‹ Les tribunaux secretsChapitre 10 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les francs-juges. — Johann IWeïster, le paysan du Danube. — Le comte Manfred Eberhard. — La comtesse Elhel. — Comme quoi les francs-juges n'ont pas toujours eu les rieurs de leur côté.— Danger de tenir des conciliabules dans un souterrain mal clos. — Comment les grandes dames n'épousent jamais les bateliers.

Nous franchissons quelques années pour arriver d'un trait à cexve siècle tant aimé des historiens romantiques et des romanciers historiques. Nous n'abordons pasencorelaFranceféodaieoù le roi Charles VII et Marie d'Anjou viennent de mettre au monde un petit dauphin assez laid» qui sera le premier roi démocrate.

Ce bon sire Louis onzième, patron d'Olivier le Dain et de Tristan l'Hermite.

L'homme du monde qui savait le mieux trancher une tête noble!

N'élis laissons de côté la Bourgogne, devenue tout à coup un grand pays, sous de grands princes, — rAllemagne qui s'amuse à bavarder hérésies et à inventer la poudre, — et nous arrivons aux pays guerriers qui s'étendent derrière la Draveetla Save.

Vers l'année 1430 environ, un homme du nom de Johann Mcisler vivait seul et retiré dans une assez mauvaise ferme située sur les bords du Danube.

Il avait pour toute ressource les produits de sa récolte et ceux de sa pèche. Le jour, il labourait quelques arpents de terrain, avecraide de deux taureaux sauvages qu'il avait soumis au joug ^ la nuit, il allait jeter ses filets dans les flots tourmentés du fleuve.

Le fleuve était haut en cet endroit, et quelquefois Meïster avait, eu à souffrir de ses inondations

Le Danube! le roi des fleuves! qui s'amusait contre la cabane d'un paysan !

On assurait qu'autrefois il y avait eu, à la place même qu'occupait la chaumière de Johann Meïster, une bonne et solide forteresse; de vastes souterrains creusés sous cette habitation auraient pu l'attester au besoin -, mais Johann Meïster ne s'en était jamais beaucoup préoccupé, et c'est à peine s'il y descendait une fois l'an.

Cependant, comme le Danube envahissait parfois ces cavernes et montait de là jusqu'à la cabane de Johann, Johann, robuste comme an vrai Sarmate qu'il était, descendit un jour dans les cryptes avec sa pioche, — tout seul.

Il construisit, tout seul aussi, une muraille de pierres sèches, au milieu du souterrain.

La muraille était épaisse comme le rempart d'une ville, mais elle avait à son centre une porte qui fermait avec un simple taquet de fer.

Johann Meïster n'était après tout qu'un paysan du Danube. — S'il eût étudié à l'école polytechnique (mais ces temps bienheureux n'avaient pas de ponts et chaussées), il aurait fait une écluse en règle

qui lui aurait coûté un million huit cent quarante-cinq mille francs soixante-quinze centimes, et qui eût laissé passer l'eau comme un crible. On se demande avec angoisse comment le monde a jamais pu vivre un seul jour sans ponts-et-chaussées !

Johann Meïster avait à peu près trente ans à cette époque : c'était une nature vigoureuse et saine, qui s'était développée à l'air pur de Ja campagne j il était grand, bien proportionné, et son visage rappelait dans son ovale hardi le type primitif des hommes du Nord.

Ses longs cheveux tombaient abondamment sur ses épaules ; ses membres étaient forts et souples, et son regard brillait d'une intelligence peu commune.

Cependant Johann Meïster s'ignorait encore 5 il ne savait s'il était beau ou intelligent.

Il savait qu'il était fort, cela lui suffisait.

Jamais son regard ne s'était arrêté sur une glace d'acier poli, et il n'aimait rien tant que ses bœufs traçant péniblement leurs sillons, ou les flots irrités qui soulevaient sa frêle embarcation.

Telle était la vie de Meïster 5 il était heureux, et ne demandait pas à changer.

Vers la même époque, à quelques lieues de là, demeurait le comte ManfredEbcrhard.

