PARIS
LEGRArsD ET CUOUZET , LIBRAIRES-ÉDITEURS
48, ftUE .MONSIEUU-LE-PIîINCE, 48 Près lo LuxemboHr"
LES
L'histoire dramatique et anecdotique. — Coup d'œil sur les Tribunaux Secrets de l'antiquité et du moyen-âge. — De la moralité de ces inslituiions. — Le temple d'Osiris. — Les prêtres d'Egypte. — Les Druides. — Le Christianisme. — L'inquisition. —Les Francs-Juges. — Les Templiers. — Les Assassins. — Les Francs- Maçons. — Les loges au dix-huitième siècle. — Napoléon à la loge du faubourg Saint-Marcel. — Résumé.
L'homme est naturellement porté vers ces choses inconnues ou mal connues qui sont comme des points sombres dans l'histoire. Co n'est pas du roman, puisque les preuves authentiques abondent do toutes parts, mais cela présente, ou peu s'en faut, tout l'attrait di roman.
De nos jours, d'ailleurs, des écrivains d'un mérite irès-éminent, suivis d'une foule d'autres écrivains d'un mérite extrêmement minime, ont tellement abusé de la fiction, ont tellement rassasié le public de leurs inventions plus ou moins heureuses, que le public, fatigué, a détourné la tète.
Les lecteurs demandent un peu de vérité.
Est-ce à dire qu'il faille leur présenter rhistoire austère, nue comme
2 LES TRinUISAUX SECRETS.
un plâtre antique ou habillée de ces terribles draperies qui s'appellent des notes, des réflexions^ des pièces jusli/icalives?
Nous ne le croyons pas.
L'histoire hautement et sérieuscracnt racontée, est une étude trop noble pour craindre les sarcasmes des esprits frivoles-, mais c'est aussi une étude difficile, et tout le monde ne peut suivre Tacite dans les sentiers escarpés que gravit son génie.
Or, il faut bien que lout le monde vive.
Il faut bien que tout le monde sache, que tout le monde s'instruise, que tout le monde trouve dans la lecture ce délassement et à la fois ce plaisir des intelligences privilégiées.
N'est-ce pas le cas de faire un compromis entre des genres différents, mais non pas hostiles, comme certains critiques se sont efforcés de le faire croire? N'est-ce pas le cas de prendre, par exemple, à Thisloire proprement dite, la réalité de ses faits, aux mémoires la bonhomie de leurs mœurs anecdotiques, le piquant de leurs révélations, au roman sa forme dramatique et la couleur qu'il sait donner à ses personnages.
Qu'on nous dise ce que peut perdre l'histoire à être ainsi traitée?
Certes, si l'on embouchait maladroitement la trompette héroïque, si l'on criait au lecteur attentif : je vais élever un monument, je vais écrire un grand livre -, je vais ouvrir à l'art une route nouvelle, on risquerait la chute lourde d'Icare.
Mais si l'on borne ses prétentions à intéresser en restant dans le vrai, à présenter, sous une forme attachante et curieuse, une série de faits historiques, dispersés jusqu'à présent, peu connus et si bien noyés dans l'histoire générale qu'il faudrait remuer toute la poussière de toute une bibliothèque royale ou nationale pour en reconnaître le lien, certes on peut espérer le succès des humbles et la victoire facile du soldat qui passe à côté de l'ennemi.
Non pas qu'une pareille entreprise ne présente des obstacles.
mars ces obstacles sont de ceux qui forcent le travail et non point de ceux qui arrêtent.
Il est un embarras, cependant, qui présente quelque chose de grave.
C'est le choix du sujet.
Manifestement, la méthode un peu légère que nous avons indiquée plus haut, ne peut guère s'appliquer à l'histoire d'un peuple. L'histoire de tous les peuples est faite, bien ou mal. Pour trouver un sujet nouveau , il faut laisser de côté les nations et chasser aux institutions.
Ainsi avons-nous fait, non-seulement parce que le sentier est ici moins battu, mais aussi parce que l'histoire d'une institution présente, à coup sûr, un ensemble de faits moraux, d'où les enseignements et les déductions ressortent d'elles-mêmes, sans que l'écrivain soit obligé d'abandonner trop souvent son drame pour monter en chaire et catéchiser son acteur.
Parmi toutes les institutions, notre choix s'est arrêté sur cellesci : les Tribunaux secrets.
Elle fut légale parfois ; elle fut presque toujours illégale.
Toujours curieuse, toujours romanesque, toujours étrange.
L'Histoire des Tribunaux secrets est assurément un des livres les plus attrayants à écrire qui soit au monde.
Le lecteur se divertira ou s'ennuiera : c'est le destin ; mais l'écrivain aura soulevé bien des voiles et pénétré bien des mystères.
La série des faits qui composent cette histoire est pleine d'enseignements, et peut, à elle seule, donner une juste idée, une appré-
dation ralsonnée des diverses phases sociales par lesquelles a dû passer le genre liumain.
On trouve des Tribunaux secrets dans tous les pays , à toutes les époqut.^. Ils cmpruiilont des formes diverses, selon les temps et les pays, mais toujours bizarres et mystérieuses.
Une fois la sentence rendue, la victime tombe toujours infailliblement sans que l'on puisse jamais déterminer dans quel lieu et à quelle heure le crime a été commis.
Bien des faits qui sont restés inexplicables pour l'histoire ellemême, trouvent toul-ù-coup leur explication dans l'existence des Tribunaux secrets.
Cette institution a commencé avec les premières sociétés. Elle a répondu au besoin de révolte qui est au cœur de Thomme, dès que l'homme a été forcé de subir la loi d'un maître.
Quelques conjurés se réunissent. La haine, la vengeance ou l'ambition arment leurs mains-, la victime que l'on doit frapper a pour elle la loi , ou bien elle est au-dessus de la loi. On ne l'appelle point à se défendre. La sentence est rendue dans le mystère; le coup est porté dans l'ombre.
Voilà le premier Tribunal secret.
Quelquefois, c'est sur les marches du trône même que nous retrouvons l'institution. La scène ne se passe plus alors dans une profonde caverne où le soleil et le bruit n'ont jamais pénétré. Ce sont des salles magnifiques où l'or se mêle aux cristaux, où la foule des courtisans traîne sa paresseuse splendeur. Mais derrière ces draperies somptueuses, sous l'éclat demi-voilé de ces cristaux qui scintillent, quelques pâles conseillers et un usurpateur se réunissent. La peur désigne la victime, et la victime tombe.
Celte réunion est encore un Tribunal secret.
Ainsi, aux deux degrés extrêmes de l'échelle sociale, nous retrouvons cette institution terrible, menaçante, cachant ses instincts
rVTRODUCTION. 5
et ses ardeurs de vengeance avec le même soin , frappant avec la mêû^è haine et la même sûreté.
En Asie, dans le palais des sultans-, en Italie, à la cour des empereurs 5 aux Indes, chez lesbrahmes-, dans les Gaules, chez les druides-, partout où il y a eu un crime, unedisparulion célèbre, une vengeance mémorable, partout, en suivant attentivement les traces de sang que la victime a laissées après elle, nous retrouverons le poignard qui a fait la blessure, la main qui a porté le coup.
Une fois entré dans cette voie, les révélations abondent, les mystères disparaissent, la vérité se fait, tout s'explique-, — depuis l'empoisonnement de Germanicus, jusqu'à la mort de Charles-le- Téméraire.
On voit passer comme une procession sanglante le prétendu fantôme de Marc-Antoine-, le bourreau masqué de Charles I^""; — Marie Stuart, condamnée par un Tribunal secret tenu dans l'alcôve royal, — Jacques Clément, exécuteur d'un arrêt impénétrable, — et l'homme armé d'un poignard qui se glissa sous le lit de Paul, empereur.
A-t-on suffisamment étudié l'histoire sous cet aspect?
Il est constant que les Tribunaux secrets ont tranché bien des énigmes dont la solution est restée inexplicable. Cette tâche est précisément celle que nous allons entreprendre. Nous chercherons avec patience, à jeter un peu de lumière sur ces détails historiques qui demeurent incertains depuis des siècles-, nous remonterons la pente du passé, et nous avons l'espoir qu'il restera de cette étude, quelques fruits pour le lecteur.
Voilà pour le côté sérieux. — Au point de vue de l'intérêt, notre espérance, plus hardie, ressemble à une certitude. La plupart des documents que nous avons entre les mains ne nous laissent que la crainte de notre propre faiblesse , car nous possédons un drame IraïTiense, ou plutôt des milliers de drames si variés, si pleins de péripéties qu'il ne peut nous rester que l'embarras du choix.
t LES TRIBUNAUX SBCRET8.
La guerre des esclaves à Rome, les assassins en Syrie, les étrangleui^ dans l'Inde, les empoisonneurs à Saint-Domingue, les Albigeois, les Templiers, les Francs-Juges, toutes ces institutions, différentes de caractère, de mœurs et de costumes, passeront successivement devant nos yeux^ nous les suivrons dans leurs actes, nous saurons leur existence intime-, nous lèverons de notre mieux le voile derrière lequel elles se cachent, et nous les montrerons dans l'acte le plus solennel, le plus dramatique de leur institution.
Los Tribunaux secrets n'ont été évidemment institués que pour la vengeance, vengeance de peuple à roi, de prince à prince, qu'importe? La vengeance est le but, et le but est souverain.
On comprend tout d'abord ce qu'il y a de profondément cttachant dans un livre qui aura pour mission de dévoiler le secret de tous ces crimes dont nul jusqu'ici n'a encore pu découvrir la raison cachée.
Il faut bien distinguer tout d'abord entre l'histoire des Sociétés secrètes et l'histoire des Tribunaux secrets. L'une raconte, explique la marche lente et mesurée des conjurations -, l'autre vive, rapide, conduit le lecteur de surprises en surprises , et montre le fait, à l'heure exacte de son accomplissement. La première prépare, l'autre exécute. — Celle-ci, en un mot, est l'histoire avec sa logique graduée par le temps -, celle-là est le drame, aussitôt dénoué que conçu.
Et il y a de tout dans ce drame-, l'amour, l'ambition, la terreur, la vengeance, toutes les passions du cœur humain y jouent un rôle important , y tiennent la place principale. On chercherait en vain ailleurs, des éléments plus nombreux, une réunion plus complète de tout ce qui peut éveiller les émotions de l'esprit !
Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner, même sommairement, ces institutions de circonstance, où sont venus se refléter, avec une si parfaite exactitude, les mœurs ouïes traits principaux des sociétés contempoi aines. C'est un vaste panorama où toutes les époques sont reproduites, et dont nous jetons ici à la hâte un résumé rapide.
Notre récit proprement dit ne remontera guère, en effet, au-delà de rère chrétienne. Nous devons donc choisir les pages de cette introduction, pour laisser tomber un coup- d'oeil sur les Tribunaux secrets du paganisme.
Qu'y avait-il de plus propre à agir vigoureusement sur Tesprit du vulgaire que les formes des Tribunaux secrets chez les prêtres d'Egypte?
Tout le monde connaît ce qui se passait jadis sous les pyramides ; les initiations s'y faisaient avec une solennité remarquable, et l'appareil de la justice y contribuait puissamment à frapper la foule.
Nous ne retracerons pas ici les épreuves que l'on faisait subir aux initiés-, mais que le lecteur veuille bien nous suivre, et nous le con duirous, pour un moment, au fond du fameux sanctuaire d'Osiris d'Isis et d'IIorus, les trois grandes divinités de Memphis et d'Egypte.
Une porte à deux battants d'ivoire, lamés d'or, en fermait l'entrée. Une fois celle porte ouverte, un éblouissant spectacle venait frapper les regards. C'était une salle immense étincelante de pierreries , où se dressaient, de part et d'autre, ces gigantesques statues qui font encore aujourd'hui nolrt étonnement et notre admiration. Mille lumières répandues à profusion étincelaient dans des urnes de cristal , supportées par des lampadaires d'or. Les murs ruisselaient d'inscriptions où les ligures de l'ibis se mêlaient aux ornementations bizarres du temps.
Au milieu de cette enceinte sacrée , tous les prêtres vêtus d'une robe de lin, la taille entourée d'une ceinture de pourpre, formaient la haie, immobiles et silencieux, jusqu'au trône d'or sur lequel I'hié- ROPHANiE était assis.
8 LKS TRIBUNAUX SECRETS.
Cétnil riiiéropliantc qui représentait le Créateur.
Il portail, pendue en sautoir, une plaque d'or, sur laquelle, dii riutarque, olaienl écrits ces trois mots: Vi^.niTÉ, Sagesse, Science. 11 était revêtu d'une robe de pourpre richement brodée, et un diadème de pierreries ceignait son front :
« Isis, ô grande déesse des Egyptiens, disait l'hiérophante, donnez votre esprit à vos serviteurs, qui ont surmonté tant de péril > ot de travaux pour être dignes de vous-, faites qu'ils sortent victorieux des épreuves qui les attendent, et que la sentence qu'ils vont rendre soit acceptée de la foule comme un de vos augustes mystères. »
Or. présentait alors à l'hiérophante, une coupe remplie d'eau de la mer ou du Nil, dans laquelle on avait mis du sel , de l'orge et du laurier 5 l'hiérophante y trempait ses lèvres et la coupe passait ensuite, de main en main, jusqu'au dernier prêtre.
El les chants commençaient.
« Puisse cette eau , symbole de la pureté, disaient-ils, puisse cette eau effacer tout ce qui peut avoir souillé notre chair, et en nous rendant notre candeur et notre première innocence, purifier notre corps, ainsi que la vertu doit purifier notre âme. »
L'hiérophante se rendait alors, suivi de quinze des plus savants parmi les prêtres, dans une salle immense, laquelle n'était éclairée que par une seule lampe. C'est dans cette salle que se réunissait le conseil des cinq ministres des mystères.
Ces cinq ministres étaient :
1° V hiérophante ou orateur sacré,
2° Le (lambeau par excellence, qui représentait le soleil, dont il portail l'image sur sa poitrine.
