BON PÈRE, MAIS POCHA RB
d’aller chercher les sergents de ville ; qu’on l’a donc arrêté et que le baptême s’est fait sans lui.
Boîtier. — Enfin, du moment qu’on l’a appelé Ernest...
M. le président. — Votre conduite est odieuse.
Boîtier (sanglotant ). — Mais est-ce que je m’en rappelle! J’étais complètement bu... et mon pauvre moutard que je n’ai pas vu depuis sa naissance. Mon Dieu ! mon Dieu ! Canaille, va!
Le tribunal le condamne à quinze jours de prison.
Boitier. — Ça t’apprendra à boire.
Est-il bien utile que ça lui apprenne à boire?
UN brocanteur sans le savoir
Chacun sait que l’Amérique est le pays d’oî.
l’Europe tire ses meilleurs oncles, mais, comme le faisait remarquer Arnal dans un de ses bons rôles: l’Amérique du Sud seulement, parce que l’Amérique du Nord est trop humide et ils y viennent mal. Voilà ce qu'ignorait Garancier, en s’embarquant pour aller recueillir, dans le nouveau monde région septentrionale), la succession d’un oncle
parti pour un troisième monde, le meilleur de tous, au dire de ceux qui n’y sont jamais allés.
Or, l’héritage de Garancier se composait uniquement d’un petit fonds de bibelots plus ou moins curieux qu’il rapporta, et dont il fit le noyau d'un établissement de curiosités.
Devenu ainsi brocanteur par hasard, Garancier a négligé de remplir les formalités voulues par les règlements, et le voici en police correctionnelle, où il raconte l’histoire de son héritage et le moyen qu’il a imaginé pour le réaliser en détail.
M. le président. — Vous ne vous êtes pas contenté d’écouler les objets vous venant d’un héritage, vous avez exercé le brocantage ; ainsi, vous avez acheté un poignard ?
Garancier ( vivement ému). — Mon président, j’ignorais généralement qu’il fallusse des formalités ; mais déhors en avant, j’y ferai attention ; une preuve à la pluie de ce que je vous avance, que je suis un homme qu’on n’a pas un cheveu à lui reprocher, c’est que voilà des certificats, tenez. (Il tire des papiers de sa poche et lit.) Je certifie, soussigné...
M . le président. — Il s’agit d’une contravention ; vos certificats sont inutiles.
Garancier. — Excusez si c’est un effet; per- \ sonne ne pourrait me reprocher d’avoir dit plus haut que son nom à qui que ce soit ; ainsi, pen-
dant douze ans, j’ai géré avec distinction un bureau de parapluies dans un théâtre...
M. le président. — Mais nous admettons parfaitement que vous êtes un honnête homme.
Garancier (de plus en plus ému). — Rien que d’entendre parler de tuer ou de blesser quelqu’un, voyez-vous, ça me fait un effet des plus... honorables.
M. le président. — Encore une fois, on ne vous reproche qu’une contravention.
Garancier. — Quand je vois du sang, voyezvous, ah !.. . (Lisant.) «Je, soussigné, certifie que. . . »
M. le président — Mais oü voulez-vous en venir? Voyons, tout se réduit à ceci : vous avez acheté un poignard ?
Garancier. — Pour le revendre, monsieur, pour le revendre, je vous le jure; voyez- vous devant le saint jour qui nous éclaire...
M. le président. — Eh bien, oui, pour ic revendre, c’est du brocantage et vous n’avez pas ie droit de faire du brocantage.
Garancier (suivant sa pensée). — D’ailleurs, monsieur, je n’ai pas d’ennemis, moi. A qui voulez-vous que je donne des coups de poignard ?
M. le président. — On ne vous dit pas que vous avez acheté ce poignard pour commettre un crime.
Garancier (joignant les mains). — Oh! non,
monsieur, moi qui n’ai jamais eu le courage de tuer un lapin ; nous élevons des lapins, c’est ma femme qui les tue ; ne me condamnez pas, je suis innocent, je n’en veux à personne et personne ne m’en veut. ( Lisant un papier.) a Je certifie que le sieur Garancier est un homme très doux, ne cherchant jamais querelle à personne et incapable de commettre un assassinat... »
M. le président. — Je désespère de vous faire comprendre ce dont il s’agit ; il faut une autorisation pour exercer le brocantage ; prenez une autorisation et achetez ce que vous voudrez.
Garancier. — Des poignards! C’est le premier et le dernier, je vous en fais mon serment que dehors en avant je ne veux plus en entendre parler ; c’est la première Ibis qu’on m’accuse, moi, Garancier; jamais, au grand jamais, on ne m*a soupçonné de mal.
Le tribunal le condamne à 20 francs d’amende.
Garancier ( tremblant ). — Vingt ans! vingt ans !
