Les Tribulations d'un joyeux monarque
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES 17 rr 19 , ualkme d’orikans, palais royal
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Est-elle nouvelle cette idée irrévérentieuse qu’on puisse, avec une dose très-ordinaire d’esprit et d’intelligence, remplir avantageusement les plus augustes rôles des sociétés humaines? Le contraste des positions où le hasard nous place, ce sujet favori des vaillants éclats de rire de Rabelais, n’a cessé d’égayer les esprits, auxquels Dieu a refusé la touchante vertu de la vénération. Là n’est pas toute la pensée de ce livre.
L’étincelle qui embrase le cœur est-elle de même nature que celle qui illumine l’esprit? Autre perle à enfiler que l’auteur a rencontrée sur sa route, presque sans y songer. Prométhée a-t-il dérobé d’un seul coup au foyer céleste la chaleur et la lumière, le ferment de l’amour et celui du génie? O problème de la vie complète, combien peu jusqu’ici ont eu
l’inestimable chance de te résoudre par leur propre expérience !
Ces grands stimulants de l’activité universelle ont plus fait de victimes parmi nous que de triomphateurs ; et si l’inextricable imbroglio, où se débat le Roderic de notre histoire, se résoud par un chant de fête, c’est là, à vrai dire, une pure exception. La foule de ses confrères attend encore le paratonnerre qui permettra, un jour, de se laisse! - pénétrer par tous les courants de l'électricité divine, sans crainte d’en être foqdroyé.
Antony Méray.
Le brave garçon avançait à pas pressés, regardant avec inquiétude la direction de l’orage, et cherchant à entrevoir une éclaircie indicatrice ou d’autres signes de chemin tracé. Son pied heurtait à chaque instant une souche ou un fragment de roc cachés sous la nappe éblouissante que les nuées étendaient autour de lui, en passant lourdement sur sa tête. Les rameaux résineux, tordus par le vent, venaient lui fouetter le visage de leurs aiguilles métalliques, et son regard effrayé croyait voir dans l’ombre de fulgurantes prunelles fixées sur lui. Le bruit même de ses pas retentissait comme une poursuite invisible et le faisait frissonner.
La montagne tout entière paraissait livrée à une troupe de ces hideux génies, dont les ballades de la Bohême nous ont transmis les formidables caprices.
Il arriva enfin à une clairière en forme de rondpoint, sorte de chantier à charbon. Ordinairement, sur de semblables places, on trouve quelque cabane de bûcheron ou de sabotier. Dans la position du pauvre égaré, une telle rencontre était le salut. Une poignée de bois sec, jetée sur le foyer, lui rendait la chaleur; avec une goutte de kirsch et un reste de gâteau aux
noix, conservé dans son sac, il pouvait, sans trop souffrir, attendre le retour du lendemain.
Son premier soin fut de plonger dans le rond-point un regard d’espérance. La surface de l’enceinte étincelait de blancheur, malgré la nuit; pas un point noir, pas une trace humaine, ni l'omhre d’une solive ne tachait le tapis dont elle était recouverte. Roderie essaya d’entrer dans ce disque, afin de mieux l'explorer. Mais la neige, qui là tombait librement, avait trois ou quatre pieds de profondeur. Il dut se résigner à en faire le tour.
A peine avait-il fait une vingtaine de pas, qu’il vit, à une portée de pistolet de la clairière, une maison de bois cachée dans les sapins. Sa première pensée fut de remercier Dieu ; puis il s’approcha de ce lieu d'asile si miraculeusement découvert.
Avant de frapper à la porte, il fit le tour de ce chàlct bohémien, dont les dimensions lui parurent beaucoup plus vastes que celles des baraques ordinaires de bûcherons. Il en considéra attentivement les ouvertures, afin d’y surprendre quelque signe de vie. Toutes étaient hermétiquement closes. Aucun rayon de lumière ne glissait à travers ses épais volets, aucun bruit d’outils,
aucun son de voix ne vint trahir la présence d’êtres humains dans cette habitation isolée.
— Il paraît que je serai seul à l’auberge, cette nuit, pensa Roderic en cherchant à faire céder la porte.
Contre son attente, la serrure était de fer, et tenait bon.
— Diable! s’écria-t-il, après d’inutiles efforts, elle est aussi solidement fermée que la cave d’un monastère; ne va-t-il pas falloir déraciner un pin pour l'enfoncer?
Comme il donnait un dernier coup d’épaule, la porte rebelle joua brusquement sur ses gonds. Le téméraire serait tombé à la renverse sur le seuil, si une main vigoureuse ne l’eût retenu. En même temps, il entendit dans l’intérieur un bruit d’armes et des exclamations incompréhensibles à ses oreilles.
L’homme qui l’avait arrêté dans sa chute tenait dans sa main droite un formidable couteau de chasse. Il poussa derrière lui notre bruyant visiteur, et mettant un genou contre la porte entrebâillée, il regarda si celui qu’il prenait pour un assaillant n’avait pas laissé de complices au dehors. Cela fait, il remit son arme à sa ceinture, referma avec soin, puis soulevant un
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grand cuir d’élan, qui masquait une seconde entrée, il introduisit brutalement son prisonnier dans l’intérieur.
Roderic ne tarda pas à comprendre combien il avait eu tort d’agir avec un pareil sans façon pour s'introduire dans ce logis, dont le maître lui sembla trèscapable de punir son erreur de la peine capitale. Le cliquetis d’armes et les exclamations hostiles parvenues à son oreille n’étaient pas, d’ailleurs, de nature à le rassurer. Cependant, dans la pièce où on le poussa, son regard ne vit qu’une vieille femme qui ruminait, les pieds sur les dalles du poêle.
