CHAPITRE PREMIER
L'Armorique. — Le pays de Vanoes. — Des Bressins. — Lois et coutumes des Verièles. — Morvan, Bresfcin de Vannes. — Première apparition des Romains. Tribunal secret dans la plaine de Carnac. — Monument druidique. — César est condamné à mort. — César au milieu de ses juges. — Les druides à Vannes. — Conan d'Occismor. — Alla, la prêtresse et le cbant des bardes. — Le solstice d'été. — Combat naval des Bretons et des Romains. — Vengeance de l'archidruide. — Fia de la légende d'Alla.
C'était sur les cotes de l'Armor, au pays des Venètes , cinquante années à peu près avant l'ère chrétienne.
L'Armorique était alors habitée par diverses peuplades vaillantes , différentes de mœurs et de costumes, mais unies par le sentiment commun d'une nationalité puissante et forte!...
Chaque peuplade elle-même était divisée en clans , qui ne se composaient souvent que des membres nombreux d'une même famdle. Il n'y avait point, pour ainsi dire, de maître dans ces temps primi-
tifs ; il y avait un père do famille , un palriarolic , comme aux âges bibliques. .. Les allribulions du pouvoir n'élaicnt point absolument réglées -, ce qui distinguait le père ou le cbcf , c'était surtout sa force éprouvée, son courage supérieur, le nombre des ennemis qu'il avait tués; en un mot, c'était l'admiration , le respect même de ceux qu'il commandait, qui lui conféraient et qui lui conservaient la puissance dont il était revêtu.
Le chef d'un clan armoricain n'avait ni cliarte, ni constitution, ni conseil d'État, ni chambre babillarde. Cela ne diminuait point son autorité qui ne fut jamais méconnue.
Le pays des Venètes était liabilôpar une population active, presque exclusivement occupée de commerce, et qui se distinguait des autres peuplades voisines par un génie inventif cl civilisateur.
La ville de Vannes, dit Jules César au livre' III du tome premier de ses Commentaires, est une des plus considérables et des plus puissantes de toute la côte, par le grand nombre de vaisseaux avec lesquels elle trafique en Angleterre , par l'habileté de ses matelots , et par la possession où elle est de tous les ports de celle côte.
Elle avait, à cette époque, rendu tributaires la plupart des ports voisins, et régnait en souveraine sur tout le pays d'alentour.
Morvan était chef ou hrennin du clan de Vannes; il était aimé et respecté de tout son peuple, qu'il avait enriclii, en le conduisant souvent à la victoire contre les Gaulois, leurs voisins, du côté de la Loire.
Il habitait près de la ville principale , aux bords de la mer, sur laquelle il allait lui-même souvent chercher fortune.
Vingt-quatre officiers et quelques serviteurs secondaires formaient toute sa maison.
C'étaient : le chef du palais , — le druide , — l'économe , — le chef de la fauconnerie , — le juge aulique , — les chef des écuries, — le chambrier, — le musicien domestique, — le silenliaire, — rofficicr
de la vénerie , — le préparateur, — le médecin , — l'échanson , — le. portier, — le cuisinier, — l'homme chargé des lumières, — l'économe de Id reine (brehines), — le chapelain de la reine, — le chef de ses écuries, — son chambrier, — sa servante, — son portier, -^ son cuisinier, — et l'homme chargé de ses lumières.
Quant aux officiers secondaires, c'étaient: le sellier, — le pédilère, — l'appariteur, — le vigile ou veilleur, — l'homme chargé du bois, — l'ouvrier en fer, — la boulangère, etc..
Les attributions de chacun de ces officiers et leurs relations avec le chef sont éminemment curieuses, et peignent mieux que n'importe quel livre les mœurs étranges de ces peuplades primitives.
« Le chef du Palais, Prœfectus palatii, disent les lois d'Howel- Bda, sera le fils du brennin , le fils de son frère, son frère, ou d'une telle qualité, que la garde du palais puisse lui être remise. »
Ses fonctions consistaient, aux trois grandes fêtes de l'année, à remettre le crwth (la cithare) aux mains du musicien aulique. Il devait aussi, pour vaquer à ses fonctions, prendre son repas à l'avance, et disposer convenablement le domestique de la maison pour le service du brennin.
Son repas se composait de trois mets et de trois cornes pleines de boisson.
Son couvert {fercuîum )éidiii, après celui du brennin, le plus distingué de la maison.
Pour son enijretien, il recevait , en outre des vêtements de laine et de lin que lui donnaient le brennin et son épouse, aux trois grandes fêtes de l'année, des chevaux , des chiens et des faucons, avec double ration de fourrages pour sa monture.
L'ouvrier en fer de la maison souveraine lui devait, une fois l'an, quatre fers et les clous nécessaires pour les attacher.
II recevait encore, pour salaire annuel, trois livres du brennin, plus vingt deniers pour chaque livre qui sortf^it de l'épargne du chef, L 9
GO LES TRIBUNAUX SECllETS.
et vingl-qualre deniers de tout domestique auquel il avait cjnfiù un cheval pour la première année. Ces deux derniers droits formaient, pour le temps, une somme exorbitante.
S'il était commis quelque délit par le personnel de la domesticité, le tiers des amendes soldées lui appartenait.
Lorsqu'il s'agissait d'expédier de la maison du chcî quelques hommes chargés de faire du butin, il lui appartenait de les désigner, et personne ne pouvait aller contre son dire.
En l'absence du brennin, il s'asseyait à sa place, et les officiers de la maison le servaient comme le chef lui-même.
Il avait une double part dans le butin fait sur l'étranger, après le prélèvement du tiers appartenant au brennin.
Il avait droit à trois cornes pleines de liqueur, l'une du brennin, l'autre de son épouse, et la troisième de l'économe.
Le musicien du chef lui devait ses chants toutes les fois qu'il les demandait, et les soins et les médicaments du médecin lui étaient accordés gratis, sans que celui-ci pût prétendre à d'autre rémunération que les vêlements que le sang avait souillés.
Mais la principale et la plus importante de toutes ses charges était de prélever, au nom du brennin, les redevances fixées, à l'époque des fêtes.
Il se rendait alors, avec un tiers de ses familiers, sur les lieux, et tout le temps qu'il était occupé à la collecte, les colons chez lesquels il s'arrêtait lui devaient un garde, un cuisinier et un messager, qui avaient seulement droit aux peaux des animaux qui étaient dépouillés pour sa table. Il remettait le produit delà collecte nn brennin, et ne le quittait plus, à moins qu'il ne lui fût confié d'autre mission.
Le chef du palais, le druide et le juge aulique étaient, dit la loi, les trois lieutenants du brennin. (Liv. i, cap. 12.)
Disons encore les charges et fondions des deux autres lieutenants du brennin.
Des terres exemptes de cliargos, un clieval, des fourrages, et des vêtements de laine et de lin étaient altribués par la loi au druide de 1-vpart du brcnnin et de son épouse.
Il jouissait, en outre, du tiers des décimes royaux, recevait quatre deniers toutes les fois que le brennin apposait son sceau pour le don d'une terre ou toute affaire de ce genre.
L'offrande du brennin et celle de ses officiers lui appartenaient, et chacun des officiers lui devait une livre par ai*.
Le troisième officier du brennin avait en propre une terre libre, un cheval et des vêtements.
Il s'asseyait au foyer, du côté opposé au brennin, près du druide.
Il logeait dans la chambre même du chef.
Il recevait un coussin et une couverture de la reine, et le coussin sur lequel s'étendait le roi, le jour, lui servait de chevet la nuit.
Dès qu'il était pourvu de son office, le brennin !ui donnait un échiquier en ivoire, et son épouse, ainsi que le barde de la maison, un anneau en or.
Le chef des écuries lui amenait un cheval pourvu de ses fers et de sa selle, prêt à être monté.
Lorsqu'il entrait ou sortait, les deux battants de la porte lui étaient ouverts, afin qu'il ne passât jamais par la petite porte.
Il recevait une part dans les deniers provenant des droits moi tuaires, avait aussi une part dans le butin fait sur l'étranger, et recevait vingt-quatre deniers de tous ceux qui étaient absous pour cause de vol ou d'injures, ainsi que quatre deniers de celui qui avait obtenu gain de cause dans les affaires dont il avait connu.
Il devait juger sans frais toutes les causes de la maison du brennin.
Il rappelait à chaque officier de la maison le rang et les charges de son emploi.
C'étaient là des privilèges rigoureusement définis et qui, chez des peuples civilisés, eussent constitué des bénéfices énormes.
Les détails de rétiquellc et des privilégies royaux n'étaient pas moins minuliciix.
Seulement , parm! les revenants-bons du souverain , il y avait certains objets qui n'étaient pas faits pour tenter l'appétit du roi, ni de la reine.
En fait d'animaux et en fait d'bommes, la loi semble ne leur attribuer que le rebut.
Voici la loi :
a II y a buit cboses qui tombent dans le domaine du clief, dit le € §11 du cap. 47, lib. I:
« 1<* La mer;
« 2» Les lieux déserts-,
« 3° L'étranger sans ressources surpris sur le domaine royal et « qui ne peut retourner cbez lui ^
« 4° Le larron -,
« 5° La cbair des animaux morts subitement;
a 6® L'homme impuissant;
« 7» Le mourant qui doit le droit d'héritage-
« S" L'homme qui s'est soumis à un rachat public ou privé.
« Partout où se trouve le juge aulique, l'économe et le chef du € palais, la se trouve la maison du chef. »
11 y a quatre choses que le brennin s'est réservées sans prendre Pavis de personne :
Le droit de protection 5
La police des chemins publics-,
La confection des lois et l'émission de la monnaie dans ses domaines -,
Le droit de juger les causes qui le coacernent, lui et les membres de sa maison.
Ceci, soit dit en passant, ne rencontre point d'analogue dans les législations anciennes qui, toutes, consacrent le principe d'équité:
Nul ne peut éirejuge en sa cause,
« Les hommes du brennin, dit encore la loi, marcheront toutes « les fois qu'il le voudra, pour combattre, quand sa Icrrc ou ses € fronlièrcs seront attaquées.
« Il doit toujours avoir près de lui trente-six hommes montes su? « leurs chevaux, et douze compagnons (comiles, conUcs), sans par « 1er de ses domestiques, de ses hommes, de ses esclaves, de ses « musiciens et de ses obligés. »
Les droits légaux qui précèdent concernent plus spécialement le brennin, ou le chef militaire des Bretons-, la loi n'a rien oublié cependant, et ce qui suit donne des détails sur la vie domestique du même chef:
« Si le brennin a quelque édification à faire pour sa demeure, il lui « est permis de faire venir des ouvriers de tel village que ce soit, à « la seule condition de les nourrir.
a Les colons du brennin sont chargés de neuf édifices affectés à « ses besoins, savoir :
« Za grande salle (aula) -,
« La chambre à coucher -,
« La dépense-,
a L'écurie;
a Le chenil ;
« Le cellier-,
« Le four;
« Les latrines-,
« Le dortoir. »•
Ces détails font ressortir énergiquement (et c'était notre dessein), l'idée d'ordre minutieux, de stipulation, de réglementation outrée, au milieu même d'un état primitif et très-voisin de la barbarie.
Quelques lignes des lois d'un peuple en disent plus qu'une dissertation de vingt pages.
