L'AVEUGLE QUI CONDUIT SON CHIEN
Un aveugle, assis sur le banc des prévenus, regarde avec curiosité l’auditoire, le tribunal, le greffier, les huissiers, la salle d’audience, la pendule, enfin tout ce qui d’ordinaire n’a aucun intérêt pour les aveugles.
A la vérité, cet homme exerce simplement la profession d’aveugle ; il a tout ce qui concerne son état : la clarinette, le caniche, le bâton ; seulement, il a d’excellents yeux, ce qui lui donne cet avan-
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tage sur ses confrères de reconnaître la fausse monnaie quand on lui en jette dans sa sébile.
Il comparaît devant la justice sous la prévention de mendicité en feignant des infirmités.
Un agent. — Je suivais depuisquelquesinstants cet homme sur le boulevard extérieur; il chantait à tue-tête une chanson lamentable et alternait avec des airs de clarinette, lorsque tout à coup je le vois aller directement à un banc et s’y asseoir en retenant son chien qui continuait à marcher; je me dis : C’est bien drôle ! Comment savait-il qu’il y a un banc là ? Il s’y est assis sans tâtonnements, sans hésitation... c’est bien drôle!
Une fois assis, il fait venir son chien entre ses jambes; le chien s’assied sur son derrière, et l’homme se met à débiter son chapelet : « Ayez pitié d’un pauvre aveugle. »
Je l’observe, et je remarque que chaque fois qu’il passait une personne bien mise il criait bien plus haut, ou plutôt, quand c’était un pauvre diable qui passait, mon aveugle ne disait rien. Après l’avoir vu recevoir l’aumône trois ou quatre fois, e l’ai arrêté et conduit au poste.
M. le président ( au prévenu). — Reconnaissezvous avoir mendié ?
Le prévenu. — Oh! pour avoir demandé, non pour ça, je nie; je chantais, c’est vrai, parce que., vous savez... on est de bonne humeur, ça vous
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donne envie de chanter; ça arriveàtout le monde; mais pour avoir demandé, non.
M. le président. — Mais l’agent vous a vu recevoir plusieurs fois.
Le prévenu. — Oui, des personnes qui ont cru que je demandais, mais je ne demandais rien.
M. le président. — Vous êtes un mendiant de profession, vous avez déjà été condamné pour cela.
Le prévenu. — Le passé est passé ; mais le jour que dit M. l’agent, non.
M. le président. — Mais vous aviez un chien et une clarinette.
Le prévenu. — Tout le monde peut avoir un chien et une clarinette.
M. le président. — Les aveugles, oui; et c’est précisément la cécité que vous simuliez
Le prévenu. — Qu’est-ce que je dissimulais ?
M. le président. — Vous feigniezd’être aveugle, et vous ne Têtes pas.
Le prévenu. — Non.
M. le président. — Eh bien, pourquoi disiezvous : Ayez pitié d’un pauvre aveugle ?
Le prévenu. — Si j’ai dit ça, c’était en parlant de mon chien ; c’est lui qui est aveugle, la pauvre bête; alors je le mène promener
Le tribunal a condamné ce digne émule de Patachon à un mois de prison.