Les tribunaux comiques
Le prévenu Jules Moinaux, que j'ai l’honneur et le regret de venir défendre devant vous, est né à Tours, la patrie de Rabelais, avec lequel il a, d’ailleurs, quelque parenté. Malgré cette parenté, bien reconnue depuis, il ne fit aucun bruit dans le monde.
Homme sensé, exact et positif, il se maria à l’âge de vingt ans, autant — pour accomplir la loi de son cœur, — comme disait alors son futur confrère Scribe, que pour se délivrer d’un seul coup d’une foule de sujétions que nous avons tous éprouvées.
Il suffit d’être de la famille de Rabelais pour quitter Tours le plus tôt possible. Le jeune ménage se trouva, un matin, installé dans un souriant petit appartement de la rue d’Hauteville,
PREFACE
et, sans perdre de temps, le jeune Tourangeau allait s’informer de cette fortune parisienne dont il avait tant entendu parler :
— Monsieur, dit-il à un passant qui lui parut respectable , quels sont les gens les p] us riches de Paris?
— Monsieur, lui répondit le passant, jusqu’à présent les banquiers ont passé pour les thuriféraires les plus actifs de Plutus.
— Alors, tout banquier est riche ?
— Riche ou supposé l’être.
— Pouvez-vous me dire comment on devient banquier?
— C’est facile; allez -vous- en de ma part chez M. Louis Lebœuf, là, en face; vous avez l’air d’un brave jeune homme, vous n’aurez qu’à vous présenter de ma part.
— Votre nom, monsieur, s’il vous plaît?
— Joseph Prudhomme.
— Comment pourrai-je reconnaître assez...?
— Allez, allez ! ce n’est pas pour vous ; il suffit que vous soyez du pays de Rabelais, dont je méprise la morale, mais dont j’apprécie la verve gauloise, quoique parfois outrée.
Au bout d’un an, Moinaux s’aperçut qu’il avait gagné cent sous par jour; c'était peut-
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être la banque, ce n’était pas la fortune : — Ah ! pensait-il, si je rencontrais ce vieillard qui m’a condamné à cette galère !
Par un de ces hasards qui arrivent tous les jours, M. Prudhomme était devant lui, le regardant avec sérénité.
— Monsieur, s’écria Moinaux, je réclame de vous une explication.
— Volontiers, jeune homme, mais pas dans la rue.
— Dans mon appartement, si vous voulez, e demeure à l’entresol.
— A votre ûge, répondit M. Prudhomme, j<; demeurais au septième, au-dessus de deux entresols !
— Ce n’est pas la question.
— C’est juste.
A peine assis, Moinaux exposa ses griefs.
— Eh bien, lui dit Prudhomme, faites comme moi, de la sculpture, des dessins, du roman ou du théâtre.
— Je ne sais pas.
— Faites quelque chose qui se vend.
— Je ne sais pas.
— Qu’est-ce que cela? demanda Prudhomme en déchiffrant un bout de papier.
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— Ça, répondit Moinaux sans lever la tête, c’est une chansonnette : le Sapeur troubadour.
— Eh bien, cela se vend, et je vais vous conduire chez le marchand.
Séance tenante, on alla chez l’éditeur Colombier, homme de flair et de goût, qui donna 200 francs, se réservant le droit de choisir le musicien.
Moinaux, qui trouvait agréable de chanter pour rien, trouva plus agréable encore de chanter pour de l’argent. Il abandonna la banque, et chanta tant qu’il put. Mais c’était un esprit trop sagace pour ne pas avoir reconnu que Beaumarchais avait raison en disant que tout finit par des chansons. Il fallait donc chercher, en dehors des couplets, le chemin qui conduit, sinon à la fortune, du moins à la liberté du travail.
Moinaux suivait curieusement son ami Prudhomme, et avait remarqué que cet homme qui savait faire tant de choses, qui avait fait du théâtre, de la sculpture, de la peinture, du roman, n’avait réussi qu’une chose. Médiocre dans tout, il était apparu, un matin, étincelant avec les Scènes populaires.
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Balzac imprimait les dernières scènes de sa Comédie humaine , et Paul de Kock les derniers tableaux de mœurs du peuple aimable des travailleurs de son temps. Moinaux comprit que sa vie était là, et tranquille, mais fort de lui -même , il alla frapper à la Galette des Tribunaux.
— Que voulez-vous?
— Je voudrais remplacer James Rousseau.
— Diable! James Rousseau était un homme de beaucoup d’esprit.
— Je l’ai entendu dire.
— Il faisait des choses fort drôles.
— Oui ; on lui mettait un lampion sur le ventre...
— Ç’a été un éclat de rire en France. Vous voyez qu’on ne remplace pas facilement u»gaillard comme cela.
— Dans les démolitions, c’est possible, mars dans le journal , avec un peu de bonne volonté...
L’interlocuteur de Moinaux était un gentilhomme myope : — Montez, dit-il, que je vous voie.
Quelle impression fit sur cet homme de ta* lent l’aspect froid et régulier de Moinaux, qui
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a l’air d’un Anglais entre ses repas, et d’un hommeen bois le reste du temps? Maître Paillard de Villeneuve ne s’en ouvrit jamais à personne.
M. le président. — M e Noriac, vous n’êtes pas avocat?
Noriac. — J’ai le regret d’en convenir, mon* ' sieur le président.
M. le président. — Aussi je me disais : Il appelle son client homme en bois...
Noriac. — Pardon , monsieur le président, voilà trente ans que je suis l’ami et le collaborateur de Jules Moinaux; nous avons fondé pour nous deux une petite société d’admiration mutuelle, mais à la condition de nous dire toute espèce de choses désagréables quand cela nous ferait plaisir. Tout à l’heure, j'ai fait sortir mon client d’un mortier dans lequel il fermentait avec Balzac, Paul de Kock et Monnier; si, maintenant, je n’avais pas le droit de l’appeler homme en bois, je ne serais qu’un vil séide.
M. le président. — L’incident est vidé. Continuez!
Noriac. — C’est facile : depuis ce jour mémorable, la Ga\ette des Tribunaux publie presque quotidiennement une petite cause cor-