70 LES TRIBUNAUX SECRETîfi.
Un siècle avant notre ère, les diverses peuplades armoricaines vivaient heureuses, régies par ces lois qui n'étaient point alors écrites, qu'on ne réunit que plus tard en un code, mais que le temps avait depuis longtemps consacrées, et qui suffisaient à contenir la seule mauvaise passion de l'homme non civilisé ; la passion d'envahir.
Parmi ces peuples, les Venètes occupaient un rang à part.
Industrieux et actifs, fiers de leur supériorité, ils s'étaient progressivement développés, avaient étendu au loin leur commerce, et ne songeaient qu'à continuer cette vie quelquefois aventureuse, mais toujours souriante, gaie, heureuse, que leur avait faite le commerce.
C'étaient déjà de hardis navigateurs.
Ils allaient tour à tour porter leurs produits, tantôt chez les Ossisniens, tantôt chez les CuriosoUtes : quelquefois même, séduits par les hasards des voyages, attirés par l'ardeur des découvertes, on les avait vu, dit-on, aborder jusque sur les côtes de la Méditerranée. Ils avaient, enfin, poussé l'art de la navigation à un tel point, que Jules César se plut à faire l'éloge de leurs vaisseaux, et qu'il les préféra souvent à ceux des Romains.
Il y avait déjà quarante ans que Morvan était chef ou brennin des peuples du pays de Vannes. Il avait augmenté leur bien-être et poussé ses excursions aventureuses plus loin que personne.
Un soir, au retour d'un voyage, Morvan était dans la grande salle de son habitation, entouré des principaux chefs de son clan.
Assis près de la colonne, il avait à ses côtés le chancelier, ensuite l'hôte, le prince héritier, son fils, et le chef de la fauconnerie.
Lepédifêre se tenait devant le plat servi au brennin -, \q préparateur itait derrière ra colonne même.
A l'autre bout de la salle était assis l'officier du palais, ayant à sa gauche les domestiques qu'il avait désignés, tandis que les autres
se tenaient près de la porte : à sa droite, le musicien apprêtait sa cilhare.
Enfin, aux diverses places qui leur étaient attribuées par la loi, on remarquait le silenliaire, le chef des écuries, l'officier de la vénerie, l'économe et l'ouvrier en fer.
Morvan était un grand et fort vieillard, qui avait bien alors quatrevingts ans environ.
Il portait les cheveux longs et blancs, et sa barbe descendait majestueusement jusque sur sa poitrine.
Depuis près d'un demi-siècle qu'il commandait à ce peuple, jamais le plus léger murmure ne s'était élevé contre son autorité. Les Venètes l'avaient en grande vénération, autant pour son âge que pour sa valeur passée.
Le barde avait commencé ses chants, et chacun faisait silence.
Il disait les exploits des premiers hommes de la race armoricaine, leurs premiers combats, leurs premières victoires.
Un frémissement, contenu encore, parcourait l'assemblée, et quelques exclamations seules venaient de temps en temps troubler le recueillement pieux de tous !
C'était le chant de la nationalité bretonne^ chant à moitié sauvage, qui se modulait parfois en cadences étranges. Sur ces natures facilement impressionnables, la musique avait une incroyable influence -, quelquefois, à la fin du chant du barde, on les voyait courir à travers les villages, demandant leurs armes, appelant les populations au combat-, d'autres fois, c'étaient des émotions plus douces que la musique leur inspirait, et alors on les surprenait à s'attendrir et à pleurer.
Ces larmes et ces fureurs sont dans la brumeuse poésie d'Ossian.
Ossian a chanté l'Armor sous un autre nom.
Fingal et Malvina sont des fantômes bretons.
Ce jour-là, quand le bardit fut fini, quand les dernières notes dn
chant national firent résonner la voûte de la grande salle, un granJ cri s'éleva, cri d'enthousiasme et de patriotisme, et tous les guerriers, se dressant à la fois, firent un pas vers le chef, comme pour l'invi^.er à les mener au combat-,
Comme pour lui dire :
Renouvelez ces grandes luttes dans lesquelles nos pères ont immortalisé leurs noms : mais, à cet enthousiasme, un silence morne succéda presque aussitôt.
— Écoulez !... avait dit Morvan, de sa voix terrible, écoutez ! El tous les guerriers écoulèrent.
Un cri lointain s'était élevé au dehors, comme pour répondre à la clameur des guerriers réunis dans l'habitation du chef.
Ce cri, fait de mille voix, avait tout à coup réveillé les solitaires échos de la vallée.
— La guerre 1... s'étalent écriés tout à l'heure les chefs pressés autour de Morvan.
— La guerre ! répéta le vieillard lentement. Nous n'avons pas besoin de la chercher, la guerre !... Elle est venue chez nous.
Il se leva et gagna le seuil extérieur de sa maison. Les chefs l'avaient suivi.
De sa main étendue, Morvan désigna les cimes environnantes que blanchissait la lumière de la lune.
Et il ajouta :
— Regardez!
C'était un étrange spectacle.
De cet endroit on découvrait tout le pays à cinq ou six lieues à la ronde.
Sur toutes les cimes d'alentour, des feux étaient allumés, et, à la lueur de ces signaux, on apercevait au sommet de chacune des montagnes des hommes qui levaient les bras au ciel.
Les chefs qui entouraient Morvan regardaient et écoutaient.
L'écho des cris, en s'éloignant peu à peu, allait maintenant s'affaiblissant, jusqu'au moment où l'on n'entendit plus rien que le silence plaintif de la nuit.
C'était kl guerre, en effet.
Ces feux, allumés sur les montagnes, ces gestes éclairés, ces cris qui voyageaient de cime en cime, constituaient, chez les Gaulois ex chez les Celtes, une sorte de télégraphie.
Depuis les bords de la mer jusqu'à Vannes, les collines illuminées disaient:
— L'étranger est sur nos rivages !
Les moyens de communication étaient nuls, les relations e^dstaient à peine; pour obvier à cet inconvénient et se préserver mutuellement d'un danger qui pouvait inopinément les menacer, les peuples gaulois avaient inventé ces signaux, tant admirés par César.
Et de fait, en moins d'un jour, quelquefois une nouvelle faisait ainsi le tour de la Gaule.
Le lendemain, une activité inouïe régna dans Vannes et dans ses bourgs.
Morvan y était entré, suivi de ses guerriers, et il avait déjà préparé tous les moyens de défense.
On ne savait point encore à quels ennemis on allait avoir affaire, mais on se doutait bien que le danger était grand, et rien n'était négligé pour y faire face.
On envoya de tous côtés, sur toutes les routes, des émissaires chargés de recueillir les nouvelles, et l'on attendit avec calme leur retour pour être fixé sur la nature du péril qui menaçait la patrie.
Trois jours s'étaient écoulés.
Morvan était encore dans la ville.
fêtait le malin : un mouvement extraordinaire continuait de régner dans le port-, mais chacun commençait à se demander avec
inquiétude pourquoi, depuis trois jours, rien n'avait transpiré sur les forces des ennemis et sur la position qu'ils occupaient.
Une chose grave les tourmentait d'ailleurs plus que tout le reste.
Depuis que les cris d'alarme sVtaient fait entendre, aucun prêtre delà religion druidique n'avait paru dans la cité. Or, en l'absence de leurs cubages, les Venètes, craignant la colère des Dieux, n'osaient rien entreprendre.
Le peuple était rassemblé sur la place principale de la ville.
De sourdes rumeurs circulaient vaguement dans tous les rangs, on racontait mystérieusement d'étranges choses.
La nuit dernière, les émissaires du brennin avaient vu, en passant, un singulier spectacle dans la plaine voisine de Carnac.
Au milieu de ces longues files de dolmens, tout un peuple de fantômes s'agitait à la pâle clarté de la lune.
Des lumières couraient çà et là...
Des femmes chantant des hymnes pieuses, des guerriers frappant leurs boucliers de leurs javelots...
Ossian toujours, et la poésie des brouillards I
La poésie des suaires, des linceuls, des tombeaux qui s'ouvrent , des morts qui glissent dans la nuit.
Quels étaient, cependant, ces fantômes aperçus par les émissaires du chef? — Ces hommes et ces femmes?
Etait-ce déjà l'ennemi que l'on attendait, et s'il était si près, pourquoi n'avait-il pas encore frappé?
Tout à coup les rangs de la foule s'ébranlèrent, un seul cri sortit de toutes les poitrines à la fois, et chaque homme de la cité se précipita vers un cortège imposant el nouveau qui s'avançait. C'était le drapeau rendu tout à coup à l'armée qui commence à douter.
C'était le présage de triomphe, le ciel qui s'ouvrait pour lais»ei tomber l'oracle de Yictoire.
C'étaient les druides et les prêtresses de l'île de Sein!.,
Celui qui marchait le premier, était revêtu d'une tunique de laine blanche d'une extrême finesse; une ceinture d'or lui ceignait le^ reins, et il portait des bracelets du même métal.
Une couronne de chêne reposait sur sa tête vénérable.
De longs cheveux blancs retombaient jusque sur ses épaules, et leurs anneaux venaient se mêler à la barbe argentée qui couvrait sa poitrine j il avait les pieds nus, et cachait modestement ses mains sous les plis flottants d'un manteau de même étoffe que sa tunique.
Les druides qui le suivaient étaient comme lui, vêtus de laine blanche, mais ils n'avaient ni bracelets, ni couronne de chêne.
Les vierges de l'île de Sfin (ou Sène) marchaienl ensuite.
Elles étaient au nombre de neuf.
La grande prêtresse les précédait, couronnée de verveine, une faucille d'or à la main, parée enfin, comme le chef des druides dont elle était l'égale, de la ceinture et des bracelets d'or.
Ses huit compagnes portaient avec respect l'arche précieuse qui contenait le gui sacré.
Leurs vêtements étaient blancs aussi, et leurs voiles d'un tissu léger et transparent, rejetés avec grâce sur leurs épaules, laissaient apercevoir des charmes purs, qui, pour la première fois, se trouvaient exposés à des regards profanes. Car les vierges de Sein ne sortaient qu'à l'heure où le dieu inconnu parlait avec le tonnerre de sa voix et disait un danger de mort pour la Bretagne-Armorique.
Enfin, la marche était fermée par les bardes, portant leur cithare sur le dos, et la hache à la main.
Il y avait loin de la pointe du Ray, de la baie des Trépassés et de l'île de Sein aux rivages venètes.
La présence du collège sacré, — surtout la présence des druidesses, annonçait de grandes choses.
Des choses telles que les vieillards n'en avaient point vu de pareilles.
Après les premiers cris de joie, ce fut un recueillement plein d'irspoirs et de terreurs.
Lf 5 guerriers se rangèrent en ordre autour du chef.
Le premier des druides s'dvança vers Morvan :
Que les dieux veillent sur le chef vénéré des Venètes, dit-il d'une voix majestueuse et lenle... un grand danger menace le pays de tes ancêtres... des hordes d'ennemis ont envahi nos rivages, et ils ont, dit-on, l'intention de venir jusqu'ici pour ruiner Vannes, la reine de DOS cités, et nous réduire tous en esclavage.
Un grand chef est à leur tête ; il est puissant, cl les dieux semblent protéger ses armes.
Il commande à des hommes vêtus de fer, et ses bataillons sont aussi nombreux que les épis dans une plaine fertile!
Morvan ! nous sommes venus vers toi pour conjurer cet orage et détourner le coup terrible que la colère des dieux nous envoie.
Tu es un chef vaillant, prudent au conseil et brave dans les combats ; tes avis ont souvent détourné des malheurs que ton bras n'avait pu combattre.
