‹ Les tribunaux comiquesChapitre 29 sur 73 · L’IDÉE FIXE D’UN MARI · texte numérisé non relu

L’IDÉE FIXE D’UN MARI

A défaut de variété dans l'invention, Perchet a une grande suite dans les idées ; pour le momept, son idée fixe est d’être séparé judiciairement de sa femme. Tous deux sont devant la police correctionnelle, qui n’a rien à voir à cela, mais peu lui importe, il ne perd pas de vue son idée ; il est d’ailleurs doué d’une intelligence dont il va nous donner un échantillon.

l'idée d’un mari.

Madame Perehet, prévenue d’adultère, est une gaillarde (naturellement) aux yeux noirs et étincelants, au nez busqué, à la lèvre ombragée, a u geste impérieux. Son mari, lui, a tout le physiqu e de l’emploi : c’est un petit homme grêle et même grêlé, ayant la voix d’un bossu qui aurait avalé un mirliton un jour d’orage. Au demeurant, sans fiel, n’en voulant pas autrement à sa femme, mais ayant des guêtres.

M. le président. — Persistez-vous dans votre plainte?

Perehet regarde M. le président comme s’il lui parlait patagon, et ne répond pas.

M. le président. — Est-ce que vous n’entendez pas?

Perchet. — Je ne fais que ça.

M. le président. — Eh bien alors, répondez!

Persistez- vous ?

Perchet regarde sa femme, qui lui fait un signe négatif.

Perchet (à mi-voix ). — Nonf... Faut que je dise non.

Madame Perchet (/>*«). — Oui.

Perchet (au tribunal). — Oui.

Madame Perchet (vivement). — Mais non.

M. le président. — Voulez- vous vous taire et laisser répondre votre mari! (Au plaignant.) Vous persistez dans votre plainte ?

l’idée d’un mari.

Perchet. — Heu... oui... non... je demande la séparation.

M. le président. — Le tribunal correctionnel ne prononce pas de séparation.

Madame Perchet (bas àson mari). — Tribunal

Perchet ( tendant l’oreille). — Hein?

M. le président. — Voyons, il faut en finir; oui ou non, persistez-vous?

Perchet. — Dame! j’ai ma femme qui me fait un tas de signes; ça m’embarbouille.

Madame Perchet (bas). — Retire ta plainte.

Perchet. — Bon. (Au tribunal.) Je retire ma plainte, (A sa femme.) C’est ça?

Madame Perchet. — Oui.

Le tribunal, sur le désistement du mari, renvoie madame Perchet des fins de la plainte.

Perchet. — Alors, nous v’ià séparés ?

Madame Perchet. — Mais la séparation ne regarde pas ces messieurs.

M. le président. — Retirez-vous!

Perchet. — Mais mon épouse m’a dit qu’on ne pouvait pas avoir à la fois la condamnation et la séparation; que c’était l’un ou l’autre; alors, voulant la séparation... si c’est comme ça, je ne me désiste pas.

M. le président. — Il est trop tard, retirezvous !

l’idée d’un mari.

Madame Perchet. — Ça regarde le tribunal

Les deux époux se dirigent vers la sortie.

Perchet. — Alors je vas porter une plainte en adultère devant le tribunal civil.

Madame Perchet. — Ça ne le regarde pas.

Perchet ( revenant et exalté ). — Comment!

l’adultère ne regarde pas le tribunal civil!...

L’huissier le prend par le bras.

Perchet ( résistant ). — La séparation ne regarde pas la correctionnelle ! c’est donc alors les prud’* hommes, le juge de paix, le conseil de guerre?

On le met à la porte, aux rires de l'auditoire.

UN VESTIAIRE A TOUT RECEVOIR

Jamais gardien de vestiaire de théâtre ne fut certes aussi surpris que celui que nous allons entendre, à la vue des objets qui lui ont été déposés par Cabassa en entrant au spectacle.

Cabassa est prévenu de vol.

Le gardien du vestiaire. — Il pouvait être dix heures un quart, le spectacle était aux trois quarts joué et tout le monde était rentré de l’entr’acte

oa UN VESTIAIRE A TOUT RECEVOIR.

depuis une bonne demi-heure, quand voilà cet •

individu qui arrive la figure tout à l’envers et qui me dit : « Voulez-vous me prendre ça? » Alors il me dépose d’abord un gros paquet très lourd, puis une paire de bottes. Je le regarde comme s’il se fichait de moi; il dépose ensuite une lampe et finalement un corde chasse ( Rires bruyants dans l'auditoire), et il me demande un numéro. Je lui dis :

« Est-ce que vous me prenez pour votre jouet? —

Comment ça? me dit-il. — Oui, oui, allez donc, avec vos farces ; c’est un pari que vous avez fait ; allons, voyons, fichez-moi le camp. » Il me répond qu’il va à la campagne pour aller chasser, que le train ne part qu’à minuit et demi et qu’il vient au spectacle en attendant l’heure.