C'était un seigneur puissant et riche, qui avait pris jadis une part active aux luttes de l'empire, et qui, vieux et d(\jà courbé vers la tombe, avait continué de conspirer contre l'empereur Sigismond, depuis que ce dernier avait réussi à remonter sur le trône.

C'était un incorrigible champion de Robert, comte palatin.

Manfred Eberhard s'était marié depuis peu de temps, et bien qu'il y eût à peine une année de cela, on assurait que la comtesse était déjà triste et taciturne, et qu'elle n'était pas éloignée d'aller chercher ailleurs un amour que le vieux comte était impuissant à lui oftrir.

Voilà ce que c'est que ces vieux hommes politiques.

Une comtesse sage n'épouse jamais un conspirateur de plus de quarante ans.

Celait une belle et gracieuse créature qu'Elhel, du moins on le disait, car le comte était fort jaloux, et comme tous les maris de cette sorte, il tenait sa femme enfermée, et ne lui permettait que fort rarement ie plaisir de la promenade.

Pour une femme jeune et qui se savait belle, on comprend qu'une pareille existence n'avait rien de charmant-, à la place d'Ethel, toute comtesse eût cherché d'autres plaisirs, à cette époque surtout, où la dissolution des mœurs semblait d'avance excuser toute faute.

Cependant Ethel avait toujours résisté : elle ne sortait jamais de son manoir^ assise à la fenêtre de son appartement qui dominait toute la plaine, et d'où le regard pouvait s'étendre à perle de vue, elle écoutait son cœur se plaindre et soupirer, sans tenter de donner satisfaction à ces vagues désirs qui s'emparaient d'elle.

Elle savait que le comte était fort jaloux, et il faut dire que cette pensée était pour beaucoup dans sa retenue.

D'ailleurs, son époux ne la quittait que fort rarement, et quand il la laissait par hasard seule, c'était pour descendre dans les souterrains du château, où se tenaient fréquemment des conciliabules mystérieux.

Mais une jeune femme, comtesse ou bourgeoise, qui écoute comme cela les douces plaintes de son cœur, commet une grande imprudence.

Le cœur a des façons de se plaindre qui mènent loin -, vous verrez !

Le comte Manfred Eberhard était, en effet, le chef des francs-juges de la province.

Depuis le retour de Sigismond, cette terrible association avait perdu beaucoup de son importance politique^ les mesures prises par l'empereur avaient, pour un instant, terrifié ses membres, et ce n'était que depuis quelques mois seulement qu'elle semblait avoir repris faveur.

Mais l'empereur Sigismond veillait, et, jusqu'alors, les exécutions mystérieuses n'avaient point encore eu lieu.

On ignorait dans le pays l'existence même du tribunal secret; et à parties membres affiliés, nul n'eût pu dire qu'il y avait des souterrains sous le château du comte Manfred Eberhard.

Plus que tout autre peut-être, le paysan Johann Meïster était loin de soupçonner Texistence d'une pareille association : parqué dans sa retraite, occupé tout entier du travail qui le faisait vivre, il ne savait pas même quel nom portait le comte auquel appartenait le château, dont il apercevait à l'horizon les hautes tourelles, et jamais encore, il n'avait porté ses pas jusqu'à cette seigneuriale habitation.

Johann Meïster était un paysan libre comme il en a existé de tout temps en Hongrie.

Un soir, Meïster se trouvait sur le bord du Danube, occupé à mettre en ordre les filets qu'il devait, la nuit même, jeter dans le fleuve -, la nuit n'était pas tout à fait venue ; c'était encore le crépuscule, et à travers les premières ombres transparentes, on distinguait faiblement les objets environnants.

Meïster était triste, et son ouvrage n'avançait guère.

Une certaine préoccupation sans but et sans cause absorbait sa pensée, et son regard se promenait parfois vaguement sur la campagne qui l'entourait.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, Johann Meïster sentait qu'il lui manquait quelque chose; une sorte d'inquiétude, qui n'était cependant pas sans charmes, s'était emparée de son esprit, et il écoutait presque sans l'entendre, cette harmonie plaintive du soir mêlée aux bruits tourmentés des flots.

