‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 2 sur 26 · UNE PROTECTRICE INESPÉRÉE · texte numérisé non relu

UNE PROTECTRICE INESPÉRÉE

Après le départ de son accusateur, Roderic se voyant seul avec la vieille femme qui sommeillait, les pieds sur les dalles chaudes, pensa à l’éveiller pour la faire causer. Il s’approcha du poêle aux larges briques vertes, et se mit à se chautfer en la considérant. La figure de celle-ci ôtait ensevelie dans la capuche d’une espèce de mante brune, de manière à ne rtèn laisser voir de ses traits. Il semblait que la vue des choses de la terre lui était désormais indifférente, la pauvre

créature avait jugé bon de s'en isoler, en s’entourant de bandelettes anticipées.

L’étudiant d’Heidelberg respecta cette volonté d’outre-tombe. Cette immobilité de bronze dans un être dont la vie, à en juger par son entourage, avait dû être si agitée, lui fit presque peur. Il eut un moment d’effroi analogue à celui qui vous saisit, quand on se heurte à un mort, sans en être prévenu. 11 revint à sa place, où des pensées plus graves traversèrent son esprit : il songea à diner et à dormir.

— Ma foi! si j’avais un bon repas et un bon lit, murmura-t-il; ma position équivoque, dans cette sorte de repaire, ne m’empêcherait pas d’en profiter avec une large reconnaissance.

A défaut de mieux, le brave garçon tira de son sac de voyage le flacon de kirsch et le gâteau aux noix que sa dernière hôtesse y avait glissé, et commença son maigre souper de grand appétit.

En mangeant, il examina l’ameublement dont l’aspect était de nature à dérouter toutes les conjectures bazardées sur les habitants de cette retraite de douteux augure.

Quelques armes de formes étrangères étaient appen-

dues en face de la porte, formant plutôt un trophée qu’une provision de combat. Il y avait dans une semblable exhibition moins de menace que de luxe.

Les parois de la salle étaient surtout ornées de dépouilles de chasses de toutes espèce. Partout les bois de cerfs aux nombreux andouillers, les têtes de daims et de chevreuils indiquaient l’adresse de ses hôtes et l'abondance du grand gibier dans les forêts sans bornes des frontières orientales de la Bohême. Outre cela, des peaux d'ours, de renards et de loups jonchaient le plancher, où elles formaient un moelleux tapis.

Ce qui surprit surtout Roderic fut de voir une vingtaine de volumes suspendus aux dagues des chevreuils, dans de petits sacs de cuir à cordons. La curiosité le porta à s'assurer des matières dont traitaient les livres de cette bibliothèque si étrangement placée. Il ouvrit l'une des enveloppes, et en tira un gros volume solidement relié en bois recouvert de peau estampée. Les panneaux en étaient ornés de dessins symboliques. Sur le milieu se voyait un calice large et trapu , entouré de rayons d'or, et sur les bords courait une double bande d'arabesques et de festons encadrant de

petits médaillons, avec des légendes qu'il ne put déchiffrer.

Il allait ouvrir les fermoirs du mystérieux livre, lorsque la vieille, quittant la place où elle paraissait sommeiller, le lui prit doucement des mains.

— Ce livre est à moi, mon fils, lui dit-elle; il contient une provision spirituelle à laquelle un jour peutêtre tu seras digne de puiser ; mais ce jour n’est pas encore venu.

Roderic resta muet d’étonnement. Cette pauvre femme, qu’il avait cru accablée par la vieillesse, infirme et idiote, avait une parole ferme et pleine ; sa physionomie annonçait l'intelligence et la bonté. Le réveil soudain de cet être, qui lui avait semblé ne plus tenir à la terre par la conscience de la vie, n’était pas une des moindres merveilles de cette nuit fantastique.

— J’ai entendu tes réponses à Stephanus, reprit-elle, et j'ai vu la limpidité de ton cœur. Depuis ce moment je t’ai pris sous ma protection, je veille sur toi.

Disant cela, elle remit le livre dans son enveloppe, et revint se placer près du poêle aux plaques émaillées.

— Viens te chauffer ici, prends'ce large fauteuil ; tu dois avoir besoin de repos.

Roderic prit le grand fauteuil et s’approcha de sa protectrice, tout en continuant à dévorer sa maigre pâtisserie. La vieille femme, de sa crosse de poirier rouge, frappa trois coups contre la cloison opposée à celle qui les séparait des discuteurs. Le jeune voyageur était enchanté de tout ce qu’il lui voyait faire; ces trois coups lui semblèrent de bon augure. Décidément une fée de la plus bienfaisante espèce avait pitié de lui.

