entraîné malgré sa résistance et à Tinsu de son père.
Après avoir tant soupiré en pensant à cejourdecongé;> nous ne savions plus que devenir, maintenant que nous étions en liberté.
— Quel dommage, dit l'un, que Rosenblutt ne soit pas avec nous 1
— Oh ! oui, dit le chœur de gamins.
— Si nous l'allions chercher?
^Et maître Fleischmann, dit un timoré, que dirait-ilf
— Il ne dirait rien, pardi.
— Eh bien, va un peu le chercher.
Ccluî qui s'était avancé avec tant d'aplomb, mis en demeure d'exécuter ses offres, hésita.
— Allons-y tous !
— C'est ça, dit la bande joyeuse, dont le courage s'accroissait par l'effet du nombre.
Nous courûmes tout le long du chemin et nous arrivâmes tout essoufflés à la maîtrise. Rosenblutt, étendu sur le gazon, jouait avec un chat.
— Veux-tu venir avec nous chez madame Brodart, Rosenblutt? ^
— Quoi faire? dit-il.
— Viens toujours, nous nous amuserons.
^** Je voudrais bien ; mais papa n'est pas là.
— Ça ne fait rien, tu reviendras tout de suite. — ' Il ne veut pas que je sorte sans lui.
•^ Bah ! c'est pour rire.
Nous avions des arguments à tout.
— Viens donc, il y a un beau jardin, bien plus beau que celui-ci, et puis de belles fleurs ; tu rapporteras un houquet.
, Rosenblutt était alléché.
— Nous ferons la dînette, dit un autre. Rosenblutt sourit. Nous ne laissâmes pas le temps de
réfléchir à notre petit ami et nousTentraînâmes, en criant:
— Ah ! comme nous allons nous amuser î Madame Brodart la mère, que nous n'avions pas consultée pour amener le nouvel invité , fit d'abord la grijjaace en apprenant que Rosenblutt était le fils de maître Heischmann; mais les mines charmantes du petit Allemand la séduisirent peu à peu et apaisèrent vitement sa njauvaise humeur.
Elle était en train, quand nous arrivâmes, de surveiller sa domestique qui confectionnait d'énormes ra- )otes,
La rabote est une grosse pomme qu'on entoure de )âte. On la fait cuire au four, d'où elle revient rissolée 3ar le feu et dorée comme par le soleil.
— Aimes-tu les rabotes, toi? dit madame Brodart à Rosenblutt.
— Je ne sais pas, madame, dit-il en souriant et en laissant voir ses jolies dents blanches.
— Tiens, dit-elle tout étonnée, tu ne sais pas...' Qu'est-ce que tu aimes alors?
— J'aime le hampoulet mit roseiné.
Nous partîmes tous d'un éclat de rire.
~ Qu'est-ce que c'est que ce baragouin-là? dit-elle. Oh! mon Dieu, faut pas être dégoûtée pour manger de. ça. Comment dis-tu?
Rosenblutt répéta.
— J'aimerais autant que tu me dises : Dieu vous bénisse.
— C'est maman Grete seulement qui savait la recette.
— Où est-elle, ta maman? dit madame Brodart, cu- Tieuse comme toutes les vieilles femmes.
— Elle est morte.
— Pauvre petit I ... Ah çà Je bavarde comme une sanssouci, dit-elle, il faut pourtant que je voie à vous avoir <les crépinettes.
L'annonce des crépinettes, qui sont de petites saucisses plates, mit tout le monde en rumeur etiit tirei; plus d'une Uûgue.
— Je vousy prends donc, gounnands, dit madame Brodart. . . Allons, je pars ; et ne mettez pas trop la chamkffe en fouillis.
— Non, maman Brodart, dit le chœur enfantin. Aussitôt après le départ de la vieille dame qui avait
quelquefois de bons moments, nous nous mîmes à jouer. On courut dans le jardin. Une heure se passa ; madame Brodart ne revenait pas. Tous les jeux étaient épuisés.
— Charles, dit l'un au neveu de la veuve, va donc chercher la serinette?
— Ah ! oui, nous jouerons de la musiq;ue dans le jardin.
— Rosenblutt chantera avec.
