‹ Les tribunaux comiquesChapitre 56 sur 73 · LA CASQUETTE AFFRANCHIE · texte numérisé non relu

LA CASQUETTE AFFRANCHIE

tance; messieurs, vous êtes des pères de famille, je suis un père de famille, j’avais fait des économies pour envoyer une casquette à mon garçon; j’ai cru que M. le sergent de ville voulait me la confisquer; je savais que mon fils avait une fête où il devait aller, qu’il n’avait pas de casquette convenable; je ne voulais pas qu’il ait l’air d’un va-nupieds; alors, dans ma colère paternelle... Eh bien ! oui (le tribunal délibère), je suis père de famille, vous êtes pères de famille... Vous aurez pitié d’un père de famille !

Le tribunal le condamne à huit jours de prison.

UNE FÊTE DE FAMILLE

La fête de Pageon a commencé, comme toutes les fêtes, par des bouquets, des embrassades, des compliments et des santés portées le verre en main ; elle s'est terminée de la façon qu’on va connaître :

Deux ménages, le ménage Bureau et le ménage Drouillot, viennent s’asseoir au banc des prévenus. Le ménage Pageon va s’asseoir au banc de la partie civile.

3 14 UNE FÊTE DE FAMILLE

M. le président (à Pageott). — Vous autorisez votre femme à porter plainte ?

Pageon. — Comme ayant reçu un morceau de tarte à la frangipane en pleine figure, et son bonne' déchiré.

M. le président. — Enfin, vous l'autorisez?

Pageon. — Des deux mains.

M. le président. — Combien demandez-vous de dommages-intérêts ?

Pageon. — On m’a dit de demander 5oo francs pour en avoir a5. {Rires.) Je demande 5oo francs.

La femme Pageon (d demi-voix). — ■ Imbécile!

M. le président. — Dites ce dont vous vous plaignez.

Pageon. — Etant le jour de ma fête, nous avions invité M. et madame Bureau, ainsi que le sieur Drouillot et son épouse, et d’autres amis qui se sont contentés de s’enivrer, mais qui se sont maintenus en gens distingués, tandis que le sieur Bureau et sa femme, ainsi que le sieur Drouillot. et la sienne, se sont conduits comme des gens de la classe la plus inférieure ; d’abord, c'est M . Drouillot qui, étant en ribote, commence par prendre des libertés avec mon épouse, que là-dessus voilà sa femme qui se met à faire une scène de jalousie à la mienne, qui lui répond : a II en a fait bien plus avec mam’ Bureau, que vous ne dites rien; »

UNE FÊTE DE FAMILLE

là-dessus, v’ià mam’ Bureau qui entreprend ma femme, dont moi je prends son parti. Voyant ça. Bureau prend le parti de sa femme, que, pour lors > les voilà tous les quatre contre nous, des gens que nous avions invités, monsiejr, dont j’avais fait des frais de vin, de gâteaux et de liqueurs, jusqu'à de la chartreuse et de l’anisette pour les dames, qui n’aiment pas le fort...

M. le président. — Voyons, quels coups avezvous reçus ?

Pageon. — Ça a commencé par Bureau, qui m’a envoyé une bouteille à la tête, dont je me suis effacé, et que la bouteille a été casser un pot à l’eau et une cuvette de quarante-cinq sous; ma femme, là-dessus, lui repasse une gifle; mam’ Bureau lui arrache son bonnet; moi, j’veux me défendre contre Bureau ; j’attrape Drouillot par mégarde, qui m’envoie un coup de chandelier; ma femme va pour sauter sur lui, mais la sienne envoie à la mienne un morceau de tarte qui lui bouche tout le visage, et elle lui arrache son bonnet; si bien que nous voilà tous les six que nous sautons les uns sur les autres; on renverse la table, v’ià les assiettes, les verres, les bouteilles qui tombent, patatras! et nous par-dessus, les jambes en l’air, enfin une orgie.

M. le président. — On s’amuse singulièrement à votre fête.

UNE FÊTE DE FAMILLE

Pageon. — Avec des gens pareils, comment voulez-vous ? Les autres, voyez, ils se sont contentés de s’endormir; ils ont tombé avec la table, et ils sont restés par terre sans rien dire.