Une minute après, une jeune fille brune entra et échangea avec sa protectrice quelques mots dans celte môme langue, qu’il ne comprenait pas. Il ne vit pas sans émotion les joues pâles de la belle enfant s’empourprer d’une légère rougeur, en parlant devant un jeune homme étranger.

Elle sortit avec un signe d’assentiment, et revint portant une corbeille quelle déposa gracieusement devant Roderic, sur la sellette même où il venait de subir un interrogatoire, presqu'une condamnation.

La situation du brave garçon ôtait bien changée; mais il ne comprenait pas mieux les causes de ce re-

virement de fortune qu’il n’avait compris les motifs de sa mise en accusation. Il se laissa faire et remercia la jeune fille, en la suivant d'un regard amoureux, jusqu’à ce qu’elle eût de nouveau disparu. Puis, ayant tiré de la corbeille une oreille de sanglier froide, deux petits pains, des fruits secs et un vase de métal en forme de canette, rempli d’un vin odorant, il se mit, sans arrière-pensée, à faire honneur à ce festin dû à l’intervention miraculeuse de la baguette de poirier.

En portant à ses lèvres le vase de métal, Roderic remarqua sur l'anse un écusson blasonné dont les armes étaient surmontées d’une couronne. Cette marque de haute noblesse était à moitié effacée. Cela lui donna à réfléchir. Avait-on à dessein essayé de détruire cette empreinte, ou se trouvait-elle simplement détériorée par un long usage? Il vit encore que le métal était d’argent fin.

— Suis-je tombé, pensa-t-il, au sein d’une noble famille qui cherche à échapper aux fureurs de la maison de Hapsbourg? Les bons procédés de cette bonne femme, ses manières imposantes et protectrices m’autorisent à le croire.

Puis, revenant au sentiment de sa première réception ;

— J’ai bien peur d’être tombé, au contraire, chez un des chefs de ces hardis voleurs, dont les guerres civiles ont rempli les forêts.

Il en était là de ses suppositions, lorsque celui auquel la vieille femme avait donné le nom de Stephanus rentra. Il apportait l’arrêt rendu par les voix qui chuchottaient derrière la cloison.

— Ah ! te voilà en train de souper, dit Stephanus à son hôte, c’est bien; c’est cela que je voulais te faire faire tout d’abord.

— Je vous suis très-obligé, maître Stephanus, ré-

pondit Roderic, joyeux de voir ce rude personnage devenu si bienveillant à son égard.

— Ne perds pas ton temps en remerciements, mon garçon, restaure-toi ferme et vite. J’ai autre chose à t’ordonner qui demande des forces. Tu vas avoir bien du courage à dépenser avant de trouver un lit.

— Ah 1 ût Roderic déposant le flacon d’argent avec anxiété.

— Oui , et voici comment. On n’a pas trouvé , à un mille de la maison, d’autres traces sur la neige

que les tiennes; tu étais bien seul, du moins à la distance d'un mille, en venant ici.

— Vous le voyez, je disais vrai.

— Ce point-là est en ta faveur, je l’avoue. Ta jeunesse et ton air de franchise ajoutent encore à ce premier avantage. Achève donc ton repas en paix, tu n’as plus rien à craindre de nous.

— Tant mieux, je suis heureux d’échapper à de pareils soupçons.

— Ce n’est pas précisément ce que je veux dire, reprit Stephanus; il se peut que ton récit soit vrai; il se peut que lu sois vraiment un étudiant d’Heidelberg.

— Si cela se peut! interrompit le voyageur, mais cela est, pardieu ! J’en ai la preuve dans mon sac.

Il se levait pour mettre les papiers en question sous les yeux du sceptique.

— Ne te dérange pas, dit celui-ci, finis ton souper. Des passes d’étudiant sont faciles à trouver et ne prouvent pas grand’chose; j’aime mieux te croire. Tout ce que tu m’assures est fort possible. D’un autre côté, rien ne prouve irrésistiblement que nos premières dé* fiances soient sans fondement. Nous avons donc résolu

— iode te rendre simplement ta liberté, et de te confier à Dieu, en te priant d’aller chercher un gîte où il lui plaira de te conduire.

Roderic, qui s’était repris à l’espoir et se flattait de dormir sur les peaux velues dont le plancher était couvert, resta muet et sufloqué à ce nouveau caprice de son destin.