— Je veux bien, dit Rosenblutt.
Charles alla quérir l'instrument.
— Je ne Fai pas fait voir à la bonne ; elle le dirait à maman Brodart.
— On ne Tabîmera pas.
— C'est égal, si elle le savait...
— Elle ne le saura pas.
La serinette passa de main en main ; et nous eûmes chacun le plaisir de jouer tout le répertoire. A lafin,ca divertissement devint monotone, et la serinette fut abandonnée et placée sur la margelle d'un puits au mdlieu du jardin.
Ou se remit à courir. Je ne sais lequel de la bande poursuivait Rosenblutt, qui, près d'être attrapé, se cogna contre la serinette.
La serinette disparut dans le puits l
— Oh 1 firent dix voix empreintes de terreur. Puis vinrent les accusations et les dénégations.
— Ce n'est pas moi. — C'^st Rosenblutt. — C'est harles qui Fa poussée. — H ne fallait pas la mettre sur >bord du puits.
— Oh t répétèrent les voix dont la terreur s*accroi»iit.
— Si maman Brodart revenait !... dit l'un de nous. Nous étions paralysés de frayeur.
— Je vois la serinette, dit Rosenblutt, elle nage. Les têtes se penchèrent au-dessus du puits ; et nous
iperçûmes l'infortuné instrument qui surnageait.
— On peut ravoir, hasarda quelqu'un.
— Comment!
— Avec le seau.
Le plus grand de la baûde descendit le seau qui reposait auprès de la poulie , et nous suivîmes avec une anxiété sans pareille les chances de sauvetage de Tinstrument. L'opération était difficile ; le seau se battait les flancs contre la serinette, mais ne paraissait avoir nulle envie de la repêcher. Après divers essais , on fit faire un demi-plongeon au seau qui louvoya au-dessous de rinstrument- et finit par le rapporter dans ses flancs.
— Ah 1 cria la foule émue, voilà la serinette !
Sauvée du naufrage par un miracle, la serinette apparut toute mouillée. Elle fut secouée et étendue sur le gazon pour sécher. ^
— Mais, dit l'un fort intelligent, les petites pointes sont en cuivre, l'eau va les faire moisir.
— Il faudrait peut-être en jouer pour faire partir l'eau. Rosenblutt prit la serinette et tourna... 0 surprise ! la
Chasse du Jeune Henri ne faisait plus entendre ses
52 GRANDEUR ET DÉCAD.TSNCE
fanfares. On tira le second crochet.* L'air de Philadelphie y qui jadis était si doux à écouter deux fois, gardait un profond mutisme. Ainsi du Point du Jour. De même pour la Flûte enchantée. Seule la Monaco persistait à lancer dans les airs quelques fragments, quelques notes décousues dont le sens musical était difficile à comprendre.
Nous étions abattus ; Rosenblutt continuait avec son sang-froid habituel à faire entendre une ou deux notes éraillées, lorsque M. Peinte fils entra dans le jardin. D nous vit tous émus ; les sons désolés de la serinette le surprirent.^
— Qu'avez-vous fait là? dit-il en remarquant que Rosenblutt fafsait tourner inutilement la manivelle.
Il essaya lui-même Tinstrument , ne croyant pas à un accident aussi grave. L'instrument resta muet. Alors il le palpa et il s'aperçut que le cyUndre était partagé par le milieu.
— Ciell dit-il, c'est tout à fait fini*
— ^ Ce n'est pas moi, dîmes-nous tous en chœur.
— N'importe qui... que va dire cette pauvre madame Brodart la mère ?
Il pleurait presque. Car, versé dans la mécanique , il était plus à même que nous d'apprécier le désastre.
— Je m'en vais, dit-il ; je n'oserais assister à la scène qui va se passer tout à l'heure. Madame Brodart tenait
. tant à sa musique, et elle avait raison... — Après ces paroles, M. Peinte fils prit la fuite. Les trois quarts de nos amis l'imitèrent et nous restâmes seuls à chercher un moyen de dissimuler la fracture de la serinette. Il fut
}nvenu qu^on la remettrait à sa place habituelle^ ce qui î fit immédiatement.
