LA RESERVE. — M. MAGNIN. — M. RAVENEL. — M. KLEIN. — KOLL
Devant le bureau central, on remarque deux grandes portes vitrées à travers lesquelles on aperçoit les énormes pôles de deux sphères gigantesques. — Nous ne pouvons assez plaindre le sort du visiteur qui, attiré par ces sphères, essaye de pénétrer dans cette salle, affectée spécialement au bureau du prêt et à la lecture des livres de la Réserve.
Divers procédés ingénieusement allégoriques sont d'abord employés pour l'en détourner : s'il se présente à la porte gauche, il cherche en vain une poignée à saisir, un bouton à tourner; Jia porte n'a point.de serrure. Premier avertissement. — Trois grands frotteurs Si)9 tiennent près de là et le regardent avec une curiosité narquoise. Notre visiteur, s'apercevant de cet examen, croit à sa bêtise et promène avec plus de frénésie sa main sur les deux côtés de la porte. Cette minutieuse inspection est infructueuse , et c'est un peu ému qu'il se retire, en disant tout haut, à i'in|ention des frotteurs :
— Ah ! c'est sans doute la porte à droite I
Et il se dirige vers la porte à droite. Il la trouve barricadée par M. Ghéron.
Le visiteur n'y comprend rien. Pourtant il aperçoit du monde dans cette salle! — Il se décide à remonter vers le bureau des conservateurs, et il se trouve nez à nez avec M. Baudement. Celui-ci le questionne avec intérêt, apprend avec étonnement la cause de sa perplexité, fait un geste de commisération et ordonne à un frotteur d'introduire le suppliant.
C^est alors que la porte de gauche s'ouvre toute seule, à l'aide d'un ressort invisible.
Le voilà donc dans la Réserve, -^ l'heureux mortel t
Il y est entré pâle, il en sortira rouge et furieux de la façon dont il aura été reçu. Mais le coup a réussi, il n'y reviendra plus. Le malheureux ne sait pas qu'on a réuni dans cette salle des employés misanthropes, hy*-^ pocondres, et dont la mission est de faire comprendre au public qu'il y a de l'impertinence à ne pas se contenter de la grande salle de lecture ; que la sagesse du conservatoire ayant composé un choix des ouvrages les plus connus et les ayant rassemblés dans un local très-grand et fort bien chauffé, l'esprit humain devait se montrer satisfait, — à moins d'aliénation complète*
Personnel de la Réserve :
Deux conservateurs supérieurs, — arrivant à midi^ parce qu'ils sont supérieurs, — M. Magnin et M. Ravenel.
Un employé, M. Klein.
Un domestique, — Koll ou Colle, peut-être Col.
M. Magnin est marguillier des Petits-Pères et auteur
d'une Histoire des Marionnettes. Il marche comme si chacun de ses membres était soulevé par un fîl d*archal. Plus poli que M. de Coislin, îl 6te son chapeau trois fois : la première fois en ouvrant la porte de la salle de lecture, la seconde fois en passant devant le bureau central, la troisième fois en entrant dans la Réserve. Un peu avant Irois heures, il part avec un cliquetement d*os et se rend devant la boutique de Chevet, oh chaque belle pièce lui cause un mouvement de satisfaction qui se manifeste par des gestes numérotés.
Un nom de fleur, — M. Ravenel. Il a raccourci Bachaumont, — après Merle. Il a expliqué mademoiselle Aissé. C'est un autrç genre de roideur que M. Magnin : la roideur d*un maître d'études.
Non loin de lui se tient, comme un Roustan blanc, un individu silencieux et répondant ou plutôt ne ré-pondant pas au nom de Kol). Il semble que M. Ravenel ait vendu son ombre, comme Pierre Schemil, et que cette ombre se soit matérialisée en Koll. Est-ce un employé? n'est-ce qu'un domestique? — Ténèbres!
Nous allions oublier M. Klein, qui prête les livres aux habitués de la Réserve, — des livres du xv® siècle ordinaireçient. — M. Klein est un employé du genre Chéron.
En résumé, cette salle, avec ses deux boules et ses bibliothécaires roides comme des pieux, ressemble à un jeu de quilles oli le lecteur est reçu comme... Munito.