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UNE CAUSE DIFFICILE A IUGER

dans l’oreille du témoin de lever la main, de prêter serment, puis de dire ce qu’il sait.

Le témoin. — Moi! mais je ne sais rien.

Etonnement du plaignant, qui, avec la voix que vous savez, élève la folle prétention de se faire entendre d’un sourd; il interpelle le témoin. ( Rires bruyants dans l'auditoire.)

L’audiencier (au témoin). — M.le président demande, si vous ne savez rien, pourquoi on vous a assigné?

Le témoin. — Seulement, je suis accusé d’avoir trouvé une pièce de dix sous en revenant de mon travail.,

M. le président. — Il ne s’agit pas de vous, personne ne vous accuse; allez vous asseoir.

L’audiencier ( dans l’oreille du témoin). — Allez vous asseoir.

Le témoin. — Oh ! je suis pas bien fatigué.

M. le président (au plaignant ). — Eh bien, il ne sait rien, votre témoin.

Le plaignant semble protester par ses gestes.

M. le président. — Vous ne pouvez pas le faire parler, puisqu’il ne sait rien ; il n’y a que vous qui savez quelque chose, et vous ne pouvez pas parler.

Comme, en définitive, le rôle porte le mot « injures, » le tribunal, dans de pareilles circonstances, a jugé l’affaire entendue, et a renvoyé les trois prévenus des fins de la plainte.

TRAITÉ DU HAUT EN BAS

A moins d’être injurié d’une fenêtre du sixième quand on passe dans la rue, il est assez difficile d’expliquer ce qu’on peut entendre par être traité du haut en bas, et, dès lors, de rendre justice à M. Ligournot.

Du reste, il est plein de réticences, ce brave Ligournot. Il dit, par exemple, de son adversaire Bargon : « Cet homme-là, tel que vous le voyez, avec son air bête, a une figure bien trompeuse; »

164 TRAITÉ DU HAUT EN BAS

et quand Bargon s’écrie, en ouvrant de grandsyeux naïfs et étonnés : « Moi? » Ligournot complète sa pensée en ajoutant : « Oui, il est plus bête qu’il en î l’air! » ce qui lui attire cette réflexion de M. le président : « Vous vous plaignez d’avoir été injurié, et vous commencez par injurier vous-même. »

Et Bargon d’ajouter avec raison : « Si c’est pour me dire ça qu’il me fait venir ici. »

M. le président (au plaignant) . — Quelles sont les injures que Bargon vous aurait adressées?

Ligournot. — Oh!... il m’a traité du haut en bas.

M. le président. — Enfin, quelles injures ?

Ligournot. — Voilà comme c’est venu : Faut vous dire que mossieu Bargon est marchand de fromages, ou plutôt qu’il n’était pas marchand de fromages, mais qu’il est venu se mettre marchand de fromages, tout en face de moi, qui est marchand de fromages. (Rires.)

M. le président. — Ah ! passons les fromages.

Ligournot. — Bon... parce que, imaginez-vous qu’il y a sept ou huit ans je l’avais rencontré à Mémorency où j’avais été acheter des cerises, vu que j’étais marchand de cerises, et que lui, qui n’était pas marchand de cerises, s’était mis à vouloir vendre des cerises. (Rires.)

M. le président. — Allons , voilà les cerises maintenant; mais arrivez donc aux injures!

TRAITÉ DU HAUT EN BAS

Ligournot.— Voilà : c’est venu d’une ancienne affaire, que, dans ce temps-là je vendais de la salade, et que lui, qui n’était pas marchand de salade...

M. le président. — Voulait vendre de la salade, je vous vois venir. Arrivez aux injures, ou je vous retire la parole.

Ligournot. — Eh bien, messieurs, il m’a traité... oh! mais traité... Enfin, du haut en bas, comme dit c’t autre.

M. le président. — Mais quoi?... Citez donc une injure.

Ligournot. — Quoi? pendant une heure,

monsieur, que ça a duré, devant ma propre boutique, quelles injures !... Mais, tenez, je vas vous dire d’où c’est venu : c’était dans le temps que je vendais...