Ainsi que V hiérophante^ ce ministre était inamovible, mais seul il pouvait se marier.
3"* Le ministre de l'autel, qui représentait la lune -,
40 Le Céryce ou héraut, lequel était armé d"un caducée, symbole
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de l'éloquence 5 il avait pour fondions, de lire les formules et d'é^ carter les profanes du temple ;
5° Vhydranos oubopliseur.
Une fois le conseil réuni , l'accusé ou plutôt le crimine! élait introduit, puis on le plaçait au milieu de la salle, sur un siège de bois.
L'hiérophante se levait:
« Mortel, lui disait-il, que les dieux te regardent d'un œil favorable-, soumets-toi d'avance à leur puissance et remplis ta destinée sans murmurer. Prosterne-toi devant eux et prête une oreille attentive à ce qu'ils vont te demander par ma bouche. >
L'interrogatoire commençait aussitôt; interrogatoire inutile, illusoire, car l'accusé était condamné d'avance.
Mais ces formes étaient rigoureusement accomplies, et jusqu'au dernier moment, la malheureuse victime était obligée de subir l'hypocrisie de pareilles cérémonies.
La condamnation prononcée, l'hiérophante offrait le criminel ^ Isis, mère de la nature, déesse de la sagesse; à Osiris, bienfaiteur du genre humain, et à Horus, dieu de la raison et du silence. On lui donnait une ceinture blanche rayée de bleu et de pourpre, semblable à celle des nouveaux initiés ; enfin, toutes ces cérémonies se terminaient par une procession pompeuse que l'on nommait la Maîiifeslaiion. — On revêtait le condamné d'une robe de lin rayée de pourpre, de bleu et d'écarlate. — On lui posait sur la tête une couronne de myrthe et de palmier, et en cet état, on le faisait voir au peuple.
De retour à la maison sacerdotale, on lui donnait pendant trois jours un festin auquel les prêtres, les prêtresses et les initiés assistaient.
Lorsque le festin était fini, le condamné était rais à mort!...
Remarquons en passant, que cette coutume, par laquelle l'anti-
quilé prodiguait les plaisirs de la table aux derniers instants des criminels, s'est perpétuée jusqu'à nos jours, avec des modifications que le icmps seul y a apportées.
Aujourd'hui encore, le dernier jour du condamné est entouré de soins cl de prévenances de toutes sortes, et jusqu'au pied de réchafaud, ses moindres désirs sont satisfaits.
Nous n'avons fait que passer rapidement en revue, les traits les plus saillants de la physionomie des cérémonies du culte égyptien, nous avons à peine esquissé d'un coup de pinceau ces sombres retraites, où se réunissaient les juges souverains de celte époque.
Les prêtres étaient en effet, les vrais, les seuls rois de ces peuples primitifs, et nous les verrons, dans un instant, sous un autre climat, au milieu d'un peuple différent, aussi respectés, aussi redoutés.
Tout pliait, tout s'inclinait, tout tremblait devant eux, peuple, guerriers, princes, il fallait que tonte puissance s'abaissât devant la leur. Jusqu'au dernier moment, dans cette terre d'Egypte, ils ont su garder leur empire, et les prodigieux monuments qu'ils nous ont légués, attestent encore de nos jours ce qu'ils ont pu, ce qu'ils ont osé.
Mais changeons d'horizon, laissons l'Afrique et ses mœurs étranges, ses prêtres qui adorent Osiris, le peuple qui adore ses prêtres, et passons en Italie, où nous rencontrerons une population plus active, d'autres passions plus violentes.
La religion se mêle encore à la mise en scène ténébreuse des mystères de vengeance et de sang, mais c'est indirectement, et les fanatiques n'ont plus de caractère sacré.
» Nous sommes à l'époque la plus glorieuse de la république romaine.
C'est au milieu des montagnes de l'Ombrie, sous ce beau ciel étoile ei par ces nuits enchantées, que Dieu semble avoir faites pour l'amour et pour la volupté, que se réunissaient les bandes nomades des esclaves-pasteurs, pour discuter leurs intérêts, préparer leurs insurrections, assurer leurs vengeances.
Là, point de formes mystiques consacrées par le temps, point de mesure, point d'hésitations. La sentence est rendue avec acclamations, exécutée avec enthousiasme.
Les italiens, dit Diodore, achetaient en Sicile des troupes d'esclaves pour labourer leurs champs et garder leurs troupeaux. Ils leur refusaient la nourriture. Ces malheureux étaient obligés d'aller voler sur les grands chemins, armés de lances et de massues, couverts de peaux de bêtes, avec de grands chiens autour d'eux. La haine avait bien vite rempli leurs cœurs. Souvent, il leur était arrivé, au milieu de leurs courses vagabondes, à travers les forêts de la Calabre et du Brutium, de descendre jusqu'au sein des cités romaines et de s'y arrêter émus d'une colère aveugle. Dans ces cités, sur les voies les plus fréquentées, au sein d'une civilisation déjà avancée, s'établissaient ouvertement et sans que proconsuls ni préteurs y trouvassent à redire, des marchands d'enfants volés sur les grandes routes ou dérobés aux esclaves-pasteurs.
Tout ce qu'il y avait de sang généreux dans leurs veines, se révoltait à ce spectacle infâme, et ils reportaient, au retour, dans les grands conciliabules qui se tenaient aux endroits les plus écartes de la Lucanie, un besoin implacable de vengeance, qui cherchait partout sa satisfaction.
Un jour, on trouvait sur les voies romaines qui sillonnaient l'Italie, le cadavre d'un préteur ou d'un proconsul, — c'étaient les esclaves; — d'autres fois, une dame romaine disparaissait tout à coup... On cherchait partout la trace, des émissaires étaient envoyés sur tous les
points de l'Ilalie, — peine inutile. — Les esclaves avaient encore passé par là.
On n'a pas oublié l'histoire étrange et louchante de Mammia Marcolla, femme d'un Scipion.
Toute jeune et toute belle, Mammia quitta un jour le logement de son époux pour se rendre aux piscines suburbaines. — Sa litière» fut trouvée aux bords du Tibre.
Ses esclaves-porteurs n'avaient point reparu.
On doit penser quelles recherches furent faites par les Marcellus et les Scipion, ces deux puissantes familles. Mammia appartenait à toutes les deux.
Les recherches furent inutiles.
Mais vingt ans plus tard, des bûcherons, occupés à abattre des chênes de l'autre côté du fleuve, trouvèrent un squelette dans le creux d'un vieil arbre.
Au cou du squelette, qui était celui d'une femme, il y avait une plaque d'airain, avec ces mots gravés :
« Aux Marcellus et aux Scipion, C. Nota, C. C. Verus, Tullius Cursor, P. Mcmber, esclaves et juges.
C'étaient les quatre porteurs de Mammia Marcelle.
Les esclaves devaient s'en prendre plus tard aux empereurs euxmêmes. Jamais leur vengeance ne se lassa.
11 faut dire que jamais non plus la cruauté des Romains ne leur laissa de repos.
Les esclaves, on le sait, ne figuraient point dans la société romaine. La loi aquilienne les avait mis au rang des bêles de somme, et on ne les entretenait que comme objet de luxe, ou pour les faire servir aux plaisirs du peuple.
Néron en lit tuer quatre cents en une seule fois, et l'affranchi Védius Pollion se fit la réputation de jeter les siens dans ses viviers pour engraisser des murènes.
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Ce qui prouve cependant que , parmi ces esclaves, il y avait des hommes peu ordinaires, et dignes d'un tout autre sort, c'est le fait que raconte M. de Chateaubriand, au liv. V des Martyrs.
«Lorsque Scipion, retiré à Literne, dit-il, se consolait par la vertu de l'injustice de sa patrie, des pirates descendirent sur ce rivage. Ils attaquèrent la maison de l'illustre exilé, sans savoir quel en était le possesseur-, déjà ils avaient escaladé les murs quand des esclaves accourus au bruit se mirent en devoir de défendre leur maître : Comment , s'écrièrent-ils , vous osez violer la maison de Scipion!...
« A ce nom, les pirates, saisis de respect, jetèrent leurs armes et demandèrent pour toute grâce qu'il leur fût permis de contempler le vainqueur d'Ânnibal.
« Ils se retirèrent pleins d'admiration, après l'avoir vu. »
Les esclaves prirent, comme on le sait , à diverses époques, les proportions d'une association redoutable , et chaque fois que cette association trouva dans son sein un homme comme Spartacus ou Athenion, elle sut balancer, ébranler la puissance de Rome ellemême.
Mais ce n'est point seulement à ciel ouvert qu'ils faisaient la guerre à leurs oppresseurs •,* ainsi que nous l'avons dit, leurs grandes réunions, leurs conseils secrets se tenaient dans les forêts de la Lucanie, ou sur les coteaux du Picennus et de l'Ombrie..."
Là , accouraient de toutes les parties du monde , tout ce qui souffrait de l'esclavage proprement dit , ou de l'oppression. L'association était divisée en grandes fractions-, les unes parlaient les langues de l'Orient, les autres celles de l'Occident... Et nous remarquerons ici, comme un fait particulièrement curieux, que cctfp classification naturelle, suivant les idiomes, se renouvelle aux débuts du plus illustre des ordres religieux et militaires. Les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, ces boulevards delà chrétienté, furent
^i LES TRIBUNAUX SECRETS.
divisés dès l'abord et très-réellement en chevaliers de la langue de France, de la langue d'Espaj^ne, etc.
Dans CCS conciliabules d'esclaves, dans ces meetings immenses, s'il estpermisdc parlerainsi,on resserrait les liensde la fraternité humaine, enseignéepar le malheur commun-, on s'exaltait mutuellement, on marchait avec enthousiasme à la conquête du nouvel avenir pressenti.
Et certes , elle était légitime entre toutes, cette révolte de la victime contre le bourreau, celte insurrection de la bêle de sommes de h chose, comme les lois de Rome appelaient l'esclave, contre le cynisme inouï des oppresseurs.
Bientôt d'ailleurs, un grand fait allait se produire j une ère nouvelle allait commencer... Le christianisme se répandait par le monde.
Le christianisme , ce n'était pas une forme nouvelle dans la politique ; ce n'était pas la liberté matérielle, ce n'était pas le bien-être. Admirable révélation! Mot sublime!... C'était la vérité pour tous!
C'était un nouveau soleil qui se levait à l'horizon, pour dissiper à jamais les ténèbres qui l'avaient obscurci! Le christianisme. — c'était, en un mot, une foi nouvelle.
Le polythéisme romain dut céder le pas à cette fol tout à coup révélée, et la société décrépite du paganisme se transformer peu à peu en une société jeune, vigoureuse, enthousiaste
Alors, comme le dit un historien moderne, tout ce qui avait souffert s'abandonna à l'espérance, les idées de liberté étaient en germe . dans la nouvelle religion, le sang des martyrs les féconda. Et quand les persécutions se succédèrent sur le sol, on descendit dans les cryptes ou dansles catacombes pour célébrer les cérémonies du culte l 'référé.
Ce dut être assurément un merveilleux et noble spectacle, que celui de ces hommes encore meurtris par un long et abrutissant esclavage, se relevant tout à coup régénérés, et marchant le front haut, le cœur enivré, vers cette terre promise et inconnue.
INTRODUCTION. i 5
Que leur importaient désormais les souffrances qu'on leur faisait subir, les supplices, les combats du cirque ; on leur avait dit que la mort les affranchissait , qu'ils se retrouvaient heureux et libres dans un monde meilleur -, — et désormais, ils allaient vers ce monde, sans soucis du présent, oublieux du passé, avides de l'avenir!...
C'était en quelque sorte, une nouvelle famille humaine, qui se formait sous l'autre, et devait tôt ou tard la renverser!...
Les cryptes cepep-jant, ne servirent pas seulement aux cérémonies mystérieuses du culte-, elles servirent encore à des jugements de famille que nous devons faire rentrer dans le catalogue des Tribunaux secrets.
En effet, dans cette société naissante, placée violemment en dehors de la loi commune, et régie en conséquence, par des lois de circonstance, faites à la hâte, et d'après les règles de la seule coutume, il était important que le relâchement ne pût pas s'introduire, et que la discipline fût toujours rigoureusement observée...
Là, était la condition essentielle d'ordre et de vie.
Une fois la perturbation jetée dans les rangs des nouveaux chrétiens, tout était perdu-, aussi la justice était-elle sévère, les juges inflexibles...
C'est l'origine des anathemes et des pénitences publiques, car si la procédure de ces arrêts, rendus pour le salut commun, était secrète, il n'en pouvait être ainsi de la peine infligée.
Quand un membre de l'associatiou était accusé d'inconduite, ju quand ses doctrines pouvaient paraître entachées d'hérésie, (il était indispensable qu'aies il n'y eût qu'une seule et même formule) le conseil des anciens descendait aussitôt dans les cryptes, et là, austère et grave , loin du bruit, caché dans l'ombre, il jugeait et condamnait.
Quelquefois, la sentence était rendue sans que l'accusé fût appelé à se défendre j plus souvent, il était cité devant l'auguste Tribunal.
Ce n'étaient plus ces réunions saintement luinultueuses auxquelles il avait assisté naguère ; il n'y avait plus ni prôlre officiant, ni autel, ni peuftle. Les flambeaux avaient disparu. L'accusé ^^c irouvait seul devant ses juges et devant sa faute; les ténèbres l'entouraient, et, bien que la peine ne fût jamais sanglante, cependant elle n'en était ni moins terrible, ni moins redoutée.
L'anatlième !...
L'analhème était une arme dangereuse, dont on a quelquefois abusé peut-être, mais qui, dans les premiers temps de l'Eglise, a dû servir de lien puissant pour resserrer les nœuds de celte immense famille, formée d'éléments si divers.