Madame Brodart rentra bientôt. Elle s'étonna de ce ne la bande était diminuée.
— On est venu les chercher, dit son neveu. Depuis son arrivée, nous restions dans la chambre,
aomes et inquiets.
— Qu'est-ce qui vous prend? nous dit-eUe ; vous avez 'air tout chose.,,
— Rien, maman Brodart.
— Je ne sais pas, dit-elle en secouant la tête. Elle appela la bonne.
— Es n'ont rien fait de mal pendant mon absence?
— Je n'ai rien vu^ madame.
'— C'est bien; faites cuire les crépinettes, je vais jpréparer la table.
Comme elle allait vers l'armoire à Unge, son neveu, qui voyait l'orage se préparer et qui espérait le détourner, l'arrêta par sa robe :
— Maman Brodart 1 dit-il . •
— Tu ne pourrais donc pas me parler sans me tirer les jupes; qu'est-ce que tu veux?
Le neveu ne sut que répondre et parut embarrassé.
— Ah çàl mais en voilà bien d'une autre; tu m'appelles, tu ne sais que dire... Il y a quelque chose làdessous.
Et elle alla vers Tarmoire à linge.
Nous devions être blêmes. Elle ouvrit un des battants de l'armoire ; d'après ce que nous avions calculé, la serinette, appuyée contre 1^ porte, tomba sur le plancher.
— Ohl la musique I dit-elle stupéfaite de Vaccident.
— Elle est cassée, dis-je, voulant faire croire que cette ebute l'avait endommagée.
— Ça ne se casse pas ainsi, dit-elle.
Elle la ramassa. Mais nous n'avions plus pensé que le bois était mouillé. Elle s'en aperçut en la touchant.
— La musique est fraîche 1 s'écria-t-elle. Qui est-ce •qui Ta trempée dans Feau?
Personne ne répondit.
— Quand je disais qu'on n'est pas une minute tranquille.». Quelle invention! tremper la musique dans Teau î
Madame Brodart ne soupçonnait pas encore toute retendue du malheur... Cependant, par instinct, elle tourna la manivelle.* . Il est impossible de peindre 1\ ffroi qui s'empara d'elle, quand aucun son ne se fit entendre. Ses yeux et sa bouche s'étaient dilatés comme si elle eût aperçu une vipère. A TeSroi succéda la colère, une colère terrible ; toute sa figure se plissa. . . Les sourcils se dressèrent menaçants, aussi hérissés que la quelle d'une chatte à rapproche d'un chien.La colère la rendait bègae.
— Qui, qui, qui, demanda-t-elle, qui a cassé la mnsique,?
Nous aurions voulu disparaître dans le mur. ' — Voyons, vite, dites-le moi, ou je vous donne la fouet à tous 1
Elle ferma la porte pour nous couper toute retraite. Enfin le plus craintif désigna du doigt Rosenbluti D un bond elle se précipita sur lui , le saisit dans ses bras et courut vers la cuisine. Nous étions muets de frayeur. On entendit Rosenblutt crier... Elle le battait avec des
erges... Rosenblult criait encore. Les coups redoulaient. — Maman Grete ! s'écriait le pauvre petit; — et le met répondait à cet appel. Enfin les eris s'éteignirent, t madame Brodart reparut sur le seuil de la porte, les eux injectés de sang, les lèvres blanches ; quelques mèhes de cheveux gris s'échappaient de son serre-têts oir. Son bonnet était tombé. Elle était terrible à voir : 3s soîrcières de Macbeth eussent paru des agneaux auprès d'elle.
— Allez-vous-en chez vous, tas de polissons ! s'écria- -elle... Allez-vous-en.
Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois cet avis, et loiis courûmes chez nos parents de toutes nos jambes.
ÏPÎNOCENTE ET VICTIME
Maître Fleiscbmann sortit du presbytère vers midi. Il De paraissait ni plus gai ni plus triste qu'à Tordinaii^. La musique seule pouvait impressionner sa figure. Ne voyant pas Rosenblutt dans le jardin, il courut^ à la chambre 4 coucher.