M. le président. — Asseyez-vous.

Ligournot. — Alors nous avions eu...

M. le président. — Asseyez-vous. Nous allons entendre les témoins : combien y en a-t-il?

L’audiencier. — Dix -sept, monsieur le président.

M. le président. — Le tribunal en entendra trois.

Ligournot ( s'exaltant ). — Trois! trois!

M. le président. — Si vous ne vous taisez pas, je vous fais sortir.

TRAITÉ DU HAUT EN BAS

Ligournot. — Trois!

Les trois témoins entendus déclarent qu’ils n’ont entendu aucune expression injurieuse; qu’ils ont seulement assisté à une discussion à propos de rivalité commerciale, à des reproches mutuels, etc.

M. le président (au plaignant ). — Eh bien, vos témoins n’ont entendu aucune injure.

Ligournot. — Ces trois-là; mais les quatorze autres ?

M. le président. — Que diraient- ils, les quatorze autres?

Ligournot. — Ils diraient qu’il m’a traité dît haut en bas. ( Rires dans l'auditoire.)

Le plaignant ne sortant pas de là, Bargon a été acquitté du haut en bas.

Lâ. LOI SUR LES OIES ROTIES

On s’instruit tous les jours. Ainsi , nous apprenons par un marchand de vin qu’il y a, relativement aux oies rôties trouvées sur la voie publique, une législation, un règlement, ou tout au moins un usage dont nous avions jusqu’ici ignoré l'existence. Ce marchand de vin a été renseigné sur ce point par ce qu’il appelle un a homme de loi, » de « l’oie » serait mieux.

Il est prévenu de vol.

LA LOI SUR LES OIES ROTIES

M. le président. — Eh bien, vous avez, paraîtil, trouvé une oie, et vous l’avez mangée.

Le prévenu. — Oh! je ne l’ai pas mangée tout de suite.

M. le président. — Qu’est-ce que cela fait? Tout de suite ou le lendemain, vous l’avez mangée.

Le prévenu. — Faites excuse, je vas vous expliquer :

J’étais sur le devant de ma boutique; qu’est-ce que je trouve par terre, à ma porte ? une oie toute chaude dans du papier. Je dis à ma femme :

« Tiens, serre donc ça, en attendant qu’on le réclame. y>

M. le président. — 11 fallait porter cela chez le commissaire de police.

Le prévenu. — Ah ! vous allez" voir. J’ai été parler de ça à un homme de loi, qu’on m’avait dit que j’en trouverais un dans la cour de la justice de paix, et que, de fait, j’en ai trouvé un. Pour lors, je lui ai conté mon affaire. Il m’a dit : « Pour les oies rôties, on a trois jours ; passé les trois jours, on peut la manger par soi-même. » (Rires dans V auditoire. )Pour lors, au bout des trois jours, comme on ne la réclamait pas, nous parlons de mettre le couteau dedans. Mais des voisins, que j’avais invités à en manger, preuve que je ne m’en cachais pas, me disent : « Si elle était empoisonnée! — Fichtre , que je dis , c’est ça qui ne serait pas

LA LOI SUR LES OIF.S ROTIKS. 1 69

drôle! — Mais, que me dit un voisin, il y a un moyen : Donnez-en un morceau à un chien, et, s’il n’en est pas incommodé, nous ne sommes pas plus de marbre que lui, et nous pourrons manger l’oie. » Ce qui est dit est fait. Nous donnons à un chien la tête, le cou et le gigier, dont qu’il a été enchanté, et qu’alors, le soir, il se portait comme la société qui est ici. (Rires.)

Pour lors, nous avons dit : a Mangeons l’oie. » Seulement que, pour être encore plus sûrs, nous avons mis dedans cinq pièces de 20 sous dans une botte de cresson ( Rires bruyants), et nous l’avons fait recuire, vu que les cinq pièces et le cresson auraient détruit le poison, au supposé qu’il y en aurait.

