‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 8 sur 112 · BULLETIN DE DEMANDE · texte numérisé non relu

BULLETIN DE DEMANDE

80 Le nom et le domicile dndemaadeor.

EESULTÀT

des recherches.

1* Au catalogue :

2" Sur les rayons.'

Ce luxe de précautions inquiète passablement le Parisien. Trois autres choses l'embarrassent en outre :

Il ne connaît pas Taut^ur des Victoires et Conquêtes;

Tl ne sait pas le nom du libraire ;

U ignore la date , le lieu et le format de la publication.

Alors , décontenancé , et n*osant retourner vers M. Richard pour lui faire part de son ignorance, le Parisien prend le parti de s'en aller, — et il s'en va , — heureux cependant d'avoir visité ^intérieur de la Bibliothèque,

KASANGIAN L'ARMKNIEN. — VARIETES DE LECTEURS.

Ouvrons la digue. — Voici le vrai public I

Le premier arrivant est cet Arménien, connu de tout

Li BIBLIOTHÈQUE 59

Paris. A peine le dernier coup dé dix heures a-t-il retenti, qu'il s*élance dans la cour et va boire de Teau à la coupe de fer. Puis il monte et assiège le Jbureau central, dont il est la terreur : il dresse des échelles contre M. Pillon, il jette une corde à nœuds par dessus le pupitre de M. de Manne. — Les conservateurs se rendent et lui donnent ce qu'il veut.

Cet Arménien a nom Kasangian. — Il porte une robe brune et une calotte de velours vert. Depuis de longues années, il travaille à un dictionnaire arabe. On a remarqué qu'à lui seul il usait un exemplaire de Bescherelle par année. — Kasangian se plastronne d'une trentaine de volumes ; mais il n'en est pas moins pour cela toujours en mouvement ; il a marqué sa place auprès du bureau central, afin d'avoir les conservateurs sous la main et de pouvoir recourir à eux pour ses renseignements, ce qu'il fait toutes les cioq minutes. Ses préférences s'adressent surtout à M. Pillon, qu'il agace, qu'il tanne.

En dehors de l'arabe, Kasangian n'a qu'un sujet de conversation : les cravates. Il ne comprend pas comment on peut porter des cravates. Il tient, dans son baragouin, de longs discours à M. Pillon, pour l'engager àôterla sienne.

— Vous serez bien mieux, dit-il ; regardez-moi I

Mais d'autres personnes environnent le bureau central. Kasangian essaie en vain de lutter contre le flot montant. Il est repoussé avec perte.

Voici le vieux M. Guyot-Defer, l'ancien libraire,

qui copie littéralement , depuis quatre ans , les Mémoires de Saint-Simon, et qui se forme ainsi une petite bibliothèque économique* Il vient de terminer le vingtième volume, et veut absolument avoir le vingt et unième. M. de Manne a toutes les peines du monde à lui persuader qu'il n'existe pas.

— Que vais-je copier maintenant? demande M. Guyot atterré.

— Ce que vous voudrez, répond M. de Manne.

M. Guyot-Defer ne paraît pas satisfait de cette réponse ; son tic nerveux lui fait exécuter plusieurs grimaces successives ; après quoi il va consulter son ami le frotteur, en sentinelle à la porte de la Traverse. — Au bout de cinq minutes de conversation, M. Guyot revient triomphalement et demande le premier volume de la collection Petitot. Il en a pour dix ans, cette fois; ' — mais on suppose qu'afin de ne pas perdre de temps, il demandera la permission do venir travailler pendant les vacances.

Un Particulier, à M. Baudement. — Monsieur, voulez-vous me donner les Néréides de Virgile, s'il vous plaît.

* M. Baudement. — Répétez, monsieur.

Le Particulier. — Les Néréides,,., de Virgile.

M. Baudement. — Avec plaisir, monsieur. {Il prend des notes pour sa collection.)

Un Monsieur souriant , à M, de Manne, — Monsieur...

LÀ BIBUOTHÈQUE 64

M. DE Manne, écrivant une lettre. — Adressez-vous à côté.

Le Monsieur souriant, à M, Richard, — Monsieur...

M. Richard. — Vous avez demandé quelque chose?

Le Monsieur souriant. — Non, monsieur, pas encore. Je désire seulement savoir comment je dois m'y prendre pour faire un ouvrage qu'on m'a commandé sur les moyens de conserver le raisin.

M. Richard. — Eles-vous agriculteur?

Le Monsieur souriant. — Non , monsieur. Mais si vous étiez assez bon pour m'indiquer la marche à suivre....