Dès que la sentence avait été rendue, les chefs des différentes églises ou réunions de chrétiens s'assemblaient dans un lieu convenu ; tout le clergé s'arrêtait sur le seuil du temple, la foule se tenait debout, avide, curieuse, épouvantée, regardant sous le parvis ce qui allait se passer; le pontife s'avançait, et disait d'une voix menaçante :
« Qu'il soit analhème, celui qui souille par ses mœurs la pureté du nom chrétien !
« Qu'il soit analhème, celui qui n'approche plus de l'autel du vrai Dieu!...
€ Qu'il soit analhème, celui qui voit avec indifférence l'abominalion de l'idolàlrie !... »
Et les évoques répétaient en chœur :
« Analhème! analhème!... »
Alors celui que l'analhème avait désigné à l'indignation publique devenait un sujet d'horreur pour tous.
On évitait de lui parler; on fuyait sa rencontre, on semblait craindre de respirer le même air que lui t
Et jamais il ne vint à la pensée des fidèles de discuter l'arrêt prononcé, bien que cet arrêt eût été rendu dans l'ombre. Toujours les sentences du tribunal mystérieux furent respectées.
Il y avait d'ailleurs peut-être, dans le mystère même, dont s'entourait ce tribunal sans appel , un caractère qui frappait plus profondément les esprits : et puis, il semble qu'à celte époque, chacun sentît la nécessité absolue de se réunir à un même principe, supérieur et indiscutable.
Au moyen-âge et dans les siècles modernes, nous retrouvons l'anathème, sous le nom d'excommunication. Inutile de dire quelle portée eut cette machine de guerre qui, si elle égara quelquefois des coups terribles, brisa aussi des sceptres dans des mains indignes et rappela si souvent aux rois le respect des choses sacrées!
Ce que les prêtres de la nouvelle religion faisaient pour en faciliter l'essor, ou en rendre l'avènement plus rapide et plus prompt, les prêtres des religions qui allaient tomber, le tentaient, mais en vain, pour détruire ce culte envahisseur ou pour en épouvanter les adeptes!...
Voici, en effet, ce qui se passait dans les Gaules, à la même époque, presque à la même heure.
C'était là, encore et bien plus un Tribunal secret; mais quel autre caractère, quel appareil terrible, quels résultats différents !
Que le lecteur nous suive, vers d'autres climats, sous une autre nature, chez ces prêtres redoutables du druidisme, dans la retraite sacrée desquels nul ne pouvait pénétrer sans mourir.
Le culte druidique a été l'objet de nombreuses études; on a fouillé, à ce sujet, les profondeurs des bibliothèques-, on a remonté le cours des siècles avec une infatigable ardeur. C'était là^ en effet, une page importante dans l'histoire des populations du nord. .
Dans les temps primitifs, la vie civile n'est rien, la vie religieuse, au contraire, est tout-, le prêtre est plus que le roi, et la branche de gui est plus terrible cent fois que le glaive de fer.
L'ancien pays des Garantes, Chartres et les environs, était le chcflicu du culte druidique. C'est là que, chaque année, s'assemblait le collège sacré des druides. On put remarquer déjà de quelle autorité, de quelle influence souveraine devait jouir cette sanglante religion, qui, à un jour donné, pouvait réunir, de toutes les parties de la Gaule, dans un même lieu, ses plus émincnts adeptes !...
Les druides adoraient un grand Êlre, cause universelle. Ils reconnaissaient deux principes régissant le monde — un bon et un mauvais.
Chaque cité, chaque peuplade avait son génie tutélaire, intéressé à la défense de sa propriété. Le culte druidique était un mélange do vérités et de mensonges, sur lequel il est bien diflicilc de présenter un système de critiques justes et surtout précises. Les forêts druidiques étaient des asiles sacrés, inviolables, que l'on considérait comme la demeure d'Esus. Nul n'osait en approcher, à moins d'y ^tre appelé par les druides eux-mêmes, qui y avaient établi leur demeure... Le fanatisme était poussé très-loin chez les Celtes, comme chez presque toutes les peuplades primitives; il allait jusqu'à leur faire croire, que les bois sacrés {hicus) tremblaient, s'animaient à la roix des druides-, que des sons terribles, menaçants sortaient des dolmens; les chênes abattus se redressaient , d'autres sortaient de terre tout à coup avec un bruit effroyable.
Une fois par an seulement, 4a foule était admise au spectacle des cérémonies du culte.
C'était à l'heure de minuit, à la lueur sanglante des torches de résine, que les druides se rendaient, deux à deux, au dolmen solitaire de la vallée. Les bardes seuls pouvaient pénétrer dans le sanctuaire.
OÙ, par des chants prolongés et plaintifs, ils invoquaient l'astre des nuits.
Les cliefs et les guerriers, couronnés de genêt, étaient alentour, le peuple derrière.
Debout sur ce que l'on appelait h pierre de l'inspiration^ à côté de l'épée plantée au centre de l'enceinte, un druide exhortait la multitude, et cependant, les fidèles, prosternés contre le sol, les sens trompés, fascinés, haletants, attendaient, dans une anxiété muette, la fin de la prédiction du druide et la volonté du ciel.
Après avoir offert à la lune un sacrifice de miel et de lait, un druide, vêtu d'un long manteau blanc, les pieds nus, un instrument consacré à la main, allait déraciner la verveine, et immolait tôt après des brebis qui n'avaient point encore une année.
Après cette cérémonie, le pourvoyeur des sacrifices amenait à l'eubage deux taureaux blancs, que l'on immolait, comme les brebis, au pied du chêne, et le collège proclamait alors l'an neuf!... — Lî jeunesse s'assemblait immédiatement, et courait les bourgs et les maisons avec ce chant:
Nous sommes arrives, nous sommes arrivés A la porte des Ries, Dame, donnez-nous l'élrenne du Gui !
Si votre fille est grande, Nous dem;indons rétrcnne «lu Gui ; Si elle est prête à choisir l'époux, Dame, donnez-nous l'étrenne du Gui!
Si nous sommes vingt ou trente, Nous demandons l'étrenne du Gui ; Si nous soiniiies vingt ou trente bons à prendre femme, Dame, donnez-nous l'étrenne du Gui !...
La théogonie des druides est empreinte d'un caractère bizarre, qui la distingue essentiellement des autres religions.
Les druides croyaient que les ténèbres ou la nuit avaient précôdô toutes choses; que les antres infornaux tHaiont aux oxln'milés de la terre, finis terrœ, et conduisaient dans le lieu d'expialion. C'est dans la cavité de Plo^'off, en Rretagne-Armnrique, que la Nuit habile, el a, pour toute occupation, d'ouvrir et de fermer une porte de fer où entre et d'où sort le sommeil, ce frère de la mort.
Un liibou est à l'entrée de ce lieu de douleur. Il ne cesse de pousser des gémissements et des cris lugubres. Près de lui est le loup Voila, à la gueule armée d'un triple rang de dents aiguës. Les naseaux du monstre lancent une fumée épaisse qui se condense, retombe en nappe d'eau verdàlrc et donne naissance aux fleuves que l'on appelle la Dépravalwn et h Perversité, et au milieu desquels nagent tous les vices.
Nul ne peut approcher du gouffre qui est le palais ordinaire d'IlÉi.A. la mort ! S'il en était autrement, si un mortel osait franchir celte enceinte redoutable, les hurlements, trois fois répétés de Voila, ravertiraient de se retirer, sous peine d'être lancé dans le gouffre.
A l'entrée du palais de Vexpiation se tiennent debout trois divinités païennes, la paresse, l'oisiveté ai la discorde; plus loin l'envie, l'ignorance et la crédulité, aux oreilles d'âne, marchent, précédés du soupçon et de la terreur. Ils poussent, dit-on, des cris si épouvantables qu'ils en ébranlent souvent les fondements de l'anlre infernal et produisent les tremblements de terre qui doivent engloutir les êtres vicieux.
Le palais d'//e7a a la figure d'un carré, dont chaque angle se tourne vers les quatre parties du monde : rien n'éch-appe aux regards profonds de la sinistre déesse qui, assise sur un trône de fer massif, au milieu d'écucils, dépouillés de toute végétation, a \ ses pieds la douleur, la peste et la famine !
Autour d'elle, les vagues écument et mugissent.
Le corps de cette reine, dit l'historien auquel nous avons emprunté
INTTIODUCTION. 21
quelques-uns des détails qui précèdent, est rceouverl d'une peau desséchée et transparente, moitié blanche, moitié bleue, son œil est creux, son teint vcrdàtre, sa bouche lépreuse, ses lèvres livides, ses cheveux en désordre -, dans sa main elle lient une corne d'où s'échappent les maladies, les difformités, les passions, les infirmités, et les mauvais penchants, pour faire irruption dans la salle des souffrances.
Autour de cette salle se trouve la voie des remords, hérissée de pointes et de scories de fer-, elle est gardée par la vieillesse à la démarche chancelante, au visage ridé, ayant sur son épaule une corneille, à la main un bâton. Elle est escortée par Vennm, la timidité et la lâcheté, trois divinités chargées de guider lésâmes qui arrivent^
A mesure qu'elles approchent de la caverne des douleurs et des angoisses, un froid glacial les saisit, les pénètre, jusqu'à ce qu'elles en aient enfin touché le sol.
C'est à quelque distance de ce lieu que les anciens plaçaient l'île de Sène ou Séna, demeure habituelle des druidesses. Le mot Séna signifie année 5 les neuf grandes druidesses de l'ile de Séna représontaient les neuf mois de l'année, pendant lesquels on jmut féconder la terre dans la Celtique.
« Cette île, dit Pomponius Mêla, se trouve placée sur la côte des Occismiens. Ce qui la distingue, c'est qu'elle est le séjour de l'oracle d'une divinité gauloise. Les prétresses de celte divinité gardent une virginité perpétuelle, elles sont au nombre de neuf. Les Celtes les nomment cénas. Ils croient, qu'animées par un génie particulier, elles peuvent par leurs chants exciter des tempêtes dans les airs et sur les mers, prendre la forme de toutes espèces d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, et prédire l'avenir.
« C'est ainsi qu'elles annoncèrent la mort d'Alexandre Sévère et la trahison de ses soldats, lorsqu'il partit pour son expédition en Germanie.
< Elles montrèrent également le trône à Dioclétien et le moyen
d'y parvenir, en lui marquant le terme du règne de la famille d'Âurélien. »
L'encliantcur Merlin est né dans l'île de Sein.
Dôvoué au roi Arllmr, Merlin le suivait partout sous différentes formes. La légende dit qu'il fut métamorphosé en cerf et renfermé vivant par la Dame du Lac dans la forêt qui couvrait anciennement les grèves actuelles du mont Saint-Michel. C'est dans cette forêt qu'Antoine, évêque de Galles, et Mélialus venaient consulter Tcnchantcur. Celle forêt fut submergée au huitième siècle.
Les neuf Vierges étaient consacrées à Isis, mère de la nature. L'ile qu'elles habitaient avait au centre un bois de chênes au milieu duquel se trouvait le temple, composé de pièces de bois mobiles, et qui servait de retraite aux druidesses et aux novices.
Tous les ans, les jeunes prêtresses étaient obligées de défaire et de reconstruire, dans l'espace de deux nuits seulement, ce temple où les druides seuls étaient admis pour y méditer sur ce texte fondamental de leur dogme : élernité, immuabilité, incorruptibilité.
Les femmes ont joué un grand rôle chez les Celtes. Les druidesses devaient tenir également une place importante dans leur religion ^ aussi n'étonnerons-nous personne en disant qu'elles ont souvent balancé la puissance des druides eux-mêmes. Les druides étaient contraints d'user envers elles de mille ménagements qui leur étaient commandés par la nature des hommes dont l'instruction leur était confiée.
Les druidesses étaient femmes, et, à ce titre, elles exerçaient une influence souveraine sur la race chevaleresque des Celtes. Elles aussi
INTRODUCnON. 23
avaient leurs Tribunaux secrets, et les sentences qu'elles y rendaient étaient exécutées avec au moins autant de soumission et de respect que celles des druides. Souvent même elles eurent assez d'autorité cl d'empire sur l'esprit cl le cœur de la foule pour arracher au supplice et rendre à la liberté de malheureuses victimes condamnées, cl sur lesquelles la hache d'airain était déjà levée.
Celte puissance des druidesscs se manifesta avec bien plus d'éclat surtout, lorsque le christianisme, après avoir ébranlé la vieille société romaine, chercha à étendre ses ramifications et à trouver des adeptes jusque dans les coins les plus reculés des Gaules.
La nouvelle religion était surtout une religion de sentiment et d'amour. Elle devait aller au cœur des femmes et les toucher profondément.
Les druidesscs s'en émurent les premières et en comprirent presque instantanément la portée. Bien qu'elles fussent affranchies, par la nature môme du rôle qu'elles jouaient, des liens honteux d'esclavage que la loi civile imposait aux femmes dans les sociétés contemporaines 5 bien qu'elles fussent, pour ainsi dire, maîtresses et souveraines, cependant elles se trouvaient, vis-à-vis des pontifes druides, dans une condition d'infériorité dont elles avaient pu quelquefois souffrir, et celle raison était suffisante. D'ailleurs, nous l'avons dit, c'était aux malheureux surtout, à ceux qui avaient souffert, à ceux qui avaient lutté, que la nouvelle religion s'adressait. Et comment ne pas penser qu'au fond de ces noires forêts où se passait la vie des vestales du druidisme, il y avait des luttes , de l'amertume , de la souffrance ?...
Ce fut de toutes parts un cri d'enthousiasme et d'admiration à l'approche des premiers apôtres. On se porta avec ardeur au devant des prêtres du culte nouveau, et bientôt les vieux symboles du paganisme demeurèrent immobiles et silencieux au fond de leurs sanctuaires abandonnés. Les prêtresses druidiques furent peut-être les premières à adopter le christianisme. Les druides, au coiifraiire, sta-
24 LES TninuNAUX secrets.
tionnèrentau inilioii des débris du culte abandonné, vieillirent dans la haine, cl attendirent in)i)atients que le temps leur offrît l'occasion d'une vengeance éclatante.