Stephanus, après avoir prononcé cet arrêt, s’était croisé les bras et attendait. Un silence complet régna pendant quelques minutes, interrompu seulement par les gémissements des sapins qui se tordaient sous les rafales de la bise, et par les lamentations des loups se répondant d’une façon sinistre dans les profondeurs de la tempête. Ce lugubre concert fit frissonner Roderic. Continuer sa route par un temps pareil, au milieu d'une nuit sombre, dans l’épaisseur de la forêt, dont la neige recouvrait les sentiers, c’était la mort, et la mort entourée de plus de terreurs que le supplice d’un criminel. Il regarda sa protectrice avec anxiété.

— Tiens! dit Stephanus, je le rends ton épée. Maintenant choisis une de ces épaisses fourrures pour t’abriter, bois encore un coup, et bon courage!

Roderic se leva machinalement, remit son épée dans

le fourreau et ramassa son sac de voyage. La vieille qui s’élait reprise à sommeiller s'éveilla à ces apprêts.

— Eh bien! mon enfant, dit-elle, que faites-vous? Auriez-vous la fantaisie de nous quitter?

— Laissez-le faire, ma mère, dit Stephanus, il le faut.

— 11 le faut! s’écria-t-elle; Dieu du ciel! ce n'est pas à vous, mon fils, qu'il faut cette victime. Vous n'èles pas aussi cruel, Stephanus.

Elle ouvrit la fenêtre et faillit être renversée par la bourrasque violente qui s'engouffra par cette issue; la chambre fut d’un seul coup remplie de neige.

— Miséricorde ! Voyez donc où vous envoyez ce pauvre enfant ! C'est un meurtre déguisé dont vous voulez vous rendre coupable, mon fils.

— Mais ma mère, cet étranger au milieu de nous...

— Laissez, Stephanus, je sais ce que vous allez me dire; vos défiances sont injustes. Regardez donc ce front si calme., ces yeux si bons, celte main si franche! Allons, n'en parlons plus, je le prends sous ma protection, il est mou hôte à moi.

— Vos désirs sont des ordres, vous le savez, ma mère. Cependant cette fois, je ne suis pas seul à per-

suader; la permission de fuir est tout ce que j’ai pu obtenir pour lui.

— Eh bien ! il profitera demain de votre permission ; cette nuit, la fuite est impraticable. Voyons, mon brave Slephanus, ferme la fenêtre et ses épais volets : je ne le saurais faire moi-même par un pareil orage. Pour le reste, je le prends sur moi.

Stephanus obéit. Peut-être était-il heureux, au fond du cœur, de cette intervention.

— Maintenant, dit encore la bonne femme, tu me promets, Stephanus, que je le reverrai demain, et qu’aucune tracasserie nouvelle ne viendra troubler le repos dont il a tant besoin.

— Je vous le promets, ma mère, vous pouvez vous retirer sans crainte.

Resté seul avec Roderic, Stephanus se mit à remonter les poids d’une horloge à caisse longue et étroite, dont le cadran de cuivre était contenu dans une large niche qui saillait de plusieurs pouces sur ce socle effilé. L’unique aiguille qui se promenait sur les douze écussons d’émail approchait alors de neuf heures. Cela fait, il fit un tour ou deux par la chambre, ayant l'air de passer en revue les armes et les têtes de

— Ah ! c’est encore une imprudence que cette pitiélà ! fit le nouveau venu en entrant tout à fait.

Stephanus alla vers Roderic, sc pencha sur lui, écouta, examina attentivement, et ne conservant plus de doutes sur le sommeil du jeune homme :

— Ma foi, dit-il, je ne crois pas qu’un espion puisse dormir aussi paisiblement... Voyez donc, il n’a pas môme songé à se faire un oreiller de son sac de voyage.

— Tant mieux 1 dit l'autre ; voyons ce qu’il contient.

La perquisition ne fut pas longue; ce que portait

l’étudiant était fort léger. D’abord, un peu de linge, à peu près la quantité suffisante à remplir une casquette; puis, trois livres, dont l’un contenait un choix de comédies de Plaute, vieille édition de Bàle, ornée d’une préface d’Érasme et de quelques pages du môme auteur sur la prosodie latine. Un autre traitait du droit romain, avec des annotations faites par un professeur d'Heidelberg. Le troisième était un ouvrage de dialectique religieuse de Mélanchton, la censure de Y Intérim de Charles-Quint, sorte de compromis proposé par cet empereur aux catholiques et aux protestants d’Allemagne.

— Au moins, avoua le compagnon de Stephanus, ce livre n’indique pas chez ce garçon la môme foi que celle de nos persécuteurs.