M. le président. — En voilà assez; nous allons entendre la rôtisseuse.

La rôtisseuse. — Si j’avais été là quand on m’a volé l’oie, tout ça ne serait pas arrivé ; mais quand c’est mon mari, ça peut se faire, vu que c’est un homme qui n’a pas de tête, et qu’il la perd pouf uhe pratique de deux sous.

M. le président. — Voyons, il s’agit de l’oie, ^ous nous parlezdevotre mari : arrivez donc au fait.

La rôtisseuse. — Voilà; quatre jours après le vol de l’oie...

M. le président. — Mais le vol, d’abord, comment s’est-il fait?

LA LOI SUR LES OIES ROTIES

La rôtisseuse. — Ah ! je ne sais pas, c’était mon mari qui n’est bon à rien; seulement, j’ai su qu’un sergent de ville avait vu le coup et avait couru après le voleur; je suppose qu’il aura jeté l’oie ; si bien que, quatre jours après, une voisine vient me dire : « Si vous voulez savoir qui a volé votre oie, je vais vous le dire. »

Le prévenu. — C’est madame Bourdon, parceque je ne l’avais pas invitée à en manger sa petite part, que c’en est même dégoûtant de la part d’une dame de se venger pour un morceau d’oie.

M. le président (au témoin). — Enfin vous êtes allée chez le prévenu. Qu’a-t-il répondu?

La rôtisseuse. — Il m’a dit : « Ah ! mon Dieu! c’est à vous l’oie? — Oui, c’est à moi. — Ah ! dame, c’est trop tard ; on a trois jours pour les oies rôties, fallait venir avant-hier. — Alors, que je lui dis, payez-la-moi. p II n’a pas voulu, comme étant dans son droit des trois jours ; alors j’ai été au commissaire.

Le prévenu. — Je le croyais, je le croyais; je suis tout prêt à payer l’oie; c’est combien? (Il se fouille.)

M. le président. — Vous réglerez cela entre vous.

Le tribunal délibère.

La rôtisseuse. — Elles sont hors de prix dans ce moment-ci.

LA LOI SUR LES OIES ROTIES. 17

Le tribunal n’a pas vu dans la cause l’intention frauduleuse voulue par la loi, le prévenu, d’ailleurs, offrant d’indemniser la plaignante. Il l’a donc acquitté; seulement l’oie va probablement lui coûter plus cher qu’au marché.

Mais il serait bon d’être fixé sur le délai de trois jours relatif aux oies rôties, au double point de vue du droit et de la fraîcheur.

UNE PASSION IRRÉSISTIBLE

Si jeune, et avoir déjà des passions irrésistibles! car Eugène Grouillard n’a que treize ans, et c’est à cet âge si tendre qu’il a été dominé par son désii d’une paire de bottes ; à ce point qu’il a volé celles de son patron, espérant, le candide enfant, que nul ne s’en apercevrait.

Et voilà que sa mère raconta au tribunal qu’entendant son fils qui faisait, en marchant, lloc! Hocl

io.

174 une passion irrésistible.

floc ! elle s’est aperçue qu’il était chaussé comme dans la gendarmerie à cheval.

Elle vient demandé!* gtâcë pbur lui, car Eugène est prévenu de Vdi ët plëtifë ëbmme un veau.

« Vois-tu, z-Ugêrie, dit-èlië (Mveë tin cuir), que j’a- ’vais raison qttand jë te dilâls : Toi qui devrais t’être (avec un autre cuit) ma joie et le soutien de ma vieillesse, tu ne seras tien du tout, vu que tu as un défaut qui te fera grand tort : quand t’as envie de quéque chose, il faiit cjue tu i’aies, mordicus, commé tort père, quand il a envie de boire, que t’es bien tout son portfait: ü

M. le président. — Adressez-vdÜS au tribunal.

La mère Grouillard (au tribunal ). — Comme votre père quand il a envie de boire, que vous êtes bien tout son portrait. (Rires dans l’auditoire.)

M. le président. — Voydns, Vous venez réclamer votre fils; vous ne le surveillez donc pas?

La mère Grouillard. — Messieurs, c’est un amour plein de qualités, que cet enfant-là.

