‹ Les tréteaux de Charles MonseletChapitre 100 sur 112 · CI QUI SE PASSA AU DINER · texte numérisé non relu

CI QUI SE PASSA AU DINER

Noîrau, épouvanté de cette scène et ne sachant comment se retirer d'un pas aussi difûcle, sortit sans souffler mot, suivant son habitude. Il rentra encore tremblant sur les cinq heures. Quelle ne fut pas sa surprise I sa femme et Triégler causaient amicalement; Tartiste, il est vrai, avait changé de toilette, ayant remarqué que son aspect avait choqué la femme du bourgeois. Quand il arriva, il fit V épicier près de madame Noirau (comme il le disait plaisamment à un de ses amis) ; il causa, de mille riens, écouta avec tout l'intérêt possible une multitude de cancans, et passa près d'elle pour un original. On se mit à table ; le dîner fut très-gai ; Triégler raconta ses voyages. Il était surtout enchanté de Hugues dont la figure heureuse l'avait séduit. Au dessert, madame Noirau appela Toinon et lui dit : Descendez \ql Jacqueline.

Toinon changea de couleur. La Jacqueline! Elle se le fit répéter deux fois^ stupéfaite [qu'elle était à cette idée. Lsl Jacqueline! dont on ne se servait que pour les suprêmes repas. — La Jacqueline est une immense bouteille de verre qui contient des cerises à Teau-de-vie. Dans l'été, on la voit apparaître aux fenêtres, elle mûrit ; en hiver, on la place au fond des armoires à linge.

La province a conservé cet usage, et il faut une es- • pèce de solennité pour la descendre.

Triégler s'attendait à quelque plaisanterie, en remar- . quant le profond étonnement de Toinon. Madame Noirau

fm LESnOIRAV.

offrait la Jacqueline comme mie surprise à son liôte; effectivement il fut on'ne peut plus étonné en voyant Toinon armée d'ua long bocal. Quand les cerises forent servies, il dissimula à peine un éclat de rire. Cependant, Toyant qu'on attachait «ne grande importaBce à ce régal, illmfalhitdiie :

— EDes 90Ht exorilfiotes.

— C'est moi, dit Noiratt tout fier, qat les ai cueillies.

— Je TOUS en f^is mma oom{dimeiit.

— l^i neifis pas, nMBsiearNoiran, npnl son épouse, que o'est moi qm les ai pr6p«p6es.

— Allons, encore im<âoge, pensar«rtiste. — Madim, je vous assure que je n'en ai jamais mangé d'anssi bonnes. — Décidément, se dit-îl, j'ai bien payé mon dîner. * Après le repas, on causa de dboses et d*an1res :

— Hugues, dit Trié^er, voi5âe(t*v(ms me faôre Toir vos 4^a9sinsT

— Des barbouillages, dit la Noiiau, «'est bon à mettie M feu.

Hugues conduisit Triégler à sa petite chambre. Le peintre fut très^surpris en apercevmtles vieillerée9 que madame Noirau avait entassées dans lacbambre de soa neveu :

— Savez-Tous, (»t-îl à Hugues, que ve» aver Bt des ébjels d'une grande valeur. Des Boule, peslel une p«H drfa d'un rococo magnifique. Si je ne me trempe, voici te pastels qui ressemblent bien à des La Tour.

— C'est très-possMe, dit Hugu«; La Tourest dès environs de Saint-Quentîn...

Triégler r^arda longtemps de petites aquarelles ac- «ïwbées au mur par des épingles. C^étaient des «Indes de

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vieilles femmes occupées à leur ménage ; des paysannes filaient devant leurs portes ; des voitures de rouliers montaient une rude montagne ; des enfants se roulaient au soleil dans la poussière. Ces peintures, exécutées naïvement sans la eonnaissanGe du métier, avaient Tàpreté pleine de charmes des images exactes des peuple primitifs,

^ Quel est le sauvage qui Sait ces choses-là 7 s'écria Triégler.

HagQes rougit et ne répoadit pas.

— Gomment! . . dit le peintre étoiuié, c'est vous ?. . . mais c'est magnifique... Eh! mon garçon, viens que je t'embrasse, tu en sais plus que moi.

Triégier, en embrassant le neveu de Noirau» était réellement plein d'émotion et d'admiration ; il pensait au temps qu'il avait perdu dans les ateliers à apprendre FÂrt, Xvhdis qu'un enfant, qui s'était conteolé de regarder, arrivait tout d'un coup à une traductk)n intelligente et vraie de la nature.

