L’ARGENT D’UNE NEUVAINE
Un brave homme, voyant jouer Tartuffe pour la première fois, s’étonnait, en entendant le vers sur les accommodements avec le ciel, qu’un homme de génie comme Molière pût se servir d’une pensée si connue de tout le monde.
Après cette critique de Molière, nous aurions bien tort de nous gêner pour appliquer une citation absolument à sa place ici, qu’il s’agit d’un
l’argent d'uni? n eu vaine.
portier chargé de payer une neuvaine pour une de ses locataires et disant les prières lui-même ; c’est du moins ce qu’il déclare avoir fait, pour se justifier d’avoir employé en litres et en petits verres l’argent destiné à la paroisse.
La veuve Ramache explique ainsi l’affaire Messieurs, j’ai le malheur d’être locataire dans la maison dont cette infamie d’homme est portier.
Le prévenu. — Je me mets sous la protection de la magistrature pour être respecté par cette vieille personne.
M. le président (au témoin). — N’injuriez pas le prévenu, madame!
Le témoin. — C’est qu’aussi, monsieur, il n’y a qu’un cri contre cette créature-là, que tous les locataires en disent tout le mal possible, et que même si le propriétaire ne le met pas à la porte, nous donnerons tous congé à l’unanimité, et qu’en tout cas, pour ce qui est de moi, je le donne en masse, vu que ce n’est pas une existence que d’avoir une horreur de portier qui ne dégrise pas, l’ivrogne qu’il est.
Le prévenu. — Je porte plainte en diffamation.
M. le président. — Vous porterez ce que vous voudrez, mais, quant à présent, tâchez de vous taire, et vous, madame, arrivez tout de suite au fait dont vous vous plaignez.
Le témoin. — Voilà, monsieur. (Au prévenu
l’argent d’une neuvaine.
Vous avez beau me regarder avec vos gros yeux abrutis, vous ne me faites pas peur. Tenez, regardez-moi cette trogne, que ça n’est pas difficile de voir ce qu’il est.
M. le président. — Encore une fois, madame, je vous invite à arriver au fait.
Le témoin. — Eh bien, monsieur, le fait, c’est que j’ai des billets de la loterie de l’Exposition universelle et que, naturellement, n’est-ce pas, ça me ferait plaisir de gagner le diadème en diamants ou la calèche de M . Binder.
Le prévenu {rire ironique ). — Oh ! madame, avec un diadème et une calèche !
M. le président. — Voulez-vous vous taire?
Le prévenu. — Je me tais, mais c’est drôle comme ça irait bien à madame.
Le témoin. — Vous aimeriez mieux gagner une pièce de vin ! Finalement, monsieur, que je me décide à faire dire une neuvaine pour gagner le gros lot.
Le prévenu ( entre ses dents en ricanant). — Le diadème.
Le témoin. — Je m’arrange avec ma paroisse, et il est convenu que j’apporterai l’argent. Pour lors, me trouvant indisposée, je donne l’argent au portier pour le porter, et que voi'i que j’apprends qu’on n’avait pas dit la neuvaine, vu qu’on n’avait pas reçu l’argent; donc monsieur avait bu les
l’argent d’une neuvaine-
prières et qu’il faut que je recommence, vu qu’il n’y a rien de fait.
M. le président ( au prévenu ). — Qu’avez vous à dire ?
Le prévenu. — Mon président, j’ai à dire d’abord que ce que madame dit que les locataires disent, c’est si tellement faux, que même ils m’aiment tous comme un père.
M. le président. — Il ne s’agit pas de cela, mais de l’argent qu’on vous a confié.
Le prévenu ( continuant ). — Dont monsieur, tout ça vient que madame a une haine invétérée contre moi.
M. le président. — Encore une fois, parleznous donc de l’argent qui vous a été remis pour en faire un emploi déterminé.
Le prévenu. — Eh bien, je me suis déterminé à en faire l’emploi, étant tourmenté pour quelques dettes criardes.
M. le président. — Que vous avez payées avec in argent qui ne vous appartenait pas.
Le prévenu. — Il m’appartenait censé, puisque c’était pour des prières et que je les ai dites moi-même. Car, mon président, c’est même dégoûtant qu’on a l’air de me prendre pour un voleur et un homme bas dans ses mœurs, moi qui ai reçu de l’instruction, que j’écris comme un livre...
'M. le président. — En voilà assez.
l’argent d’une neuvaine.
Le prévenu. — Les points, les virgules, les trémas.
M. le président. — C’est entendu.
Le prévenu. — Que madame me doit dix fois plus en amendes, qu’elle n’en paie jamais une seule. Le tribunal le condamne à deux mois de prison.