M. le président. — Asseyez-vous. Bureau, qu’avez-vous à dire ?

Bureau. — Mais, vous voyez, le sieur Pageon vous a dit la chose, nous nous sommes attrapés tous, on ne sait pas qui est-ce qui a commencé.

M. le président. — Et vous, Drouillot?

Drouillot. — Moi? si jamais je ressouhaite la tète au sieur Pageon, il fera chaud; comment! il nous invite, et or^ se fiche des peignées chez lui, que toute la maison en était en l’air; est-ce que je sais seulement comment c’est venu ? nous étions tous en ribote; on s’était attrapé, c’est bien, le lendemain on n’y pense plus; et pas du tout, il s’en va chez le commissaire, et nous voilà ici, moi que je suis pressé, que j’ai quatorze grosses de procédés à livrer à un cafetier, c’est dégoûtant.

La femme Drouillot. — Et ils nous demandent des dommages- intérêts pour payer leur tarte et leur vin, qu’ils peuvent bien les garder une autre fois.

La femme Bureau. — Ahlvoui!... et se souhaiter leur fête sans nous; merci, c’est du propre.

UNE FÊTE DE FAMILLE

La femme Pageon. — Vous n'avez pas besoin de le dire, mam’ Bureau.

Le tribunal, sur l’avis du ministère public, a renvoyé les prévenus de la plainte et condamné la partie civile aux dépens.

DEUX AMATEURS DE SAUCISSON

Voici une manière de voler du saucisson qui est assez coquette; le saucisson était à l’ail, mais il serait sans ail, que le procédé n’en serait pas moins applicable ; les deux inventeurs sont les nommés Lorin et Chapal.

Le marchand de comestibles victime du voi raconte ainsi le fait :

« J’étais dans ma boutique, ces messieurs en-

DEUX AMATEURS DE SAUCISSON

trent, regardent la marchandise, comme pour choisir quelque chose, puis celui-ci (Lorin) prend un grand saucisson entamé, à l’ail, le passe sous son bras, comme ça ( le témoin fait le geste), et me dit : — Combien?... et il fait celle de fouiller dans son gousset. — Combien ? que je lui dis ; il faut que je pèse, je ne sais pas combien il y en a. — Non, non, qu’il me dit, c’est pas la peine; combien, à vue de nez? — Mais, que je réplique, je ne vends pas à vue de nez. — Qu’est-ce que ça fait ? à l’hasard. Alors, je rumine un peu ce que le saucisson pouvait peser ; je me dis : Il doit en rester de trois à quatre livres; sur ce, je dis à monsieur : — Eh bien, ça fera 6 fr. 5o. — Comment ! 6 fr. 5o? qu’il me dit; vous vous fichez de moi. Là-dessus, nous nous chamaillons, moi prétendant que le saucisson pesait au moins quatre livres, lui soutenant qu’il n’en pesait pas la moitié; si bien qu’il finit par retirer le saucisson de dessous son bras et qu’il le jette sur le comptoir en disant : — Au fait, vous m’embêtez avec votre saucisson; tenez, je n’en veux plus du tout. Et il s’en va avec son ami.

Je vas pour reprendre mon saucisson, et je reste ébaubi en voyant qu’il était bien plus court que je ne l’avais vu; me doutant d’une filouterie, je cours vivement dans la rue, je vois mes deux gaillards qui filaient; j’appelle un sergent de ville, et je les

DEUX AMATEURS DE SAUCISSON

fais arrêter; on les fouille, et on trouve dans la poche de celui-ci (Chapal) un morceau de saucisson d’une livre et demie. »

M. le président. — Chapal, c’est vous qui avez coupé la moitié du saucisson pendant que Lorin l’avait sous son bras et feignait de le marchander ?

Chapal. — Mon président, simple charge.

M. le président. — Ah ! vous appelez ça une charge ? Eh bien, la prévention appelle cela un vol.

Chapal. — Nous étions un peu gris, vous savez. . . des hommes qu’a bu...

Lorin. — Si bien une farce, mon président, que le saucisson était à l’ail, et que je ne l’aime pas, à preuve.

Le tribunal délibère.

Lorin. — Je demande la remise à huitaine.

M. le président. — Pourquoi faire?

Lorin. — Pour faire assigner des témoins qui diront que je ne peux pas souffrir le saucisson à l’ail.