Le plaignant (à la barre). — Oh! un affreux gamin rempli des défauts les plus désagréables.

La mère Grouillard. — Peut-on s’achârnèt * 1 S’acharile-t-il !

Le plaignant. — Qui m’a volé plus de dix livres de beurre en manière de pommade pour ses cheveux.

La mère Grouillard, — Il est coquet, c'est

UNE PASSION IRRÉSISTIBLE

vrai, mais chacun son défaut; ça vaut mieux que votis, qu’un peigne vous est supérieur pour la propreté.

M. le président. — Voyons, pas d’altefcations! et vous, madame* taiséz-vous quant à présent; vous répondrez quand je vous interrogerai.

Le plaignant expose lé fait reproché à son apprenti et conclût de la coquetterie de ce petit bonhomme qil’il y a là, comme dàits la Gfartdê-Duchesse, des affaires de femmes.

Ugène [pleurant). — Oh! c’est moi qui m’en fiche des femmes.

La Mère GROUiLtARti. — S’il est possible de donner des idées à un ittîiocent qUi n’en a pas plus qu'un oiseau qui tette sa mère.

Ugène [sanglotant). — Non, je n’en ai pas, des idées; je pensais qu'aux bottes.

La mère GRoüitLARb. — Uri ehfâfit qü’aimë à être soigné, v’ià toüt, et qüi h’en pensait pas plus long, à preuve d’aller prendre des bottes trois fois trop grandes pour lui, car c’est pas pour dire du mal des pieds de monsieur, mais s’il mettait son soulier dânS la cheminée la Veille de Noël et qü’on l’emplisse, il ne resterait plus rien poüf les autres. Enfin, messieurs, quand Ugène est arrivé à la maison et qu’il faisait : floc ! floc ! floc ! et qüe j’ai regardé ses pieds, j’ert suis restée de là ! qu’on n’aVait jamais vu de pareils pieds.

UNE PASSION IRRÉSISTIBLE

Le plaignant. — J’aime mieux mes pieds que le naturel de votre fils qui est dangereux pour la société; messieurs, c’est un être malfaisant : une fois, il m’a mis de la glu dans les bords de mon chapeau. Je sors pour aller à une messe de mariage, je veux retirer mon chapeau dans l’église, je jette un cri épouvantable, mes cheveux venaient avec (Rires) ; une autre fois, je lui donne des huîtres à ouvrir, il les ouvre avec mon rasoir. C’est une bête venimeuse.

M. le président. — Cet enfant est bien jeune ; tout ce que vous lui reprochez est sans doute très blâmable, mais ne tombe pas sous l’application de la loi. Quant à la soustraction des bottes, elle ne semble pas accompagnée d'une intention frauduleuse. Il a mis vos bottes, mais il ne voulait sans doute pas vous les voler.

Ugène (pleurant). — Non, m’sieu, c’était pour aller me promener avec, nous deux Bréchot, qui en a des vieilles à son oncle.

M. le président. — Voyons, vous êtes son maître d’apprentissage...

Le plaignant. — Je ne le suis plus. Qu’on ne îne parle plus de ce monstre-là.

M. le président (au prévenu). — Si nous vous rendons à votre mère, vous conduirez-vous mieux ?

Ugène. — Hi! hi ! hi! M’man! j’ie ferai plus.

La mère Grouillard. — Oui, mon chérubin ;

UNE PASSION IRRÉSISTIBLE

je vous dis : Il est gentil comme tout. Rendez-lemoi, mes bons juges, je n’ai que lui pour soutenir mes cheveux blancs.

Ugène ( sanglotant ). — Je te les soutiendrai, m’man !

Le tribunal l’acquitte.

La mère Grouillard. — Et la pile que je vas te ficher en rentrant!... Allons, remercie donc ces messieurs, sans-cœur, démagogue, incendiaire, mufle!