Il chercha, inquiet, partout son enfant. Rien ne semblait annoncer qu'il avait quitté la maison. Pleischmann pensa que Rosenblutt s'était ennuyé et qu'il était monté aux orgues; mais Rosenblult n'était" pas à l'orgue.
— Il aura couru, se dit-il, dans les galeries de l'église.
L'Allemand parcourut toutes les galeries; il monta au clocher. En chemin, il rencontra les sonneurs et leur delûanda s'ils avaient vu son fils. Les sonneurs, tout étonnés de cette figure effarée, lui rirent au nez.
n descendit, en sautant des marches^ l'escdlier, et il revint à sa maison. Peu d'instants après, une domestique qui tenait un enfant dans ses bras entra.
— Ah ! cria-t-U en reconnaissant Rosenblutt pâle et évanoui.
Il l'arracha des bras de la servante, et le posa sur un Ht. Rosenblutt ne faisait aucun mouvement.
— n est mort ! dit Torganiste d'une voix altérée. La femme s'en allait, traversant le jardin. Elle ouvrait la porte de la maîtrise ; Fleischmann courut à elle.
— Est-ce toi, dit-il, qui l'as tué, méchante créature? La servante fut effrayée des yeux de l'Allemand, qui
sortaient de l'orbite.
— Non, ditr-elle, ce n'est pas moi.
Fleischmann la saisit par le cou et referma la porte.
— Tu vas mourir aussi, dit-il en cherchant à Tétraugler.
Mais la domestique, qui était une rude campagnarde, luttait courageusement. En même temps elle appelait au secours. Un moment elle fut terrassée par l'Allemand qui rugissait. . . La porte s'ouvrit à propos. Quelques personnes entrèrent, entre autres Bruge, le serpent.
— Au secours 1 cria la paysanne d'une voix étranglée par les dix doigts de Fleischmann.
On eut beaucoup de peine à faire lâcher prise à l'organiste, qui redoubla de colère en voyant sa proie lui échapper.
— Mais qu'est-ce qu'il y a? demanda Bruge.
— Il y a, il y a : elle a tué' Tenfant, la malheureuse... mon enfant, qui était si joli, dit-il en sanglotant.
Puis la colère le reprenant, il échappait aux bras qui
retenaient. Tout à coup on entendit la voix de Rosenilt.
— Eapa ! papa !
— Ohl dit-il â'un accent de joie violent, ma fille n'est is morte.
Et il se précipita vers sa chambre.
VIÎ
COMMERAGES
L'événement courut bientôt la ville. A en croire les ms, Torganiste était devenu fou; à en croire les autres, )n allait le juger pour avoir tenté d'assassiner la domesique de madame Brodart. Ce fut un thème inépuisable pendant la huitaine qui suivit.
Madame Fréminet donna une soirée où elle invita les principaux personnages de la paroisse Saint-Grégoire. M. Peinte fils ne manqua pas de s'y trouver et raconta comment il avait malheureusement assisté au prologue de celte aventure.
— Je m'en suis allé, dit-il ; et je crois qu'à ma place, tout le monde en aurait fait autant.
— Vous avez eu bien raison. J'ai entendu dire que niadame Brodart avait été trop loin, mais son désespoir était bien excusable!
^ Une si johe serinette l s'écriait M. Peinte fils.
— Elle ne lui a donné qu'un peu le fouetç après tout...
— C'est qu'on dit dans la ville que l'enfant est encore lûalade.
— Ahl il fait le malade... Parlez-moi plutôt de cette
brave fille qu'il étranglait, le monstre. . . Sans Bruge, son affaire était faite... C'est heureux pour T Allemand qu'on ait arrêté son bras; il devenait un butin de guillotine...
— On a vu, dit M. Peinte père, sous la révolution, des personnes exécutées pour moins.
— Voilà pourtant notre archidiacre f dit madame Fréminet. . . Ce que c'est que de donner des places à des inconnus... à des protestants î A propos, il a fait venir son organiste, il Ta interrogé sur sa religion. L'autre a avou»^ tout ce qu'on a voulu. Je sais tout, moi. Il y a Baptiste, le domestique de madame de Préparé, qui est cousin de la femme de charge du curé de Notre-Dame ; elle balayait dans la chambre à côté, quand TAllemand e4 venu; elle a entendu sa confession... Baptiste m'a dit que ça faisait trembler, les crimes de cet homme-là... Il a tout raconté à l'jarchidiacre ; même, de temps à aulre, M. le curé disait : Ce n'est pas possible î
— Vous croyez donc, dit Peinte père, que c'est un sc^ lérat?