M. Richard. — C'est embarrassant.

Le Monsieur souriant.^- Je le sais bien, monsieur.

M. Richard. — Revenez demain ; je ferai faire des recherches.

Kasangian n'y peut plus tenir ; il se coule vers M. Pillon ; il fend la multitude.

M. PiLLON. — Vous voyez bien que je suis encombré.

Kasangian. — Comment prononce-t-on le mot armoire? Bescherelle ne s*explique pas là-dessus.

M. PiLLON. — Eh bien 1 armoire, parbleu! armoare.

Kasangian. — C'est que, l'autre jour, j'ai entendu une portière dire : ormoire.

M. PiLLON. — C'est une faute.

Kasangian, incrédule. — En étes-vous bien sûr?

M. PiLLON. — Oh! laissez-moi. Il faut que je réponde à tout le monde. Je n*y puis suffire.

Un vieux Monsieur, à M. Baudement. — Eh bien! monsieur, mon livre n'arrive donc pas?

M. Baudement. — Quel livre?

Le vieux Monsieur. — Celui que j'ai demandé. Voilà une heure que j'attends.

M. Baudement. — Voulez-vous me rappeler le titre de l'ouvrage?

Le vieux Monsieur , avec agitation, — Mais je l'ai écrit sur mon bulletin, monsieur I

M. Baudement. — Je n'en doute pas ; pourtant il est utile que vous me le rappeliez.

Le vieux Monsieur. — Damel... écoutez donc... je ne m'en souviens plus... depuis le temps !

Un Lecteur insouciant , présentant à M. de Manne un bulletin qu'il 'oient de remplir, — Monsieur...

M. DE Manne. — Qu'est-ce que vous avez mis làdessus?

Le Lecteur insouciant. — Vous voyez : mon adresse, mon nom.

M. DE Manne. — Oui; mais vous avez oublié d'indiquer l'ouvrage que vous désirez.

Le Lecteur insouciant. — Oh! mon Dieu, le premier venu.

LA BIBUOTHÈQUfi 63

M. DE Manne. — Gomment I le premier venu!

Le Lecteur insouciant, — Celui que vous voudrez.

M. de Manne. — Dans quel genre?

Le Lecteur insouciant. — Cela m*est égal ; je n'y tiens pas.

M. DE Manne, impatienté, ^--^i moi non plus, monsieur; décidez- vous.

Le Lecteur insouciant. — A votre choix.

Kasangian profite d'une éclaircie pour venir poser une nouvelle question à M. Pillon.

Kasangian. — Je suis indécis sur la prononciation du mot : avant-hier. Faui-il dire : avan-hier?

M. PiL^ON. — Non.

Kasangian. — Avan-z-hier, alors ?

M. PiLLON. — Non.

Kasangian. — Comment faut-il donc dire ?

M. PiLLON, fmussant les épaules. — Avant-thier.

Kasangian. — . C'est singulier ! N'aimeriez-vous pas mieux, comme moi, atan-z-hier ?

M. Pillon. — Circulez, circulez I voici la machine qui m'apporte des livres.

L'histoire suivante est connue. — Mais elle est si magnifique, si magnifique, que nous ne pouvons nous empêcher de la rééditer. Elle complète si bien le tableau !

Un Lecteur à un conservateur. — Faites-moi le plaisir de me donner un gros livre.

Le Conservateur. — Quel gros livre ?

Le Lecteur, d'un ton affairé. — Le plus gros, s'il vous plaît.

Le Conservateur, surpris. — Mais pourquoi faire ?

Le Lecteur. — Pour m'asseoir dessus.

Autre trait.

Un matin, avant d'entrer, nous relisions le règlement, — qui est placardé sur la porte, comme nous Tavons dit.

Nous fûmes distrait par une scène entre un lecteur et un frotteur.

Le lecteur était planté devant une de ces petites portes qui communiquent avec les combles; ils fourgonnait tranquillement dans la serrure avec la pointe d'un couteau.

Un frotteur était survenu, épouvanté.

' Le Frotteur. — Que voulez-vous faire, monsieur?

Le Lecteur. — Vous le voyez bien... monter au balcon.

Le Frotteur. — Comment ! comment I monter an balcon ! Mais le public ne monte pas au balcon, monsieur.

Le Lecteur. — Je voulais épargner cette peine aux employés, en allant chercher mon livre moi-môme.

Le Frotteur. — C'est impossible, monsieur.

Le Legteuïi. — Je sais bien oh il est, mon livre ; voilii vingi-cinq ans que je viens à la Bibliothèque.

Le Frotteur. — Je ne dis pas non.