— Eh bien , Hugues, je n^ai rien à Rapprendre... Ne sors jamais de cette voie. Voî^-tu , il y a dix ans que j^étudie pour arriver où tu es aujourd'hui... Où as-tu copié ces choses-là?

— Tout près d'ici, danâ la montagne de Croy.

— Nous irons aujourd'hui» tout de saite... Ahl le beau pays! ^

Les deux nouveaux amis sortirent ensemble^ Hugues tout fier de donner le bras à un homme que chacun w^ gardait dans la ville.

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CORRUPTION d'un NEVEU CORROMPU

A un quart de lieue de Soissons est la montagne, de Croy, un des plus beaux paysages de la Picardie : à droite la montagne est bornée par des rochers, à gauche par un ravin. De ce côté, les plaines verdoyantes du Soissonnais se déroulent à perte de vue. A travers les peupliers élancés, on aperçoit un monument du moyen âge dont on a fait une ferme ; un petit ruisseau, qui s'égare dans les herbes, baigne les murs.

De Vautre côté, des rochers au profil aride surgissent du sable, et des grottes ouvrant une gueule noire se perdent sous la montagne. Triégler regarda longuement cet admirable panorama.

— Je ne sais pas, dit-il, pourquoi les paysagistes vont au diable faire des études, tandis qu'aux portes de Paris on trouve d'aussi beaux motifs. Oui, je te remercie beaucoup de m' avoir amené ici. Je resterais volontiers quinze jours dans ce pays... Je m'en vais faire une esquisse.

Pendant qu'il peignait :

— Écoute, Hugues, je t'aime et je veux te parler en ami. Pour le vulgaire les artistes sont les gens les plus heureux du monde. Nous avons une sorte de prestige qui impose au public ; il nous voit toujours peintre, musicien, homme de lettres : le public ne veut pas nous regarder en déshabillé. S'il était donn'é au public de vivre deux jours de notre vie, il n'aurait plus aucune illusion. Les coulisses de Tart sont aussi laides que les coulisses du théâtre, et nous mettons à notre esprit un fard qui ne

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vaut guère mieux que celui des comédiens. Tu seras un artiste ; je vais te parler en artiste I Mais songe bien que notre vie n'est pas une vie de plaisir, au contraire. On nous voit à trente ans gagnant de l'argent et quelquefois avec une certaine réputation; on ne devine pas les quinze années de misère et de travail qui nous ont amenés là. Moi, je m'encroûte à faire d'affreux portraits de vos affreuses gens de la province ; ce métier-là va me rapporter 500 fr. d'économies. Mais l'hiver prochain, il faudra que je vive; il faudra acheter des couleurs, des toiles, payer des modèles si j'expose. Je peux être refusé ; c'est un nouveau voyage à recommencer ; et quel voyage ! Je vais toujours à pied : les voitures coûtent trop cher; je voyage avec les routiers, je couche dans les chenils ; pense, mon cher Hugues, que je ne dois dépenser que vingt-cinq sous par jour, y compris mon tabac. Voilà la joyeuse vie d'artiste! M. GéricauU, mon patron, ne gagne pas 600 francs par an avec sa peinture ; c'est cependant un grand peintre. Tu n'en as peut-être jamais entendu parler?

— Jamais, répondit Hugues.

— Ça ne m'étonne pas ; mais tu sais le nom de David. Heureusement leur temps est fait, aux ganaches impériales ; nous les enterrerons dans leurs serviettes mouillées. Si tu as du courage, Hugues, il faudra venir à Paris bien vite. Que fais-tu à Soissons? rien de bon ?

— Mais, mon oncle...

— Ah ! bah ! ton oncle est an brave homme. H ma dit uh mot de tes dessins, il n'y entend rien ; d'ailleurs je me charge de lui parler et de lui faire entendre raison.

m I«£S NOIBAV.

Seulementt réfléchis sérieusement avant de crever de

faim...

— C'est tout réfléchi, dit Hugues.

La nuit tombait ; les deux amis retournèrent à Sois- Mns. Le lendemain Trié^er, en finissant son portrait, dit à Noirau :

— . Vous avez, monsieur, un neveu qui vous fera honneur un jour y mais il est perdu s'il reste ici.

— Comment ga? dit Noirau étonné.

— U foui Tenvoyar à Paris ; il en a le plus grand besoin. Je puis vous affirmer que Hugues deviendra un peintre détalent.