Cependant Johann Meïster n'était pas un garçon à se laisser détourner longtemps de son travail par de semblables mélancolies ; il secoua rudement toute préoccupation étrangère, reprit ses filets qu'il avait laissé tomber à terre, et se remit à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle, en grommelant :

8i0 LES TRIBUNAUX SF<CRETS.

— Au diable les cheveux blonds et les yeux bleus ! C'est le diable d'enfer qui a inventé tout cela !

Vous savez, depuis ce monarque, inventé par le vieux Lafontaine, les paysans du Danube ont toujours été des raisonneurs.

Au moment même où il parlait avec cette sagesse, Johann Meïster entendit distinctement les pas d'un homme venir à lui, et peu après, eu effet, il vit à quelque distance se dessiner la silhouette d'un valet de livrée noble.

L'homme s'approcha de lui, et, dès qu'il l'eut aperçu, sembla l'interroger de la voix et du geste.

— L'habitation du paysan Johann Meïster? demanda-t-il d'un ton impératif et bref, qui déplut tout d'abord à son interlocuteur.

— C'est ici! répondit Meïster, en se remettant à l'ouvrage.

— Et Johann Meïster y est-il ?

— Meïster, c'est moi-même !

L'homme l'examina un moment avec attention, et lui frappa familièrement sur l'épaule.

— Ah! ah! c'est toi, Johann Meïster, lui dit-il-, eh bien ! j'en suis fort aise. — Je craignais de ne pas te rencontrer, et j'étais cependant chargé d'une mission qui te fera plaisir.

— Laquelle? demanda Meïster étonné.

— Je viens de la part du comte!...

— De la part du comte? ^

— Du comte Manfred Eberhard.

— Ah diable ! fit Meïster ; — du comte Manfred Eberhard !

— Je suis un de ses valets.

— Oh ! oh ! tant mieux pour vous, si ça vous convient, mon homme !

— Le comte veut le parler.

— A moi?

— A, toi-même.

— Et que peut-il me vouloir, le comte Manfred Eberbard?

— Oh ! pour cela, il te le dira lui-même, répartit le valet ^ mais les désirs du comte Manfred sont des ordres, et je ne pense pas que Tidée te vienne de vouloir t'y soustraire.

— Et pourquoi donc pas?... lit Meïster, avec une certaine fierté sauvage.

En parlant ainsi, il releva le front, et regarda le valet des pieds à la tête.

— Ah ! pourquoi !... dit ce dernier -, mais parce que le comte est tout-puissant dans le pays, et si tu l'avisais de lui désobéir, le châtiment ne se ferait pas attendre.

— Bah! fit Meïster, le Danube est à deux pas de chez moi, j'ai une barque solide et à l'épreuve de l'écueil; que le comte me poursuive, s'il le veut, je saurai bien lui échapper !

Et Meïster se remit aussitôt à l'ouvrage, sans chercher à observer l'effet que ses paroles produisaient sur le valet du comte.

Vous voyez déjà la différence qu'il y a entre les paysans du Danube de l'an 1 430 et nos paysans normands de 1 851 .

Quant aux valets, ils sont les mêmes dans tous les temps et dans tous les pays.

Le valet du comte Manfred Eberbard ne revenait pas de sa surprise. L'habitude de courber le front comme un esclave lui avait fait perdre le souvenir de cette sauvage indépendance. Il n'avait plus même le courage d'admirer tant d'énergie et d'audace.

Il se rapprocha de Johann Meïster, et baissa tout à coup la voix :

— Meïster, lui dit-il alors mystérieusement, et si je ne venais pas delà part du comte?...

— Comment ! dit Meïster étonné de ce changement.

— Si la personne qui m'envoie, poursuivit le valet, en baissant de plus en plus la voix, était une jeune et charmante femme ïi enlio c'était la comtesse elle-même qui te fit appeler...