— Un fieffé, un ancien bandit qui aura été obligé de quitter son pays...
— Oh! mais c'est dangereux, des hommes pareils, dit Peinte fils.-
— Très-dangeréux... A la fin, M. le curé de Notre- Dame, effrayé, n'a plus osé nen prendre sous son bonnet, et il lui aurait dit en le renvoyant : J'en écrirai à monseigneur l'évêque.
• — Ah ! Sait-on cequ'arépondu monseigneur levêquf ?
— Malheureusement on ne sait pas encore. Mais, à ce temps-là, il n'y avait rien ; la pauvre domestique (fe madame Brodart n'était pas élratiglée... Ça n'est pas
n premier crime... il y a longtemps quïl a fait soa up d'essai... puis son fils, vous savez... .
— Celui qui a cassé la musique? dit M. Peinte fil&.
— Oui. Eh bien , son fils est une fille.
— On dit ça, mais est-ce croyable?
— Il l'a avoué devant trente personnes... Demandez utôt à Bruge, qui a sauvé la malheureuse domestique; a crié comme un sourd : Ma fille n'est pas morte.
— Si c'est une fille, dit judicieusement M. Peinte fib^ )urquoi Thabille-t-il en garçon?
— Ah! voilà ce qu'on ne sait pas... des idées à cet ilemand ; puisque je vous dis qu'il est fou , on le dit irtout, d'ailleurs.
— Quel fâcheux événement! dit Peinte père.
— Le crime se découvre tôt ou tard, dit madame Frélinet... Dire qu'il faisait souffler les orgues à une fille, est-ce pas indécent? Il n*y a qu'un Allemand pour voir des idées pareilles.,. Ah! l'évêque va être content aand il va apprendre toutes ces histoires I
— • Il n'y a pas de quoi.
— C'est bien fait pour l'archidiacre ; qu'il fasse donc ' fier maintenant I Ça lui apprendra à se défier des ens... Bienheureux s'il n'est pas destitué, M. Caron le le disait tantôt ; Monseigneur est sévère quand il aut.
— Parbleu, dit Peinte père, il faut de la sévérité dans )ut, maintenant plus qu'autrefois ; on voit des choses, la parole, qui font hausser les épaules de pitié. Si les rganistes et les autres employés des^ égUses ne sont pas 'une morale éprouvée, qui est-ce qui le sera?
— A la bonne heure, dit madame Fréminet, voilà
eo GRANDEUR ET DÉCADENCE
des raisons... Avec tout ça, cette pauvre madame Bro-
dart en est pour sa serinette...
— Cependant, qui casse les pots les paye.
— Elle le pense bien ainsi, dit M. Peinte fils. Elle a envoyé la musique par sa bonne en même temps que le petit garçon qui n'est pas un petit garçon. . . On fera payer la serinette à l'Allemand.
— Çaa-t-il seulement un sou vaillant? demanda madame Fréminet.
— S'il ne veut pas payer, on lui retiendra sur ses a;^*pointements.
— Oh! dit tout à coup M. Peinte lOlî;, il est les trois quarts de onze heures.
' — Vraiment 1 Comme le temps passe l
-r- Nous bavardons, nous bavardons; qu'est-ce que n me dire ma femme?
— Elle sait que tu es avec moi , dit Peinte père.
— n n'y a pas de danger, dit en riant madame Fréminet. Messieurs , faites bien mes compliments à madame Peinte de ma part. Dites-lui qu'elle est trop rare...
ROSENBLUTT
Maître Fleischmann , qui depuis huit jours soignait Rosenblutt sans le quitter d'une seconde, avait fait demander un médecin. Le médecin, après avoir étuiiilongtemps la physionomie de l'enfant et s'être fait raconter la scène qui avait déterminé la maladie , secoua la tête :
— C'est grave, dit-il au père... U y a eu commotion
m cerveau... Nous verrons quand le délire sera pasâé ; nais ce sera long et il faudra des soins minutieux.