Parle donc, Morvan, les anciens t'écoulent.
Morvan avait entendu avec recueillement les paroles du druide.
Quand ce dernier eut achevé, Morvan releva le front et répondit :
Si le brennin de nos ennemis, dit-il, est aussi puissant que lu le dis, noire malheur est certain, et notre cause est perdue. Mais les dieux BOUS protégeront encore, comme ils nous ont si souvent protégés -, et si nos voisins nous viennent en aide, si les prêtres justement respectés delà religion de nos pères appellent sur nous la bienveillance des dieux, nous pourrons encore combattrea vec quelque gloire contre ces nouveaux ennemis. Cependant, que le chef des druides s'explique
et qu'il nous dise ce que nous avons à faire pour ne pas dcmérlter de la réputation de nos pères.
Ce vieux Morvan avait, on le voit, la prudence du serpent.
N'oublions pas que l'Armorique est voisine de la Normandie, pays où l'on ne s'explique jamais.
Si le druide avait imité le vieux Morvan, la conférence durerait encore. — Heureusement que ce pontife savait son affaire.
Demain, répartit le chef des druides, demain, au plus tard, un lieutenant de notre ennemi viendra dans cette cité, sous le prétexte que les siens manquent de vivres ; c'est un chef, il faut le retenir.
D'autres envoyée (font également vers les Occismiens et lesCuriosolites, qui agiront de même.
Comme ceci est une guerre sainte et mortelle, il faut faire un appel à tous les peuples de l'Armor, à tous les clans!...
Que chaque ville produise son armée, et que celte armée vienne dans ces lieux pour protéger l'indépendance de notre sol, ou mourir plutôt que de subir un honteux esclavage.
Vous êtes tous eiiiants de la terre que vous habitez. — Défendez votre mère!...
Le vieux druide se tut après ce dernier trait d'éloquence emprunté à la poésie d'Hésiode.
Les guerriers agitèrent leurs lances.
Les prêtresses de Sein firent tomber leurs voiles en poussant le cri des sacrifices.
Morvan inclina ses cheveux blancs et dit :
— Il sera fait suivant la volonté des Dieux, exprimée par leurs prêtres.
Les druides étaient alors les personnages les plus importants qui fussent dans les Gaules. « Dans ce pays, dit Jules César, dans ses « Commentaires, il n'y a que deux sortes de personnes qui soient eF\ « quelque estime et en quelque considération, les druides, ou les prê- « très, et la noblesse, ou les chevaliers.
« Les druides sont chargés des choses divines, des sacrifices, tani « publics que particuliers, et expliquent ce qui a rapport à la reli- « gion. Ils ont soin de l'instruction et de l'éducation de la jeunesse, « qui les respecte beaucoup. Ils prennent connaissance de tous les a démêlés, tant publics que particuliers. S'il se commet quelque a meurtre , s'il s'élève quelque contestation , ce sont eux qui en « jugent.
« Ce sont eux aussi qui décernent les peines et les récompenses.
« Si quelqu'un, quel qu'il soit, refuse de se soumettre à leurs « décisions, il est exclu de toute participation à leurs sacrifices, a C'est là un châtiment terrible : celui qui l'a mérité passe pour un « impie et un scélérat, et tout le monde l'abandonne ; personne ne < peut le voir ni lui parler-, on le regarde comme un pestiféré qu'on « évite de peur de gagner son mal -, on ne lui rend point de justice •, « il est l'objet du mépris universel.
a Tous les druides n'ont qu'un seul chef.
« Son autorité est absolue.
« Lui mort, le plus considérable de ceux qui lui survivent lui suo « cède. Les druides ne vont point à la guerre, ne paient pas d'im- « pots, et sont exempts de toutes charges et de toutes contributions. »
Il est impossible de ne pas remarquer combien cette position des
druides ressemblait à celle de nos prêtres chrétiens au moyen-âge. « Les forêts druidiques, dit un auteur moderne, étaient des asiles « sacrés, inviolables, regardés comme la demeure d'Esus. Lesdrui- « des seuls habitaient ces sombres retraites, destinées aux seules « cérémonies du culte. »
Ces prêtres étaient d'ailleurs réputés pour l'austérité de leurs mœurs et l'étendue de leurs connaissances.
Tous les auteurs qui ont parlé des druides les ont traités, sous ce rapport, avec une considération non équivoque.
Jules César reconnaissait l'antiquité des druides, ainsi que leurs sciences et leurs fonctions.
Pline accorde aux druides des connaissances en astronomie.
Pomponius Mêla, et surtout Amraien Marcellin, regardaient les druides comme très-versés dans les sciences physiques.
Enfin Strabon donne la plus haute idée du dogme et de la justice des druides.
Le seul reproche dont ils ne se soient jamais lavés, c'est cette coutume odieuse que la tradition leur attribue de sacrifier à leurs dieux des victimes humaines.
S'ils eussent été grossiers, ignorants, crédules comme les prêtres de certaines nations sauvages, l'histoire devrait les laisser dans leur ténébreux et sanglant cloaque.
Mais des astronomes , mais des théologiens , mais des philosophes!...
Hélas! ne nous indignons pas trop haut, nous qui sommes philosophes aussi, et qui avons chaulé, dansé, bu, mangé, tricoté autour de la guillotine, inventée par un philosophe et manœuvrée par des philosophes!...
Chacun a ses défauts. Ceux des philosophes sont plus grands, 70iià tout.
Les druides coupaient le cou des gens, parce qu'ils étaient philosoplies.
Dans les dangers publics ou dans tes épidémies qui ravageaient périodiquement leur pays, ils ne faisaient pas diflicullé d'immoler des hommes ou de faire vœu d'en sacrifier.
Ils s'imaginaient peut-être ne pouvoir apaiser leurs dieux qu'eu leur offrant vie pour vie -, ils avaient même établi des sacrifices périi> diqucs de cette espèce.
Certains historiens affirment que les druides ne sacrifiaient habituellement que des criminels précédemment condamnés à mort.
C'était une manière pieuse et très-adroite d'utiliser le crime.
On faisait provision de coquins.
Mais, quand il n'y avait pas de coquins, les dieux attendaient.
Et qu'en faisaient-ils, les dieux, de ces coquins?
Ils auraient peut-être mieux aimé de bons compagnons.
N'était-ce pas les traiter bien cavalièrement que d£ leur servir ceux dont le monde ne voulait plus?
La nuit qui avait préctaé leur arrivée à Var>nes, les druides avaient tenu leur Tribunal secret dans la plaine de Carnac.
C'est là, dil-on, que se réunissaient, au solstice d'hiver, les druides des divers clans de la Bretagne, pour y discuter des graves intérêts du pays.
Quand un incident inattendu venait tout à coup troubler la paix dont jouissaient les contrées, des assemblées extraordinaires étaient convoquées-, et c'était encore dans la plaine de Carnac que ces assemblées se tenaient.
Elles ont laissé des traces qui dureront probablement autant que le monde.
C'est en effet sur la côte sud du département du Morbihan , près du bourg de Carnac, que s'élève le plus important des monuments druidiques que la civilisation ait respectés.
Onze lignes parallèles de pierres énormes, diversement espacées, qui, s'éloignant ainsi, jusque sur les bords mêmes de la mer.
Le plus ^'rand intervalle qui les sépare est de douze mètres, le plus petit de qualre.
Les men-hirs dont se compose cet étrange monument ne sont pas tous d'une égale hauteur^ les uns ont à peine quatre mètres, les autres s'élèvent quelquefois jusqu'à la hauteur énorme de dix mètres.
On assure que, dans le tracé primitif, l'étendue occupée par ces onze rangées de blocs granitiques n'était pas moindre de deux mille huit cent quatre-vingts mètres.
On ne saurait facilement se faire une idée de ce monument bizarre, qui semble aujourd'hui regarder avec étonnement les constructions modernes qui l'entourent. C'est quelque chose comme les obélisques d'Egypte , comme les sphinx de Memphis , comme ces grands rochers que les anciens élevaient parfois à Minerve aux yeux glauques. Singuliers symboles de force et d'ignorance ! Prodiges d'une main-d'œuvre qui a emporté ses secrets !
La nuit, à la clarté de la lune, on croirait voir une assemblée de géants pétriliés.
Le collège sacré des druides était rassemblé dans l'immense plaine.
On avait convoqué pour cette solennelle réunion les principaux druides des divers pays de l'Armorique.
Au centre de la plaine s'élevait un dolmen majestueux autour duquel chacun s'était rangé en silence.
Le grand chef des druides était monté sur la pierre du sacrifice, e tous écoulaient avec recueillement. Ce n'était pas la première fois que l'invasion étrangère menaçait la contrée, et, jusque là, toujours les druides avaient trouvé les clans de l'Armorique disposés à combattre et à mourir-, mais, dans la circonstance présente, ils allaient avoir affaire à une armée disciplinée, habituée à la victoire, conduite I. 11
par un chef redouté, cl contre laquelle ils craignaient bien que le patriotisme', la haine de l'étranger et l'amour de l'indépendance fussent impuissants.
Il s'agissait des Romains, maîtres du . ionde.
Et il s'agissait de César!
Le chef des druides, pâle et calme, proposa à l'assemblée le meurtre de César.
César était à quelque distance seulement des frontières armoricaines j des émissaires pouvaient facilement se glisser dans les rangs de l'armée ennemie et le frapper au milieu de ses soldats.
Dans la situation où les Venètes allaient se trouver réduits , on devait trouver sans peine un homme disposé à commettre ce meurtre.
C'était affranchir son pays, c'était rendre impossible une invasion redoutable.
Cet acte devait être considéré comme un acte d'héroïsme par totis ceux qui avaient encore le sentiment profond de la nationalité.
Et, au demeurant, les Romains en agissaient-ils autrement que ces barbares?
— Braves guerriers, dit-il, les Romains, dont le nom seul fait trembler le monde, déjà maîtres d'une partie de la terre, viennent en ce jour envahir nos contrées.
Vos femmes, vos enfants, vont être la proie de ces insatiables conquérants. Les fers sont préparés, nous allons devenir leurs esclaves.
Vos nobles cœurs frémissent ^ votre sang généreux bouillonne dans vos veines-, vous brûlez de combattre l'ennemi!
Mais, hélas ! croycz-en ma vieille expérience, en vain vous lutteriez contre les cohortes romaines aguerries par les combats-, la victoire, malgré votre courage, n'est point douteuse -, vous suc-
comberez avec honneur, je le sais, mais aussi vous succomberez sans vengeance.
Ce n'est donc point aux armes qu'il nous faut recourir.
Il est, à la tête des Romains, un chef ambitieux voulant réduire l'univers sous ses lois, et pour satisfaire son insatiable ambition, portant le fer et la flamme jusque dans nos paisibles demeures -, ce chef, c'est César.
C'est donc César qu'il faut tuer.
Qui de vous l'osera? qui de vous sera le sauveur de la patrie ?
Un instant de silence suivit les paroles du chef des druides.
Vingt voix s'élevèrent pour crier: C'est moi, moi qui tuerai JuUus Caesarl
Dans le premier moment et parmi ces clameurs, les druides ne s'aperçurent pas qu'un étranger avait profité du tumulte pour se ghsser dans leurs rangs.
Quand le calme fut revenu, quand le silence se fut rétabli, le chef distingua parmi ceux qui l'entouraient cet homme dont le visage lui était inconnu.