C'était sur les côtes de Bretagne, non loin de l'ilc de Soin, sur la pointe extrême du Finistère. Là , lucus erat, il y avait un bois sacré.
A mesure que le christianisme avait avancé, les druides s'étaient retirés, battant en retraite devant ce flot vainqueur qui menaçait de tout envahir , et ils venaient se réfugier dans celte suprême retraite que la nature leur avait ménagée sur les confins de la terre.
Ils étaient nombreux, tous animés do la même ardeur et regrettant le passé, songeant tristement au sort que leur réservait l'avenir, résolus à défendre courageusement, pied à pied, leur autorité, leur puissance, leur empire.
Un grand concours de peuple qui leur était resté fidèle assistait encore de temps en temps aux cérémonies du culte, et, admis parfois jusqu'au seuil du crom/ec//' sacré, ils s'inclinaient encore avec respect devant les oracles rendus par leurs prêtres.
L'île de Sein était à quelque distance : les druides savaient ou pouvaient penser du moins que les prêtresses qui l'habitaient s'étaient converties au christianisme. Les relations étaient rares entre eux. Ils se craignaient réciproquement et s'observaient-, un conflit était imminent, la première occasion devait le faire naître.
Une nuit, le collège sacré des druides se trouvait rassemblé dans l'enceinte sacrée du cromlech', la lune montait, triste et voilée au firmament, le vent sifflait âpre et froid dans les chênes de la forêt, les vagues bondissaient en écumant sur les rochers de la côte.
Nuit sinistre !
Les druides se prenaient malgré eux à trembler et à tressaillir en écoutant les plaintes funèbres des éléments déchaînés^ un même pressentiment attristait leurs cœurs et un suprême désespoir se lisait dans leurs regards. Au milieu d'eux était une table de granit suppor-
lée par quatre immenses blocs de rochers , sur celte table étaient placés un couteau et une hache d'airain. L'eubage, qui était le plus ancien du collège des druides, se leva alors et dit :
— Prêtres d'Hésus, nos dieux ont fait tomber entre nos mains un des plus puissants Qdeptes de la nouvelle religion-, que la faiblesse disparaisse de vos cœurs-, songeons à notre puissance anéantie, et dites, sans crainte comme sans remords, le châtiment qu'on doit lui infliger.
L'eubage avait cessé de parler, et cependant les druides demeuraient silencieux -, ils avaient peur. La victime qu'il s'agissait de frapper était puissante. Son supplice pouvait effrayer les guerriers qui leur étaient restés fidèles-, et, d'un autre côté, la moindre hésitation pouvait devenir funeste : dans un pareil moment il importait de frapper un coup terrible pour empêcher de nouvelles défections et chasser loulc timidité.
L'instant était solennel.
Tous ces hommes réunis autour de l'autel avaient fait vingt fois leurs preuves de sombre courage.
S'ils gardaient le silence, c'est que les institutions, comme les hommes, ont leurs instants de faiblesse à l'heure de l'agonie-.
C'est que le pressentiment de la fin prochaine donne le frisson à celui-là même qui va se redresser et mourir en héros.
L'eubage renouvelle sa question , leur demandant encore de quel châtiment il fallait frapper le captif.
Les prêtres demeurèrent muels.
Mais, à la troisième question , prononcée d'une voix lente et sévère, vous les eussiez vu relever leurs têtes inclinées et regarder en face le chef des pontifes.
Ils s'avancèrent un à un.
Chacun d'eux toucha la hache d'airain qui reposait sur la table de granit, et chacun d'eux répondit:
20 LES TRlBUNAUi SECRETS.
— La mort î
Lïniliajj'c opina le dernier et dit, lui aussi :
— La mort !
Le vent n'avait cessé de soiifllor [)eiuiant celle siiiislre délibération. La tempête était de la partie, les vagues conlinuaienl de mugir en bondissant sur la côle, les druides se séparèrent en silence. — Ils pensaient avoir l'ait leur devoir, et pourtant ils tremblaient.
Le lendemain, le peuple avait été convoqué-, il y avait foule celte fois dans la forêl et autour de l'enceinte druidique. Le dolmen, sur lequel devait avoir lieu le sacrifice humain , se dressait au milieu de l'enceinle , et à côté du dolmen » l'eubage une hache à la main.
On amena la victime.
C'était un jeune guerrier qui portait le costume romain, et dont les traits rappelaient le type le plus pur de l'Italie. Aventureux comme on l'est à cet âge, il avait, sans pâlir, franchi la pointe redoutée du Raz et pénétré dans l'île de Sein. Au retour, égaré dans ces parages dont les détours lui étaient inconnus, il avait été surpris et amené devant le collège des druides, où il n'avait pas craint de confesser hautement sa religion.
Dès qu'il se vit au milieu du cercle redoutable qui l'entourait, il jeta autour de lui un regard assuré, et, malgré les terribles apprêts qu'il remarqua, il sembla encore délier ses bourreaux.
Cependant le silence s'était fait alentour, et chacun attendait avec anxiété la fin de celte scène.
L'attenle ne fut pas longue.
La nuit avait emporté avec elle les vagues terreurs des prêtres gaulois.
Chacun d'eux portait un front grave et résolu.
Quand on eut fail franchir au guerrier d'Italie les barrières de ('enceinte sacrée, l'eubage s'avança vers lui.
rS'TRCDUCTION. ''27
— Tu l'appelles Pollion, lui dit-il d'une voix lente •, ton père est consul , ton oncle est empereur... Tu vas mourir.
Et , comme le jeune guerrier le bravait du regard , l'euba^e appuya sur son épaule sa main puissante. Les genoux de Pollion fléchirent.
Le peuple répétait alentour :
— Fils du consul!... neveu de l'empereur!... Pollion était prosterné auprès de la pierre du sacrifice. L'eubage reprit :
— Les dieux t'ont condamné 5 les heures de ta vie sont comptées. Tu as renié la croyance de tes pères : tu vas mourir; mais, avant que la hache sacrée punisse ton parjure, les dieux que nous adorons, et que tu as abandonnés , t'accordent quelques instants pour le repentir et demander grâce.
Le jeune Piomain fit un geste de refus...
— Abjure!... dit encore l'eubage.
— Jamais!... répondit la victime.
— Eh bien! que la justice des dieux soit satisfaite, et meurent, comme lu vas mourir, tous ceux qui ont commis le même sacrilège!
Pollion fit le signe de la croix et donna son âme au Dieu des chrétiens.
La hache d'airain se leva.
La foule retenait son souffle , saisie d'une inquiétude indicible, e* quelques voix lointaines répétaient encore :
— Fils du consul !... Neveu de l'empereur!... Nul, cependant, ne protestait.
La hache, brandie, tournoyait autour de la tête de l'eubage.
C'en était fait...
Du haut des collines prochaines, parmi les arbres dix fois séculaires qui couvraient la pente sacrée de la montagne, un chant cô- Scste descendit.
C'était comme la voix douce et triste de l'antique forôl.
Le peuple s'agita, écoutant cette liymne inconnue.
Pollion s'élail redressé, louant Dieu à liante voix.
La hache était tonihée de la main de Teubage.
Et les druides, pâles, se regardaient avec épouvante.
Tout avait changé d'aspect^ le cercle mobile que les guerriers et le peuple formaient autour de l'enceinte, s'était brisé, et chaque spectateur, attentif, ému, interprétait à sa manière l'hésitation de l'eubage, la pâleur des druides, la joie subite du Romain!...
Les chants continuaient, cependant ils approchaient lentement, et à mesure qu'ils approchaient leurs paroles plus distinctes frappaient les oreilles!
On ne voyait pas encore, mais déjà on pouvait deviner.
— Les druidesses de l'ile de Sein!... dit enfin l'eubage, en laissant retomber sa tôle sur sa poitrine.
Et ces mots coururent aussitôt avec un frémissement parmi le peuple assemblé...
Les prêtresses! les prêtresses!...
Ces femmes consacrées que jamais l'œil d'aucun mortel n'avait vues, ces femmes que tous avaient été élevés à craindre, à aimer, à révérer... les prêtresses qui avaient toujours inspiré aux fidèles un amour étrange, mêlé de terreur.
Le cercle s'ouvrit lentement , et les guerriers et le peuple se hàicrent de former la haie sur le passage qu'elles allaient parcourir.
Les saintes filles de l'île de Sein avançaient en effet, une à une, les plus jeunes d'abord, en tunique blanche, serrée à la taille par une ceinture bleue, avec une faucille d'or au côté, un voile blanc j tombant de leur front chaste. Elles étaient belles de leur jeunesse, de leur virginité , de leur candeur, de cette pureté radieuse qui éclatait dans leurs regards demi-voilés-, elles étaient belles, comme les lilles consacrées aux dieux-, elles avaient seize ans à peine , \eur dé-
INTRODUCflON. 29
mnrche était chaste et voluptueuse , en même temps-, leurs voix profondes et douces.
Elles passèrent au milieu des guerriers rassemblés, laissant après elles un harmonieux murmure d'admiration , puis elles allèrent se ranger en ordre autour de la pierre du sacrifice.
Derrière, marchaient en cercle, les neuf druidesses, représentant les neuf mois de l'année pendant lesquels on peut féconder la terre. Comme les novices qui les avaient précédées, elles passèrent au milieu de la foule recueillie, et la plus âgée monta lentement les degrés de pierre qui conduisaient au Dulmen.
Elle se tourna vers l'eubage :
—Un sacrifice humain allait s'accomplir, dit-elle alors d'une voix ferme et brève, un nouveau meurtre allait ensanglanter cette pierre sacrée, et les prêtresses de l'ile de Sein n'ont pas été convoquées!...
Un murmure d'étonn3ment parcourut l'assemblée à ces premières paroles, et le groupe des druides se resserra autour de l'eubage, comme s'ils l'eussent cru menacé.
La coutume, en effet, était que les neuf prêtresses en titre fussent convoquées à toutes les cérémonies importantes.
Dans la hiérarchie, la première prêtresse était presque l'égale du pontife souverain des druides.
— C'est un oubli coupable, poursuivit la prêtresse de la môme voix ferme et accentuée, et que rien n'excuse, c'est presque un sacrilège... Qu'avait donc fait la victime pour expliquer une semblable précipitation, et quel crime lui reprochait-on pour abréger ainsi les formes ordinaires de notre justice?
— Il appartient à la religion des faux dieux, répondit l'eubage, qui reprit un peu d'assurance, il a renié la foi que suivaient nos pères, il devait mourir.
— Cependant, vous ne nous avez point convoquées à votre tribunal!...
36 LES TRIBUNAUX SECUETS.
— Le tribunal a été rassemblé suivant les rites, à l'heure de minuit, autour du cromlech'... La tempête j^rondait en mer... J'aurais craint d'exposer la vie des prêtresses en les faisant sortir do l'île.
Hclma, la reine des druidesses, sourit.
— Les tempêtes, murmura-l-elle , craignent les filles de Sein , et les filles de Sein no les craignent pas... Tu le sais bien, pontife!
Le peuple écoutait.
Les plus vieux parmi les assistants ne se souvenaient point d'avoir oui parler de cbose semblable.
— Au demeurant, s'écria Teubagc avec colère, le crime n'élai* pas douteux, et le Romain l'a confessé tout à rhcure.
— Cest vrai ! c'est vrai ! dit-on dans la foule.
— C'est vrai ! répéta Pollion.
Hclma rejeta son voile en arrière. Toutes ses compagnes firent comme elle.
— Eh bien donc ! s'écria-t-elle , que les dieux nous frappent toutes h la fois, comme celui que vous aviez condamné à périr, car son crime est le nôtre.
Et toutes répétèrent :
Toutes ! les prêtresses vénérables et les vierges au visage charmant.
Un silence suivit.
— Que dites-vous ! s'écria enfin l'eubage.
— La vérité !
— Quoi!... vous aussi!...
— Nous sommes chrétiennes!
A ces mots un nouveau frémissement parcourut l'assemblée, frémissement mêlé de pitié et de colère, d'admiration et de terreur.
La foule qui assistait à cette scène était bien diversement agitée. La plupart avaient depuis longtemps déjà entendu parler des nombreux prosélytes que la religion du Christ avait faits j chaque jour
amenait de nouvelles conquêtes-, chaque jour aussi les rangs s'éclaircissaient autour des dolmens et des cromlechs.
Cependant ceux qui se trouvaient plus directement sous la main des derniers druides ne s'étaient point encore laissé ébranler, mais il ne fallait qu'une circonstance pour amener ce résultat.
Les prêtresses exerçaient, sur les esprits, un empire peut-être plus réel que les druides : ceux-ci ne régnaient que par la terreurs les filles de l'île de Sein régnaient par l'amour. Leur défection devait être le dernier coup porté à la puissance des prêtres du druidismc, et quand elles se furent agenouillées aux pieds des nouveaux autels, on put dire que le druidisme avait vécu.
L'cubage était resté interdit à cet aveu inattendu et foudroyant -, les druides, consternés, baissaient la tête sans mot dire. — Enfin, le premier releva tout à coup le front-, son œil brillait d'un éclat inaccoutumé, le vent, qui agitait sa longue chevelure blanche, semblait lui en faire une auréole.
Il saisit la hache qu'il avait laissé tomber de ses mains, et la brandit un moment au-dessus de sa tête.
Eh bien ! dil-il d'une voix éclatante, que les dieux punissent donc les parjures, à quelque sexe qu'ils appartiennent, et que le peuple apprenne encore à respecter les arrêts rendus par ses prêtres!...
En achevant ces mots, il laissa retomber sa hache d'airain sur le front de la victime, qui roula aussitôt sur le sol.
PoUion, le Romain, était mort.
Un long cri d'horreur retentit j les prêtresses de Tile de Sein mirent à la main leurs serpes d'çr, et les guerriers, franchissant pour la première fois l'enceinte sacrée, coururent leur faire un rempart do leurs corps.