— Ahl monsieur, disait -Fleischmann en joignant les nains, sauvez-la par grâce, ma pauvre Rosenblutt... Pensez donc, si je la perdais... Je ne peux pas, n'est-ce pas : elle ressemble tant à la pauvre Grete..". Voyons, que faut-il faire pour la guérir? je ferai tout... faut-il que je meure?...
— Ce n'est pas désespéré, dit le médecin. J'ai vu des malades atteints bien plus fortement au cerveau... Elle n'a qu'une maladie morale, votre fille. Elle n'a pas souffert des coups qui lui ont été portés...
— Oh ! pouvez-vous dire, s'écriait Fleischmann, qu'elle n'a pas souffert... Mais je la tuerai l'horrible femme qui est cause de mon malheur.
— .Votre fille, dit le médecin, avait-elle des goûts trèsprononcés pour quelque chose? Elle aies organes tellement délicats que son système nerveux a dû s'affecter d'un rien.
— Oh! elle était si bonne musicienne.
-^ Bien , dit le médecin. Avait-elle quelques préférences'pour certains morceaux?
— Elle aimait la grande musique.
— Depuis quand a-t-elle chanté?
— Rosenblutt chante dans son délire, mais des airs confus. . . EÛe^ perdula mémoire musicale, ellem<êle tout.
— Quand a-t-elle chanté étant en bonne santé?
— Mon Dieu, monsieur, aux orgues, avec moi, un superbe morceau d'Holbrec^^t. C'était le jour où la vieille Ta si indignement martyrisée.
— Aime-t-elle à entendre l'orgue?
68 GRÂNDEirit ET DÉCADENCE
— Ah i RosenMuU seule nie oompreiKi.
— Eh bieii, demaia }e reviendrai... si votre Me a toujeurs le déhre, nous la ferons transporter aux orgues et nous essayerons de la guérir par un. moyen ([ae je crois infaillible.
— Brave homme l s*écria Fleischmann, comment reconnaitrai-je jamais vos services 1 ... je suis trop pauyre... il faudrait des millions ; non , ce ne serait pas encore a^ez, ^vous sauvez Bosenblutt...
— Je ne veux rien» monsieur, dit le médecin.
— Ahl ditFleiscbmann, je vous dédierai une messe, une messe qui est là toute faite. Tenez, dit-il en lui montrant une énorme partition manuscrite , c'est une messe en ut mineur comme on n'en fait pas en France, je vous la dédie... Je voulais y mettre le nom de ma femme ; mais elle sera contente de voir le vôtre ^i tête, puisque vous me rendrez notre enfant.
— Merci, monsieur, je vous suis reconnaissant, àki le médecin en se retirant pour échapper aux remerdmeuls de Forganiste.
Maître Fleischmann revint tout allègre. Il ôtait ses lunettes et se frottait les yeux. Il riait pour la première fois de sa vie en serrant son crâne dans ses mams. comme s'il eût craint que la joie ne le fit édater.
— Mon enfant > s'écriait-il, ma Rosenbiutt sauvée !... Ahl le digne homme I il me Fa promis... Je vais écrire un Aileluia.., Ahl quelle joie, quel bonheur l
Tout à coup sa figure se tendit, car Fenfant venait de remuer; il sotrtait de sa léthargie et bégayait quelques paroles inintelligil^es. Fleischmann courut au Ut*
— C'est moi, RoscaftWutI, c'est moi , tou père.
Rosenblutt murmurait des mots impossibles à rendre.
— Tu ne me reconnais pas, Rosenblutt, moi, ton papa? hein I me reconnais-tu?
— Je vois un chat noir, disait l'enfant, un gros chat... il vient à moi... oh! il m'étouffe... il court sur ma poitrine.
— Non , mon enfant , disait Fleischmanu , il n'y a pas de chat.
Rosenblutt souriait.
— Les roses, les belles flemrs et des papillons de toutes couleurs.