— Un profane a osé poi-ter ses pas jusque dans cette enceinte sacrée, dit-il avec indignation, un mortel a été assez audacieux pour venir troubler nos réunions augustes... qu'on le saisisse et qu'on l'amène immédiatement devant le tribunal des anciens.
Celait la loi...
Les druides se précipitèrent avec fureur sur l'étranger; ils lui enlevèrent l'épée dont il était armé, et le traînèrent ainsi jusqu'à la pierre du sacrifice sur la quelle l'archidruide se tenait debout.
L'étranger, cependant, s'était laissé faire sans paraître éprouver la moindre terreur.
Son pas était indolent, sa tète haute, sa main ne tremblait pas, aucune pâleur ne s'était répandue sur ses traits.
Cette horanie pouvait avoir une quarantaine d'années.
C'était une nature élégante et forte, et on lisait sur son visage et dans son regard un certain air impérieux qui révélait l'habitude du commandement. -^
Il offrait le type le plus pur de la beauté romaine.
Il était grand, ses mouvements avaient de la mollesse 5 et parfois une gaité spirituelle relevait le coin de ses lèvres Unes ; bien qu'il eût déjà passé la limite de l'âge miîr , il y avait encore dans ses yeux tant de feu, tant de vigueur dans ses membres, tant de jeunesse enfin sur son front dépourvu de rides et dans toute sa physionomie, qu'on l'eût pris volontiers pour un jeune homme.
Dès qu'il eut été amené devant l'archidruide, l'étranger le regarda sinon avec mépris , du moins avec hauteur, et attendit sans s'incliner qu'il plût à son juge de l'interroger.
— D'où viens-tu et qui es-tu? lui demanda le chef des druides.
— Je viens de chez les habitants des grandes forêts , répondit l'étranger, j'ai descendu le cours de la rivière aux eaux froides, et j'allais vers ceux qui habitent les landes; mais la nuit m'a surpris quand j'allais franchir cette terre de deuil.
— Et qu'allais-tu faire chez les habitants des landes? demanda le druide.
— J'allais leur demander des vivres pour les miens et pour moi. Un murmure d'incrédulité accueillit cette réponse.
Le vieux druide remua b tête d'un air menaçant, et montra à l'étranger la hache du sacrifice v;ui gisait à ses pieds sur la pierre druidique.
Puisque lu as visité les habitants des grandes forêts, tu ne dois pas ignorer le châtiment qui attend tout profane dont la présence a souillé les mystérieuses cérémonies de notre culte.
— Et ce châtiment, quel est-il? demanda l'inconnu d'un air railleur.
— La mort ! répondit son juge.
Et pendant qu'une certaine émotion se manifestait parmi les spectateurs, l'étranger souriait et relevait lentement sa tête indolente.
— La mort, dit-il, non sans un certain enjouement qui contrastait singulièrement avec la solennité de la scène, je la connais.... c'est mon amie.... Je ne crois pas que personne au monde lui fournisse autant de besogne que moi.
Le druide le regardait étonné.
Il ne comprenait pas.
— Comment ! fit le druide étonné.
— Je me trouve tous les jours en face de la mort, reprit le Romain. Qu'elle entre en nous par un trou de hache ou par une piqûre d'épée, qu'importe?... Ce ne sera pas aujourd'hui, d'ailleurs... Les dieux prennent la peine de parler aux hommes tels que moi, quand ils doivent mourir... Et les dieux ne m'ont encore rien dit.
Les druides échangeaient des regards stupéfaits.
L'audace de cet homme leur semblait dépasser les bornes de la folie,
— Qui donc es-tu, toi qui parles ainsi? demanda enfin le chef des druides.
— Qui je suis! répartit son interlocuteur. — Et si je ne voulais pas te le dire?...
Jamais on n'avait bravé de la sorte l'autorité druidique. Un grand tumulte s'éleva.
— Il blasphème! il blasphème ! criait-on de tous côtés; que sa bouche soit fermée pour toujours, qu'il périsse !
— Silence ! prononça le druide.
Et toutes les voix se turent en même temps.
— Que cet homme rentre en lui-même, poursuivit le vieillard; qu'il dise son nom sur le champ, ou que la hache du viclimaire le frappe sans pitié.
El il se tourna en même temps vers l'étranger, qui gardait à la lèvre son inexplicable sourire.
— Qui cs-tu? réponds. Qui es-tu? s'écria-t-il avec colère. L'étranger parut se recueillir.
— Je suis, répliqua-t-il en rojclant avec grâce sur son épaulrt droite le riche manteau qui couvrait sa tunique guerrière, je suis celui qui doit broyer, comme de vils cailloux, les pierres de vos sacrifices*, — celui qui brisera vos glaives comme s'ils étaient de paille ^ — celui qui emportera vos haches d'airain en Italie, afin que les petits enfants de Rome s'en fassent des jouets ; je suis...
Ce fut parmi les rugissements de colère furieuse qu'il prononça le dernier mot.
Mais sa voix, éclatant soudain comme la foudre, domina la clameur unanime, et son nom sonna plus haut qu'un coup de tonnerre, quand il acheva :
— Je suis Jules César !
Le cercle s'agrandit autour de lui, taudis qu'on répétait :
— Jules César ! Jules César !
Tous les regards s'attachèrent aussitôt sur l'étranger avec curiosité-, les rangs se serrèrent une seconde fois autour de lui, et un immense cri de joie, de fureur et de haine alla réveiller les solitaires échos de l'immense plaine de Carnac. Quelques minutes après, J'Ues César, chargé de liens, était étendu sur la pierre unie du dolmen.
Cependant, en ce péril extrême, une énergie surhumain semblait soutenir JulesCcsar 5 son regard ne s'était point voilé, ia même audace éclatait sur son front, et lorsque les druides le déposèrent sur la table de granit , le même sourire ironique errait encore sur ses lèvres.
Quelle force le soutenait donc à ce moment suprême ?
Quelle raison secrète, mais puissante, lui faisait donc mépriser les fipprêls du supphceî
César savait bien qu'il avait autour de lui les prêtres d'un culte sanglant, et que ces hommes n'hésiteraient pas à commettre, pour leur préservation personnelle et aussi pour l'indépendance du pays, un de ces meurtres qu'ils commettaient fréquemment pour être agréables à leurs dieux.
Et pourtant César, souriant, abaissait toujours sur la foule son regard indolent et dédaigneux.
Les plus anciens d'entre les druides s'étaient retirés à l'écart, et ils allaient prononcer l'arrêt de l'illustre victime que le hasard venait de leur livrer.
C'était là, d'ailleurs, une simple forme.
Ne venait on pas de décider que César devait mourir?
Aucune hésitation sérieuse ne pouvait s*élever, et le jugement qui condamnait César à une mort immédiate fut rendu séance tenante à l'unanimité.
Les druides revinrent alors en grande pompe vers le dolmen, où César était gardé à vue -, le victimaire les suivait, la hache sacrée à la main, puis venaient ensuite les prêtresses de l'île de Sein, et les bardes qui chantaient des hymnes nationaux.
Dès qu'ils eurent atteint l'autel fatal, chacun prit son ran^ suivant l'usage consacré, et le victimaire s'approcha de César,
Il dénoua les liens qui retenaient ses membres.
L'archidruide était remonté sur le dolmen et dominait toute celte scène de sa taille imposante.
Chacun des spectateurs en attendait l'issue avec un frémissement d'épouvante, lorsque Jules César, débarrassé de ses liens, se redressa tout à coup et promena ses regards impérieux sur l'assemblée.
— Que les dieux vous pardonnent ces apprêts qui m'outragent,, dit-il d'une voix tranquille*, que le victimaire rejette sa hache loin de luij que le chef des druides descende de cet autel , Jules César Tordonne!
Et comme le viclimaire liésilait, comme l'archidruide, lui-môme, se demandait avec effroi pourquoi le son de celle voix impérieuse et brève av'\il fait naître tout à coup dans son cœur un soupçon sur sa puissance et son autorité :
— Arrière ! s'écria César. — Prêtres d'un culte sanglant et menteur, votre pouvoir finit où commence la domination romaine, et moi, chef de ce vaste empire dont Rome a étendu au loin les bornes, je vous le dis, si, dans un instant, vous n'avez déposé à mes pieds les instruments terribles de vos sacrifices et les insignes de votre dignité, les soldats qui m'ont accompagne jusqu'au seuil de cette enceinte vont s'élancer à ma voix , et alors il sera trop tard pour implorer ma clémence.
Une stupéfaction morne se répandit sur chaque visage à cette déclaration qui n'admettait pas de réplique, car on entendit presque aussitôt un bruit de pas lourds et pesants qui, d'instant en instant, devenait plus distinct et approchait de l'enceinte sacrée.
C'étaient les Romains.
Bien que ces vaillantes troupes de Rome n'eussent point encore pénétré dans i'Armorique, cependant le bruit de leurs exploits et de leurs victoires était déjà venu frapper les druides d'étonnement et d'admiration.
La renommée leur avait dit qu'ils étaient courageux dans les combats, fiers devant les vainqueurs, souvent cruels envers les vaincus.
Rien ne leur avait résisté jusqu'alors, et l'on ne pouvait douter qu'ils ne s'arrêteraient pas en chemin. Une panique soudaine s'empara des druides présents, ils s'éloignèrent avec une sorte de respect superstitieux de cet homme qu'ils menaçaient naguère.
Le viclimaire rejeta loin de lui sa hache, les vierges de Seiu se retirèrent effrayées dans les rangs des bardes.
Et quand les soldats romains parurent entre les onze rangées de
pierres parallèles, le glaive ou la pique à la main, les aigles déployées, toute l'assemblée, pleine d'épouvante, se prosterna aux genoux de César, implorant sa merci.
César fil signe à ses soldats de s'arrêter et ordonna au plus vieuy d'entre les druides d'avancer vers lui.
— Dans deux jours, lui dit-il, Q. Velanius et T. Silius, deux lieutenants de l'armée romaine, se rendront à Vannes pour demander au peuple venôte des secours et des vivres dont j'ai besoin-, le peuple a foi en vous, vous vous rendrez demain dans leur cité et les menacerez de la colère de vos dieux s'ils n'accordent ce que Velanius et Silius sont chargés de leur demander.
Les druides s'inclinèrent en signe d'assentiment.
— Et maintenant , leur dit-il , songez qu'à la moindre hostilité de votre part, Jules César sera implacable envers vous, et que, s'il le faut, la vengeance de l'empereur * saura vous découvrir et vous frapper au sein même de vos forêts impénétrables.
Ayant ainsi parlé, il alla rejoindre ceux qui l'avaient accompagné, et disparut bientôt aux yeux des druides terrifiés.
Nous avons vu comment les druides s'étaient acquittés de la mission dont César les avait chargés.
L'intérêt du peuple armoricain se confondait avec le leur dans cette circonstance, et ils ne négligèrent rien pour repousser le danger commun.
Des émissaires furent expédiés de tous côtés vers les gens de Saint»
' Imperator, qui signiûait alors seulement général victorieux;
90 LES TRIBUNAUX SECUETS.
Pol-de-Léon (Occismi), ceux de Quimper (Curiosolites), ceux de Tréguier (Lexobiens), de Nanles(Nannetcs), d'Avranches, du Perche, €l jusqu'à ceux de la Gucidre et du Brabanl.