Après de longues années dépensées sans but arrêté, Troupigny s’est enfin, à quarante-cinq ans, décidé à adopter une carrière; c’était une ancienne carrière qu’il avait découverte du côté de Montrouge. Comme les Pélasges qui, avec des blocs bruts, bâtirent Mycèneet Tyrinthe, il se construisit, avec les pierres abandonnées, un salon, une salle à manger, une chambre à coucher, une cuisine, une cave et un grenier; le tout de plainpicd; agrément qu’on n’a pas dans les maisons ; et

LE PEINTRE d’ÉCREVISSES.

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puis, pas de terme à payer, pas de réparations locatives à faire, pas de parasites nocturnes venant troubler son sommeil (tout au plus quelques rats), et, ce qui vaut mieux encore que tout cela, pas de portier et surtout pas de portière ; partant, pas de denier à Dieu, pas de bûche, pas d’étrennes, pas d’amende s’il rentre après minuit, et pas de cancans.

Malheureusement, il n’avait pu, comme les Romains, bâtir son habitation sans jour sur la rue; si bien qu’un brigadier de gendarmerie, passant là par hasard comme le gendarme du Hussard persécuté , aperçut une lueur suspecte.

Or, jamais un gendarme n’apercevra une lueur suspecte sans en chercher l’explication. Le nôtre pénétra donc chez Troupigny et le trouva ivre, devant les restes d’un feu qui lui avait servi à rôtir une volaille dont les débris gisaient auprès de plusieurs bouteilles vides.

A un seul gendarme, Troupigny eût énergiquement résisté ; mais, ses organes s’étant perfectionnés avec le contenu des bouteilles, il vit plusieurs gendarmes, recula devant une lutte inutile et se laissa docilement conduire à la chambre de sûreté, se bornant à dire : « Je cède au nombre, je suis Français; le Français ne cède qu’au nombre. Vive la Pologne! »

Fouillé, il fut trouvé porteur d’une serrure, d’un gaat de peau, d’une paire de mouchettes et d’une

LE PEINTRE d’ÉCREV\SSES.

pipe; du reste, sale à ne pas prendre avec une fourche et le paletot percé au coude comme le pourpoint de Henri IV, détail oublié par le sculpteur du grand homme de bronze qui monte, sur le Pont-Neuf, une faction éternelle.

La pipe n’ayant rien de suspect, le gendarme la laissa à Troupigny; mais il remit les autres objets au commissaire de police, et il s’agit aujourd’hui pour notre homme d’en expliquer la possession au tribunal correctionnel, devant lequel il comparait pour vagabondage et vol.

M. le président. — Quell-3 est votre profession ?

Troupigny. — Artiste.

M. le président. — Artiste en quoi

Troupigny. — Peintre spécialiste pour mon malheur; je ne sais faire que les écrevisses, alors je fiche la misère.

M. le président. — Où aviez-vous pris cette volaille que vous aviez fait rôtir et mangée en partie quand on vous a arrêté?

Troupigny. — Je l’avais gagnée au jeu polonais.

M. le président. — Et le vin?

Troupigny ( très surpris ). — Est-ce qu’on peut iranger sans boire ?

M. le président. — On a saisi sur vous une serrure : d’où provient cette serrure?

Troupigny. — C’est un souvenir de ma tante; alors, n’ayant pas de porte, je me suis dit : « je

182 le peintre d’écrevisses.

garderai la serrure au cas où il m’arriverait un jour d’avoir un logement avec une porte. »

M. le président. — On a aussi trouvé sur vous une paire de gants.

Troupigny. — Une demi-paire seulement; c’est un gant que j’ai trouvé et que je mettais quand je sortais. Je tenais l’autre main dans ma poche. Moi, j’aime lej gants, parce qu’on n’a pas l’air d’un vanu-pieds.

M. le président. — Et la paire de mouchettes?

Troupigny. — Oh ! une méchante paire de mouchettes toute petite ; je l’ai achetée.

