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L’ENTERREMENT D’UN AMI

Hippocrate ordonne que, pour sa santé, l’homme s'enivre une fois par mois; Babion, comme Scaramouche, pour bien observer l’ordonnance, fait trois répétitions par semaine, au moins, et il ne s’en porte pas mieux pour cela, si l’on en croit ses plaintesdevantle tribunal de police correctionnelle.

Il est prévenu de récidive d’ivresse; on pourrait même dire d’archirécidive.

l’enterrement d’un ami.

Par une pluie à ne pas mettre une grenouille dehors, des agents l’ont trouvé couché, en pleine nuit, sur les marches du Tribunal de commerce; s' bien qu’il n’a eu que la rue à traverser pour aller au Dépôt, sans cela il eût fallu une voiture pour l’y conduire.

Telle est du moins la version des agents; lui prétend qu’il n’était qu’ému. Voilà, dit-il: ayant perdu un ami, que nous l’avions conduit à Montpernâsse, on avait entré en revenant chez le marchand de vin ; on avait mis les petits canons dans les grands, alors je me suis trouvé un peu éméché , simplement.

L’agent. — Il était tellement ivre que, quand nous l’avons éveillé, il a demandé à bénir ses enfants. ( Rires dans l’auditoire .)

Babion. — Ça prouve que je suis bon père, mais pas que j’étais soûl, et je ne permets à per* sonne, pas plus qu’à autrui...

M. le président. — Vous n’avez ici rien à permettre ou à ne pas permettre.

Babion. — Je le retire. ( Très poli.) Mon agent, vous avez eu l’erreur (un autre dirait la bêtise... mais je vous respecte), vous avez eu la bêtise de croire que j’étais en ribote, tandis que j’avais de la souffrance, vu que je suis criblé d’un tas de choses: des rhumatismes, à ne plus savoir oü les mettre, des coliques, que le sacrifice

l’enterrement d’un. ami.

d’Abraham n’est rien à côté. ( Rires dans l'auditoire.)

M. le président. — Taisez-vous. ( A l'agent.

Il ne vous a pas insultés?

L’agent. — Non ; seulement, en nous reconnaissant, il a poussé une espèce de cri de fureur.

Le prévenu. — Je le retire et je vous prie de le considérer comme de joie.

L’agent va s’asseoir.

M. le président. — Enfin, que faisiez-vous sur les marches du Tribunal de commerce, en pleine nuit, par une pluie battante, si vous n’étiez pas ivre?

Le prévenu. — Mon président, je ne voudrais pas vous abuser, ça serait plat.

M. le président. — Voyons, répondez !

Le prévenu. — Je m’étais assis là pour m’arra. cher une dent. (Rires.) Tenez, la v’ià ! il n’y a pas de quoi rire. (Il cherche sa dent dans toutes ses poches.)

M. le président. — C’est inutile. Asseyezvous.

Le prévenu (relevant sa lèvre avec les mains). — Tenez, v’ià le trou... on le voit.

M. le président. — Asseyez-vous.

Le prévenu s’assied, mais continue à montrer l’alvéole de sa dent absente au tribunal, au gret-

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l’enterrement d’un ami.

lier, à l’huissier, au gendarme et à l'auditoire.

Le tribunal le condamne à deux mois de prison, 16 francs d’amende et deux ans d’interdiction de ses droits civiques.

UNE POSTURE ENCOMBRANTE

Le raisonnement du jeune Péroux est... nous allions dire une « impasse, » mais il s’agit d’une prévention d’outrage à la pudeur, et «cercle vicieux» est plus en situation.

La victime de cet épicurien de dix-sept ans est la veuve Létui qui en a quarante-huit. Elle a dû être très croustillante à l’époque de la révolution de Février; aujourd’hui, sa beauté et sa taille ont

UNE POSTURE ENCOMBRANTE

disparu sous des cascades de graisse, et elle est de ces femmes dont on dit qu’on peut les embrassa pendant un an et jamais à la meme place.

Dire l’étonnerrrent de l’auditoire en l’entendant se plaindre de l’attentat que l’on sait serait bien inutile ; mentionnons seulement que, dès les premiers mots de sa déposition, M. le président était dans la nécessité de réprimer les rires des personnes présentes à l’audience.

— Oui, messieurs, reprenait la veuve Létui après le rétablissement du silence, j’étais, comme je vous dis, courbée pour relever mon bas qui tombait, quand tout à coup je me sens saisir au-dessous de la taille...

M. le président. — Par-dessus vos vêtements?

Le témoin. — Certainement, monsieur; mais il me semble que c’est déjà bien joli...

Le prévenu. — Oh ! joli !

M. le président. — Tâchez de vous taire.

Le témoin. — Alors, monsieur, je jette un cri, qu’un chien qui passait s’en est sauvé; je me retourne et je vois ce polisson qui me regardait avec des yeux flamboyants.

Le prévenu. — Moi?

M. le président. — Voulez-vous vous taire.

Le témoin ( rouge de honte). — Je me précipite dans les bras d’un sergent de ville, en criant : k A moi! débarrassez-moi de ce drôle; » c’est

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comme ça que nous avons été chez le commissaire de police.

M. le président. — Qu’avez-vous à dire, Péroux?

Péroux. — Moi, m’sieu? C’est justement si insensé de la part de cette vieille dame, que le monde ici présent s’en est mis à rire.

M. le président. — Enfin, reconnaissez-vous le fait?

Péroux. — Je le reconnais, oui et non; c’est vrai et c’est pas vrai, s’entend que pour ce qui est de la pudeur de madame, que si j’y ai seulement pensé, je veux bien qu’on me dépiaute, qu’on me coupe en petits morceaux ; Dieu merci, si je voulais une pudeur, je trouverais encore mieux que ça, c’est pas pour dire.

La veuve Létui. — Goujat !

M. le président. — Enfin qu’avez- vous fait?

Péroux. — J’ai fait que, madame encombrant complètement la rue, vu son énormité et la position qu’elle avait prise, qui m’empêchait de passer, je dis en riant: « Merci, pus que ça! » alors je 1 ’ai dérangée avec ma main simplement pour passer, mais pour ce qui était d’avoir des idées, merci.

M. le président (à la veuve Létui). — Est-ce exact ?

La veuve Létui. — Mais, monsieur, il avoue iui-même ce que j’ai dit.

104 UNE POSTURE ENCOMBRANTE

M. le président. — Alors c’est tout.

La veuve Létui. — En pleine rue, qu’est-ce qu’il pouvait de plus ?

M. le président [au prévenu). — Cette femme a pu se méprendre sur votre intention, mais, enfin, le fait matériel existe, et, en supposant qu’iV n’ait pas le caractère d’un délit, il constitue au moins une grave inconvenance.

Péroux. — Mais, m’sieu, c’était très embarrassant; si je l’avais repoussée avec mon pied, elle aurait dit que je l’avais frappée ; je la repousse avec la main, elle dit que j’offense sa pudeur.

M. le; président. — Il fallait, ou la prier de vous laisser passer, ou attendre quelques instants. Mais d’ailleurs, quand vous dites que madame vous empêchait de passer, ce n’est pas sérieux; vous feriez mieux de dire que vous avez voulu faire une plaisanterie.

Péroux. — Je dis pas que c’était pas pour rigoler un peu, que tout le monde même regar-

dait la posture de madame en riant et en disant : Oh! oh! Même que c’est de là que j’ai dit : « Merci, pus que ça! »

Le tribunal a jugé que la prévention n’était pas suffisamment établie, et a renvoyé le prévenu des fins de la plainte.

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