342 LES TRIBUNAUX SECRKTS.

Meistor se redressa de toute sa hauteur, et regarda son interlocuteur avec défiance.

— Tu me trompes, lui dit-il d'une voix éclatante-, tu mens, ce quo tu dis n'est pas vrai!...

II paraîtrait que s'il ne connaissait pas le comte Manfred Ebcrhard, il connaissait un peu la comtesse Ethel, ce paysan du Danube !

— Plus bas! plus bas! fit Ilaïis, le valet; — quand on parle d'une dame comme la comtesse Manlrcd, il faut parler plus bas!...

— La comtesse Manfred ! répéta Meïster, en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.

— La comtesse elle-même!... murmura le valet.

Dire ce qui se passa dans le cœur de Johann Meïster, à cet aveu, serait impossible : il pâlit , tout son sang reflua vers son cœur-, il eut comme un mouvement de suprême orgueil : il avait vu Elhel, radieuse de beauté, à cheval sur sa blanche haquenée.

Une fois, — il ne l'avait vue qu'une fois. — C'était assez.

Son sommeil avait des rêves. — Sa veille était pleine de vagues aspirations.

Et c'était peut-être en pensant à la comtesse, qu'il avait traduit le mot du renard : Ces raisins sont trop verts 1 par cet autre blasphème :

Au diable les yeux bleus et les cheveux blonds !

La comtesse l'appelait. — Un monde d'idées folles traversa son cerveau.

Mais ce fut l'affaire d'un instant.

Johann était un esprit sage : il retomba presqu'aussitôt sur la terre, ce n'avait été qu'un instant- le voile se déchira tout à coup, et la réalité se dressa devant lui, dans toute sa ridicule nudité.

— Et que me veut la comtesse Manfred? demanda-t-il à son in* terlocuteur, en tâchant de retrouver son calme.

— Je l'ignore, répondit Haiis, mais elle vous le dira elle-même.

— Et quand veut-elle me le dire?

— Ce soir.

— En quel endroit?

— Au château.

Bien que la raison de Meïster l'eût éclairé à temps, cependant il était singulièrement piqué dans ses curiosités, et sans attendre une nouvelle sollicitation, après avoir réparé à la hâte le désordre de ses vêtements, il suivit son guide qui prit le chemin du manoir de Manfred.

Chemin faisant, Meïster crut pouvoir sans indiscrétion sonder ce dernier, sur le but réel de la démarche dont il était l'objet. Cette sorte de mystère l'intriguait^ il eût voulu apprendre le mot de cette énigme, ne fût-ce que pour savoir quelle contenance prendre, une fois qu'il paraîtrait devant la comtesse.

La conversation ne fut pas d'ailleurs difficile à engager, car son guide ne demandait qu'à causer.

— Ainsi, dit Johann Meïster, vous m'assurez bien que c'est de la part de la comtesse que vous êtes venu me trouver?

— C'est comme je l'ai dit... répartit le valet.

— Eh bien, voilà qui m'étonne fort, je vous le jure, car j'ai beau me mettre l'esprit à la torture, je ne vois pas quel service je puis lui rendre...

— On ne sait pas... on ne sait pas!... dit le valet, d'un air qui cherchait à être malin.

— Je ne suis qu'un pauvre homme, moi, reprit Johann avec une humilité exagérée, ma journée se passe à travailler, je ne connais personne, je n'ai que mes deux taureaux, qui sont deux vaillantes bêtes, et ma barque, qui est une belle et solide embarcation.

— Il n'en faut pas davantage, maître Meïster, il n'en faut pas davantage.

— Comment l'entendez- vous? dit Méister*

3^* LES TRIBIINATTX SECRETS.

— Comme il faut l'entendre, mon ami, et pas autrement; voyezvous, il n'est pas étonnant que vous ne compreniez rien à ce qui vous arrive... ce peut être pour vous un grand bonheur, mais ce peu^, être aussi un fi:rand malheur...

— Expliquez-vous!...

— Je vais m'expliqucr.