Chaque tribunal druidique se réunit, les mesures les plus énergiques furent décrétées, et, sur tous les points de la côte, des préparalil's se tirent pour venir en aide aux Venétes, qui semblaient devoir être les premiers attaqués. Jamais le pouvoir immense de l'instiluiion druidique ne s'était révélé d'une façon plus grandiose.
On put voir alors que tous ces tribunaux secrets, tous ces collèges mystérieux répandus sur la surface des Gaules n'avaient qu'une tête et qu'un cœur.
Ce ne furent pas les défenseurs qui manquèrent à la cause druidique. __.
Mais laissons parler un instant Jules César lui-même. Les Commentaires sont le meilleur document que l'on puisse invoquer en faveur des vaincus eux-mêmes.
« La plupart des villes de cette côte, dil-il, sont situées sur des « langues de terre, ou des promontoires qui avancent dans la mer, « de sorte que l'on ne peut en approcher par terre quand la mer c est haute, ce qui arrive de douze en douze heures. On ne le peut « guère mieux par mer, parce que quand la marée se retire, les c vaisseaux restent à sec, ce qui leur est très-préjudiciable. On ne
< pouvait donc les assiéger, car lorsqu'après un pénible travail, on « avait élevé une terrasse à peu près à la hauteur des murailles, en « retenant la mer par des digues ; si les habitants se trouvaient trop
< pressés, ils montaient sur leurs vaisseaux qu'ils avaient en grand «I nombre, et, avec tout ce qu'ils avaient, ils se transportaient dans « la yille voisine où ils trouvaient les mêmes moyens de défense.
c Les ennemis avaient encorv; un autre avantage, par la manière € dont leurs vaisseaux étaient construits et équipés. Ces vaisseaux
« avaient le fond plus plat que les nôtres et étaient, par conséquent, « moins incommodés des bas fonds et du reflux.
« La proue en était fort haute, et la poupe plus propre à résister « aux vagues et aux tempêtes.
« Tous étaient de bois de chêne, et ainsi capables de soutenir le « le plus rude choc-, les poutres transversales, d'un pied d'épaisseur, < étaient attachées avec des clous de la grosseur du pouce-, leurs « ancres tenaient à des chaînes de fer, au lieu de cordes, et leurs c voiles étaient de peaux molles et bien apprêtées, soit faute de lin, « soit parce qu'ils ignoraient l'art de faire de la toile, soit, ce qui est « plus vraisemblable, parce qu'ils ne croyaient pas que la toile put « résister aux agitations el aux vents impétueux de l'Océan, et faire « mouvoir des vaisseaux aussi pesants que les leurs.
« Dans l'action contre ces vaisseaux, notre flotte ne les surpassait « qu'en vitesse et en agilité. Quant au reste, ils étaient plus propres « que les nôtres pour les vastes mers et les tempêtes.
« Nous ne pouvions les incommoder de l'éperon, tant ils étaient « solides-, ni les attaquer facilement, à cause de leur hauteur-, pour « les mêmes raisons, ils craignaient moins les écueils^ outre cela, « ils ne redoutaient ni les vents, ni les tempêtes-, ils étaient sans « danger dans les bas- fonds, et ne craignaient dans le reflux ni les a pointes, ni les rochers, avantages que les nôtres n'avaient pas... »
Comme on le voit, Jules César lui-même avouait la force de sou ennemi, et reconnaissait même la supériorité de sa marine.
Les Venètes ne l'ignoraient pas, et la grandeur même du péni exaltait leur courage.
Déjà les Armoricains avaient répondu à leur appela iis savaient, en outre, que les chemins étaient inondés pendant les hautes marées, et que de ce côté ils n'avaient rien à craindre ; d'autre part, les Romains ne connaissaient pas la mer dans laquelle ils allaient avoir
à combattre j tout concourait donc à affermir la confiance des Bretons et à leur faire espérer un succès éclatant.
D'ailleurs, ce peuple avait fait depuis longtemps ses preuves d'énergie et de courage, et nul n'avait jamais osé élever la voix pour protester quand il s'était agi d'engager une lutte avec une puissance voisine.
Depuis que le pays se trouvait ainsi en fermentation , le sénat do Vannes était en permanence, au sein de la cité.
C'était le pouvoir civil , placé entre le pouvoir royal et l'influence druidique.
Car nos conslitulions modernes n'ont assurément rien inventé que d€s phrases vides.
La liberté constitutionnelle a existé partout et de tout temps.
Seulement , on n'en parlait pas.
Quand on en a parlé , la servitude s'est glissée sous les draperies du manteau des tribuns.
Dans ce sénat, tous les hommes notables (nobiles) des cantons qui devaient prendre part à la guerre, étaient appelés à discuter les graves intérêts de la patrie.
Il y avait là des guerriers de tous les âges, qui s'unissant, jeunes et vieux , dans un même sentiment de patriotique abnégation , appelaient de tous leurs vœux l'instant où il leur serait donné de défendre, leur pays contre l'invasion ennemie.
Un seul cependant pensait autrement , et il eut le courage de le dire aux sénateurs réunis.
C'était un jeune guerrier du pays des Occismiens, à peine âgé de trente ans, mais aussi brave dans les combats, que prudent et éclairé dans les conseils.
Le bruit de sa renommée avait fait le tour de l'Armor, et déjà d'ailleurs, il était venu dans la cité des Venètes, dont le vieux chef Morvan l'aimait comme s'il eût été son fils.
Conan était le dernier descendant d'une maison de chefs illustres chez les Occismiens, et il n'avait certes pas dégénéré.
Grand , fort, adroit , il maniait avec une égale habileté toutes les armes offensives et défensives dont on se servait à cette époque.
Il s'avait conduire un vaisseau sur la mer tourmentée des côtes, et il avait toujours été choisi de préférence par les siens quand ils avaient désiré terminer à l'amiable leurs différents avec leurs voisins. Le visage de Conan présentait, dans son expression la plus développée , le véritable type de la beauté chez les anciens Kymrix : les traits accentués et forts, l'œil bleu el vif, le front élevé et fier. H portait les cheveux bruns flottant sur le dos, et le bragou-bras ^ sorte de saie bretonne y serrée aux reins par une ceinture de cuir^ des guêtres lui montaient jusqu'aux genoux, et dessinaient nettement sa jambe nerveuse.
Dès le début des délibérations du sénat, Conan s'était opposé chaleureusement à celte guerre que l'on voulait entreprendre , il avait combattu avec énergie l'influence des druides, et avait montré tout le danger de la résolution que l'on allait prendre :
— Jules César commande à un peuple puissant, avait-il dit^ s'il nous offre une alliance honorable, pourquoi la refuser? pourquoi se précipiter dans les hasards de la guerre? pourquoi répandre le sang du peuple, ruiner le sol, si tous ces malheurs peuvent être évités?..
— Nos prêtres, dit Conan en finissant, veulent nous pousser en avant, qu'ils y prennent garde!... les dieux ont jusqu'ici favorisé nos armes, mais nos druides se repentiront peut-être un jour de nous avoir conseillé une semblable résolution. Pour rnoi, jel'aflirrae, je saurai combattre et mourir quand l'heure sera venue , mais je ne cesserai, d'ici-là, de protester contre celte guerre impie!...
Ces paroles avaient été accueillies par un frémissement dïndignation.
Le grand-druide s'élait levé, et son regard courroucé avait parcouru l'assemblée :
— Qu'ai-je entendu! s'écria-t-il, avec une colère bien jouée, et quel est l'homme qui croit pouvoir tenir un pareil langage!... Ah! je remercie les dieux, car l'homme qui a parlé n'appartient pas à la cité des Venètes!... Eh quoi, sénateurs, est-ce donc quand chacun de vous est prêt, quand tous les clans environnants ont envoyé leurs contingents, que nous hésiterons? Non! celui qui parle de paix est un lâche , et le lâche ne peut prétendre à combattre dans nos rangs!...
Le vieux druiue avait à peine achevé de parler que Conan se leva dd banc sur lequel il était assis, et frappa du poing sur la table placée devant lui:
— Le lâche n'habite point parmi les Occismiens , dit-il d'une voix qui fit retentir les voûtes de la salle de réunion , le lâche n'est pas chez les Curiosolitcs, ni parmi les Lenobiens, ni parmi les Venètes j .es lâches, ô chefs illustres, ce sont ceux qui, après avoir fanatisé le peuple, se retirent honteusement au sein de leurs forêts impénétrables 5 ceux qui, après avoir attisé la guerre, vont se cacher sous leur dolmen; les lâches, enfin, sont ceux-là qui, sans pitié et sans honte , frappent de pauvres victimes sans défense sur leur autel sanglant!... Que les dieux les prennent en pitié-, la crainte qu'ils inspirent ne m'empêchera jamais de dire ce que je croirai utile aux miens!...
D'autres que les druides, dans d'autres siècles que le siècle des druides, ne pourraient-ils pas s'appliquer les paroles de Conan de Quimper?
Il n'y a plus de forêts, mais les caves!,..
Conan se rassit, digne et fier.
Uq tumulte inouï s'éleva, et toute l'assemblée se divisa en jeux parties à peu près d'égale force. D'une part, étaient les vieux no-
bles, que le blasphème du héros occismien avait irrités, et qui s'étaient rangés du côté des druides-, de l'autre, était la jeunesse du pays, qui n'était pas éloignée de penser comme Conan, et qui, en tout cas, était disposée à le soutenir et à le défendre. ^ Enfin , Morvan s'interposa.
A la veille d'une bataille terrible , dont dépendait la liberté du Ijoys, le vieux chef jugea prudent de faire trêve à ces ressentiments soulevés.
Les druides, eux, décidèrent que Conan serait tenu de se présenter, le soir même, devant le Tribunal secret, situé à quelques lieues de Vannes, dans la forêt de Redon.
Le soir venu, Conan quitta Vannes et se dirigea vers l'endroit qu'on lui avait indiqué. Il faisait un temps sombre, le chemin était rude, le vent soufflait avec violence; on entendait la grande voix de la mer, brisant contre les falaises piochaines.
Conan pressait le pas : il avait hâte d'en avoir fini avec cette démarche et de revenir à Vannes, où il espérait peser davantage encore dans les décisions du sénat. C'était un esprit ferme, un de ces esprits créés pour conduire l'enfance des peuples , pour éclairer l'aveuglement de la foule.
Sa vie appartenait à ce qu'il croyait être la vérité.
Il venait d'entrer dans la forêt de Redon -, une heure encore de marche, et il allait se trouver devant le tribunal qui l'avait appelé.
Bien qu'il considérât la démarche à laquelle il avait consenti comme une chose de simple forme, cependant, il n'était pas sans émotion.
Il se rappelait avec un ressentiment profond qu'un homme avait pu, en plein sénat, l'accuser tout haut de lâcheté.
Son orgueil se révoltait à ce souvenir, et il se promettait de tirer tôt ou tard une vengeance éclatante de cette insulte.
Il avançait.
Le bruit de la mer s'était tu, intercepté par le voile épais de la îor^t.
Conan songeait amèrement aux combats qui se préparaient-, bientôt si)n esprit, se débarrassant de toute préoccupation actuelle, franchit les limites du présent et interrogea l'avenir.
Rome et l'Armor!
Rome toute puissante! l'Armorique invaincue I
Le choc devait être terrible I
Tout à coup, Conan tressaillit comme s'il se fût éveillé d'un rêve.
Il s'arrêta et prêta l'oreille avecétonnemcnt.