La mêlée s'engagea : elle fut horrible. La foule s'était partagée en deux camps, à peu près d'égale force-, tous avaient tiré le glaive du fourreau, et animés de cet enthousiasme, de cette ardeur impla-
32 LES TRIBUNAUX SECllETS.
cable que le fanatisme peut seul inspirer, chacun se rua sur un adversaire
Dcaucoup y périrent. Le dolmen, immobile, baigna sa base d? granit dans le sang des derniers fidèles.
II est vrai que les filles de l'île de Sein furent contraintes de prendre la fuite, et que les druides restèrent maîtres du champ de bataille, mais le coup était porté; leur puissance, ébranlée jusqu'en ses fondements, ne devait jamais se relever
Nous avons parlé des prêtres de l'Egypte, nous avons parlé de ceux des Gaules ; pour compléter la trilogie des Tribunaux secrets religieux, il serait à propos de ramener le lecteur à l'antiquité classique et de le faire assister aux mystères d'Eleusis. Mais la Grèce avait emprunté ses cérémonies à l'Égyple, et nous ne ferions que nous répéter inutilement.
Nous irons donc tout de suite à l'ère moderne, et nous dirons, en passant, quelques mois de l'inquisition.
Mot brûlant, dont on a si étrangement abusé, qu'un écrivain honnête a presque pudeur de le trouver sous sa plume. Nous pourrions nous dispenser d'en parler, car l'inquisition n'est en aucune façon un Tribunal secret; mais, tout en faisant nos réserves à ce sujet, nous avons cru ne pas pouvoir laisser de côté ce sujet, tout banal et déshonoré qu'il est par les hurleurs de la vieille école.
A Dieu ne plaise que nous prétendions défendre l'inquisition dans tous ses actes. Les bourreaux, de quelque robe qu'ils soient, n'auront jamais un avocat en nous. Mais il nous conviendrait encore moins de répéter les lieux communs impies et les fadaises prcten-
ducs philosophiques que ce malheureux nom de l'inquisition a fait jaillir des ceritoires mercenaires.
Ici, comme ailleurs, nous sommes dévoués «^ la vérité. Los exagérations, les insultes passionnées sont comme non avenues pour nous et n'excitent que notre dédain. La lecture la plus superficielle des sources historiques prouve que l'inquisition n'est point sortie toute armée du cerveau des papes; on ne saurait rendre le catholicisme responsable des atrocités vraies et des atrocités fabuleuses que rappelle son nom. — Nous n'en parlerons en ce lieu que pour mémoire.
En fait, loin d'être un Tribunal secret, l'inquisition constituait une juridiction légale, qui ne pouvait, ni ne voulait, dissimuler son existence. Seulement, et pour frapper plus directement les esprits, elle a dii souvent, mais en dérogeant au caractère de son institution, cacher ses opérations d'un voile et s'entourer de mystère.
Nous ne sommes plus dans les sombres profondeurs du temple d'Osiris ou d'Horus, ce ne sont plus les forêts impénétrables où les druides rendent leurs oracles et sacrilient leurs victimes humaines-, c'est à Rome, à Venise, en Espagne, dans le palais des papes et des rois, que la redoutable institution tient sa cour et dicte ses arrêts; c'est sur les places pubhques, en plein soleil, qu'elle prépare ses auto-da-fé. ^
L'inquisition est tombée sous la réprobation universelle, et c'est le sort de tout obstacle qui gêne et entrave la marche du monde. Mais à son principe, elle avait sa raison d'être, et cet obstacle était alors un boulevard qui sauvegardait l'autorité, c'est-à-dire la civilisation.
L'autorité, c'était alors la fol.
Or, au treizième et au quatorzième siècles, le doute commence à wercer de toutes parts dans les explications du dogme j la discussion .1. 5
34 LES TIIIBUNAUX SECRETS.
s'orgaplse, puis s'cnvonime ; les esprits lu'silont, puis s'enflamment. Rome a peur du chaos qui menace d'engloutir le monde.
De tous côtés, en eiïot, les pouvoirs politiques tendent à mettre la main sur les pouvoirs religieux. La révolte est sourde encore, mais elle existe. Il règne dans toutes I(?s classes de la société une insubordination haineuse; l'esprit de révolte envahit toutes les questions, un grand mouvement se prépare, et ce mouvement, moitié religieux, moitié politique, attire et absorbe l'attention du Saint-Siège.
Ce mouvement, au lieu de l'arrêter, il fallait le diriger peut-être.* — Mais s'est-il trouvé, depuis la naissance du monde, beaucoup de mains capables de diriger un mouvement ?
Nous cherchons dans le passé ces mains héroïques, et nous ne les trouvons pas.
A ces flots envahissants qui menacent de briser toute entrave, et qui, soulevés par l'irritation et la colère, vont jeter leur écume jusqu'au pied du trône pontifical ; à cette marée qui croît, monte, se gonfle incessamment, prête à renverser sur sa route tout obstacle humain, il faut une digue puissante, fortement assise, poussant dans le sol des racines assez profondes pour qu'aucun effort ne puisse la briser.
Malgré l'enthousiasme qui avait signalé le départ pour les premières croisades, peut-être même à cause de la dépense extraordinaire d'enthousiasme que l'on avait faite alors, le zèle des chrétiens avait sensiblement diminué, et ils n'accouraient plus en foule, comme jadis, se ranger à l'envi autour de l'étendard sacré. Pierre l'Ermite et saint Bernard n'étaient plus ; saint Dominique et saint François d'Assises étaient morts.
Rome se trouvait don', sans auxiliaires, en dehors de ses sympathies naturelles, isolée au milieu de ce mouvement hostile.
L'heure était critique.
Dans cette situation, les papes s'adressèrent aux membres in-
fluents de la grande famille chrétienne et demandèrent à la religion dle-même des arnjes pour combattre ses propres enfants.
L'inquisition n'eut pas d'autre origine.
Mais ce qui dislingue essentiellement, il faut le dire, cette institution de celles que nous avons vu fonctionner plus haut, c'est cet esprit de police, d'espionnage qui anime tout ce qui l'entoure. Elle a ses affidés, ses fimiliers, ses espions; par eux, elle sait tout ce qui se passe autour d'elle; elle a l'œil incessamment ouvert sur toute la chrétienté-, sa police est active, éternellement éveillée ; elle est partout à la fois, elle va, court, monte, descend, écoute, chemin faisant, ce qui se dit, regarde ce qui se fait, et rapporte, au retour, les paroles des uns et les actions des autres...
Elle entre si avant dans la vie commune, que l'esprit, révolté, oublie le bien qu'elle a pu faire, le mal qu'elle a dii nécessairement empêcher, et ne voit que cette obsession intolérable de l'œil incessamment ouvert.
Elle a pour ennemis, non-seulement tous ceux qui ont quelque chose à cacher, mais tous ceux qui ne veulent ni jour de souffrance dans leur cabinet, ni vasistas dans leur alcôve.
C'est-à-dire tout le monde.
Aussi cette formidable institution qui ne craint rien, qui reste pendant des siècles immuable sur sa base, qui plante audacieusement les échafauds sur la place publique, en plein jour, et qui ne tremble pas quand elle écrit au fronton des palais qu'elle habite ce mot détesté : INQUISITION ! ce terrible monument de la plus grande puissance qui ait existé jamais s'écroule un jour, démoli, non pas par l'horreur qu'il inspire, mais par un sentiment inoffensif et paisible, parla susceplibiUlé du chez soi...
36 LES TRIDUNAUX SECKETS.
LMnquîsition souleva, dès son principe, une colère qui s'est souvent tradiiile par des insurrections sanglantes, et dans lesquelles les inquisiteurs n'ont pas toujours eu le dessus.
En France, la révolte commença d'abord timidement, puis, bientôt, elle grandit et prit des proportions redoutables. Dans certains lieux, on ne se contenta pas de chasser les inquisiteurs, qui eussent pu revenir, on les tua.
Il y eut une de ces exécutions, dans le midi, qui fit grand fracas et ne diminua pas les haines.
Voici comment l'affaire se passa, du moins d'après le récit d'un témoin oculaire -, ce récit vaut bien la peine d'être rapporté :
« Raymond de Planha vint un jour à Monségur (les inquisiteurs étaient logés, pour le moment, au château d'Avignon, qui appartenait au comte de Toulouse), porter à Royer de Mirepoix une lettre de Raymond d'Alfaro, bailli du comte de Toulouse. Aussitôt après l'avoir lue, Royer convoqua tous les chevaliers et hommes d'armes de Monségur, et il leur annonça que s'ils voulaient le suivre, il y avait un bon coup à faire. Personne ne dit non. Il se mit donc à notre tête et nous conduisit dans la forêt de Gaillac-, là, ayant fait halte, nous bûmes et mangeâmes du vin, du pain, du fromage et autre chose encore que nous envoya Rernard de Saint-Martin. Le repas n'était pas achevé, lorsque Pierre de Mazeirols parla quelque temps en secret à Royer de Mirepoix, et puis se relira en nous lais sant Jorda, Pierre Viel, deux arbalétriers et vingt-cinq hommes de Gaillac, armés les uns de haches, les autres d'épées.
< Après une courte halte au château du Mas, le seigneur Royer
appela Vidal, et lui dit de choisir douze de ceux qui portaionl des haches. Ce choix fait, Bernard de Saint-Martin, Balaguier et Jorda se mirent à leur tête et ouvrirent la marche dans le but de nous conduire à la maison des lépreux d'Aignonet.
a Comme nous arrivions, Raymond Goulairan sortit du château, lui troisième, et, abordant Bernard de Saint-Martin et Jorda du Mas, il leur demanda s'ils avaient choisi les hommes à la hache. Sur leur réponse affirmative, il nous dit de le suivre, et nous laissa aux pieds des remparts pour aller voir ce que faisaient les inquisiteurs dans le château. Il sortit encore, et rentra de nouveau après avoir adressé quelques mots à voix basse à Bernard ; mais reparaissant bientôt avec précaution : Les inquisiteurs vont se coucher, dit-il, et à ces mots, Balaguier, Jorda du Mas, Jorda de Guiders, Guillem Planha, Pierre Vidal, Sicart de Ruyvert et les hommes armés de haches s'approchèrent de la porte, qui leur fut ouverte par les citoyens d'Avignonet. Raymond d'Alfaro les attendait dans le château avec quinze bourgeois ayant des bâtons et des haches, et un écuyer, l'homme de confiance des inquisiteurs, qui même leur avait servi à boire toute la soirée. Ils allèrent tous ensemble droit à la salle du comte de Toulouse, où étaient couchés les inquisiteurs, et massacrèrent Guillem Arnaud, Etienne, et neuf de leurs serviteurs ou frères.
« Il y avait alors, au milieu de ces cadavres, nageant dans leur sang, tous les personnages déjà nommés, et Raymond d'Alfaro, en pourpoint blanc, qui se vantait d'avoir assassiné deux ou trois frères avec sa massue, et répétait en se frottant les mains : — Bien ! c'est très-bien ï... Tous les autres disaient comme lui et s'occupaient, les uns à prendre les robes et les livres des inquisiteurs, les autres à forcer des coffres. Cette besogne achevée, Raymond d'Alfaro fit donner des torches aux hommes de Monségur, et les accompagna jusque sur la grande route, où les attendait un gros de leurs compagnons. Arnaud Roger criait de toutes ses forces : — Chaberl 1 Fortis ! amC'
3e LES TRIDUNAUX SECRETS.
nez les chevaux! — Eh bien ! demandèrent tout de suite à Raymond d'Allaro les chevaliers qui étaient restés, est-ce fait?— Oui, répondit celui-ci, retirez-vous aussi heureusement. »
Si les inquisiteurs avaienteujusqu'alorsl'idée d'adoucir la rigueur de leur mission, on comprend qu'une résistance qui s'annonçait d'une façon aussi sanglante dut les en détourner. Ce fut une guerre ouverte cl sans merci. On leur donna le droit d'appeler représailles les exécutions de leur fanatisme sauvage.
Ces représailles devaient être terribles. •
On connaît toutes les horreurs, toutes les cruautés qui ont signalé la guerre entreprise contre les Albigeois, les massacres de Toulouse, de Bézicrs , de Carcassonne, d'Albi.
Ces monstruosités, commises au nom de la foi par des misérables, tous ces carnages sans nom, et les aulo-da-fé de l'Espagne, voilà quels souvenirs réveille le mot inquisition.
C'est la nature humaine d'oublier le bien pour se souvenir exclusivement du mal.
Et vraiment, nous ne nous sentons pas le courage de discuter, les pieds dans le sang !
II serait bien facile de réduire à leur juste valeur les déclamations naïves des écoliers de soixante-dix ans qui font de la vertu avec les pages falsifiées de l'histoire.
Mais, d'un côté, ces vieilles gens ne valent pas beaucoup la peine d'être réfutées.
De l'autre, il faut parler le moins possible sur ce sujet odieux, fastidieux, usé, s'il en fut, et traîné dans tous les almanachs.
Encore quelques mots, et nous passons
Quand l'Inquisilion vit qu'elle allait devenir un objet de réprobation universelle, elle comprit que, comme les institutions analogues de l'anliquilé, elle devait, pour perpétuer son empire, couvrir s§n berceau d'un voile impénétrable et entourer ses opi-raLions de mystère. ^ Alors, bien qu'elle fonctionnât ouvertement, et qu'elle mît même une certaine audace dans ses actes, elle institua ces Tribunaux secrets dont l'image est restée profondément gravée dans l'esprit de chacun, et qui est encore pour tous un sujet d'épouvante.
En Espagne surtout, elle reçut en peu de temps tout son développement formidable. Les princes, les nobles, le peuple, tout courut au-devant d'elle, demandant à devenir son complice.
On parla de l'Inquisition avec de singuliers frissons ; la peur augmenta encore les proportions du fantôme, et une même terreur pénétra dans toutes les classes de la société.