M. le président. — 20 francs; allez-vous-en.
Garancier ( riant et pleurant à la fois). — Hein... quoi ? 20 francs ! v’ià tout ?
M. le président. — Oui, voilà tout; retirezvous et prenez une autorisation.
Garancier sort ahuri; ricanant et l’oeil égaré, comme un homme ivre*
II était beau, brillant, leste et volage,
Aimable et franc comme on l’est au bel âge.
Dans ce portrait du perroquet de Nevers, on eût pu parfaitement reconnaître Jacquot, le perroquet de la veuve Tronson, lequel ne différait de Vert- Vert que par la couleur gris-cendré de son plumage et l’exquise convenance de son langage ; les b., les f. ne voltigeaient point sur son bec; aussi était-il l’oiseau gâté du logis :
Là tout s’offrait à ses friands désira.
Parents, amis, tout était oublié pour lui
Et deux matous, autrefois en faveur, Dépérissaient d’envie et de langueur.
Une catastrophe survenue à l’occasion du démé nagement de la veuve Tronson causa la mort de Jacquot; mais un préparateur s’est chargé de lui rendre l’apparence de la vie. Que la paille lui soit légère, il emporte les regrets de quiconque l’a connu; une larme à sa mémoire et qu’il en soit question pour la dernière fois, puisque la justice correctionnelle est saisie du fait de destruction d’un animal domestique et de blessure volontaire reproché à un jeune homme que la veuve Tronson qualifie de bourreau de son perroquet.
Messieurs, dit-elle, c’était le jour de mon déménagement : tous mes meubles et effets, et même mes chapeaux étaient transportés dans mon nouveau domicile, faubourg Saint-Denis; je m’en allais là dernière avec mon malheureux perroquet dans sa cage, ne voulant pas le confier aux déménageurs qui sont des gens sans égards pour les animaux. Combien y a-t-il eu de serins ou autres oiseaux qui ont péri par l’incurie de ces hommes, en général Auvergnats ou Savoyards!
M. le président, — Voyons, madame, arrivons au fait.
La veuve Tronson. — Oui, monsieur, c'est vrai, mais quand je pense à ça, l’indignation... voyez-vous enfin, m’y voici : Comme je passais prés de la porte Saint- Denis avec ma cage, je me trouve tout à coup entre deux omnibus ; je veux me ranger pour ne pas être écrasée, je me cogne contre une horreur d’homme...
Le prévenu. — Eh bien! dites donc...
La veuve Tronson. — Il voyait bien que je ne l’avais pas fait exprès, puisque c’était dans la précipitation... pour n’être pas écrasée avec mon pauvre perroquet... qui n’y a rien gagné, le pauvre animal; alors ce monsieur {avec mépris), cet homme se retourne et m’appelle vieille bête ; je lui réponds qu’il est un grossier; là-dessus, messieurs, il allonge un formidable coup de pied dans la cage, qu’il envoie sauter à cent pas, avec la malheureuse bête qui a été tuée par la violence du coup, et moi j’en ai eu le poignet foulé.
M. le président. — Vous vous portez partie civile; quelle somme de dommages-intérêts demandez-vous ?
La veuve Tronson. — Je demande 100 francs pour mon perroquet, que cela ne paiera pas; mais enfin, c’est le prix qu’il m’a coûté au Havre. Jene compte pas la nourriture, vu que j’en ai eu l’agrément, ni les 20 francs que j’ai payés pour le faire empailler. J’ai en outre, q .5 francs de pharmacien
374 LE perroquet de la veuve tronson.
et de médecin, pour mon poignet : je demande 1 5 o francs.
Le prévenu. — Figurez-vous, messieurs, que tout le monde aurait agi comme je l’ai fait ; madame s’en vient se jeter sur moi et avec un fil de fer de sa cage elle m’arrache toute la doublure de soie de ma jaquette, une jaquette neuve de 60 francs. Je me retourne, je l’appelle : a Eh ! madame !... » et je lui fais voir ça : « Regardez donc ce que vous m’avez fait, » lui dis-je. Au lieu de s’excuser, elle me répond : « Butor, c’est vous qui avez manqué de me jeter mon perroquet par terre, en me bousculant. »
Voyant que c’était comme ça qu’elle me faisait des excuses, j’avoue que je l’ai traitée de vieille bête. A ce mot, elle se met à m’invectiver comme une furie; ma foi, la colère m’a emporté, j’ai fichu un coup de pied dans la cage et j’ai envoyé l’oiseau au diable; si madame a eu le poignet un peu tortillé, ce n’est pas de ma faute.
Les témoins entendus donnant complètement raison au prévenu, le tribunal l’a renvoyé des fins de la plainte, à la grande stupéfaction de la veuve
Tronson et aussi à la grande satisfaction de l’auditoire.
