QUI DES DEUX EST LE GENDARME? I
ranges pas, tu ne te soûles jamais, si ça te va, je te donne ma fille en mariage. ( Hilarité bruyante et prolongée.) Vous comprenez mon embarras; j’ai été obligée de refuser; alors il s’est fâché, si bien que j’ai été obligée de lui dire la chose et qu’alors, tous les autres ouvriers sachant ça, il n’y avait plus moyen de rester ; c’est donc de là que j’ai cessé de faire l’homme, et je venais à Paris quand l’affaire du gendarme est arrivée.
M. le président. — Pouvez-vous dire chez qui vous avez travaillé ?
La prévenue. — Certainement.
La prévenue donne les noms et les adresses des divers patrons qui l’ont employée comme homme; elle fait notamment connaître celui qui lui a offert sa fille en mariage, et le tribunal remet à huitaine pour les faire citer.
UN CHICOT OBSTINÉ
Il faut n’avoir plus la tête à soi (et en effet Grossel prétend qu’il n’a plus la tête à lui) pour faire la réponse ad rem que voici :
Avez- vous des antécédents judiciaires ?
Grossel ( tenant son mouchoir sur la joue). — Mais non, m’sieu, puisque quand on m’a arrêté, je n’avais rien sur le corps, et que les effets que j’ai là, on me les a donnés à la prison.
Mouvement de surprise dans l’auditoire, qui
UN CHICOT OBSTINÉ
semble se demander ce que le prévenu entend par antécédents judiciaires.
M. le président. — Je vous demande si vous avez déjà été condamné?
Grossel. — Mais non, m’sieu, puisque je ne suis pas encore jugé; qu’on me condamne si on veut, pourvu qu’on m’arrache ma dent. Oh! ça me tire !
M. le substitut. — Le sommier judiciaire est muet.
M. le président. — Vous êtes prévenu de vagabondage.
Le prévenu. — J’ai demandé à la prison du chloroforme pour mettre dessus avec un peu de coton, on m’a dit qu’on n’en avait pas.
M. le président. — Je vous dis que vous êtes prévenu de vagabondage; on vous a trouvé couché sur un four à plâtre.
Le prévenu. — Il y faisait pourtant chaud ; eh bien, ça ne m’a rien fait du tout; je ne ferme pas l’œil... Oh! ça m’élance!
M. le président. — Vous convenez que vous êtes sans domicile et sans ressources ?
Le prévenu (à un garde municipal). — Vous n’auriez pas un peu de tabac à fumer à me prêter pour mettre sur ma dent ?
M. le président. — Répondez donc à ma question : Vous êtes sans domicile et sans ressources ?
UN CHICOT OBSTINÉ
Le prévenu. — Un domicile?... c’est pas la peine, je peux pas tenir en place depuis quinze jours, faut que je coure, que j’aille, que je vienne. Oh ! vingt-cinq chiens ! ça me fait-y mal!
M. le président. — Vous ne travaillez pas?
Le prévenu. — Comment voulez-vous que je travaille avec ça? J’ai mis dessus de l’eau-de-vie, du poivre, de l’oignon, du fromage de Roquefort, de la moutarde, du radis noir, ça n’y fait rien ; v’ià quinze jours que je crie comme une andouiLe de Melun.
M. .le président. — Enfin, comment vivezvous donc ? Quand on vous a arrêté, vous n’aviez pas un sou.
Le prévenu. — Pardié, si j’avais de l’argent, je me ferais arracher ma dent.
M. le président. — Je vous pose de nouveau ma question : Comment vivez- vous ?
Le prévenu. — Mais je ne vis pas; comment voulez-vous que je mange avec ça ? Il y avait un de mes amis qui m’avait indiqué un de ses parents, un ancien dentiste retiré qui n’arrache plus de dents que pour son plaisir; j’ai été pour le voir, il venait de partir en voyage. Je ne sais plus ce que je fais, j’ai pus la tête à moi, je cours comme un cheval, oq je tourne comme un tonton ; qu’on me condamne si on veut : quand on souffre comme moi, on se fiche pas mal d’être en prison !
UN CHICOT OBSTINÉ
Le tribunal condamne le prévenu à un mois de prison.
M. le président. — Emmenez cet homme. Grossel (au garde). — Vous n’avez pas seulement la Valeur d’une chique ?
11 sort en causant avec le garde.