‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 68 sur 112 · SYLVIUS A TONY · texte numérisé non relu

SYLVIUS A TONY

« Mon cher Tony, tu m'oublies. Je sais que Paris es! autrement amusant que L*'*^, mais tu as bien un quar: d'heure à me donner. Le sw, ne pourrais-tu m'écrire un mot? Je crois que je deviens presque amoureux.

« En revenant paila promenade des Ormes, Théodon lu'a accablé de reproches sur ma conduite pendant h dîner. Il se moque de moi; il se sert à mon égard de

épigrammes les plus sauvantes; je lui ai répondu qu'il fallait que je connusse un peu plus Clémence. — L\ii astu demandé un rendez-vous ? m'a-t-il dit. — Non, je n y ai pas pensé. — Elle le l'aurait accordé de grand nma. — Je ne sais. — Alors viens demain soir chez moi, elle s'y trouvera.

« Quelle nuit j'ai passée! Je me suis couché, levé, recouché sans pouvoir dormir. Je ne pense qu'à elle, jene vois plus qu'elle! Ah 1 Tony, si tu étais ici 1 J'ai voulu lui écrire ; mais demain n'est-il pas bien plus^simple de lui pader? Cependant il faut préparer ce qu'on appelle une déclaration. Impossible de trouver la premier mot. J'ai pris pour confident mon oreiller et je lui ai récité les discours les plus extravagants. Enfin, j'ai allumé ma lampe et je t'écris à la hâte ce mot.

« Sylvius. »

CE QUI PROUVE QUE LE ROMAN PAR LETTRES n'est pas dans la NATURE

Tony donnait un punch. — Je vais vous lire, dit-il à ses amis, quelque chose de fabuleux.

Et il lut ';la lettre de Sylvius.

— Je demande le premier numéro, dit l'un.

— Ça m'a servi à allumer ma bouffarde^ dit Tromvette.

— Ils sont bons dans ton paysl s'écria Schanne le l>eintre. J'ai envie de partir en poste pour faire le portrait de co nouveau Joseph.

CONFESSIONS DE STLVIUS. 7S

— Moi, dit une femme, j'aurais voulu avoir le comlencement ; j'aime les amours.

— As-tu fini, Oastorine?

— Si nous allumions le punch?

— Il n'y a plus d'allumettes ?

— Et la lettre de ton ami? cria le rapin.

— Ce Sylvius, dit Tony, est un provincial, et le [)Temier qui m'en parlera comme d'un ami aura affaire à moi!

— Allons, dit Trompette, ne te fâche pas.

— Alors, allumons le punch avec sa lettre^ dit Tony. Le punch flamba; les pipes s'allumèrent à la flamme et la mansarde retentit de lariflas.

ou l'on voit que l'histoire de madame putiphak n'est pas un conte

Le lendemain, Sylvius alla chez Théodore ; Clémence et Adèle s'y trouvaient.

— Si nous allions promener sous les Ormes? demanda Théodore.

— Oui, répondirent-elles.

La promenade des Ormes entoure d'une ceinture la petite ville de L***, perchée sur la montagne comme un nid d'aigle sur un rocher. De jour, on y rencontre quelques bourgeois qui s'inquiètent beaucoup si le vent vient de Saint-Quentin ou de Reims ; mais les soirs d'été, elle est beaucoup plus fréquentée» Des ombres doubles, parlant bas, errent vaguement , en s' attachant à ne pas rencontrer

74 GOUFESSIONS BE SYLVIUS.

d'autres ombres. €e soir-là, Sylviiis était assis surnubifflc de pierre, près de Clémence ; decet eadroit. qu'(m appdk la Pointe, parce que la montagne forme là un aysgle et domine la vallée, on entend le bavardage des grenouilles, qui tiennent des conférences le long des marais avant de s'endormir. Sylvii» s'inquiétait beaucoup plus de la campagne et des bruits vagues de la nature que de Oémenée ; il lui parlait, mais sans essayer la moindre galanterie. Il eût préféré avaler des sabres! Clémence se montrait résignée à ces malencontreux discours, où etie ne trouvait pas le plus petit brin d'amour. Elle riait quand son amant disait quelque plaisanterie qu'elle ne eompienait pas.

Ces promenades continuèrent ainsi pendant trois semaines.

— Il faut en finir... dit un jour Théodore à son ami; tu viendras demain chez moi avec Clémence. Etie se plaint à Adèle de ton peu de galanterie; je n'ai jamais vu de garçon tel que toi.

— J'irai, ditSylvius.

Le jeudi, Sylvius alla attendre Clémence à la porte de l'atelier de couture, et tous deux se rendirent au lieu indiqué. Théodore avait bien fait les choses. Un petit souper était préparé. Au dehors, la pluie battait les vitres et 1b feu rayoBsûait dans Tâtre.

Les deux amants se mirent à table avec les meilleines dispositions, — dans un fauteuil. En homme qui comprend les délicatesses de l'amour, Théodore n'avait servi qu'un verre, quun couvert et qu'un plat. Clémence, peu habituée à pareil festin, fut gourmande comme une chatte. Sylvius était aimable I — Il ouvrit les deux bat-

confî:ssions dk stlvius- 75-

Lants des portes de son esprit. Pour la première fois il 3sa tutoyer Clémence. Il était tout étonné de sa hardiesse, ne pensant plus aux bouteilles qui ayident le corps YÎde.

— M'aimes-tu, Clémenoe ? dit-il tout à coup.