Voyant à sa figure qui était toute je ne sais comment, je me dis : c’est’ un fou; alors je fais celui qui n’a pas l’air et je lui donne un numéro; sitôt qu’il a passé le contrôle, je cours avertir le contrôleur que c’est un fou qui vient d’entrer et qu’on le surveille de près; alors le contrôleur envoie le souscontrôleur pour voir où l’individu se plaçait, et moi je sors pour chercher des sergents de ville et les prévenir qu’il y a un fou ; j’en trouve un, je lui conte la chose et il allait me suivre quand voilà deux autres sergents de ville qui arrivent en regardant de tous côtés et l’un disait : « Je viens seule- *

ment de le perdre de vue, » et ils demandent au

UN V EST t A 1 R K A TOUT RECEVOIR. r)3

sergent de ville qui venait avec moi s'il avait vu un homme comme ça et comme ça qui se sauvait. Moi alors, je dis : Un homme comme ça et comme ça? c’est le fou ; il vient d’entrer au théâtre, a Un fou ? que répondent les agents; mais non, c’est un voleur. » Finalement que nous avons entré et tout dit au contrôleur; alors, on a trouvé l’individu et on l’a arrêté.

M. le président (au prévenu). — Vous reconnaissez avoir soustrait frauduleusement les objets saisis au vestiaire?

Le prévenu. — J’ai rien soustrait du tout.

M. le président. — Ah! Alors, d’oü provenaient-ils?

Le prévenu. — Ils proviennent qu’ils sont à moi; on dit que je les ai volés. A qui que je les ai volés? Qu’on me montre celui à qui que je les ai volés.

M. le président. — Vous êtes une espèce de vagabond, couchantà la nuit, tantôt dans ungarni, tantôt dans l’autre. De quelle utilité étaient pour vous ces objets?

Le prévenu. — Des bottes ?

M. le président. — Admettons les bottes, si vous voulez; mais d’abord, elles étaient neuves.

Le prévenu. — Parce que je les avais pas encore mises.

M. le président. — Où les avez-vous achetées?

UN VESTIAIRE A TOUT RECEVOIR

Le prévenu. — A un de mes amis qui avait besoin d’argent, dont c’était comme d’hasard.

M. le président. — Comment se nomme-t-il, votre ami ?

Le prévenu. — Je sais pas son vrai nom; ort l'appelle Ncz-de-Chien.

M. le président. — Et la lampe?

Le prévenu. — Eh bien, est-ce qui faut pas voir clair? Dans les garnis on vous éclaire peu.

M. le président. — Et le cor de chasse ?

Le prévenu. — Je l’ai trouvé dans le bois de Boulogne ; je pense que c’est des chasseurs qui l’aura perdu.

M . le président. — Des chasseurs à cor dans le bois de Boulogne?

Le prévenu. — Je sais pas, moi.

M. le président. — Ainsi, en admettant comme vérités tous ces grossiers mensonges, vous vous promenez à dix heures du soir avec une lampe, un cor de chasse, une paire de bottes et uri paquet.

Le prévenu. — Parce que je changeais de garni ce jour-là.

M. le président. — Mais vous êtes entré au Spectacle?

Le prévenu. — Parce que j’ai profité d’unë contre-marque qu’on me l’a offerte pour 8 sous; que si j’étais un voleur, faudrait donc que je

UN VESTIAIRE A TOUT RECEVOIR

soye bête à en manger sur du pain, d’aller mettre tout ça au bureau des cannes si ç’avait été volé.

M. le président. — Parce que, vous voyant sur le point d’être pris par les agents, vous avez perdu la tête.

Le prévenu. — J’en reviens toujours là : ous ce qu’est les personnes que j'ai volées ? Je connais que ça.

Le tribunal le condamne à deux ans de prison.

Le prévenu. — Ah ben, elle est drôle qu’on me condamne sans la personne que j’ai volée.

Les gardes l’emmènent.

Le prévenu. — Non, mais elle est drôle.

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