UN COQUIN DE NEVEU
A quinze ans, Hugues était encore très-petit; ses yeux crevaient d'esprit. Au séminaire , ses maîtres n'avaient pu lui faire apprendre aucunement le latin, pas du tout de grec, et, s'il est possible, encore moins de mathématiques. Son temps était occupé à lire, à jouer, à faire des pensums, à inventer des drôleries. Un de ses grands plaisirs était de dessiner ; dans les séminaires od ne dessine pas, mais lui, sans doute par opposition, avait toujours un crayon à la main. Sa baraque (on nomme ainsi les pupitres dans les collèges) devint un musée rempli des caricatures de ses professeurs; il avait l'instinct de la charge. Quand on vint le chercher pour retourner chez son oncle , il fut heureux en pensant qu'il n'aurait plus de pensums. La Noirau lui ilt un long et mauvais discours dans lequel elle lui donnait à entendre qu'il était presque orphelin , son pèrç et sa mère n'ayant jamais donné de nouvelles, que M. Noirau voulait bien se charger de lui faire une position et qu'il entrerait le jour même chez l'avoué.
Hugues alla donc un matin avec son oncle chez M* Grenouillet l'avoué ; celui-ci était occupé avec un client. Hugues put remarquer, dans une sombre salle dont les murs étaient jaunis par la fumée et la poussière, deux gros jeunes gens, rougeauds, des fils ds fermier qu'on envoyait à la ville pour tâcher de les dégrossir. Ainsi se composait le personnel de l'étude.
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M" GrenouiUet^ Tavoué le plus en renom dans Soissons, faisait tout par lui-même. C'était un petit homme aux yeux perçants, le nez armé de besicles qui se tenaient comme par enchantement tout à fait sur le bout, et qui avait quelque chose de fouineux dans la physionomie. Rusé, intrigant, captieux, il avait l'air de faire rendre une affaire.
Quan4 le client fut parti :
— Ah ! voilà le petit, monsieur Noirau?
— Oui, monsieur GrenouilleU J'espère qu'il fera votre affaire.
— Nous le ferons travailler, et s'il va un peu, je lui donnerai quelque chose tous les mois.
— Il m'a bien promis de travailler, n'est-ce pas? dit Noirau.
Hugues, très-timide de sa nature, roulant sa casquette dans ses doigts, ne répondit pas.
— Eh bien, monsieur Noirau , nous allons le mettre de suite à la besogne.
De ce jour, Hugues fut installé; sa position de sauteniisseau lui plaisait beaucoup. Pendant un an, il fît des copies, des courses; il allait à l'imprimerie, au tribunal, au greffe.
Au bout de deux ans, il ne comprenait encore rien aux hcitations , aux saisies , aux ventes judiciaires , pas plus qu'il n'avait compris au latin , au grec et aux mathématiques ; en revanche, il faisait admirablement les Grenouillet et s'amusait beaucoup aux dépens du premier.et du second clerc. Hugues, l'un des premiers, s'imagina de simplifier les lignes d'un portrait en se servant de procédés géométriques. L'avoué, représenté
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par un triangle et des lonetles, fat mis à la |Mirlée de tous les galopins, qm salirent pendant dix ans ks murs des monuments de Soissons de GrenouiUet très-ressemblants.
Son oncle Ini avait donné la cbambre dm. second étage qui donnait sur la rue ; c'était là son cabinet de travail et sa chambre à coucher. Il dessinait quand il avait un moment ; le matin il allait à Técole gr^jboite de dessin.
La Noireau en était aux cents coups; elle avait jugé Hugues tout petit, disait-elle, alors que Toinon prétendait- que c'était un tottche-^àr-tçut. Me l'appela une fois.
— Qu'est-ce que tu fais toujours Uhhant à dessmailler?
— Mais, ma tante...
— Taisez-vous, monsieur; croyez-vous que vous voos ferez comme ça une position? M. Grenouillet vous mettra à la porte, c'est sûr ; il finira par se lasser. Voua n'êtes qu'un sans<œur; tous les jours on fait des rapports contre vous ; il n'y a pas encore deux jours qu'on est venu se plaindre de vous : vous ne fréquentez que de mauvais garnements.
Hugues baissait la tête devant sa tante qu'il appelait son pensum perpétuel.
— Tout cela ne peut pas durer. M. Noirau se fatiguera des bontés qu'il a sans cesse pour vous. Vous irez retrouver vos parents, n'est-ce pas, qui sont peut-être
. morts . . .
Hugues se mit à pleurer.