LA ROGNURE D’ONGLES
La locution a justice paternelle » ne peut jamais avoir qu’un sens restreint; un père pardonne, la justice, elle, est tenue d’appliquer la loi; elle le fait avec plus ou moins d’indulgence et c’est ainsi qu’elle est plus ou moins paternelle.
Pour Jarreton, on comprend qu’elle l’ait d’abord été plus et qu’elle soit amenée à l’être de moins en moins envers cet abonné de la police correctionnelle, qui n’est certes pas un grand malfaiteur; mais
LA ROGNURE D’ONGLES
qui finit par devenir agaçant; on ne voit que lui sur le banc des prévenus et c’est à peu près le seul moment où il ne soit pas ivre; il a du reste, pour cela, cette excellente raison qu’au dépôt on ne lui a pas offert « un verre; » un, est une façon de parler, bien qu’il prétende ne jamais dépasser cette modeste ration, et, aujourd’hui, pour expliquer l’état d’ivresse dans lequel il était lorsqu’on l’a arrêté, il dit : « Je ne sais pas ce qu’on m’a mis dans mon verre. »
M. le président. — Du vin probablement.
Le prévenu. — Mon président, il paraît que de la rognure d’ongles, ça vous abat un homme comme la quille à Mayeux; je tiens ça d’un herboriste de première classe.
M. le président. — Et vous pensez que vos amis se sont rogné les ongles dans votre verre ?
Le prévenu. — Je ne crois pas qu’ils se rognent jamais les ongles, mais c’est un autre qui m’aura fait une farce.
M. le président. — Vous avez été arrêté en état d’ivresse manifeste.
Le prévenu. — Ah! m’en parlez pas; le vin î l’horrible vin !
M. le président. — Pourquoi en buvez-vous ?
Le prévenu. — Parce que je l’aime. (Rires.)
M. le président. — Vous avez déjà été condamné dix-sept fois.
LA ROGNURE d’ûNGLES.
Le prévenu. — Le vin! l’horrible vin!
M. le président. — Oh! pas seulement pour ivresse.
Le prévenu. — Trois fois pour sergents de ville.
M. le président. — Pour outrage à des agents.
Le prévenu. — Pour le simple mot de mufles ; jamais autre chose, MM. les agents peuvent le dire.
M. lf. président. — Vous avez été condamné aussi pour vagabondage.
Le prévenu. — Mon président, ça c’est pas un crime ; c’est simplement un citoyen qui se trouve être sans ouvrage et qu’on a renvoyé de son garni ; c’est malheureux, mais ça n’empêche pas les sentiments ; je suis un homme qui ne peut pas se reprocher d’avoir pris un liard sur la tête de personne.
M. le président. — Pardon, vous avez été condamné pour filouterie.
Le prévenu. — Oh ! jamais. Un filou et moi, ça fait deux.
M. le président. — Vous n’êtes pas allé dîner :hez un marchand de vin, sans argent pour payer ?
Le prévenu. — Ah! si.
M. le président. — Eh bien, c’est une filouterie.
Le prévenu. — C’est pas de la filouterie, c’est de la faim. à
LA ROGNURE d’oNGLES.
M. le président. — Vous avez outragé l’agent qui vous a arreté.
Le prévenu. — Simplement mufle, comme les autres fois.
L’agent est entendu : Le prévenu, dit-il, se battait...
M. le président. — Avec qui ?
Le prévenu. — Avec personne; je me fichais une pile à moi-même.
L’agent. — En effet, il était seul dans la rue à une heure et demie du matin ; il s’arrachait les cheveux, trépignait sur sa casquette...
Le prévenu. — Et que je me criblais de gifle q l’on les aurait entendues de Bougival...
L’agent. — Voyant cet homme complètement ivre, je l’ai conduit au poste : il m’a traité de mufle.
Le prévenu. — Vous voyez !... j’y fais pas dire.
M . le président. — Ah çà ! vous étiez donc fou ?
Le prévenu. — Je décolérais pas de rage contre moi, d’avoir encore pris un verre où y avait de la rognure d’ongles; c’est donc de là que je me tapais dessus, en disant : Tiens ! crapule, pochard, pignouf, mufle!... M. l’agent peut le dire.
M. le président. — Jusqu’ici, on s’est montré très indulgent pour vous; les renseignements vous présentent comme un brave homme, qu’un yerre de vin met en état d’ivresse.
LA ROGNURE D’ONGLES
Le prévenu. — Si n’y avait pas de rognures d’ongles...
M. le président. — Vous n’avez jusqu’ici été condamné qu’à de faibles amendes et à quelques jours de prison ; le tribunal sera forcé de se montrer sévère.
Le prévenu. — Eh bien, mon président, il aura raison.
Le tribunal condamne Jarreton à vingt jours de prison.
Jarreton. — C’est bien fait pour toi, espèce de pochard, de gouape, de pignouf!
On l’emmène.
l’audience est levée.