— Mais il n'a jamais fait de peinture. ..

-— Peu importe^ quand on a le sentiment des arts aussi développé; quand seul, sans oonseiis, on comprend comme lui la naturo... H m'a étonné enfin.

— Cependant, ce tfest pas une position, dit Noirau.

— Les princes, les grands, les riches ne viennent-ils pas s'incliner devant nous pour avoir ua morceau de toile? Hugues arrivera comme moi...

— Arriver comme lui, pensa le bon Noirau. Écoutez, moi, je ne comprends rien à toutes vos peintures, j'en parlerai à mon épouse ; nuûs j'ai bien peur...

— Vous vous repentiriez un jour, monsieur, d'avoir laissé Hugues ici, chez un avoué ; avec son caractère et ses idées, il n'y fera jamais rien.

— Bath ! jeimesse se passe. Tenez, monsieur^ moi qui vous parle, je voulais absolument devenir évèque étant petit.

— Monsieur Noirau, ce n'est pas la même chose. Hain-

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tenant, j'ai (ait mon devoir : je yous ai prévenu, et vous seriez coupable de retenir Hugues à Soissons.

Le portrait fini, Noirau se leva, transporté de joie ; il appela son épouse, Nanon, Hugues.

— Nanon, lui dit-il finement en lui montrant son portrait, reconnais-tu ce monsieur-là?

— Pardine, dit la grande fille en riant aux éclats, c'est vous tout craché.

• Noirau fut flatté de l'assentiment naïf de la servante. Il alla reconduire l'artiste, le paya et le remercia. Madame Noirau lui dit à son retour .

— Avant que tu sois fini, monsieur Noirau, tu aurais dû lui dire d'enlever du tabac qu'il y a là sous ton nez. Ou dirait que tu prises.

— Mais, ma tante, fit observer Hugues, c'est de l'ombre.

— Qui est-ce qui vous parle, Rébecca ? Un beau mioche qui fait le connaisseur I

— Cependant, madame Noirau, M. Triéç^er prétend qu'il deviendra un jour un artiste.

— Qui ça ? dit la Noirau inquiète.

— Hugues, répondit Noirau. Il a même ajouté qu'il fallait l'envoyer à Paris.

La Noirau devint écarlate, et, de sa voix la plus glapissante :

— A' Paris !l! et vous avez pu souffrir de pareilles choses, — un garnemenf comme celui-là, un peintre lui ! mais vous n'avez pas le sens commun. Ça mange tout , vos peintres; ça meurt dans des grenierç. Je voudrais le voir ici , ce vaurien-là qui vous a mis de pareilles sottises en tête. Vous voulez donc que votre neveu Vous

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mange la laine sur le dos. — A Paris l!l Honsieuil^oirau, votre raison a déménagé, quand il était ici ce matin, votre peintre , qu'il avait Fair d'un malfaiteur, que Toinon m'a même dit qu'elle ne voudrait pas le recontrer dans un bois. — Allez à votre étude, polisson, et que je vous y reprenne à peindre des images, et surtout ne remettez pas le pied chez moi , si vous le revoyez, le peintre 111 Oui, il est beau!...' C'est pourlanl vous, dit-elle à son mari, qui avez fait ce coup-là. Pourquoi faire Tinviter à dîner ? tout ça ne serait pas arrivé. Mais je ne me laisserai pas ainsi mener , on verra si j'ai une têtel

Elle disparut en faisant claquer la porte. Noirau élait hébété ; il sortit au plus vite, craignant une seconde édition du monologue. Quant à Hugues, il retrouva Trifrgler qui allait peindre l'avoué ; le cœur gros, il lui confia son malheur; l'artiste souffrit autant que lui.

— Hugues, lui dit-il, j'ai huit jours à peu près à rester ici. Viens secrètement tous les soirs à Thôtel. ïïid à mon départ^ nous aviserons à d'autres moyens.

Mais les huit jours se passèrent; Hugues alla accompagner son ami à la voiture ; celui-ci lui dit ;

— Si tu étais trop malheureux ici, écris-moi, voici mon adresse. Nous partagerons le peu que j'ai. Damel nous ne mangerons pas de biftecks tous les jours. Du reste , ton oncle ne te laissera pas partir sans argent...

Le conducteur appela les voyageurs ; les amis s'embrassèrentf, et Hugues revint tout en pleurs à soa élude. aussi triste que s'il eût perdu pour toujours son nouvel ami.

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