— Des pleurs, voyez-vous, ne prouvent rien. Allez,
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rotoumeE à votre éiuâe» e4 songez bien à vous faire un i^tai. Quand on ne veut pas travailler, on se fait soldat
Tons les jours ces so^es se reproduisaient à peu près <ie la mèm« manière ^ et ne changeaient rien à la coBr duite du neveu qui avait alors dix<-huit ans.
L*ARTIST1
Un matin, un voyageur, le sac sur le dos, passait dans la rue Saint-Christophe, lorsqu'il aperçut la maison do bois des Noirau. Il la regarda, s'arrêta, déboucla son sae» prit des crayons, un album, et, mettant son sac à terre, il s^ assit dessus et dessina.
CTétait un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, portant une barbe inculte et des dieveux très-k)Bgs. Une vieille blouse bleue, un large pantalon de velours tombant sur des guêtres, et un béret composvie&t son eostume.
Tbinon balayait la rue; elle rentra précipitamment eft dit à la Noirau :
«— n y a là devant la porte un homme à barbe qui tire le portrait de la maison ; je ne voudrais pas le rencontrer dans un bois. Il a des cheveux... Oh!...
Madame Noirau alla vivement voir 4 k feuAtre Vhpmffie à Is barbe,
— Peut-on se faire laid cunune çal dit-dle à Toinon.
— B»n sàr qu'il est fou, n'est-ce p*s, madame? Quelques bourgeois qui passaient s'arrêtèrent de lom
pour voir le dessinateur et le montrèrent au doigt ; ils
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étaient, eux aussi, effrayés de sa barbe et de son fier visage ; ils auraient bien voulu s'approcher et regarder le dessin, mais ils n'osaient. Les gamins qui revenaient de récole commençaient à former un cercle autour de Taitiste ; mais, celui-ci s'éfant levé pourvoir déplus près un détail de sculpture, ils s'enfuirent effrayés.
Les bourgeois avaient réussi à s'approcher du jeune homme ; seulement, quand il les regardait, ils détournaient les yeux. Sur ces entrefaites, Noirau, revenant de sa promenade habituelle, et, voyant un groupe devant sa maison, s'avança. Il éprouva aussi quelque surprise à la vue de l'artiste. En 1827, on ne voyait pas, comme aujourd'hui , tant de jeunes gens parcourir la France ; les artistes de T ancienne école étaient léchés, suivant l'expression des romantiques; ils s'habillaient comme tout le monde et ne laissaient pas croître immodérément leur barbe et leurs cheveux.
— Ah! ah! monsieur, c'est mçi maison...
— Elle est fort belle, répondit le peintre.
Noirau, ne sachant trop si' c'était pour se moquer que l'artiste le féhcitait, fit entendre un hou ! hou ! qui ne le compromettait pas.
— J'ai peu rencontré de maisons aussi curieuses dans mes voyages.
— Vous êtes bien honnête, monsieur, mais je n'y attachais aucune importance...
— C'est à tort; si j'étais riche, je me ruinerais, moi, pour une maison telle que la vôtre.
— Permettez-moi, monsieur, de vous demander w qu'il y a d'extraordinaire dans cette bâtisse... La cathédrale, je ne dis pas...
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— Pensez^YOUS que je vais m'amuser à dessiner une <le ces grandes imbéciles maisons de pierre de taille, qui ressemblent à un dé à jouer. La vôtre est colorée, c^est culotté comme ma pipe ; les sculptures sont d'une naïveté à se mettre à genoux devant.
Noirau, qui, ne comprenait pas cette admiration, changea la conversation.
— Monsieur est sans doute peintre ?
— Oui.
— Vous faites le portrait?
— J'en ai beaucoup fait cette année.
— J'ai le mien eii miniature.. . '
— Ah! ah! ricana l'artiste.
— Lefèvre m'a fait aussi en pastel ; vous connaissez ^ peut-être Lefèvre?
— Pas précisément.
— On dit qu'il dessine très-bien. Mais on n'a jamais pu me faire ressemblant... Lefèvre a fait aussi madame Noirau.
♦ — Ah! vraiment!
— Est-ce que vous faites le portrait ressemblant?
— Mais. .. z'oui, dit l'artiste en se moquant.
— Monsieur demande peut- être cher?
— Pour cinquante francs on en est quitte.
— n n'y aurait pas à marchander, dit l'ex-épicier qui jivait toujours des réminiscences commerciales?
— Non, monsieur.
— Eh bien, monsieur, si vous vouUez bien faire le mien ?
— Certainement. Vous permettrez que je finisse oion eroquis? '
^ Cnment éwal éit k Nwmt «ilpftsittBaBt flaUé
nOIRAU RÉCHAUJPVK UH SS&FEIiT
Toinon, qui regardût dans la rue de tem|]â à autre, appela madame Noirau.