En Espagne, d'ailleurs, le pays était habité par un grand nombre de Juifs, que l'on savait fort riches ; par toute une population do Maures, que l'on savait fort attachés à la religion de leurs ancêtres.
En cherchant à les ramener à la religion du Christ, c'était bien plutôt un acte politique qu'un acte religieux que l'on accomplissait ; et, sous ce rapport, l'Inquisition rendit des services incontestables à l'Etat, soit qu'elle sévît contre les anciens possesseurs du sol, soit que, étendant son action, elle allât chercher ses victimes jusque dans le Brabant.
Le comte d'Egmont, qui a inspiré un si admirable drame à Gœthe, fut certainement bien plus la victime du duc d'Albe, qui représentait la cour d'Espagne, que celle de l'Inquisition, et ainsi de tant d'autres t
-10 LtS TRIBUNAUX SECUETS.
Maintenant, ces réserves faites, il est coriain tiuerinquisition rentre dans notre cadre; il est certain qu'il faudra lui consacrer un acte de ce drame où doivent passer tous les myslcres. Quand l'Inquisiuon, déviant de sa roule, se réunira en Tribunal secret, nous parlerons do riiKiuisilion. El peut-être pourrons-nous montrer sous un jour inconnu, sous un aspect moins bourgeoisement mélodramatique, celte sombre mise en scène des bourreaux sans foi.
Après avoir parlé aussi succinclement que possible des Tribunaux secrets, qui ont emprunté à leur origine un caractère plus essentiellement religieux, disons encore quelques mots sur les diverses institutions du même genre que leur nom populaire a consacrées, et qui ont été le préoccupation mystérieuse du moyen âge.
Ces tribunaux séculiers n'eurent pas une influence moindre que les autres, et les associations qui les instituaient ont joué un rôle immense dans l'histoire.
Nous en choisissons trois.
LtS assassins, \cs francs-juges^ les templiers.
Ces trois associations, différentes de mœurs, de tendances, de caractère, ont eu cependant plus d'un point de contact entre elles, et offrent à l'analyse de singulières ressemblances. M. Michelet, ce magnifique écrivain, qui a de si puissants éclairs quand il n'est pas tenu par sa lièvre chaude, a appelé les templiers « le dernier rêve du moyeu-àge. »
Les assassins semblent, au contraire, un défi porté à la raison humaine, que rien n'explique, que rien ne justifie, et cette institution a quelquefois de si étranges allures, de si audacieuses ambitions; elle
INTRODUCTION. 4t
commet de temps à autres des actes si insensés qu'il est ù peine permis de croire à la réalité de son existence.
Les francs-juges ont, eux, une figure spéciale, une physionomie personnelle qui les dislingue et les différencie des inslitulions analogues.
Les francs-juges ont pris naissance, dit-on, à cette époque valeureuse de l'histoire, où Charlemagne fonda son immense empire.
Charlemagne avait rempli l'Europe du moyen-âge du bruit de ses exploits, depuis l'Espagne jusqu'à l'Èbre, tout pliait en Occident sous ses armes victorieuses.
Charlemagne fut un grand empereur, il apporta beaucoup de cette grandeur qui était le plus beau côté de son caractère, dans sa politique, dans ses conquêtes, jusque dans ses cruautés.
L'Aquitaine, la Gascogne, la Lombardie, l'Italie presque tout entière, la Souabe, la Bavière, la Franconie, la Saxe, la Hongrie, la Transylvanie, ristrie,la Croatie, la Dalmatie, ne formaient plus qu'un vaste Etat, au-dessus duquel planait le génie du nouvel empereur.
Et tout à coup, au plus beau moment de cette domination sans Hmites, voilà que des ambassadeurs, à longue robe, arrivent à la cour du maître de TOccident.
C'est l'impératrice Irène qui fait offrir à l'empereur sa main et tout un autre empire.
L'empire d'Orient!
De sorte que l'univers se trouva sur le point de n'avoir qu'un seul maître.
Et c'eût été assurément le plus beau de tous les spectacles que ce monde cosmopolite avec la fraternité universelle réalisée et la guerre impossible I
Quoi qu'il en soit, la puissance de Charlemagne était sans rivale, mais composée d'éléments hétérogènes qui tendaient nécessairement. à se séparer.
i% LES TRIBUNAUX SECRETS.
Cet immense empire avuil besoin, pour subsister, du génie d'un mailre énergique 5 les peuples d'Allemagne surtout, et parliculièremcnl les Saxons, étaient conlinuellemenl en révolte ouverte contre ses lieutenants, et il s'était vu contraint d'aller lui-même les cbàlier jusqu'à cinq reprises différentes.
Rien ne pouvait dompter l'obstination farouche de ces vaincus : ni les châtiments, ni les bienfaits.
Charlemagne n'était cependant pas toujours à porléede les faire rentrer dans la soumission, et il dut souvent user envers eux d'une dureté exemplaire, qui servît à dissuader les peuples voisins de les imiter.
Une fois entre autres, qu'ils avaient impitoyablement massacré certains émissaires envoyés pour leur rendre la justice, Charlemagne résolut de tirer une vengeance éclatante d'un pareil crime. Il envahit leur pays et y mit tout à feu et à sang-, mais, loin de les contenir, ce châtiment ne servit qu'à irriter leur fierté-, ils refusèrent de se soumettre et quatre mille d'entre eux furent décapités.
La soumission n'était donc qu'apparente de ce côté. Charlemagne avait trop de génie et une intelligence trop nette de sa position, pour ne pas comprendre que tous ces peuples ne manqueraient pas de profiter des premiers troubles qui suivraient sa mort pour reconquérir leur liberté.
Charlemagne aimait singulièrement ses peuples.
Un jour même on l'avait vu pleurer au récit des incursions que les Normands faisaient sur les bords de la Méditerranée : si ces hommes, s'était-il écrié, osent se livrer à de pareilles entreprises de mon vivant, que n'oseront-ils pas quand je ne serai plus?
Cette crainte paraît avoir été la préoccupation de ses derniers jours. Aussi, dès qu'il eut associé Louis-le-Débonnaire, son fils, à l'empire, il ne lui cacha aucune des difficultés de la situation, et chercha à le mettre en garde contre toute surprise.
Il lui laissait le plus vaste empire qui fût alors au monde. Cel
lîSTRODUCTION. 43
empire lui appartenait. 11 l'avait acheté par bien des combats, bien des luttes, des défaites bien cruelles, des victoires bien sanglantes. La prévision qu'un jour viendrait où cet empire tomberait et se déchirerait peu à peu, par lambeaux, où tous ces peuples se sépareraient'violcmment, s'arrachant à un joug qui était leur sauvegarde et leur puissance, mais qui leur paraissait déjà trop lourd, empoisonna sa vieillesse.
II ne crut pas que les recommandations qu'il adressait à Louis-le- Débonnaire fussent suffisantes , il pensa au contraire qu'il était urgent de fonder une institution qui vînt secrètement en aide au pouvoir du prince, qui put à tout instant prévenir les révoltes, punir les coupables, et retenir ainsi, par la terreur qu'elle inspirerait, ceux qui tenteraient de rappeler aux peuples vaincus leur liberté perdue.
C'est ainsi que commencèrent les francs-juges.
Certainement l'institution n'était pas à cette époque ce que nouâ
-la verrons être plus tard. Ce n'est encore qu'une police active et
vigilante, dont les yeux sont incessamment ouverts, et qui veillent
sans trêve ni reposa la conservation des privilèges des rois francs-,
mais on y reconnaît déjà les germes de son organisation future.
Il est vraisemblable que les missi dominici durent entrer dans la composition des premiers Tribunaux secrets. Dans le principe, ces envoyés n'avaient d'autre mission que de rendre la justice à ceux qui la demandaient, et de tenir l'empereur au courant de tout ce qui se passait dans les provinces trop éloignées du siège de l'empire pour qu'il pût en être instruit par lui-même.
La mission de ces envoyés devint bientôt secrète au lieu de rester publique.
Ils eurent un tribunal caché où il rendirent mystérieusement la justice, au lieu du tribunal imposant devant lequel ils avaient eu jusqu'alors l'habitude de faire comparaître les coupables.
44 LES TRIBINAUX SECRETS.
Ces envoyés s'appelèrent d'abord grands-juges, cl ce ne fut que plus tard et quand l'association eut pris tous ses développements que le nom de francs-juges leur fut attribué.
L'association des templiers fui fondée en 1 1 18 par neuf chevaliers français qui s'étaient établis en Palestine.
L'Afrique exerçait alors sur toutes les imaginations une fascination étrange ; il suffisait au pape d'agiter un instant l'étendard sacré du Christ pour voir accourir autour de lui une armée innombrable de chrétiens enthousiastes et dévoués jusqu'à la mort^ chacun brûlait d'aller s'agenouiller au pied du saint sépulcre et de guerroyer contre les infidèles-, l'Europe tout entière se fût précipitée vers Jérusalem, si telle avait été la volonté du pape.
On conçoit que, dès le début des croisades, on ait senti la nécessité de fonder, sur les lieux mêmes où la guerre allait s'établir, un ordre tout à la fois militaire et religieux, destiné à conserver et à transmettre à ceux qui arrivaient les traditions du passé, afin que ces traditions pussent se perpétuer jusque dans l'avenir le plus reculé.
L'ordre du Temple, c'était la guerre sainte devenue permanente, protégeant les pieux pèlerinages des Européens, défendant la croix du Christ contre les terribles entreprises des barbares.
C'était aussi un immense caravansérail où les pèlerins venaient se reposer en toute sécurité des fatigues d'un voyage long et rempli de danger,
A cette époque de foi ardente et de dévouement aveugle, l'ordre du Temple sembla être la personnification complète des besoins qui
tourmentaient tous les esprits. Il avait été fondé sous un ciel chaud et brûlant : il accomplissait formellement ce que les rois d'Europe eux-mêmes n'exécutaient peut-être qu'une seule fois dans toute leur vie, et il avait pour mission la plus grande, la plus noble, la plus sublime de toutes les missions, la garde du saint Sépulcre.
En peu de cemps, l'ordre prit une extension considérable et compta parmi ses membres les plus illustres chevaliers de la chrétienté.
Dès l'année il 28, le concile de Troyes crut devoir leur accorder des encouragements, et saint Bernard écrivit pour eux la règle qu'ils ont suivie depuis.
Dès le début, du reste, ils sont distingués de la plupart des ordres religieux ou militaires. « Ils vivent, dit saint Bernard, sans avoir rien en propre, pas même leur volonté, vêtus simplement et couverts de poussière, ils ont le visage brûlé des ardeurs du soleil, le regard fier et sévère. A l'approche du combat, ils s'arment de foi au dedans et de fer au dehors. Leurs armes sont leur unique parure; ils s'en servent avec courage dans les plus grands périls sans craindre ni le nombre, ni la force des barbares j toute leur confiance est dans le Dieu des armées, et, en combattant pour sa cause, ils cherchent une victoire certaine, en un mot, sainte et honorable.
« Cheveux tondus, poils hérissés, souliers couverts de poussière , voilà le templier! Noirs de fer , noirs de bàle et de soleil, ils aiment les chevaux ardents et rapides, mais non parés, bigarrés, caparaçonnés. Heureux genre de vie , ajoute le vénérable abbé de Citeaux, dans lequel on peut attendre la mort sans crainte, la désirer avec joie et la recevoir avec assurance ! »
Les chevaliers de l'ordre du Temple menaient une vie extraordinairement active et sobre, ils évitaient toute superfluité dans leur nourriture et dans leurs vêtements; ils vivaient en commun sana femmes ni enfants.
Lorsqu'une trêve leur laissait quelques instants de loisir et de
repos, on ne les voyait point se répandre au dehors pour satisfaire un vain sentiment de curiosité, on les trouvait presque constamment dans cette demeure que le roi de Jérusalem leur avait concédée prés du Temple. Leur plus chère occupation était de fourbir leurs armes ou de mettre leurs vêtements en état.
La moindre parole insolente, le moindre murmure môme, était puni sévèrement. Ils ne connaissaient ni les échecs, ni les dés-, fuyaient avec horreur les bouffons et les charlatans, et n'aimaient rien tant que de combattre les infidèles, et protéger les pèlerins de la Terre-Sainte.
C'était au milieu de la mêlée surtout qu'il fallait les voir. Ils se préparaient à l'action avec toutes sortes de soins et de prévoyance, et quand \c moment était venu et que le signal avait été donné, ils se précipitaient courageusement en avant sans compter le nombre de leurs ennemis, remettant à Dieu seul le sort de la bataille: ils alliaient ainsi la douceur du moine et la valeur du soldat.
Voilà le tableau magnifiquement chrétien que présentait alors cet ordre qui devait tomber depuis sous un faisceau de honteuses accusations.
Les historiens du temps sont unanimes pour représenter les chevaliers du Temple comme des modèles accomplis des plus hautes et des plus fières vertus-, s'ils dégénérèrent, ce qui les fit dégénérer ne peut être dit en quelques lignes. Cela sort du cadre d'une introduction et rentre dans le corps même de notre ouvrage.
Nous fouillerons dans tous ses détails cette grande et malheureuse institution.
Nous séparerons le vrai du faux , les sources à la main , et nous les ferons vivre dans le majestueux drame de leur fin.
Auparavant , nous pénétrerons au fond de leurs prieurés devenus opulents, et nous dirons ce qu'étaient ces pratiques secrètes qu'on a si fort incriminées. Les templiers avaient eux aussi leurs Tribunaux
tecrets , et nous verrons dans quel but ces tribunaux étaient institués, quelle forme ont leur avait donnée , et à quel usage ils servirent.
Les Assassins n'ont point eu d'abord les proportions d'une institution.
C'était tout simplement une secte , et l'on sait que dans cette partie du monde qui formait l'ancien Orient, les sectes furent toujours nombreuses et puissantes.