— Vous savez donc ce dont il s'agit?...

— La belle affaire-, et comment ne le saurais-je pas! dit le valet d'un ton avantageux, je suis au mieux avec Gertrude la Rousse, la suivante de la comtesse, et, par elle, j'ai été mis au courant des secrets du château.

— Ah ! ah ! contez-moi cela!...

— Voilà !... la comtesse Ethel est jeune, et le comte est vieux... la comtesse s'ennuie au château, pendant que le comte conspire dans les souterrains-, vous comprenez que cela a déjà duré trop longtemps, et, si je ne me trompe, c'est pour fuir loin de son époux que la comtesse vous fait appeler.

— Mais, je ne vois pas... dit Méister.

— Allons donc ! n'avez-vous pas une barque, deux bras solides ; ne connaissez-vous pas mieux que personne les bords du Danube, n'êtes-vous pas enfin le seul homme que la comtesse puisse choisir?

— Vous avez raison, répondit Meïster, mais si je fais ce que la comtesse désire, n'ai-je pas à craindre le ressentiment du comte?

— Sans doute.

— Qui me protégera, quand je reviendrai?

— Pourquoi revenir?

— Au fait...

— La comtesse vous gardera près d'elle, elle est riche, elle sera reconnaissante, et quand vous aurez mis le Danube entre elle et son époux, qui saura ce que vous serez devenu?...

Meisterne répondit rieuj et, en effet, que pouvait-il répondre?

Peut-être se mépronait-il un peu, malgré sa prudence, sur le sens des paroles du valet Ilalis-, tout ce qu'on lui disait de celte communauté de danger dans laquelle il allait se trouver avec une femme jeune et jolie, le troublait plus qu'il ne convenait, et il avait hâte maintenant d'arriver au terme de son voyage.

Il eût été plus sage, peut-être, de s'arrêter sur cetle pente dangereuse vers laquelle on l'entraînait; mais Johann Meïster avait le caractère aventureux, le danger même dont on le menaçait lui inspirait une nouvelle ardeur.

La prudence était celle qui sert à combattre le péril, et non pas celle qui fait le péril.

Encore une fois, nous ne sommes pas ici en Normandie.

Haiis et Johann arrivèrent au manoir.

Le château du comte Manfred avait été construit dans des proportions réduites-, rien n'y attestait la force et la grandeur-, mais on eût dit que l'architecte qui avait élevé cet édifice avait pris à cœur de lui donner en élégance ce qui lui manquait en force.

On n'ignore pas que c'est vers le retour des croisades, que fut introduit en Europe le style oriental.

A partir de ce moment, les architectes que Louis IX avait amenés avec lui en Syrie, afin qu'ils pussent étudier, sur les lieux mêmes, les modèles de l'architecture sarrazine, renoncent à l'imitation servile et ignorante des monuments romains; de l'intersection du pleinceintre naît l'arcade, les fenêtres descendent plus près du sol, et, abandonnant leurs formes massives, s'arrondissent en élégantes ogives : l'ogive règne en souveraine dans les conslruciions du quatorzième et du quinzième siècle.

Vous la verrez partout.

Vous la reconnaîtrez de loin à son air coquet et gracieux; tantôt enveloppant les contours sévères des hautes fenêtres de nos éghses, tantôt montant d'étage en étage le long de nos petites tourelles à L 44

culs-de-lanipes; ici, elle veille à chaque côté de la porte d'entrée des manoirs féodaux-, là, elle dort paisible et recueillie au-dessus du maître-autel de nos chapelles.

L'ogive est le caractère principal de ces siècles chevaleresques-, elle en est, en quelque sorte, l'expression pétrifiée.

Une grande cour d'honneur précédait le principal corps de logis du château du comte Manfred Ebcrhard, et une garde, composée de nombreux hommes d'armes, y veillait incessamment.

Johann Meïster la traversa, accompagné de son guide, monta au premier étage, passa à travers plusieurs salles énormes, dont rien ne troublait le silence et la solitude, et arriva enfin dans les appartements de la comtesse.