— 11 est à remarquer aussi, fit l’autre, que ces trois volumes viennent du pays d’où il prétend être venu lui-môme.

— Voici également une sorte de feuille de route qui date ses premières journées des bords du Rhin. Voici des lettres... Toutes sont timbrées d’Heidelberg. Elles portent les signatures suivantes : Wilhelm Graff, Louise Graff, Ruben Beer, Graff Udo..., tous noms entièrement inconnus de nous.

— Ce sont les noms de sa famille; il m’a dit se nommer Roderic Graff. Tout cela annonce qu’il a dit vrai. Et puis, voyez un peu! la maigre bourse : uu florin et quelques silbergroscben, et ce flacon à parfum dans lequel il a mis du kirsch, et ce reste de mauvais gâteau ; ces richesses n'indiquent certes pas le prix d’une trahison. Allons, cette fois, nous nous sommes trompés. 11 dort trop bien au milieu de nous, pour avoir la conscience chargée de projets malveillants à notre égard.

— C’est égal, monseigneur, la jeunesse est eau-

seuse, il peut voir, entendre et noter parmi nous des choses qui le feront rêver. Il peut essayer des suppositions sur tout cela avec des compagnons de route.

— Qu’y faire? dit Stephanus; il ne voit rien dans ce moment, c’est l’essentiel. Demain, à la pointe du jour, il continuera son chemin.

— Ah ! monseigneur, il vaudrait mieux le transporter, pendant son sommeil, dans la baraque de Michel. Le vieux charbonnier se chargera de lui faire croire demain qu’il n’a pas frappé, cette nuit, à d’autres portes que la sienne.

— Quel projet absurde ! À moins d'être mort, comment resterait-il endormi pendant un mille d’Allemagne, au milieu d’un semblable ouragan? Puis ma mère veut le revoir.

Bethlem hocha la tète en signe de demi-résignation.

— Au pis-aller, reprit Stephanus, nous n’aurons plus à redouter longtemps les recherches du margrave d’Olmiitz; les dernières nouvelles envoyées par le vaïvode Abaffi me donnent la certitude de reparaître bientôt sur la scène, soit que l'empereur fléchisse devant la fermeté de nos compatriotes, soit que les secours attendus se trouvent prêts à nous appuyer.

— Auriez-vous reçu de nouvelles lettres de Sa Seigneurie?

— Non, mais chaque jour ajoute un sens plus clair au langage du prince de Transylvanie. J’en suis convaincu maintenant, les dernières espérances envoyées par lui annoncent un résultat prochain, imminent. La première dépêche du vaïvode les changera certainement en belles et bonnes réalités.

Stephanus prit alors dans les petits manuscrits accoléà sous la même couverture le dernier qui y avait été placé, et relut à Bethlem cette phrase significative :

« Les calixtins, les reformés et les âmes libres de toutes les opinions ont votre nom dans le cœur et sur les lèvres. Les supplices et les spoliations n’ont pas fait céder une ligne des aspirations si nettement formulées par vos compatriotes. La nouvelle lune se lève en deçà du Danube, César tremble et va fléchir. »

— Il faut attendre encore, monseigneur, craindre les pièges et ne rien aventurer.

— Attendre! Et combien de temps me faudra-t-il attendre encore? Non, non, ma jeunesse ne peut se passer plus longtemps à chasser les ours au milieu

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des bois. Ce n’est pas là, certes! que la fortune viendra me trouver. Attendre ! Et qui vengera la ruine de ma famille et la mort de mon père, si moi Stephanus Eymeric Tékéli...

— Chut! fit Bethlem, montrant du doigt le dormeur.

— C’est vrai, je l’avais oublié. Ce n’est ni le lieu ni l’heure de discuter un pareil sujet. Allons, je me retire. Vous Bethlem, qui êtes prudent, passez la nuit auprès du jeune homme; qu’il ne parte pas avant de m’avoir revu.

Et Stephanus sortit de la chambre, du côté où sa mère et sa sœur avaient disparu.

Lorsque Roderic s’éveilla, l'horloge allait sonner sept heures. Le jour luisait à peine, bien qu’on fût à la fin de mars. Le temps était sombre et chargé, mais la bise s’apaisait, et la neige ne tombait plus. Notre ami avait passé dix heures bien comptées dans le pays des songes.

Il se frotta les yeux, regarda autour de lui et rappela dans son esprit les incidents singuliers de la veille. Sans hésiter, il secoua ses fourrures, brossa ses habits et peigna ses cheveux avec ses doigts. Puis,

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