Une singulière harmonie venait de se faire entendre à quelques pas de lui, et, bien que dans l'obscurité il ne put découvrir personne, il entendait cependant comme les sons d'une harpe qui accompagnait une voix de femme. Chose étrange! ce chanl , qui venait jusqu'à lui apporté par l'écho, n'était point un des bardits connus des rivages bretons.
Il semblait, ce chanl, avoir été composé tout exprès pour la circonstance.
Il disait les hauts exploits de Conan lui-même.
De Conan qui croyait rêver I
Était-ce un enchantement?
Celle foret de Redon, qui est la fameuse forêt Brocelyand des romans de chevalerie, fut toujours pavée de charmes et de féeries.
Mais il n'y avait pas à s'y tromper.
Conan releva la tête avec orgueil.
La voix chantait :
« Conan est un chef puissant et valeureux parmi ceux de l'Occis- «( mor, et ses guerriers se courbent respectueux devant lui, comme *i les blés devant un vent d'orage.
« Son nom est redouté au loin de ceux qui habitent les bords de « la mer; les coureurs excellents ont senti déjà le poids de ses « armes, et il a guidé ses guerriers jusque chez les hommes couverts t de fers.
f Jamais le sourire d'une vierge n*a fait frémir son cœur : trente « années à peine se sont écoulées depuis le jour de sa naissance, et « il est beau comme le soleil, quand le soleil s'élance de l'horizon,
« Les bardes de toute l'Armorique ont chanté ses exploits, comme € ceux des anciens ; mais Conan n'est encore qu'au début de sa « carrière.
t Que les dieux lui accordent de longs jours heureux, et qu'ils « bénissent le premier sourire et le premier baiser de la vierge « qu'il aimera ! >
Le chant était fini.
Conan écoulait encore.
Le poison magique de la flatterie entrait dans son cœur, et ses regards plongeaient avidement dans l'obscurité pour y distinguer cette blonde vierge qui chantait ainsi ses louanges.
Sa recherche ne fut pas longtemps infructueuse, et, quelques secondes après, il aperçut à une faible distance une lumière vacillante qui semblait s'approcher et venir à lui.
Pour lui épargner la moitié du chemin, Conan se hâta d'aller à elle.
Or, Usez, lisez avec confiance.
Ceci est une légende où nous n'ajoutons rien.
Les bonnes gens du pays deVannes la racontent encore aux veillées.
Lisez. — Nous n'avons pas inventé, — lisez les vieilles histoires d'Armor.
C'était une femme, cette silvestre sirène.
Elle portait une longue tunique de couleur sombre et une torche résineuse à la main.
Dès qu'elle aperçut le jeune chef, elle s'arrêta et lui fit signe d'avancer.
Comme elle vit que Conan ne se faisait pas prier pour la suivre, elle marcha devant lui et s'enfonça encore davantage dans la forêt. I. iâ
Un quart d'heure après, ils arrivaient à rentrée d'une grotte dont l'entrée était fermée par ce que l'on appelle, en Bretagne, une pierre tremblante.
C'était un énorme bloc de granit, posé en équilibre sur une pierre fonde, et auquel il suffisait d'imprimer un faible mouvement pour la faire tourner,
La jeune femme poussa la pierre tremblante et entra avec Conan dans la grotte dont la roche masquait le seuil.
Puis, lui ayant fait signe d'attendre, l'inconnue s'éloigna, le laissant seul et en proie à une vive curiosité.
Qu'allait-il se passer?
Pourquoi l'avait-on laissé seul?
Quelle fée mystérieuse habitait cette grotte?... N'était-ce pas là que demeurait plutôtlc chef des druides, le redoutable ennemi de Conan?...
N'était-ce pas une vengeance secrète et terrible que l'on voulait exercer contre lui, loin de tout regard?... Mais Conan avait ses armes, il ne redoutait rien...
D'ailleurs, son attente dura peu, et son introductrice reparut bientôt pour le conduire dans une sorte de salle contiguë où les choses changèrent immédiatement de face et de signification.
La salle était splendidement ornée et éclairée-, des colonnes de granit noir poli en faisaien* îe tour-, des bahuts sculptés s'élevaient à chaque coin -, des sièges, des statues de bois, enfin tout ce qui constituait le luxe grossier de cette époque, y était répandu à profusion.
Mille lumières, tombant de la voûte, en éclairaient les moindres j)arlies -, un feu hospitalier brillait dans la haute cheminée, et une musique qui semblait venir du ciel invitait mollement au repos.
Après avoir fait le tour de celte immense salle, les regards de Conan s'arrêtèrent tout à coup sur un siège placé près de la cheminée, et, involontairement, il se rappela ce passage du chant qu'il qvait entendu un instant auparavant:
« Que les dieux bénissent le premier sourire et le premier baiser de la vierge qu'il aimera. »
Sur ce siège il y avait une femme, une jeune fille.
Elle portait le costume des prêtresses de l'île de Sein, la tunique de laine blanche et la ceinture d'or t, un voile de gaze transparente était jeté sur ses épaules, et laissait voir à travers son tissu léger des charmes qu'un dieu eût enviés.
Ses cheveux blonds tombaient en boucles opulentes sur ses épaules demi nues, et ses regards, bleus et doux, semblaient suivre une tendre et vague rêverie.
Elle n'avait pas aperçu le jeune guerrier occismien.
Conan, lui, la dévorait du regard.
Mais Conan était un chef !
Le premier moment d'admiration et d'étonnement passé, il rougit de s'être laissé entraîner trop facilement par l'émotion de ses sens, et, se rappelant le motif pour lequel il avait quitté Vannes, l'insulte qu'on lui avait faite, la vengeance qu'il voulait en tirer, il secoua toute préoccupation étrangère, et arracha son regard à celte contemplation muette qui le charmait.
Il eut honte de cet oubli de lui-même, et se redressant de toute sa hauteur, il parcourut des yeux la vaste salle, comme pour chercher l'adversaire qu'il désirait.
Mais, à ce moment, la jeune prêtresse leva ses belles paupières aux longs cils.
11 n'était pas possible de fuir : Conan resta immobile. Les doux yeux de la prêtresse s'allumèrent.
Un peu d'indignation, dit la légende railleuse, sied toujours bien, avant beaucoup «le faiblesse.
— Qui donc a osé porter ses pas jusqu'ici? s'écria la prêtresse en arrêtant son regard sur le front de Conan ; quel est le téméraire qui a pu oublier à ce point le respect que l'on doit aux prêtresses du culte?
<00 LES TRIBUNAUX SECRKTS.
Conan s'inclina el fit quelques pas vers la jeune fille.
— Une de vos sœurs m'a conduit jusqu'ici, répondit-il d'une voix rude et qui témoignait peut-être un peu trop des efforts qu'il faisait sur lui-même pour ne point se laisserémouvoir-, je n'ai point franchi le seuil de cette enceinte de mon propre mouvement, et je cherchais un ennemi que je croyais trouver en ces lieux.
— Qui es-tu? demanda la jeune prêtresse.
— Conan d'Occismor.
Cette réponse fut suivie d'un moment de silence, pendant lequel la prêtresse baissant et relevant alternativement sa paupière, considéra le jeune guerrier en détail, sans manquer aux lois de la plus fière modestie. Après cet examen, elle bailla, dit la chronique.
— Je l'avais oublié, dit-elle, enfin, d'une voix ennuyée; c'est toi que mes sœurs et moi attendions.
— Moi! fit Conan.
— Toi-même, d'après l'ordre qui nous a été transmis par le collège sacré des druides.
Conan tombait d'étonnement en surprises -, il creusait en vain son imagination pour s'expliquer ce qu'il y avait d'étrange dans celte déclaration, et son imagination le plantait là.
La prêtresse bailla une secondé fois.
Mais figurez-vous bien, — et la légende respectable l'affirme d'ailleurs positivement, — qu'elle baillait à ravir, cette prêtresse.
Ses lèvres mignonnes s'ouvraient et montraient des dents blanches, blanches!...
La légende prétend que c'est fort joli, une prêtresse qui bâille.
Après avoir bâillé, la charmante druidesse qui avait probablement sa leçon faite, prononça le discours suivant d'un petit ton didactique inconnu aux velleda de haut style.
— Tu n'ignores pas, dit-elle, en jetant à demi son voile sur son front, que chaque année, le collège sacré des druides choisit, pour
féconder une des prêtresses de l'île de Sein, un des plus illustre? guerriers de l'Armorique. Cette année, c'est toi que le sacré collège a choisi.
— Est-ce possible!., s'écria Conan.
— Nous voici au solstice de l'hiver, continua la jeune prêtresse, c'est au solstice d'été que les fiançailles auront lieu-, mais , d'ici là, il l'est permis de voir nos sœurs, et de choisir celle qui aura ton amour !
Conan se frotta les yeux.
Ce qui lui arrivait était si étrange, cette faveur insigne était si inattendue! il lui semblait si impossible d'admettre que ce fût à lui que ces paroles s'adressaient! Car le choix de l'époux appartenait sans partage au collège druidique, et Conan ne s'était-il pas attiré ce jourlà même la haine implacable des druides!
Il crut d'abord être le jouet de quelque hallucination, de quelque méprise,ou de quelque raillerie. Mais, cette femme qui lui parlait était si belle, il y avait sur son front tant de grâce, dans son regard tant d'amour, dans son maintien tant d'élégance chaste -, mais encore , depuis une heure, tant d'émotion avait passé sur son cœur, les choses qui l'entouraient, qu'il voyait, qu'il touchait appartenaient à un monde si étrange, qu'il rejetait déjà le doute comme une souffrance et se laissait aller au plaisir inconnu.
Le chant de la forêt disait vrai.
Conan n'avait jamais aimé : à son insu, la beauté de la jeune vierge de l'île de Sein l'avait profondément touché.
Conan n'était déjà plus lui-même.
Jusqu'alors, il avait vécu dans les combats, sur les flots, au fond des ravins, sur les roules désertes des montagnes.
Il était fier de commander à des hommes courageux, il était heureux surtout quand, après les avoir menés au combat, il les ramenait dans leur cité victorieux et chargés de butin*
C'était là toute sa vie.
11 suivait la chasse avec fureur, la guerre avec amour
C'était dans ces jeux sanglants qu'il avait rendu son nom illustre et digne des ciiants de tous les bardes^ il n'avait pas d'auire ambition alors, que de mener cette vie de hasards, el de mourir dans quelque grande guerre, laissant de nouveaux exploits à l'admiration de son pays. Ce qu'il adorait, ce Conan que les Grecs eussent nommé Hippolyle, c'était le cheval superbe qu'il avait dompté au péril de sa vie : il aimait sa crinière flottante, son beau cou ondulent et nerveux, ses narines puissantes qui s'ouvraient à l'odeur de la guerre ! Alors, il flaltait la croupe frémissante de son coursier, de son ami!
Et son cœur bondissait d'aise dans sa poitrine, quand les guerriers rassemblés appelaient son cheval par son nom!
C'étaient là ses seules joies, c'était là sa poésie.
Aussi, quand il vit la blanche et chère vierge qui lui parlait d'époux, de tendresse, de bonheur, ce fut en lui comme une transformation violente : ce fut comme une soudaine et radieuse révélation de l'amour !
— Si je rêve, murmura-t-il aussi naïvement que le premier venu parmi les adolescents naïfs; — oh! ne m'éveillez pas, je vous en prie !
La prêtresse sourit, — et ne jugea pas à propos de bailler une troisième fois.
Elle trouva, peut-être, la phrase jolie.