Son introducteur le fit asseoir sur un siège de bois à demi dossier, et prenant lui-même place dans un fauteuil carré doublé de cuir, il essaya sur Roderic un interrogatoire, dans une langue étrangère au pauvre garçon.
— Je ne comprends pas, dit Roderic en bon allemand.’
L’inconnu fit un signe de doute, et reprit dans le langage du prévenu.
— Que sont devenus tes compagnons?
— Mes compagnons? Je suis seul, répondit le jeune homme.
— Seul! c’est impossible. Gomment aurais-tu essayé d’envahir ma demeure par la force, si tu avais été seul dans cette entreprise?
— Je croyais avoir affaire à une baraque abandonnée, et comme la neige m’a fait perdre mon chemin, je n’avais d’autre ressource que de l’enfoncer pour ne pas mourir, cette nuit, au milieu des sapins.
La figure de l’interlocuteur se rembrunit encore à cette loyale explication ; il n’y vit que la ruse d’un prisonnier de guerre, et continua sur le même ton.
— On t’a mis sur nos traces, ne cherche pas à le nier; et tu as compté sur notre crédulité pour échapper de nos mains, après avoir vérifié à ton aise ce qu’il importe si fort au margrave d’Olmütz de connaître.
— Le margrave d’Olmütz? fit Roderic ; je n’ai jamais mis le pied en Moravie; je n’ai jamais entendu parler de ce personnage.
— Voilà qui est difficile à croire. Le zèle de cet homme a fait retentir odieusement son nom par toute l’Allemagne. Mais, peu importe, tu viens de Vienne?
— Oui, en traversant la Bohême conduit par ma seule curiosité.
— C’est à Vienne que les agents de Léopold ont fait
prix avec loi pour découvrir notre retraite parla ruse à défaut de la force?
Ici Roderic vit clairement qu’on le prenait pour un espion, sans trop comprendre le motif ni la base d’une supposition aussi injurieuse. Il se leva indigné et s’écria, vivement ému de l’outrage :
— Je ne sais qui vous donne le droit de m’insulter ainsi ! Je préfère mille fois m’exposer à la tempête et aux bêtes féroces que de rester en butte à des soupçons aussi dégradants.
Disant cela, il se dirigea résolument vers la porte. Son singulier hôte, avec la rapidité de l’éclair, lui coupa la retraite; et sans se laisser désarmer par l’expression naturelle de ce mouvement héroïque, il assura froidement à son prisonnier qu'il ne le laisserait pas sortir aussi imprudemment pour tous les deux.
Le voyageur avait à son côté une de ces épées larges, fabriquées dans le cercle de Wesphalie. Il la lira du fourreau pour s’en frayer un passage ; mais, plus agile et plus robuste, l’inconnu la lui arracha des mains, et la jeta dédaigneusement.
Roderic stupéfait se laissa ramener sur la sellette.
Les bruits d'armes et les voix menaçantes ne s’é-
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taient plus fait entendre, depuis que la portière de cuir était retombée sur lui. Il fut tenté de voir dans ce brouhaha belliqueux une pure illusion due à son premier trouble. 11 eût été difficile, autrement, d’expliquer pourquoi ces gens-là n’étaient pas intervenus dans la discussion?
L’inconnu, ayant tranquillement repris sa place, continuait à lui parler d’une manière fort peu agréable.
— Écoute, lui disait-il; ta vie est entre mes mains; si tu me réponds par des aveux sincères, si tu m'indiques franchement les noms de ceux qui t’ont lancé à notre poursuite...
— Mais je ne vous connais pas! je ne suis à la poursuite de personne! exclama avec feu Roderic.
— Ne m’interromps pas. Situ m’indiques le nombre de tes complices et la distance où tu les as laissés...
— Ma vie est entre vos mains, fit le malheureux, tuez-moi! J’aime mieux périr que de me voir traiter ainsi !
— Si tu fais cela, la grande jeunesse trouvera grâce à mes yeux.
— Je ne sais qui vous êtes, reprit le jeune voyageur avec fermeté ; j’ignore quels malheurs ou quels crimes
vous donnent le droit de me parler d’une aussi odieuse façon. Pour moi, je suis Roderic Graff, étudiant de l’Université d’Heidelberg. Mon père, Wilhelm Graff, est un simple tonnelier de la môme ville. Je fais mon tour d’Allemagne, afin d’achever mes études, sans argent et sans provisions, me recommandant à la fraternité de mes concitoyens, selon l’antique usage des étudiants allemands.
— Ton histoire ne vaut rien, dit l’interrogateur avec un froid sourire, jamais étudiant des bords du Rhin ne s’est aventuré au delà des Riescn-Gcbirge.
— Et moi qui l’ai fait, pour avoir des choses nouvelles à conter à la veillée; je maudis de tout mon cœur la curiosité qui m’a poussé hors du sentier battu.
— Tu n’as pas tort, car j’ai grand’peur qu’il n’y ait plus désormais de veillées pour toi.
A ce moment, on frappa à la porte extérieure quelques coups modulés. L’interlocuteur de Roderic alla ouvrir; ce dernier entendit derrière la porte de cuir les pas de plusieurs personnes et des chuchottements animés. Ces bruits inquiétants se continuèrent longtemps dans une pièce séparée de celle où il se trouvait
par une cloison de sapin, très-proprement tapissée de longues bandes de luisante écorce de bouleau.
Peut-être était-il question, dans ce conseil secret, de se débarrasser de tloderic et d’offrir son corps aux loups, dont les hurlements faméliques retentissaient aux alentours. Mais celui dont la vie était en jeu, harassé de fatigue et de besoin, n’avait plus la force de s’en tourmenter.