Un des disciples les plus fervents de cette secte, Hamed, surnommé Karmath , dévelappa la doctrine du maître et la poussa jusque dans ses dernières conséquences. 11 enseignait que rien n'est défendu, et que par conséquent tout est permis 5 ce qui rentrerait assez dans le formulaire de M. de la Palisse-, qu'il est indifférent que les actions des hommes soient bonnes ou mauvaises, ou, pour mieux dire, qu'elles sont toutes bonnes^ qu'il faut tout rapporter au pur et irréprochable Iman Massoun comme à l'idéal du souverain , et qu'enfin il devenait urgent d'exterminer les bons ou mauvais princes, sans distinction.
Selon Hamed , il n'y avait pas de bons princes, et, sous prétexte de rechercher le prince parfait , il voulait rompre les liens qui attachaient les peuples, à la religion et au gouvernement.
La doctrine était audacieuse! En peu de temps, elle se répandit de tous côtés, et, pendant un siècle, les fanatiques partisans d'Hamed ravagèrent tout le pays. Une fois même , sous ses ordres, Wa s'emparèrent de la Mecque , la cité sainte.
Plus tard , la doctrine fut protégée par quelques princes orientaux ,
*^ LES TRinUNAirX SECRETS.
elles adoptes purent alors se réunir ouvertement au Caire, le lundi et le incrcretli de chaque semaine.
Ces assemblées étaient fréquentées également par les hommes et [•ar les femmes, qui avaient des loges séparées.
La grande loge dans laquelle ces réunions avaient lieu s'appelait Maison de la sagesse.
Elle était abondamment pourvue de livres, de professeurs et d'employés.
Chacun indistinctement pouvait y entrer et demander tout ce dont il avait besoin, encre, plume ou parchemin.
Celte espèce d'académie, où le khalife lui-même professait souvent la doctrine, possédait deux cent cinquante mille ducats de revenu, avec lesquels elle soldait ses professeurs et ses employés, et pourvoyait aux besoins de renseignement des sciences et de la doctrine secrète.
Ceux qui désiraient faire partie delà société devaient se présenter, vêtus de blanc, aux réunions des lundi et mercredi ; et, quand ils offraient toutes les garanties demandées, on commençait les diverses cérémonies de l'initiation.
II y avait neuf degrés dans l'initiation.
Premier degré. — On exigeait du postulant une confiance absolue, une obéissance aveugle.
Deuxième degré. — Ou lui imposait l'obligation de reconnaître l'imamat comme une institution divine et comme la source de toute science.
Troisième degré. — On apprenait à l'initié son nombre, qui était toujours le nombre sept. Sept était un nombre sacré : Dieu a créé sept ciels, sept terres, sept mers, sept planètes, sept couleurs, sept sons, sept métaux.
Quatrième degré. — On enseignait le commencement du monde. Il y a eu sept législateurs divins ; chacun d'eux a eu sept disciples.
Cinquième degré. — Les sept prophètes ont eu douze apôtres. Le nombre douze est le nombre parfait par excellence. Le zodiaque a douze signe-.i, l'année douze mois, Israël douze tribus, les quatre doigts de la main douze phalanges, etc. ^
• Sixième degré. — On enseignait que toute législation religieuse devait être subordonnée à la législation générale ou philosophique.
Septième degré. — Le mysticisme remplaçait la philosophie, doctrine de rinilié.
Huitième degré. — Doctrine positive en matière de religion. Les initiés étaient préparés à concevoir Dieu et les prophètes, le ciel et l'enfer. Avant de franchir le dernier degré, ils devaient s'avouer convaincus que toutes les actions humaines sont indifférentes, et que la religion ne consiste pas dans les pratiques extérieures, mais qu'elle est toute dans le culte intérieur.
Neuvième degré. — Ne rien croire et tout oser.
Cette secte audacieuse, et qui avait déjà fait de nombreux proséi^Mes, n'est pas celle que Ton a connue depuds sous le nom de secte des Assassins. Cette dernière n'en est qu'une branche, mais elle ne tarda pas à dépasser bientôt les proportions de la secte mère.
Hassan en fut le fondateur et l'un des plus redoutables chefs.
Hassan n'était assurément pas un homme ordinaire. Il avait étudié ie Koran et le Senma, sous le célèbre Mowafek-Nischabouri, alors âgé de quatre-vingts et quelques années^ il visita successivement la cour du sultan Seld Jonkid , les principales villes d'Egypte et la Syrie.
Une fois entre autres, surpris au milieu de la mer par une tempête furieuse qui menaçait de briser le frêle vaisseau à bord duquel il était monté, ses compagnons le voyant demeurer calme et inaccessible à la peur, l'entourèrent, pâles d'effroi, lui demandant pourquoi lui seul il ne tremblait pas?
Notre Seigneur, leur répondit Hassan, m'a promis qu'aucun mal- I. 7
heur ne m'arriverait -, voilà pourquoi mon cœur est ferme à toute rainte.
La tcmpôîe s'apaisa, dit-on, presque aussitôt, et les compagnons d'Hassan abordèrent sains et saufs en Syrie.
Hassan ne tarda pas à y trouver de nombreux adeptes, avec l'aidtî desquels il s'empara audacieusement de la forteresse d'Allamont, , l'année 109C de l'ère chrétienne, et 483 après la fuite de Mahomet. La forteresse d'Allamont avait jusqu'alors été réputée imprenable-, c'était, en quelque sorte, un repaire de vautours, et ce ne fut qu'à un coup inespéré de la fortune qu'Hassan dut de s'en rendre maître. Ce ne fut non plus qu'à partir de ce moment que la secte des Assassins commença véritablement ses opérations.
On a prétendu que celte secte s'était unie à diverses reprises aux templiers, et qu'il y avait eu entre les deux sociétés une certaine filiation. Nous ne le pensons pas. — Que les templiers aient cherché à s'unir, dans le principe, aux assassins, nous ne voyons pas trop jusqu'à quel point il y aurait lieu de leur en faire un crime.
Les templiers étaient isolés et peu nombreux 5 les armées que l'on envoyait en Asie y arrivaient, pour la plupart, indisciplinées et surtout peu propres au genre de guerre usité dans ces contrées.
Les assassins, au contraire, avaient vieilli dans ces sortes de combats-, ils connaissaient à fond les ruses de leurs ennemis-, ils savaient à propos exciter le fanatisme et réveiller l'enthousiasme des hommes qu'ils avaient à diriger.
Nul doute que si les templiers et les assassins se fussent entendus et eussent combattu de concert, la guerre des Croisades n'eût pas coûté tant de sang à l'Europe.
Il ne faudrait voir, dans la liaison problématique qui a pu exister un instant entre C3S deux sociétés si distinctes par leurs principes, qu'un fait isolé et purement accidentel. C'est bien peu connaître l'esprit de l'ordre du Temple que de
penser qu'il ait pu oublier sa propre grandeur cl ?a propre dignité jusqu'à emprunter à la secle des assassins, alors univcrsellemenl réprouvée, sa morale et sa doctrine. — Les chevaliers du Temple ont bien pu s'allier à eux pour combattre, jamais pour prier!...
Les trois associations dont nous venons de parler ont eu chacune des Tribunaux secrets. Nous verrons plus loin quels singuliers rapprochements l'histoire nous fournit sur les détails de leur organisalion. Toutefois, faisons remarquer, dès maintenant, quelle différence profonde ressort de l'examen de leurs doctrines, et quelle distance sépare le but qu'elles veulent atteindre.
Les FKANCS-JUGES sout iuslitués pour veiller à la conservation des privilèges des rois Franks-, les assassins veulent exterminer tous les princes bons ou mauvais-, — les templiers n'ont d'autres désirs que de faire la garde autour du saint Sépulcre, et de le défendre contre les attaques impies des infidèles.
Les assassins n'ont ni foi ni morale; ils prêchent ouvertement contre toute religion et tout gouvernement établi.
Enfin, tandis qu'il règne dans l'institution des francs juges un certain air de personnalité et d'égoïsme, qui se révèle dans chacun de ses actes, l'association des templiers, au contraire, se distingue essentiellement par son caractère de dévouement et de générosité
Les Francs-Juges y c'est l'esprit centralisateur de l'empereur Charlemagne, luttant contre les premiers envahissements de la féodalité naissante;... c'est une institution particulièrement politique^ et qui ne va que rarement chercher hors de son domaine, ses membres ou ses victimes I...
Le? Templiers, c'est l'esprit militaire et religieux du moyen-âge, l'activité chevaleresque de celle époque de croyance , le dévouement, la foi , l'incarnation de toutes les idées qui remuaient le monde d'alors...
Quand les templiers s'entourent de mystère, quand ils cachent leurs réunions d'un voile, c'est la foi qui les iri^pire, et quand ils frappent la victime désignée , c'est en quelque sorte un holocauste qu'ils offrent à Dieu!
Los Assassins , au contraire, c'est une aberration philosophique, une idée insensée, éclose un jour sous les ardeurs du soleil brûlant d'Asie, au cerveau de quelque malade lycanlhrope : c'est le sensualisme de l'Orient érigé en religion, tous les instincts matérialistes du cœur humain.
Un abîm,e sépare cette association , qui a pour but le meurtre, le viol et le pillage, des associations que nous avons vues jusqu'ici!... Elle ne se rapproche de celles dont nous avons parlé plus haut, que par un certain caractère de la forme , et tout au plus quelques détails du fond.
Telles sont donc ces trois associations qui ont été, avec les Francs- Maçons dont nous allons parler, la préoccupation de tous les esprits amis du merveilleux ! Les deux premières ont exécuté de grandes choses, elles ont pesé d'une manière importante dans l'histoire, et ont rendu de grands services à l'humanité.
La dernière n'a réellement d'importance historique que si on la considère dans son étrangeté, dans son audace...
A ces époques de transformation, nous pourrions dire même de barbarie , quand les peuples savent encore à peine marcher dans cette voie qui doit les mener plus tard à la liberté , quand aucune loi civile bien positive n'a encore défini précisément les droits et les devoirs de chacun , les Tribunaux secrets peuvent être considérés comme une institution essentiellement libérale , chargée de sauve-
garder les droits des faibles, et de circonscrire les droits des forts.
Plus tard, quand la civilisation est assise, quand la loi règne souverainement, quand Tautoritê, cette fortune des nations, a sa base solidement et largement établie , les Tribunaux secrets ne sont plus qu'une parade inutile, à moins qu'ils ne soient un refagc de conspirateurs vulgaires.
Cette distinction est tout dans l'appréciation des faits qui composeront notre œuvre.
Impossible denier l'utilité première des Tribunaux secrets^ on se tromperait gravement si l'on pensait que ces tribunaux n'ont été la plupart du temps qu'une œuvre de fantaisie éclose au caprice de quelque haut baron.
Les Francs-Juges, entre autres, qui sont devenus des conjurés de cabaret, eurent d'abord la mission la plus haute et servirent plus réellement la cause de la société.
Tout était abandonné au hasard j les lois, les seules lois qui existassent , étaient livrées à l'interprétation arbitraire des princes, des seigneurs, quelquefois même de la foule ignorante, capricieuse, injuste, passionnée j il fallait un frein à tous ces sentiments désordonnés qui grondaient dans toutes les poitrines, il fallait une loi plus forte que toutes les lois , une justice plus imposante que la justice banale ; et l'on inventa une justice dé mystères, une loi de terreur!...
La première fois qu'un homme , chevalier ou baron, manant ou gentilhomme, rencontra sur son chemin, le cadavre d'un autre homme couché sur le revers de la route , ou pendu à la plus basse branche d'un chêne séculaire , portant encore dans sa poitrine ouverte le poignard aux chiffres inconnus de la Sainle-Vehme...ce jour-là, cet homme eut un frisson d'épouvante, et passa son chemin sans oser regarder en arrière...
Puis, quand on sut que la victime inconnue avait été assassinée à l'heure de minuit , que l'assassin portait un large manteau sur ses
épaules, un sombre chapeau sur son front , un masque noir sur son visage^ qu'il avait prononcé en frappant des mots mystérieux, comme s'il eût notifié au mort une sorte de sentence... l'épouvante gagna de proche en proche, et bientôt il ne fut plus question que des exécutions terribles de la Sainte- Vehme.
Chacun trembla, et depuis la chaumière du paysan jusque dans les palais des hauts seigneurs, la peur régna en souveraine : peur salutaire qui épargna, sans doute, bien des crimes à l'humanité, et dut servir de frein à toutes les passions déchaînées.
C'est là, sans doute, si l'on veut discuter avec les idées de notre époque, une institulion justiciable du procureur de la République-, mais il n'y avait point encore de république à celte époque, et il n'y avait pas non plus de procureur.
Tout cela n'était assurément pas fort orthodoxe ^ il eût été préférable d'avoir affaire à une justice légalement organisée, mais cette justice n'existait pas, et nous répétons qu'il est fort heureux qu'une justice extrà-légale l'ait remplacée.
Le mal , c'est que l'institution ait pu survivre à sa propre nécessité.
Le mal, encore, ce sont les tristes copies de ces grands tableaux, copies vivantes qui se cachent, dit-on, encore, dans nos caves et qui font peur aux rats de nos celliers.
On se moque des bons hommes à ailes de pigeon qui présentent à nos yeux surpris la tournure des marquis de Molière.
N'est-il pas permis de se moquer un peu du bonnetier ou du notaire paisible qui se voit obligé de porter un po'gnard sous sa chemise et de jurer de temps en temps la mort des tyrans?...
Nous avons jeté un coup d'œil sur les principales associations de l'antiquité, sur celles du moyen-âge, auxquelles la tradition rapporte l'établissement des Tribunaux secrets. Nous les avons vues dans leur ensemble, à leur origine ; nous avons essayé de tracer les traits généraux de leur caractère. Les unes ont été uniquement religieuses, et ce sont particulièrement celles de l'antiquité; les autres, plus modernes, ont été, tantôt politiques, tantôt militaires, tantôt purement philosophiques. Que le lecteur nous permette de terminer cette rapide analyse par l'examen aussi succinct d'une association qui, après avoir commencé au moyen-âge, avec des tendances éminemment sociales, s'est transformée peu à peu, et est arrivée jusqu'à nos jours avec un caractère plus spécialement civil. — Nous voulons parler des Francs-Maçons.