— Dites donc, madame, noosieur ifok caiise depuis une heure au moius avec Thomme à bàAe.
La Noirau, fort intriguée, lui dit:
— Allez chercher M. Noimu
— Ohl c'est inujUle» les T*là qji'ih viemiaiit tous les deux.
' — Comment ! s'écria la Noiraui il ose ùiie entrer ici na pareiijd ne 40» quoi!
Noirau outra en ce' moment avec Tnégler; l'artiste salua très-poliment. '
— Madame Noirau, monsieur va me Cairo bàqtï portrait.
— n b' j a pa& grand jour Uà^ dit Tri^gler.
— Alors nous nous mettrons dans le salon.
— Y pensezHTous, monsieur Noirau? dans le salon l dit la Noirau en regardant les souliers boueux du jpeintre. -^ Toinoo, va voir ({u'oa ne touche à rien et fais bien attention à cet homme-là.
Quand Noirau fut posé convenaUemoBt, non sans jpei&e» Txiégler lui dit :
— Ne vous gênez pas, monsieur, n'ayez pas l'air emr barrasse, ne vous douAez pas une mine tro(> sérieuse;
* vous pouvez causer.
XIS MOIIAQ. Mf
-^ Vons êtes bîaii ben, noosietir. ». J'ai ua aeveu qui dessine aussi; vous ne fe <xoimz |^, cet «n&At-là passerait tonte sa jonroéo à fa ; vomi épottse em est désolée.
, — Il n'y a pas de ml.
— Oui, mais, yous cOMpaeneg, (m perd soa temps.
— Non pas, s'il a des dispositkiiifti.
— Hé I hé !* fit Noiran peu ooiifiaiil* «-> Il reat pewt-àtro sa faire aitisteb
-^ Ah I Seigneur, <pi'cst-ce que roos ane dîAes là?
— Quel âge a-t-il?
— Il court sur diz-kuit ans.
Un CB Moment Hugues sortait de che^ son patron ; Toinon, qui yint lui ouvxir, bÊà dit.'
-— AUet voir Thomme à la barbe.
•— GommeiEt?
-^ Il 7 a un homme qui tire le pottEuit de mmisieur en pâture... M. Noirau a de rargenide trop...
JBbigiiis, sans en exéciiler dmraiitage, cesrut «a salon ; mais, en voyant l'artiste, il devint loià décoateuancé et resta à la porta.
•— C'est votre nereu? dit Iriéi^.
«-^ (kày monsieiir. — Sh bicaî n'as4tt pas peur d'ap-* proehar, bandit? — C'est un teoaur qui fait des tosos indifms, et en pfésenoe dumenie^iliie sait quoi din.
— U^ une drôle dn tète, dit Triégier.
Bugues» étonné du sans^açnn de l'artisto qui Ihî avait paru temUe à la première :rtte, s'içpmcha et eiGn*> mina le portrait qui allait être ébaàà^. Cha^ie coup de pinceau le surprenait et, une puissance invinciUÉ l'attachait à sa place. Un alchimiste découvrant la
UB LES NOtRAU.
pierre phflosophale n'eût pas été plus heureux que lui. Le portrait, préparé d'une manière large , étonnait Hugues qui n'avait jamais vu se servir de pinèeaux ni de palette. |
— J'espère, monsieur, dit Noirau, que vous voudrez bien manger la soupe avec nous?
— Je vous remercie bien, monsieur.
— C'est sans façon, au moins?
— J'accepterai alors; ceci me procurera le plaisir de faire plus ample connaissance avec M. Hugues, dit l'artiste en se levant.
— Estr-ce que c'est fini? dit Noirau.
— Oh ! non , pas encore ; nous ferons encore une séance ; en voilà assez pour aujourd'hui.
— Ah! tant mieux,* dit Noirau en se levant et étendant les bras; je Commençais à être fatigué. Vous savez •que nous dînons à cinq heures précises ; quant h ça, mon épouse y tient.
Triégler partit, et Noirau alla annoncer à sa femme que l'artiste dînait avec eux.
— Comment ! monsieur Noirau , tu oses inviter des individus qui ont plutôt l'air d'un brigand que d'autre diose ; — vous n'en faites jamais d'autres; — vous jetez l'argent par les fenêtres; aviez-vous besoin de faire faire votre portrait. Vous êtes déjà assez laid sans ça. Je l'ai vu, c'est du propre I on dirait que c'est fait avec un torchon et de la lavasse... ça m'a saisie.,, mais je ne veux pas rester avec cet homme-là à table ; je m'en irai plutôt. Toinon fera la cuisine comme elle l'entendra.
LIS NaiRAU. t4f