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PRÉFACE, VII

rectionnelle, chef-d’œuvre de bonne humeur, de vérité; parfois empreinte de philosophie, mais toujours claire et honnête comme le cœur d’un galant homme.

Depuis trente ans, Moinaux a fait sans bruit ce métier, bien autrement dangereux que la préparation de la céruse. Ce sourire de chaque matin a été le bien-être et la liberté de notre cher auteur de la Question d’ Orient; car il faut bien finir par accoucher : ce journaliste, vieux pilier du Charivari , est auteur dramatique.

Après le succès de cette bouffonnerie politique, qui fut un éclat de rire de six mois, Offenbach vint trouver Moinaux : — Il me faut unt pièce de toi , après-demain , pour ouvrir mon théâtre.

— Ça tombe bien, dit Moinaux, j’ai là trois actes...

— Impossible, je ne peux jouer que des pièces en un acte.

— Ah! ah! ça ne fait rien, reprit Moinaux, je couperai deux actes. Au lieu de s’appeler les Musiciens ambulants , nous appellerons cela les Musiciens au repos ; au lieu de se passer dans trois rues différentes, ça se passera sur une place.

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l'RÉFACE.

— Mais, dit Offenbach, c’est qu’il y a encore une difficulté : il ne peut y avoir que deux personnages en scène.

Cette fois, malgré son sang-froid bien connu, Moinaux ne put s’empêcher de s’écrier : — Ils appellent ça te donner un privilège, au ministère?...

— Oui, dit Offenbach, un privilège en caoutchouc : ne m’abandonne pas et nous l’étendrons.

— C’est bon, répondit Moinaux, nous lisons demain. Je vais me mettre à la pièce; tu auras ce soir le nom de mes personnages avec une note, et tu feras la distribution à ton gré.

Le lendemain, à midi pour le quart, la maison était en liesse; le jeune auteur arrivait, la pièce terminée : « Messieurs, dit-il en présence des deux comédiens convoqués, deux mots d’explication. Cette pièce avait trois actes; elle s’est appelée les Musiciens ambulants , le théâtre représentait les Champs-Elysées, la barrière du Trône et la place Maubert. Mise en deux actes, elle s’appela les Chanteurs au repos. Le théâtre représentait la place de la Concorde. Par suite de quelques clauses de votre privilège, aujourd’hui j’ai dû faire quelques modifications : elle n’a plus qu'un acte, et en-

PRÉFACE

core ! une scène tout au plus. La scène se passe sur un pont et cela s’appelle les Deux Aveugles. # Puis, développant son manuscrit, il se mit à lire, non sans ^oir dit d’une voix sépulcrale : Je crois même que ce sera très gai.

Ce fut fort triste jusqu’à la première représentation. Les artistes et jusqu’à l’auteur étaient désespérés, le compositeur navré, et les amis de la maison, plus nombreux que les spectateurs, versaient des larmes de désespoir. Ceci, mes bons juges, se passait en 1 855, et, à l’heure qu’il est, on joue encore la pièce pour la dixmillième fois, sous les éclats de rire de trois nouvelles générations.

On aurait été encouragé à moins.

Depuis ce temps, Moinaux continua son métier avec le même flegme et le même bonheur * l’Ut diè^e, le Joueur de flûte , le Testament de M. de Crac, le Canard à trois becs , cette immortelle bouffonnerie , les Deux Sourds , qui faisait répondre par M. Bertrand 4 un étranger qui lui demandait pourquoi on ne jouait pas tous les soirs cette pièce ; — Ma foi, je ne sais pas; c’est bien simple, et nous n’y avons jamais pen >é

PRÉFACE

Vous allez me demander, messieurs, pourquoi cet homme d’esprit si brave, si souriant au travail , si vertueux, si vraiment bon garçon, est venu échouer sur les bancs de la police correctionnelle; messieurs, il y est en vertu d’une loi existante qui autorisa un livre de Bacon à se faire brûler par la main du bourreau; Moinaux avait bien remarqué que certains livres avaient des privilèges du roi, et que d’autres n’en avaient pas; mais un délire étrange s’était emparé de lui : cet homme modeste, qui avait eu tous les succès et voyait que tout le monde faisait des livres, même M. Zola, voulut faire le sien ; il le fit : le voilà !

Lr. président. — M e Noriac, vous êtes encore moins avocat que je ne le croyais; il n’y a plus de bourreau, il n’y a plus de roi, il n’y a plus de privilèges.

Noriac. — Hélas ! monsieur le président, je sais tout cela; mais le malheureux auteur, qui pouvait choisir tant de sujets, a choisi sa propre maison : Sua domo ; que dis-je, la sienne! la vôtre, plutôt. Il met en scène les habitant^; il parle, en souriant, de gens qui seront conseillers, présidents de cour, ministres, plus encore peut-être.

PREFACE

SI

Eh bien, messieurs, tous ces gens sont restés ses amis; est-ce vous, les nouveaux, qui apportez le progrès sur le péplum de la justice, qui condamnerez un homme coupable d’un seul tort, après tout, celui de vous prêter de temps en temps quelques sourires?

Le président. — La cause est entendue.

Attendu que nul n’est juge dans sa propre cause, le tribunal se déclare incompétent et annule cette cause chimérique, en désirant que le livre incriminé arrive à sa soixante-seizième édition.

Jules Noriac.

MONOGRAPHIE

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