Ces prêtresses à serpe et à cheveux d'or ne détestaient pas les fadeurs.
— Non, vous ne rêvez point, répondit-elle, non, tel est l'ordre des druides...
— Mais je les ai offensés !...
— Ils vous pardonnent !
— Et que faut-il donc que je fasse?...
— tChoisir parmi mes sœurs...
— Et si parmi vos sœurs aucune ne me plaît, objecta le jeune Armoricain, qu'adviendra-t-il de tout ceci?
— Vous serez libre, et pourrez retourner chez les Occismiens, répondit la prêtresse.
Il y eut alors un nouveau silence, pendant lequel Conan s'approcha timidement de la jeune vierge, et lui prit doucement la main.
Ici, la légende a un mot extrêmement dangereux et qui ressemble un peu à la fameuse interrogation de l'épicier parisien :
— Est-ce à vous ou à monsieur votre frère que j'ai l'hoimeur de parler?
La légende affirme que Conan dit à la jeune fille, en rougissant et en soupirant :
— Et... faites-vous partie de vos sœurs?
— Oui... répondit la prétresse.
Conan sauta de joie.
— Écoutez-moi, reprit-il d'une voix émue, et quand vous m'aurez entendu, ne jetez pas sur moi un regard courroucé... Je suis un guerrier qui, jusqu'aujourd'hui, ai vécu dans les combats, et je ne sais comment il faut parler aux prêtresses de l'île de Sein ^ je vous montrerai mon cœur avec franchise, et quand je vous aurai dit ce que j'éprouve, je partirai sans avoir ni le désir, ni la volonté de choisir parmi vos sœurs.
Pendant qu'il parlait, un éclair de satisfaction brilla dans les yeux de la jeune vierge-, une légère rougeur monta de nouveau à ses joues.
Elle baissa les yeux, et ne songea pas à retirer sa main, que Conan gardait dans les siennes.
— Comment vos sœurs vous appellent-elles?... demanda C8 der* nier.
— Œlla, repondit la prêtresse.
— Eh bien I Œlla est le nom que je choisirai, Œlla est la femme que j'aimerai, s'écria le jeune chef; que les Dieux me soient propices, cl avant le solstice d'été les bardes auront encore de nouveiiux et glorieux combals à chanter.
CEIIa était radieuse.
Les lèvres de Conan touchèrent son front.
— Qu'exige-t-on de moi? demanda-t-il encore.
— On exige que vous combattiez César...
— Et à ce prix?
— A ce prix, vous aurez le droit de choisir.
— Mais (Ella, OElIa applaudira-t-elle à mon triomphe-, son cœur îressaillera-t-il à l'approche du solstice d'été?
— CElla chante souvent les chants du barde, répondit la jeune vierge, avec une émotion qui mettait des larmes dans ses yeux-, elle connaît depuis longtemps le chef redouté des Occismiens-, Œlla sera heureuse et ficre de lui appartenir, et son cœur tressaillera à l'approche du solstice d'été...
— Adieu donc, dit Conan, adieu, jeune vierge, douce fleur!... Que les Dieux veillent sur tes jours, et puissé-je te retrouver aussi aimante le jour où tu dois m'appartenir !
Le jeune chef s'éloigna, après avoir embrassé dans un dernier regard les purs et délicieux contours des formes d'CElla.
Celle-ci voulut le suivre-, mais, au premier pas qu'elle fit, les voîites s'ouvrirent, et les huit prétresses ses sœurs accoururent pour la recevoir dans leurs bras.
Pendant que le chef des Occismiens s'oubliait, dans cette conversation attrayante, mais peu raisonnable avec une jeune prêtresse
LIÎS DRUIDES. i 05
amoureuse de sa renommée, les druides étaient réunis dans une salle conliguë, et tenaient un autre langage.
Les druides n'étaient ni amoureux ni cheva'lercsqucs.
Fis avaient tout bonnement tendu un piège à Conan de Quimpcr,
L'archidruide disait :
»- Cet homme nous a insultés, il a méconnu notre puissance, il a un instant ébranlé notre influence sur les illustres chefs des Venèles, — II faut qu'il meure !
— Qu'il meure ! qu'il meure ! répétaient autour de lui les druides irrités, en agitant leurs haches.
— Oui! qu'il meure, reprit l'arcliidruide-, mais qu'on ne sache jamais d'où le coup est venu, et quelle main l'a porté !... Qu'il tombe au milieu des siens, frappé par derrière, mais dans l'ardeur du combat, dans le tumulte delà bataille, afin que le lendemain de la victoire on ne soupçonne pas le druide dans le meurtrier.
— Que faut -il faire?
— OElla aime le jeune chef des Occismiens. — Qu'elle lui promette son amour pour prix de son obéissance. OElla est belle, il se rendra 5 s'il accepte, il est perdu!...
— Comment? demandèrent les druides étonnés.
— Un des nôtres montera sur son vaisseau, répondit le chef, et que les Yenètes soient vainqueurs ou vaincus, c'est parmi les morts qu'il faudra aller chercher Conan d'Occismor I...
Une exclamation approbative accueillit cette déclaration, l'assemblée se sépara et reprit le chemin de Vannes, où d'autres cérémonies importantes réclamaient leur présence.
Dès qu'il arriva dans la cité des Vcnôlos, Conan fut entouré par les nombreux guerriers qu'il avait amenés du pays d'Occismor, et qui lui portaient une admiration sans bornes.
Mais il se défendit de répondre à leurs questions, et quand il parut devant le sénat, il déclara qu'il renonçait, pour le moment, à s'opposer à cette guerre que l'on avait décidée; mais que pour sa tranquillité, et pour se mettre à l'abri de tout reproche, pour décharger les druides eux-mêmes de toute responsabilité, il convenait de consulter les dieux sur l'issue ou l'opportunité de l'entreprise.
Il espérait encore que les augures lui seraient favorables, et mettraient ainsi naturellement fin à toute discussion.
Cette proposition fut accuoillie avec faveur par tous les assistants.
Les druides sourirent, car ils savaient bien qu'ils feraient parler les augures comme bon leur semblerait.
Un jour fut pris, et Ton convint que la réunion solennelle aurait lieu dans une plaine, à quelques lieues de Vannes, et non loin de Carnac.
L'heure de l'assemblée générale ne tarda pas d'arriver. Il était urgent d'en finir-, à chaque instant la flotte ennemie pouvait paraître à l'horizon-, il fallait terminer tous les différents, afin de n'avoir plus à s'occuper que de l'affaire réellement importante, c'est-à-dire les préparatifs pour la défense commune.
Au jour convenu, les Venètes et leurs alliés quittèrent, les uns leur cité, les autres leur camp , pour se rendre dans la plaine où les augures devaient parler.
C'était une solennelle cérémonie à laquelle nul ne voulait manquer.
Morvan, accompagné de ses guerriers 5 Conan, suivi des siens 5 chaque chef, enfin, entouré des hommes de son clan, se hâtaient vers cette réunion.
Les druides suivaient escortés des prêtresses de l'île de Sein , et de leurs bardes.
Dès qu'il avait aperçu le cortège des vierges sacrées, Conan avait senti un trouble involontaire pénétrer dans son cœur-, il avait cherché du regard la blonde OElIa , mais OElla n'était point avec ses soeurs , et le regard de Conan se voila avec tristesse.
Une foule immense suivait sans armes, poussant de temps à autre des acclamations enthousiastes, et frappant les boucliers du bout des javelots.
On arriva, et d'abord ce furent des jeux de toutes sortes, des luttes, de pugilats, des courses à cheval et en char, tous les amusements guerriers de ces époques barbares, amusements qui souvent coûtaient la vie à ceux qui y prenaient part, et qui toujours précédaient les grandes cérémonies.
Naguères encore, Conan avait remporté d'éclatantes victoires dans ces jeux terribles; mais triste et pensif maintenant, sa pensée tout entière était à OElla, et il rêvait, éveillé , ces formes exquises qu'il avait pu entrevoir à travers le voile jaloux.
Quand les jeux furent terminés, le moment vint enfin de consulter Teutatès sur le succès de la guerre.
Alors parut un char attelé de chevaux blancs nourris par la main des prêtres dans la forêt sacrée.
Le divin attelage fut livré à lui-même , et les druides l'entourèrenl d'un profond silence.
Le même silence régna dans l'assemblée.
Tous les regards, attentifs et avides, étaient fixés sur les quatre chevaux sans taches , interprètes de la volonté du grand dieu.
D'abord, ils parurent hosilor, cl frappùreiil le sol d'un [tied iiicerlain; mais bienlôl la fureur les emporta, ils agitèrent hardiment leur crinière au souille du vent, et une fois lancés dans leur course, ils se laissèrent emporter par leur propre élan, et le char traversa \\ multitude au milieu des acclamations les plus bruyantes.
C'était la guerre.
La foule poussa le cri sonore des combats.
La seconde épreuve, qui consistait à couper une branche de bouleau en trois parties égales, à les lancer en l'air, et à lire l'avenir dans la manière dont elles retombaient à terre, fut également favorable à la guerre; mais, malgré la religion des Armoricains et leur foi dans leurs prêtres, ils savaient trop que l'adresse de celui qui lançait ces morceaux de bois disposait de l'oracle à son gré pour y avoir une grande foi.
Aussi demanda- t-on l'épreuve des oiseaux sacrés.
Non-seulement cette épreuve était décisive dans la croyance de ces peuples, mais encore la direction que prendraient ces oiseaux devait indiquer le côté où il fallait que la guerre fût portée.
Pour satisfaire à ce vœu du peuple, on apporta la vaste cage où ces oiseaux étaient élevés.
C'étaient des corbeaux, les uns au plumage noir et au bec jaune, les autres mêlés de gris et au bec noir.
S'ils regagnaient la forêt, c'était un avertissement que la guerre ne serait pas heureuse.
Si, au contraire, ils s'éloignaient à tire d'ailes du côté de la mer, cela voulait dire que les ennemis seraient vaincus. C'étaient comme des messagers de mort qui allaient reconnaître le lieu où on leur préparait leur festin de cadavres.
La cage fut ouverte, et ces oiseaux, longtemps accoutumés à l'esclavage, ne comprirent pas d'abord comment et pourquoi on leur offrait la liberté.
Ils voltigèrent un moment devant l'issue ; mais, dès que l'un d'eux s'y fut posé et fut sorti, tous les autres le suivirent, et bientôt ils s'élancèrent à une grande hauteur.
Une fois dans les airs, ils y tourbillonnèrent longtemps en poussant de grands cris, et tinrent l'attention de la foule suspendue aux caprices bizarres de leur vol.
Enfin, tout à coup, ils parurent se réunir en un seul faisceau, puis, reprenant leur vol impétueux, ils s'élancèrent vers la mer, en poussant des cris sauvages.
— La guerre ! la guerre !
Le chef des druides leva les mains au ciel d'un air inspiré, et, pendant que la foule suivait les oiseaux de proie dans la direction définitive qu'ils avaient prise, il s'écria :
— Voilà la route que nos guerriers doivent prendre^ c'est là que nos armes seront victorieuses !
Les acclamations de la foule redoublèrent, et l'assemblée tumultueuse se sépara en courant vers la cité des Venètes.
Tous ne songeaient plus qu'à se préparer au combat , et nul ne doutait plis du succès.
Les drukles se retirèrent en même temps vers la forêt sacrée, et les bardes et les prétresses les y suivirent en chantant des hymnes sacrées.