M. le président. — Vous n’avez pas de domicile, et vous achetez des mouchettes?

Troupigny. — Dame, le soir, je lis mon journal ; ça n’est pas très propre de moucher la chandelle avec ses doigts. Oh ! d’ailleurs, ça a si peu de valeur ! je vous dis, des mouchettes grandes comme rien... enfin des mouchettes comme pour un homme seul.

Le tribunal l’a condamné à un an de prison.

UNE FARCE DE FUMISTE

Une farce de fumiste amène en police correctionnelle deux gamins, l’un de treize ans, l’autre de quinze, et un troisième prévenu, discerneur de par ses seize ans passés; c'est Bouldeveau, celuilà. Les deux autres se nomment, l’un Frolard et l’autre Tripici.

Un jeune garçon nmonadier raconte ainsi au tribunal la bonne farce qu’on lui a faite :

Me promenant à Pantin, le long du canal, dit-il,

184 UNE FARCE DE FUMISTE

voilà que je suis accosté par ces trois jeunes gens. L’un me dit : « Donnez-moi donc du papier à cigarette. » Je fouille dans ma poche. A ce momentlà, un autre me dit : « Donnez-moi donc du tabac qui servira à faire des cigarettes avec votre papier. » Je le regarde avec épatement comme un jeune homme qu’on se fiche de lui. Voilà le troisième qui me dit : « Donnez-moi donc deux sous pour acheter des allumettes pour allumer le tabac. »

Moi, naturellement, je me dis : C’est des jeunes gens qui est rigolo, dont je ne leur donne rien du tout. Alors, voyant ça, le premier me dit : a Donnez-moi donc votre paletot et vos bottes, pour que j’aie l’air d’un jeune homme excessivement distingué comme vous. » Ah! que je me dis, ils m’embêtent tout de même pas mal, et s’ils n’étaient qu’un, il verrait; mais ils étaient trois... qu’ils avaient même l’air assez crapules.

Là-dessus, je vas pour m’en aller; alors, v’ià un autre qui me dit : « Oh ! regardez donc c’t’écrevissedans le canal ! » Moi, je regarde, et je ne vois pas d’écrevisse.

Tripier. — All’y était.

M. le président. — N’interrompez pas.

Le témoin. — Alors il dit : « Faut que je l’attrape. » Là-dessus, il se penche à plat ventre au bord du canal; celui -JS (Bouldeveau) le retient par

UNE FARCE DE FUMISTE

les pieds, et v’ià celui qui était couché qui fourre son bras dans l’eau pour faire celle d’attraper l’écrevisse. Moi, je me penche en avant pour voir l’écrevisse, mais je ne la vois pas...

Tripier. — All’y était.

Le témoin. — Là-dessus, Bouldeveau ne dit rien. A ces mots (Rires), je reçois une poussée dans le. dos, que c’était lui, et je vas piquer une tête dans le canal.

M. le président. — Heureusement, vous savez nager?

Le témoin. — Oui, pas moins que je me suis fait fièrement du mal et trempé comme une soupe, que ça les faisait rire comme des veaux.

Tous trois. — J’ai pas ri.

M. le président (à Tripier). — Voyons, qu’avez-vous à dire?

Tripier. — All’y était.

M. le président. — Quoi? l’écrevisse? D’abord, elle n’y était probablement pas.

Bouldeveau. — Si ce jeune homme l’a pas vue, c’est qu’elle était rentrée dans son trou.

Frolard. — Nous connaissons bien une écrevisse.

Tripier. — Pardié... c’est rouge. ( Rires dans l'auditoire.)

Le témoin. — Mais, m’sieu, c’est pas tout : quand j’ai eu remonté, il y en a un qui m’a envoyé dinguer ma casquette.

UNE FARCE DE FUMISTE

M. le président (à Bouldeveau). — C’est vous qui avez poussé ce jeune homme dans le canal ?

Bouldeveau. — Non, m’sieu, il aura eu un éblouissement en regardant l’écrevisse.

Le témoin. — AU’ n’y était pas.

Les trois prévenus. — All’y était.

Bouldeveau est condamné à trois jours de prison, et les deux autres sont acquittés.

Bouldeveau. — J’en rappelle! All’y était.

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