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LES ENVIES D'UN MAR! DE FEMME GROSSE

(elle l’est de son quatrième), je suis comme tout le monde; dès qu’elle est enceinte, je fais un tas de petits vols; j’y comprends rien; c’est malgré moi; je vois quéque chose, n’est-ce pas ? un supposé, le couteau à papier... J’ai pas besoin de ça; eh bien, n’y a pas, faut que je le prenne, et quand je l’ai pris, je le laisse là. Même, monsieur, que j’ai consulté quéqu’un là-dessus, qui m’a dit : Ça s’est vu, ça ; il y a des hommes que quand leur femme sont enceintes, c’est eux qui ont les envies. ( Rire général dans rauditoire.)

M. i.e président. — Celui qui vous a dit cela s’est moqué de vous, ou c’est vous qui vous moquez du tribunal.

Le prévenu. — Oh! tn’sieu, moi que pour ce qui est du respect à la magistrature, il n'y a pas mon pareil! Je vous assure que c’est un monsieur très respectable et très savant qui m’a dit ça... Monsieur... attendez donc... Monsieur...

M. le président. — C’est inutile ..

Le prévenu ( cherchant ). — J’ai son nom sur le bout de la langue; tout le quartier le connaît comme le « houblon. »

M. le président. — Vous avez déjà subi plusieurs condamnations pour vol ; légères, je dois le dire : huit jours, quinze jours, dix jours.

Le prévenu. — Toujours pour des bêtises : une fois, une poire; une autre fois, deux huitres; un*

l6 l.ES ENVIES d’un MARI DE FEMME GROSSE.

autre fois, un fer à friser, et, monsieur, toujours quand ma femme était enceinte...

Le tribunal l’a condamné à un mois de prison. Le prévenu. — Que voulez-vous ! je n'ai qu’un moyen, c’est que ma femme ne devienne plus enceinte; je tâcherai... (On l’emmène.)

LA QUEUE DE LA CHEMISE

Que la mèrequi n’aurait pas agi comme la veuve Bourdon lui jette la première pierre! Mais soyez sûrs que, cette pierre, c’est au chien du boucher Rouillard qu’elle l’aurait jetée, comme l’a justement fait la veuve Bourdon.

Rouillard a vengé son chien, et le voilà en police correctionnelle pour quelques coups de pied envoyés à cette brave dame, là où s’envoie ce genre

l8 LA QUEUE DE LA CHEMISE.

de coup, généralement plus humiliant que dangereux. Disons tout : la bonne mère, n’ayant pas obtenu avec l’envoi d’une pierre ce qu’elle attendait du chien, s’est mise à taper dessus avec une véritable rage ; de là les représailles dont elle se plaint.

Cet animal était un de ces petits doguinscomme en ont les bouchers, terribles quand il le faut, ne lâchant pas le morceau qu’ils tiennent dans leur mâchoire de fer (comme nous allons le voir tout à l’heure), mais ne perdant pas le privilège de la jeunesse : la gaieté. Or, Turban (c’est son nom) ne voulait que jouer, c’est hors de doute. La veuve Bourdon n’en croit rien, elle a vu son fils en danger, malgré les rires fous de la galerie, et voilà comment, de fil en aiguille, l’affaire a fini par un procès.

M. le président. — Dites dans quelles circonstances, madame, le prévenu vous a frappée.

La veuve Bourdon. — Ah ! qu’il est bien tout ce qu’il faut pour faire un boucher !

M. le président. — Bien, bien, expliquez-vous sans commentaires.

La veuve Bourdon. — Eh bien, monsieur, voilà : je passais avec mon petit garçon, dont il avait un gâteau dans chaque main; un croissant de l’une ( Rires dans V auditoire) et une brioche de l’autre... Je ne sais pas pourquoi on rit, ça n’est pourtant pas si risible.

M. le président. — Voyons, abrégeons; le chien

LA QUEUE DE LA CHEMISE. MJ

du prévenu a voulu manger les gâteaux de votre enfant, sans doute?

La veuve Bourdon. — Oh ! c’est pas ça du tout; voilà : mon petit avait la queue de sa chem ise qu i sortait de sa petite culotte , par derrière. (Rires.) Encore?

M. le président. — Continuez donc, madame.

La veuve Bourdon. — Alors, monsieur... qui est bien tout ce qu’il faut pour être boucher, venait derrière nous avec son chien. Tout à coup, voilà mon petit qui jette des cris comme si on le déchiquetait en morceaux. Je regarde et qu’est-ce que je vois?... le chien de monsieur qui avait attrapé la queue de la chemise de mon enfant... (Ici la voix du témoin est couverte par les rires de l'auditoire. — Le silence rétabli , elle continue.)

Et il tirait en arrière, et mon petit garçon tirait en avant pour se sauver; plus il tirait de son côté, plus le chien tirait du sien, en faisant gnon, gnon, gnon ; mon enfant jetait des cris, que tout le monde était aux portes et âux fenêtres et qu’il se faisait un rassemblement. Je jette une pierre au chien, il n’y fait même pas attention, et il tirait toujours en grognant, et messieurs, tous ces gens-là, au lieu de délivrer un pauvre innocent, riaient à se tordre, jusqu’à monsieur qui pouvait faire lâcher son chien d’un mot, et qui riait comme un veau.

Alors, voyant ça, j’envoie des coups de pied au chien, pensez! j’étais comme une furie. Tout à

LA QUEUE DE LA CHEMISE

coup, monsieur, je reçois des coups de pied au derrière : c’était cette horreur d’homme qui n’a ni cœur paternel, ni galanterie.