Dès ce moment, toute hésitation disparut dans les préparatifs des. moyens de défense.
On fortifia Vannes et toutes les cités du littoral-, on les approvisionna de vivres, d'armes, de projectiles -, on mit les vaisseaux en état, on assura les cordages, on renouvela les voiles.
Une activité inouïe régna de toutes parts, et les alliés se multiplièrent pour assurer, autant que possible, cette résistance énergique.
Pendant que les Venètes employaient ainsi le temps qui leur restait, César ne négligeait rien de son côté pour fixer la victoire.
Il n'était pas tranquille sur le résultat de cette lutte qu'il allait en gag:er, et ne s'en dissimulait nullement les périls.
Il craiLjnait surtout que l'Armoriquc n'entraînât dans sa révolte toutes les villes qu'il avait déjà soumises, et il résolut de frapper un grand coup, afin d'effrayer les cités qui seraient tentées de suivre l'exemple de Vannes.
Il chargea Titus Labienus, à la tête d'une cavalerie éprouvée, de contenir Reims, les Belges et les Germains ^ il confia la défense de l'Aquitaine à Publius Crassus, avec douze cohortes j il envoya trois légions, sous les ordres de Quintus Titurius Sabinus, contrôles Nuelles ou Dinanais, les Trecoreuses et les Curiosolites.
Il donna le commandement de l'armée navale à Décius Brutus, en lui ordonnant de suivre les côtes méridionales de la péninsule eî d'aller combattre les Venètes.
Lui-même , suivi de ses légions d'élite, s'avança par terre contre ce peuple.
Les précautions prises par César à cette occasion témoignent suffisamment des craintes qui tourmentaient son esprit.
Il avait fait construire sur la Loire bon nombre de galères, avait ordonné qu'on tirât des pilotes des côtes de l'Océan, et qu'on y fît en même temps provision de matelots. Toutes ces prescriptions avaient été suivies à la lettre, et Brutus put bientôt se présenter dans le golfe de la Petite Mer (Morbihan).
La flotte armoricaine était forte de deux cents vaisseaux environ , tous bien équipés et armés d'une façon formidable.
Conan d'Occismor en avait, pour sa part, dix sous ses ordres, et les matelots qui les montaient appartenaient, la plupart, à la nation des Occismiens.
Il était donc au milieu des siens, décidé à vendre chèrement sa vie et à mourir plutôt que de prendre la fuite : pour les Venètes, comme pour ies alliés, c'était une heure solennelle et décisive, et il ne fallait
rien moins que tous leurs efforts réunis pour triompher d'un ennemi comme Jules César.
Déjà quelques escarmouches avaient eu lieu, et ces escarmouches avaient été favorables aux Venètes : Conan avait mis en fuite quelques-uns des vaisseaux romains, et il avait même, dans un moment de trêve, envoyé défier Brutus lui-même, commandant de la floUe ennemie.
— Les dieux feront voir par là , disait-il , si cette guerre que nous entreprenons leur est agréable ; les deux flottes assisteront au combat et jugeront de la victoire.
Mais Brutus avait repoussé cette proposition , et la guerre d'escarmouches avait continué.
Cependant l'impatience commençait à gagner Jules César; il pressa D. Brutus d'engager l'action ou de se retirer avec sa flotte, pour laissera l'armée de terre le soin de réduire leurs ennemis.
Brutus donna aussitôt des ordres pour que l'engagement devînt définitif. Morvan, qui commandait en chef, fit, de son côté, tout préparer pour le combat, et quelques jours après, dans les premières heures qui suivirent le lever du soleil, les deux flottes exécutèrent leur mouvement de branle-bas.
Moment solennel et plein d'émotion pour tous !
Rome jouait l'empire du monde, et les Bretons la patrie î
Conan occupait le centre de la flotte armoricaine -, c'était un des endroits les plus exposés, et il avait accepté ce poste comme un honneur fait à son courage éprouvé.
Il avait un équipage expérimenté, sur lequel il pouvait compter j il connaissait tous ses matelots par leur nom.
Un seul, parmi ses hommes, lui était inconnu.
La veille, il s'était présenté pour combattre 5 il était, disait-il, de rOccismor, etbien que Conan ne le connût pas personnellement, il
était si admirablement bâti, il paraissait si habile à la manœuvre d'un vaisseau, (lu'il raccucillit avec empressement.
Il faisait une journée magniQque -, le soleil s'était levé à l'horizon et jetait sur la scène ses rayons éclatants -, le ciel étendait au dessus sa spicndide tenture bleue, frangée de nuages blancs.
L'air était vif et frais, la mer calme : une véritable journée de combat !
Les hauteurs voisines du rivage étaient couvertes de guerriers, de peuples, de chefs-, d'un côté, les soldats romains suivaient de l'œil leurs vaisseaux, et les encourageaient de la voix et du geste; de l'autre, les Armoricains émus, agités, épiant leur flollc et applaudissant à ses moindres mouvements.
Enfin, un grand cri s'éleva, et ce cri formidable fut répété par les curieux impatients, qui assistaient immobiles à ce spectacle.
La flotte romaine venait de s'ébranler, doublant la pointe de l'île la plus voisine de la côte.
Une forêt de flèches avait obscurci l'air, et les guerriers del'Armor s'étaient élancés à leur tour sur leurs ennemis.
L'affaire était engagée, la valeur ou le hasard pouvait seul désormais en préparer l'issue heureuse ou fatale!
Brutus, ainsi que les officiers qui commandaient sur chaque vaisseau, étaient cependant fort inquiets. Ils n'ignoraient pas, en effet, que l'éperon de leurs vaisseaux ne pouvait rien contre les navires venètes.
La hauteur des poupes de ces derniers dépassait de beaucoup la hauteur des tours élevées sur leurs ponts, par les Romains.
Les javelots des soldats de Brutus, lancés de bas en haut, retombaient sans force à leurs pieds, tandis que ceux qui leur étaient envoyés par les guerriers d'Armor jetaient le trouble dans leurs rangs. Heureusement, pour les Romains, que leurs chefs avaient prévu
le cas, avant d'engager le combat, et qu'ils s'étaient pourvus d'un instrument qui leur rendit de grands services dans l'action.
.t C'était, dit Jules César, une espèce de faux tranchante, emman- « chée nu bout d'une longue perche, à peu près semblable à a celles dont on se sert dans les sièges. Avec ces faux, on tirait à a soi les cordages qui attachaient les vergues aux mâts, et on les « coupait-, après quoi la vergue tombait de toute nécessité avec la « voile, et leurs vaisseaux devenaient inutiles, parce que toute leur « force résidait dans leurs agrès.
« Alors le succès du combat dépendait de la force, et c'est en quoi « les Romains étaient aisément supérieurs, surtout combattant sous « les yeux de leur général et de toute l'armée, qui couvrait les hau- * teurs elles collines d'alentour -, de sorte qu'une belle action, quelle a qu'elle fût, ne pouvait leur échapper. »
Les Romains, il est vrai, combattaient sous les yeux de leur général, mais les Venètes et leurs alliés combattaient pour la défense de leur sol, pour leur indép':'::aance.
Ils avaient pour spectateurs leurs parents, leurs amis, toute l'Armorique enfin, qui attendait avec une anxiété profonde le résultat de cette terrible bataille.
Peureux, c'était la liberté ou l'esclavage, et ils aimaient mieux mourir que de se laisser vaincre. La devise que la Bretagne devait inscrire sur son drapeau, était déjà gravée dans leurs cœurs : Podus mori quam fœdari !
Cependant, dès que Brutus eut donné l'ordre de faire usage d5s faux dont nous avons parlé, la bataille était à moitié gagnée
Les vaisseaux des Venètes réduits ainsi à l'impuissance, privés du secours de leurs voiles, et ne pouvant effectuer aucune manœuvre , furent enveloppés : les Bretons, qui ne voulaient pas se rendre, jurèrent de se faire tuer jusqu'aux derniers.
Le massacre fut épouvantable sur toute la ligne, h petite mer était
couverte de sang, de débris de mats, de cordages et de cadavres mutilés.
Des cris de joie et des cris de désespoir s'élevaient en môme temps de loulcs les hauteurs voisines.
Malgré le désordre qui s'était introduit dans les rangs des Venètes et la mise hors de combat de la plupart des vaisseaux, un dos leurs tenait cependant encore, et l'ennemi acharné n'avait pu en venir à bout.
C'était le vaisseau commandé par Conan d'Occismor.
Les cordages avaient été coupés, les voiles pendaient inertes le long des mâts, le pont était encombré de débris de toutes sortes, et cependant les chants de la Nationalité bretonne ne cessaient de retentir.
Vingt fois l'ennemi avait tenté de s'ouvrir un passage à travers les hommes qui le défendaient : toute tentative avait été inutile.
Conan, debout sur le pont, !a hache à la main, allait et venait avec une infatigable ardeur, se multipliait sur tous les points, et semblait faire passer son courage et son audace dans le cœur de chacun de ses matelots.
Le soleil déjà se couchait à l'horizon ^ ses derniers rayons doraient la pointe extrême des màts; encore quelques minutes, et Conan allait pouvoir se retirer triomphant dans le port de Vannes...
On eût dit qu'une puissance invisible l'eût protégé jusqu'alors 5 les traits passaient à ses côtés sans même l'effleurer; vingt fois il avait échappé miraculeusement à une mort certaine.
En présence du désastre complet des forces de l'Armorique, il ne cherchait plus autre chose que la fin digne d'un guerrier.
Une ample moisson de cadavres gisait à ses pieds et il n'avait pas reçu encore la plus légère blessure !
Les ennemis eux-mêmes s'arrêtaient parfois, étonnés de tant d'audace heureuse,...
Dans un de ces moments où Conan lassé de combattre et de tuer allait, durant une seconde, s'appuyer au mât dépouillé de ses vergues, un homme, celui précisément qui était venu s'offrir à la dernière heure, la veille de l'action, s'approcha tout à coup du chef.
Les autres guerriers combattaient alentour, et nul ne prenait garde à ce qui se passait derrière...
L'homme tenait une hache à la main ; il s'arrêta à quelques pas de Conan.
— Conan d'Occismor, lui dit-il à voix basse et rapide, tu as offensé le chef des druides, et le chef des druides se venge.
Conan n'eut pas le temps de répliquer.
L'homme avait déjà levé sa hache.
— A toi, Conan d'Occismor, ajouta-t-il j c'est moi qui frappe... mais c'est l'archidruide qui ordonne!...
Il laissa retomber son arme terrible sur le front du jeune chef.
Conan tomba lourdement sur le pont du navire, la tête fendue jusqu'aux dents.
Quelques secondes avaient suffi, et le jeune chef des Occismiens n'était plus!... Les hommes d'Occismor se retournèrent j ils virent le mort dans son sang.
Leur front se courba.
Brutus était vainqueur.
La légende dit qu'Œlla apprit, sans verser une larme, la mort je Conan l'Occismien.
Elle se retira dans l'île sacrée, qui est au delà de la baie des Trcj>assés.
La légende dit encore que quand arriva le solstice d'été, les druides
116 LES TRinrNAUX SECUETS.
vouliircnl la conduire au jeune guerrier choisi pour la féconder, suivant le rite antique...
(Ella ne prononça pas une parole.
Elle monta sur la plus haute roche de l'île, croisa ses bras sur son cœur, qui n'avait aimé qu'une fois, — prononça le nom de Conau — et se précipita dans la mer.