La demande a été rejetée, et les prévenus condamnés à chacun quinze ioursde prison.

UN GAMIN DE CINQUANTE-HUIT ANS

Le recto et le verso du sommier judiciaire de Goguelot sont pleins de condamnations toutes pour vagabondage; Goguelot n’est ni un malfaiteur, ni un méchant homme, c'est un fainéant, une vieille gouape, comme a dit un témoin qui est allé le réclamer au poste Goguelot a cinquantehuit ans.

M. le président. — Mais vous n’avez donc pas de profession?

UN GAMIN DE CINQUANTE-HUIT ANS

Goguelot. — Pas de profession?... Je ne connais pas d’homme qui en ait autant; j’ai appris l’état de tourneur, de cordonnier, de charcutier, de peintre en bâtiments, de chapelier, d’ébéniste, de ferblantier, de...

> M. le président. — Toutes les professions, alors pourquoi...

Goguelot {continuant). — J’ai été dans la ganterie, dans la passementerie, dans la serrurerie, dans. ..

M. le président. — Et de toutes ces professions, vous n'en exercez pas une seule, vous êtes un paresseux.

Une voix dans l’auditoire. — Je t’ai toujours dit que tu ne ferais jamais rien.

M. le président. — Qui est-ce qui se permet de parler?

Le prévenu {regardant). — Tiens ! c’est p'pa. {On se rappelle que le prévenu a cinquante-huit ans.)

Le père. — Oui, c’est moi. {S'avançant.) J’ai su par Tourillon que t’étais encore pincé, et me v’ià.

M. le président. — Vous êtes le père du prévenu ?

Le père Goguelot. — Ah! m’en parlez pas; c’est dégoûtant, à quatre-vingt-cinq ans, d’avoir un crapaud de fils que je n’en ferai jamais rien.

UN GAMIN DE CINQUANTE-HUIT ANS. 325

Est-ce que tu crois que je vas m’occuper de toi jusqu’à la fin de mes jours, sacristi? Je te réclame encore une fois, mais si tu recommences, on fera de toi ce qu’on voudra, je t’abandonne.

M. le président. — Vous le réclamez?... On réclame un enfant, on ne réclame pas un homme dca cinquante-huit ans.

Le père Goguelot. — Quéque vous voulez:

c’est mon enfant, un père est toujours un père.

M. le président. — Il a été condamné quarante et quelques fois pour vagabondage.

Le père Goguelot ( regardant son fils d'un air sévère ). — Toute la vie alors !... tu ne feras donc que ça !

Le prévenu. — Mais, p’pa...

Le père Goguelot. — N’y a pas de p’pa; comment, sapristi de sapristi! à cinquante-huit ans!... mais tu ne réfléchis donc pas que t’es un homme ! tu ne penses donc pas à ton avenir; quéque tu veux faire ? je ne serai pas toujours là, gueux, vanu-pied. {Au tribunal.) Excusez-moi, mais ça m’entortille de voir un animal qui... allons, bon ! le v’ià qui pleure.

Le prévenu ( sanglotant ). — Hou, hou, hou...

Le père Goguelot. — Mais pleure donc pas, grand imbécile. {Au tribunal.) Rendez-le-moi, j’y veillerai dessus... Voyez-vous, c’est pas un mauvais garçon... J’y ai mis pus de quarante états

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dans la main, il m’a coûté les yeux de la tête ; ah ben ! oui... je vous dis, à ça prés, pas de défauts, pas plus qu’une bete à bon Dieu.

M. le président (au prévenu).-^ Mais enfin, de quoi vivez-vous?

Le: prévenu. — De mes états ; quand j’ai pas d’ouvrage dans un, je travaille dans l’autre.

Le père. — Adroit comme un singe, il fait tout ce qu’à veut.

M. le président. — Oui, mais il ne veut rien faire.

Le prévenu. — Si, m’sieu, seulement j’ai pas de chance, on ne me garde jamais pus de trois jours.

Le père. — Ah ! voilà, il n’a jamais été chanceux.

Le tribunal le condamne à un mois de prison.

Le père (s'approchant). — Tâche donc que.

ça te serve de leçon, sapristi... Tiens, v’là3osous.. Salut, messieurs, la compagnie. (Il sort.)

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