Le Lecteur. — Je la connais parfaitement, la Bibliothèque ; je la connais mieux que personne, parbleu I

Le Frotteur. — Oui, monsieur, mais...

Le Lecteur. — Mon livre est dans les R, au balcon, «aile du Parnasse, un peu à gauche de l'oreille droite du buste de M. Van Praët, en tirant vers le dessus des cercueils des momies ^égyptiennes.

Le Frotteur. — J'entends bien, monsieur, mais vous ne pouvez pas aller chercher votre livre. Voyons, laissez cola.

Le Lecteur. — Ce serait l'affaire d'un instant.

Le Frotteur. ~ Laissez cela, vous dis-je !

Le Lecteur, en soupirant. — C'est dommage...

Ce lecteur obstiné appartenait évidemment à cette classe d'individus qui considèrent la Bibliothèque comme leur bien, leur propriété, leur immeuble, — qui se flattent d'en connaître les moindres détours, et à qui peut s'appliquer le mot de M. Victor Hugo sur Quasimodo : « La cathédrale rugueuse était sa carapace. »

Une demi-heure plus tard, en effet, nous le retrouvâmes auprès de M. de Manne.

— Pourquoi avez-vous mis un B au bas de votre bulletin, monsieur? lui demandait M. de Manne.

— C'est pour indiquer que ce livre se trouve au balcon. Oh ! je sais bien oh il est, allez; je le vois

d*ici, et si vous vouliez me permettre d*aller le chercher, ce serait raffaire d'un instant...

Cest entre une heure et une heure et demie que la salle de lecture offre Taspect le plus animé.

On doit à la vérité, — à la triste et cruelle vérité , ^— de déclarer que les habits sordides, les collets plan* ■tureux, les chemises brunies, les pantalons frangés et luisants sont en majorité. Il y a là des vieillesses qui font mal à voir, des énergies sexagénaires plus douloureuses que des résignations. Certains corps, courbés par rage, amaigris par la misère, tordus, pitoyables, n'ont conservé de vivant et d'intelligent que les yeux ; et quelles flammes souvent ! — Ah I je conçois qu'un père de famille, venu par hasard à la Bibliothèque; s'épouvante de ce spectacle et déchire en rentrant chez lui les manuscrits de son fils !

Pauvres gens ! braves gens ! innocents monomanes, fous candides, génies inconnus ou stupides chercheurs, amants de la Lettre ou de l'Idée, vous que rien ne rebute, qui attendez la justice jusque sur le bord de votre fosse et assistez aux triomphes des jeunes gens en vous contentant de dire avec un soupir : — J'aurai mon tour I touchants rêveurs , qui vous voyez vivre dans l'avenir parce que vous vous voyez mourir dans le présent, travailleurs féconds ou stériles, je vous salue, mes frères !

Il n'y a pas que des infortunés dans la salle de lecture : — il y a des sergents qui viennent compléter

leurs études ; il y a des clercs de notaire os «Thuissier qui écrivent leurs actes sur papier timbré; — il y a des adolescents chevelus qui riment des drames histori* ques. Ce sont d*honnétes etckarmants habitués, ceuxlà ; ils ne gênent pers(mBe, et ne s'occupent exclusivement que de leiar travail. Mais combien d'autres qui sont insiififMftables de tout point I L'un se penche sur ToteB épaule et veut absolumeat connaître l'ouvrage que vous lisez ; -* l'autre vous prend votre plume dès que vous la déposez au bord de l'écritoire, et c'est à grand'peine qu'il consent à vous la rendre; il croyait, dit-il, qu'elle appartenait à la Bibliothèque ; — celui-ci a un tic nerveux; — celui-là occupe une place énorme avec un livre géant; — ceux-ci causent tout haut, ils se sont reconnus, les voilà enchantés :

— Vous ici I

— Comme vous voyez.

— Et qu'y venez-vous faire ? Quel hasard I Y a-t-il longtemps que vous avez vu Lémouchet ?

— Je l'ai vu dimanche ; il est définitivement en traité pour acheter la pharmacie de son frère.

— Pas possible! c'est une boulette qu'il va faire... Mais mettez-vous donc là... Monsieur aura la complaisance de se reculer un peu.

Monsieur, c'est vous. ,

Et la conversation dure une demi-heure ; si vous réclamez le silence de ces deux importuns, ils parleront à voix basse, ce n'en sera que plus fatigant.

Il y a aussi des femmes.

Ce soût pour la plupart des personnes habillées d'une robe collante, coiffées d*une capote, maigres, vieilles et mornes.

. Il n'y a pas d'exemple qu'une crinoline ait jamais été vue dans la salle de lecture.

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