Puis sa figure s'imprégnait de terreur :
— Oh! Ton me fouette ! Plus de verges ; assez, madame! je ne le ferai plus... Maman, à mon secours, on me bat ! ... La musique à l'eau. . . Charles,;il m'a poussée, non, ce n'est pas moi 1 La méchante.
— Rosenblutt, me reconnais-tu? disait Fleischmanu en lui prenant ses mains brûlantes ; je suis là pour te défendre, on ne te battra plus.
— Vite, dit Tenfant, chasse-les vite les chats... Je te dis qu'ils sont trois cents , une armée ; ils courent au galop. Ah! le fouet, toujours le fouet I
— Mon Dieu, mon Dieu! s'écriait Fleischmanu en se tordant les mains de désespoir, il ne m'entend pas, mon enfant. Rosenblutt, s'écriait-ii en sanglotant, reconnais- '^ijje suis ton père; vois, je suis auprès de ton lit; reconnais-moi un peu, une minute seulement.
Roseabtett chantait.
"~- Mil disait l'organiste au désespoir, il n'y a pas de *^^eu , il n'y a pas de ciel : mon enfant ne me reoonû»tt ptsJ.
Uarehidiacre eatra comme fl blasphémait, égaré par la douleur.
Le prêtre fut émn de ce profond désespoir. H cheTcha à calmer maître Fldschmami par des paroles pleines de religion. L'cvganiste fiai ralraidii par cette rosée bienfaisante. Qoand il ent repris du calme, rarcbidiacre M annonça arec tons les ménagements posâbles qu'il venait de receroir de réyèqne l'ordre de prendre nn nou- Td organiste.
— Que m'importe, dit Fleischmann, ma place! Que mon enfant recouvre la santé, et je m*en irai... Quand je devrais mendier, ne serai-je pas assez heureux de souffrir pour lui. S'il est fatigué, je le porterai sur mon dos... On est bon, monsieur le curé, dans votre pays, cm ne nous refusera pas un morceau de pain et de la paille pour nous coucher.
-T- Je ne vous chasse pas, dit l'archidiaore qui compatissait à ces douleurs; Totre successeur ne viendra que dans quinze jours. Si votre enfant est encore malade, je vous offre mon presbytère...
— Oh I que vous êtes bon, monsieur I
— Tenez, voici quelque argent..;
— Je n'en veux pas, dit Fleischmann.
— Ce n'est pas à vous que je le donne, c'est à rotre enfant malade.
L'archidiacre partit à la nuit. Le lendemain le médecin vint, suivi de son domestique. Rosenblutt avait passé une nuit plus calme. Le domestique voulut prendre Tenfant pour le porter aux orgues ; mais Fleischmann déclara que lui seul se chargerait de ce soin^
Tous quatre montèrent à l'orgue. Un large fauteuil
arait été dispqsé pourRosenblutt. Le domestique souffla. Fleischmann s'assit au clavier. Le médecin s'installa près de Tenfant.
Au premier aecord, Roscnblutt ouvrit de grands yeux effrayés. Fleischmann Chantait en s'accompagnant. Bosenblutt paraissait revenir à lui. L'organiste voulut quitter sa place pour Tembrasser. Le médecin lui fit signe :
— Continuez, ou je ne réponds de rien.
L'enfant, la bouche ouverte, semblait aspirer les mélodies qui s'échappaient de l'orgue : vers le milieu du morceau il sembla écouter avec plus d'attention et il chanta l'air qu'il avait répété le matin du fatal événement. Sa voix était plus pure que d'ordinaire : elle n'avait rien de terrestre.
Maître Fleischmann pleurait; de grosses larmes tombaient sur ses doigts et sur le clavier. A peine l'air étaitil fini qu'il se précipita vers Rosenblutt.
— Me reconnaisr-tu, Rosenblutt? dit-il.
— Oui, père... Je t'aime.
Et l'enfant expira.
On parle encore dans la petite ville de la mort de Rosenblutt.
M^tre Fleischmann monta aux orgues, pendant la messe des morts. On entendit une voix saccadée qui ckantait le Dies irœ. L'accompagnement était plaintif et lugubre. Un moment les notes ressemblèrent à des sanglots.
Le lendemain, l'organiste disparut du pays.