La conversation était montée à un diapason oonTonarble, il n'y avait qu'à continuer; mais Sylviùs fit comme les gens qui grimpent à une échelle très-élevée : il leur reste à monter deux ou trois échelons, ils vont arriver au but. Tout à coup le vartige les prend, ils tombent. Sylviùs secoua ses cheveux, se dégagea de Tunique fauteuil, prit une chaise et se plongea la tête dans les mains. Clémence, jtout babituée qu'elle était aux façons origmales de son amant y se leva tout à coup :

— Minuit , dit-elle d'un ton vexé, il faut que je m'en ^Ue. Tu as tant fait que ma mère va me donner un galop.

Elle remit son bonnet et pria Sylvius de la reconduire.

-- Je ne t'aurais jamais cru comme ça, fit-elle d'un air boudeur.

— Comme quoi? demanda Sylvius.

Théodore, entendant parler, vint à leur rencontre.

— Eh bien? dit-il tout bas à Sylvius.

Sylvius fit entendre un grognement équivoque et emmena Clémence au plus vite. En se couchant, il se donna douze coups de poing sur la poitrine.

— Qu'ai-je fait? Comment oserai-je me présenter désormais devant elle? Non, on ne se conduit pas ainsi.

î-e lendemain il courut chez son ami r

— Tu t'es conduit en enfant, dit Théodore.

— Ah bah!

^— Clémence s'est plainte à Adèle.

— - Mon cher Théodore, Crébillon fils a dit : L'amour languit dans les plaisirs, et quand les désirs ne sont pas de la4)artie, il lui reste bien peu de chose.

— Tu es bien heureux d'avoir lu cela cette nuit pour venir me le débiter.

— Je ne l'ai pas lu cette nuit.

— Je te demande compte de mon souper< A quoi a-t-il servi?

— Clémence a beaucoup mangé.

— Je le sais bien. Il n'y a rien à faire de toi. Tu as dix ans, mets un bourrelet.

— Théodore, je me fâcherai.

— Non pas, je t'aime trop pour cela; mais vois les conséquences de ta conduite. Clémence ne connaît pas les maximes de Crébillon fils ; tu Tennuies, eUe se raccommode aujourd'hui avec Renard qui commençait à devenir jaloux de toi.

— Au diable les femmes I dit Sylvius en s'en allant tout furieux.

FANTAISIES DE SYLVIUÎ5

Sylvms avait vingt ans. Il était plutôt laid que beau; mais ses lèvres pincées étaient remplies de railleries. Une physionomie très-mobile se moulait merveilleusement à chacune de ses plaisanteries. Dans sa petite ville,

on le regardait comme excentrique; il est vrai que ses actions ne démentaient pas Tépithète. Une de ses grandes occupations était de préparer de la besogne au commissaire de police. Un jour, on avait trouvé \m garde national hermétiquement enfermé dans sa guérite; le malheureux citoyen, qui s^était endormi, avait senti en se réveillant une porte close. On disait bien que le fait venait de Sylvius; mais personne ne l'avait vu. Une autre fois la diligence des Messageries royales, qui reste toute la nuit sur la place principale de L***^ avait été perdue. C'était Sylvius qui Tavait traînée avec quelquesuns de ses amis dans une petite ruelle, juste assez large pour contenir la voiture. Le lendemain, les habitants ne purent sortir de leurs maisons, et on eut toutes sortes de peines à retirer cette diligence.

En outre, Sylvius s'avisa, Tété, de porter des pantalons collants et des bottes à Técuyère, quoiqu'il ne montât jamais à cheval. Tous ses amis suivirent cette mode. Au jour de Tan, il alla rendre visite au commissaire de police dans une chaise à porteurs, vieille relique de famille, mangée aux vers , provenant d'un président au grenier à sel, son aïeul. Près de cent personnes, émerveillées de ce spectacle, suivaient la chaise. Sylvius se fit monter au premier, dans la chaise à porteurs, chez le commissaire ; là, il lui fit un long discours par lequel il le remerciait de n'avoir pas été obligé de subir un de ces réquisitoires si terribles de justice de paix. L'officier ministériel ne put se fâcher, car il avait des rapports sans nombre contre Sylvius, rapports qui ne tendaient â rien moins qu'à le faire condamner à. la prison et à l'amende, s'il n'y avait eu manque de preuves.

Cependant Sylvîus, lumux d'avoir perdu Qémenoe, Toulait se venger, et il écrivit à Renard :

« Monsieur, je pardonne à mes ennemis, et j'ai Vbar bitnde d'avouer tous les dommages commis à leur préjudice. Donc je vous pardonne, monâeur, et j'avoue les dommages que je vous ai causés. En void la relation oxacte. Je Fai arrangée en dialogue pour votre plus grande satisfaction. »

(te théâtre représente une chambre, — Une table; tout ce qu'U faut pour ne pas écrire; tout ce qu'il faut pour boire. — Dans une àloôve, un ItT, instrument du crime, — Vn fautewil^ anff» ertmJrMl. — Sur la tabU, trois houteillaâ que Je recemmûnderaiâ à vetre rigueur, si elles n'éieâeni trépaesies, — Du feu dans la cheminée, -^ La pendule marque orne heures du soir.

Personnages dont j'ai changé les noms pour qu'on ne s'y trompe pas :

SYLVIUS» jeane premier; CLÉMENCE, forte-amoureuse; LE FEU, uUUté.

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