Les francs-maçons font remonter leurs commencements au temple de Salomon. C'est une bonne noblesse, bien plus vieille du moins que celle des Croisades.
Nous n'irons pas chercher si loin leur origine.
C'est à la fondation de la cathédrale de Strasbourg que nous la trouverons. Il existait, il est vrai, à cette époque, bon nombre de loges de maçons libres; mais Erwin de Steinbach en institua une semblable à Strasbourg, et c'est à celle-ci que l'empereur Rodolphe accorda des franchises, vers l'année 1275.
Ces franchises ont été les éléments constitutifs de toutes les associations de ce genre qui se sont fondées depuis.
Cette institution était assurément le fruit d'une pensée généreuse ; c'était établir, au moyen-âge, un lien de confraternité entre tous les travailleurs. Tous les membres de ces sociétés rudes et franches de
50 LES TniDUNADX SECRETS.
tailleurs de pierre, mus par le sentiment profond de leur art, pouvaient ainsi pareourir la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Europe à peine civilisée, certains de trouver, partout où ils s'arrêteraient, cette loyale hospitalité qu'en retour ils savaient pratiquer à l'égard de ceux qu'ils appelaient leurs frères.
« Favorisées par le système d'élection et d'association, dit Daniel Rainée, réglées par une hiérarchie intellectuelle et morale qui plaçait le plus capable au sommet, ces confréries de constructeurs firent fleurir tous les arts, et en particulier l'art d'élever des édifices. L'enfant du peuple, comme le lils du prince, aidait sans doule avec un zélé el une ardeur extrêmes, avec une foi sincère et fervente, à l'exécution de la pensée de l'archilecle, à la construction de ces vastes cathédrales, que nous admirons encore avec étonnement, après cinq ou six siècles d'existence, v
La loge de Strasbourg, — en allemand Uullen, était comme une immense ruche où chacun venait déposer le fruit de ses études, de ses travaux, de ses voyages, pour en faire profiler tous les travailleurs-unis. C'était encore, si l'on aime mieux, une sorte de caravansérail, où l'artiste nomade pouvait se reposer de ses longues fatigues et se préparer par un échange sympathique de conseils et de leçons à de nouvelles luttes, à de nouveaux travaux !
Elle reconnaissait pour patrons les quatre tailleurs de pierre couronnés,
La légende de ces saints se trouve dans Jacob de Voragine et Ribadeneira. Ils se nommaient Sévère, Sevérien, Carpophore et Yictorin. On raconte que l'empereur Diocléticn, ayant appris qu'ils étaient chrétiens, voulut les forcer à sacrifier aux faux dieux. Gomme ils s'y refusèrent, il les fit mettre à mort et jeter dans le Tibre. Mais le lendemain de ce meurtre, on trouva sur le rivage quatre couronnes que le fleuve avait rejetées de son sein pendant la nuit.
La prospérité de celte loge de Strasbourg dépassa bientôt les es-
pcranccs de son fondateur, cl au moment où il mourut, toutes celles de rAliemagne reconnaissaient officiellement sa suprématie.
Plus tard, son influence s'étendit encore, et l'œuvre d'Erwin de Stcinbach acquit une influence telle, qu'en 1459, les différents maîtres des loges particulières s'étanl assemblés à Ralisbonne, ils signèrent un acte de confraternité par lequel ils établirent le chef de la cathédrale de Strasbourg pour grand-maître unique et perpétuel de la Confrérie générale des Maçons libres de l'Allemagne.
Ces sociétés du moycn-àge présentent des caractères particuliers qui donnent une large idée de l'esprit qui les dirigeait.
La société de Strasbourg embrassait toutes celles de l'Allemagne. Elle tenait son Tribunal dans la loge, et jugeait sans appel toutes liBs causes qui lui étaient soumises, selon les règles et les statuts de la Confrérie.
Les membres de l'association n'avaient aucune communication avec les autres maçons qui ne savaient employer que le mortier et la truelle.
Ils adoptèrent pour marques caractéristiques tout ce qui pouvait se rapporter à leur métier, qu'ils regardaient comme un art bien supérieur à celui des simples maçons. L'équerre, le niveau, le compas devinrent leurs attributs. Résolus à faire un corps à part dans la foule des ouvriers, ils imaginèrent des mots de ralliement, des attouchements pour se reconnaître et des signes pour se distinguer. Ils nommaient cela, le signe des motSj das wortzeichen, le salut, der gruss.
Tant que l'institution ne dépassa pas les proportions d'une association d'ouvriers intelligents, elle conserva le même caractère, s'immobilisant,pour ainsi dire, dans la même forme immuable. Mais plus tard, les mœurs changeant autour d'elle, elle laissa s'introduire dans son sein des cléments nouveaux, elle se transforma presque complètement, et devint cette association sans nom, presque sans idée, que nous connaissons sous l'appellation de Francs-Maçons 1. 8
58 I.i:S TRIBUNAUX SECRETS.
Cette nouvelle association eul ses mystères, ses épreuves secrètes ses Tribunaux, comme les autres associations, et, il faut bien le dire, Pâlirait qu'elle offrait à l'imagination devint si puissant, qu'en peu de temps elle acquit une haute importance et uo put bientôt plus compter ses membres. Mais elle tomba par Texcès même de son unporlancc numérique.
Dès que tout le monde fut initié, elle n'eut plus de secrets pour personne 5 des qu'on n'en eut plus peur, on en rit. Le ridicule s'en mêla, et rien ne tue comme le ridicule.
D'ailleurs, la facilité avec laquelle chacun pouvait entrer dans l'association et s'en faire recevoir membre, déconsidéra l'institution; et aujourd'hui encore, bien qu'elle existe de fait, elle a cessé moralement de vivre et peut tout au plus végéter en se rattachant au titre d'association de bienfaisance.
C'est au dix-huitième siècle que la franc-maçonnerie a joui d'une haute influence.
A cette époque, en effet, tout ce qu'il y avait d'intelligent, d'actif, s'était précipité à l'envi vers celte réunion. C'était un point de contact, on y pouvait échanger à l'écart, loin des regards des puissants du jour, les idées de régénération qui étalent partout en fermentation, on pouvait s'y croire libre, on pouvait y conspirer!
Or, il est si doux de conspirer, quand on n'a pas autre chose à faire !
C'était un refuge pour les esprits chercheurs, pour les philosophes, pour les inquiets, pour les ambitieux ; le succès fut inouï.
Pour le vulgaiie, on s'occupait de toutes sortes do choses \ on discutait le rite écossais, le rile égyptien. On parlail des insignes particuliers, des emblèmes , des figures symboliques. Pour les esprits sérieux, on s'agilail, on s'unissait dans l'ombre, on discutait les Droits de l'homme ^ on préparait l'avènement de la révolution française.
Singulière association, et plus singulière époque!
Descendez un moment cet étroit escalier qui conduit dans une sorte d'antre où l'œil de la police plonge, dit-on, tous les jours.... Regardez à travers cette porte si bien close, et que garde un nomme silencieux, une baguette blanche à la main. Voici ce que vous apprendrez!...
Selon le rite égyptien, il n'y a que trois grades dans \'à francmaçonnerie !... apprenti — compagnon — maître. Ceux que l'on admet à la régénération morale, c'est-à-dire à l'initiation, doivent passer successivcmeni par ces trois grades pour arriver à la perfection désirée.
Les cérémonies qui accompagnent l'initiation aux deux premiers grades sont sans importance. Pour l'initiation au grade de maître, voici à peu près ce qui a lieu :
On introduit dans le temple une jeune fille pure et vierge, qui prend le nom de Pupille ou Colombe.
La colombe, vêtue d'une longue robe blanche, ornée de rubans bleus, décorée d'un cordon rouge, est amenée devant le vénérable.
Après quelques cérémonies, la colombe est enfermée dans le tabernacle.
Le tabernacle est un lieu séparé du temple, et tendu de bleuj au milieu se trouve une table, sur laquelle brûlent trois bougies.
Quand la colombe est suffisamment préparée, c'est-à-dire, quand on lui a communiqué la puissance de commander aux purs esprits, lesquels sont au nombre de sept, et gouvernent les sept planètes, le vénérable lui demande si le candidat est digne de l'initiation-, elle répond affirmativement ou négativement, et alors commencent de nouvelles cérémonies.
Mais traversez celte première salle 5 ne craignez pas de vous aventurer dans les détours de ces corridors sombres, et d'entrer même dans le saint tabernacle, et là, vous verrez d'autres hoiniucs, et vous entendrez enseigner d'autres doctrines.
Là, en effet, vous entendrez parler de Vesclavage, du souverain, d:i contrat social ; les hommes que vous y rcnconlrcicz vous prendront par le bouton de riiabit et vous diront à brûle-pourpoint :
— Citoyen, la souveraineté est indivisible.
Ils vous parleront de l'nbus du gouvernement et de sa pente à dégénérer ; des bases du gouvernement, etc., enfin toute cette politique hardie et neuve du Contrat social de J.-J. Rousseau sera mise sur le tapis.
Ceci vers I7C0.
C'était le vrai bon temps de la franc-maçonnerie.
Les francs-maçons étaient les encyclopédistes.
Ils s'appelaient Ilelvélius, Diderot, d'Alembert, La Harpe, d'IIolbech et Voltaire...
On raconte que sous l'empire, on vini un jour annoncer à Napoléon que quelques individus tramaient une conspiration, et qu'ils avaient choisi, pour lieu de rendez-vous, une loge de francs-maçons située dans le faubourg Saint-Marcel.
Napoléon voulant juger par lui-même de ce qu'il y avait de vrai dans cette dénonciation , résolut de se rendre lui-même au lieu indiqué.
Un soir donc, revêtu d'un costume bourgeois, il part, suivi de Duroc et de Lauriston , et arrive à la loge du faubourg Saint-Marcel. Duroc entre le premier, à titre de visiteur, et va s'asseoir à côté du vénérable. Il se penche alors à son oreille, et lui dit à voix basse :
— Un haut personnage va entrer tout à l'heure dans la loge; il désire garder l'incognito , vous ne le reconnaîtrez pas, vous coiiUnuerez vos cérémonies comme s'il n'était pas là.
A peine avait-il achevé, que l'Empereur et Laurislon entrèrent, et allèrent se placer sur l'une des colonnes du temple. Pendant une demi-heure, ils assistèrent ainsi aux cérémonies des francs-maçons et écoulèrent leurs discussions-, après quoi Duroc, Lauriston et l'Empereur se retirèrent sufllsamment éditiés sur la valeur de la révélation qui leur avait été faite.
On dit même que Napoléon éclata de rire et haussa les épaules en contrefaisant la voix du vénérable. Eh bien! nous en sommes fâchés pour l'Empereur, mais il avait tort de hausser les épaules.
On conspirait en effet dans la loge du faubourg Saint-Marcel; seulement, comme on pouvait craindre les descentes de la police, la Franc-Maçonnerie prêtait bénignement son masque à la conspiration.
Pour en revenir au dix-huitième siècle, on ne se contentait pas d'opérer la régénération morale au sein des sociétés de Francs- Maçons, Cagliostro leur enseigna encore, dit-on, le moyen d'appeler les adeptes à la régénération physique, toujours suivant le rite égyptien.
C'était une sorte de contrefaçon de l'élixir de longue vie dont le fameux comte de Saint-Germain avait déjà vendu la recette
Pour jouir du bénéfice de cette régénération physique, il fallait, tous les cinquante ans , se retirer avec un ami, à la campagne, pendant la pleine lune de mai, et y observer une diète austère. On ne devait boire que de l'eau distillée, ou de celle qui tombe du ciel. On était tenu de ne manger que des potages ou des herbes rafraîchissantes. 11 était expressément défendu de commencer ses repas par (e liquide, et de les finir par le solide. Le dix-septième jour , on se faisait saigner, et , à partir de ce jour, on prenait six gouttes blanches à son lever et autant à son coucher, etc...
Mais ceci est le côté grotesque de l'institution, et nous n'aurons garde de nous y arrêter plus longtemps.
Nous avons peut ôli'c, d'ailleurs, dépassé déjà les bornes ordinaires d'une introduction, et nous avons hâte d'entrer plus profondément dans le sujet même que nous devons traiter.
Résumons-Mous donc:
Au commencement, les Tribunaux secrets ont été institués pour tenir lieu d'une justice absente. Sans doute, leur forme, leurs actes sont souvent arbitraires, cruels, injustes, mais ils ont rendu de réels services à l'humnnilé, et, à ce titre, on doit leur accorder une place honorable dans l'histoire.
La société publique vivait dans le présent; elle n'a laissé rien d'ignoré, elle vivait des institutions dupasse-, les Tribunaux secrets, au contraire, dans leur prévoyance instinctive, préparaient l'avenir et sauvegardaient le présent.
Dans ces temps de ténèbres et de troubles, peut-être y eut-il vaillance à saisir le glaive de Tlicmis, même à l'heure de minuit.
Quoi qu'il en soit, le lecteur comprend maintenant la tâche que nous nous sommes tracée.
Cette tâche est vaste. Nous l'élargirons encore en allant chercher en dehors des Tribunaux secrets proprement dits les sentences mystérieuses dictées, soit par le faible caché dans l'ombre, soit par le souverain abrité par les murs de son palais.
Ce seront les épisodes de ce récit, nécessairement anecdolique, puisqu'il commence aux rites des grottes égyptiennespour descendre, à travers la Grèce, l'Italie, les Gaules et le moyen-âge, jusqu'aux sociétés secrètes de notre civilisation révoltée.
Partout où le drame nous appellera, nous irons, pourvu que le lecteur nous suive.