Le prévenu rit.

M. le président. — C’est entendu; allez-vous asseoir, madame.

La veuve Bourdon. — Un seul mot, monsieur. Il n’y a pas eu moyen de faire lâcher le chien ; c’est un militaire qui se trouvait là, qui a coupé la queue de la chemise avec son sabre; c’est comme ça que mon enfant a été délivré du monstre de chien de monsieur, qui a bien tout ce qu’il faut pour être un boucher.

Le prévenu reconnaît les faits en principe : On n’a pas idée, dit-il, d’une femme aussi bête que ça; un chien de sept mois, c’est jeune, ça joue; il voit une queue de chemise, il l’attrape pour jouer, et madame voyait bien que tout le monde riait et que mon chien jouait, c’te bête, c’est de son âge, et elle se met à le massacrer de coups de pied.

M. le président. — Il fallait appeler votre chien et ne pas frapper cette femme.

Le prévenu. — Oh ! frapper! des coups de pied dans les jupons.

La veuve Bourdon. — Ah ! vous croyez que je ne les ai pas sentis.

Le prévenu. — Si on vous disait de faire voir les traces. (Le prévenu rit.)

LA QUEUE DE LA CHEMISE

La veuve Bourdon. — Voilà les procédés de monsieur ; après avoir battu les gens, il se moque d’eux.

Le tribunal a condamné le prévenu à trois jours de prison.

DU LATIN DE GENDARME

Comme gendarme, Marmodon aurait, jadis, cueilli simplement Guimauvier et l’aurait déposé dans la chambre de sûreté; comme ancien gendarme, il n’a pu que charger de ce soin un de ses ex-collègues; mais, pour Guimauvier, un gendarme ou un autre, cela lui est bien égal; il a outragé l’autre comme il aurait outragé l’un; de sorte que cela ne change rien à son affaire, devant le tribunal de police correctionnelle

DU LATIN DE GENDARME

Un homme très bien, que l’ancien gendarme Marmodon. Il explique à l’audience que, fils du concierge d’un collège, il a reçu quelque instruction et même une teinture de latin, ce qu’il prouve, du reste, à l’occasion.

Marmodon, aujourd’hui marchand de vin, est entendu sur les faits qui ont amené l’arrestation de Guimauvier :

Je dois d’abord, dit-il, vous faire savoir, à la connaissance de la justice, ainsi qu’à celle de ces messieurs, que le nommé Guimauvier m’a fait d’horribles menaces, vu l’arrestation dont je l’ai opérée. C'est un homme très colérique et pas bon, que toute la commune en a peur. Je n’ai point réponduz-à ses menaces, vu son manque absolu d’éducation, qui n’est point-z-en parallèle avec moi, ayant été un peu au collège par la circonstance que mon père y était concierge. D’ailleurs, des menaces et des grossièretés, ce sont de simples paroles dites à verbe haut volant, qui n’est point comme crispa manette.

M. le président. — Voyons, voyons, expliquezvous en français et racontez simplement les faits.

Le témoin. — Bien. Le nommé Guimauvier venait fréquemment dans mon établissement faire des consommations du meilleur vin-z-et des plus beaux lapins et même de l’oie et qu’il ne payait jamais, au point qu’il était-z-arrivé à me devoir

DU LATIN DE GENDARME

1 1 francs et diverses centimes. Si bien que je lui demandais fréquentement mon argent et qu’un jour il me fait une « basane » en me disant : Des mouchettes ! voilà ce que t’auras. Étant sans éducation et moi ayant fait mes études..

M. le président. — Oh! finissons-en avec vos études.

Le témoin. — C’était pour expliquer que je ne voulais pas compromettre ma dignité en correspondant de termes analogues.

M. le président. — Eh bien oui, c’est entendu.

Le témoin. — Je me contentai de lui enlever son paletot et de lui dire : « Je vous le rendrai quand vous me récupérerez jnon dû den francs et diverses centimes, qui était ma condition signée Canone. » ( Rires dans V auditoire .)

M. le président. — Vous faites rires à vos dépens. Encore une fois, cessez vos citations soidisant latines.

Le témoin. — Alors, il me couvre des étiquettes les plus dégoûtantes, et je me contentai de le déposer paisiblement dans la rue.

M. le président. — Comment , nous n’en sommes pas à l’arrestation?

Le témoin. — Elle est du lendemain, et en

voici la chose pourquoi : ayant des bêtes dans ma

cour, oies, lapins et autres volailles, j’y descends

DU LATIN DE GENDARME

le lendemain matin, et qu’est-ce que je vois de mon premier regard? une volatile plumée! Je la regarde, ergo, c’était un coq ! Je cours au poulailler; qu’apercevois-je ? sept poules également plumées vives, et je vois que pour s’introduire illégalement, on avait brisé une palissade séparatoire de la route; plus, sur le poulailler, un papier por- Gint ces expressions : a Quand tu me rendras mon vêtement, je te rendrai celui de tes poules. » Vous comprenez, magistrats, qu’on a beau être calme, on ne peut pas laisser une pareille chose dans le stato qu. (Rires.)

M. le président. — En voilà assez ! allez vous asseoir.

L’ancien gendarme lettré retourne à sa place, très surpris de la gaieté qu’il a provoquée.

Le gendarme en activité fait connaître les outrages dont il a été l’objet, et le tribunal, après avoir entendu les explications de Guimauvier, l’a condamné à quinze jours de prison.

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