La nuit était complètement venue, et, dans ces longs corridors, il eut souvent besoin d'avoir recours à la main de son guide pour ne pas se heurter aux saillies de pierre que l'obscurité lui cachait.

Mais il était arrivé au bout de ses fatigues : une dernière porte s'ouvrit devant eux, et ils entrèrent dans une sorte d'oratoire dont les ornements contrastaient singulièrement avec l'aspect général du château.

Meïster reçut l'ordre d'attendre, et son guide s'éloigna.

L'oratoire de la comtesse Ethel était, dans son espèce, un véritable chef-d'œuvre, et l'on y trouvait réuni tout ce que l'art contemporain avait de plus élégant et de plus riche.

Les murailles de l'appartement étaient recouvertes d'une tapisserie de haute lice sur laquelle étaient représentés des tournois et des chasses-, d'énormes bahuts admirablement sculptés s'élevaient à

chaque coin, surmontés de dressoirs, sur lesquels scintillaient des vases d'or que Benvenuto eût signés cent ans plus tard, des glaces de Venise, des verres en cristal de Bohême, des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, enfip lout ce qui constituait le luxe de celte époque.

Une lampe de bronze suspendue au plafond jetait sur tous ces objets une lumière douce et vaporeuse, et un tapis épais assourdissait le bruit des pas. ;

Johann Meïster n'avait jamais eu l'idée d'un pareil luxe, d'une pareille richesse, et il ne put s'empêcher de sourire en se voyant, lui, le paysan aux pieds nus, au milieu de ce petit paradis, dans le costume qu'il portait sur les bords du Danube.

Meïster, cependant, bien que misérablement vêtu, n'avait rien dans sa mise qui pût choquer le regard-, ses vêtements, au contraire, dessinaient nettement ses formes, et en faisaient ressortir toute la grâce vigoureuse et l'élégance sauvage.

Il portait une saie de peau de loup qui, s'ouvrant sur la poitrine, laissait voir sa taille forte et souple -, un pantalon flottant lui tombait jusque sur le genou, et ses cuissards de cuir emprisonnaient sa jambe nerveuse sans lui rien faire perdre de ses avantages.

Ajoutons à cette esquisse l'éclat hardi qui brillait à toute heure dans le regard de Meïster, les lignes correctes et pures de son visage, un certain air de supériorité morale qui se lisait sur son front, et nous resterons de plus en plus convaincus que nous ne sommes point en Normandie.

Un quart d'heure environ se passa pour Meister dans la solitude, et il commençait à craindre déjà que la comtesse ne se fijt ravisée, quand la porte du salon s'ouvrit.

La comtesse elle-même parut sur le seuil.

Certes, la rumeur publique avait dit vrai, quand elle avait répandu que la comtesse Elhel était une des plus charmantes et des plus gracieuses fleurs de la Hongrie. — Le comte Manfred Eberhard avait

raison d'être jaloux. — Elliel avait vingt ans-, c'était une des plus délicieuses créatures que l'imagination du poète puisse rêver

Il y avait dans toute sa personne une certaine langueur voluptueuse qui plaisait à voir -, elle était plutôt petite que grande, et rien ne saurait dire quel charme particulier respirait autour d'elle.

Ses beaux cheveux, retenus dans un réseau orné de perles blanches, retombaient en tresses blondes sur ses tempes-, elle portait la longue robe ou cotle hardie, et, selon la mode du temps, sa taille était dessinée par un surcot richement fourré d'hermine.

Un collier de perles ruisselait sur ses épaules, et une petite sar razinoise, bordée d'or, pendait à ses côtés.

Johann Meïster recula comme s'il eût été ébloui de tant de beautés. C'était 'a seconde fois qu'une semblable apparition s'offrait à son regard, et cependant il se crut un moment le jouet de quelque hallucination.

Il s'inclina devant la comtesse, sans montrer trop de gaucherie, ni de timidité.

La comtesse ne l'avait pas même regardé.

Elle alla s'asseoir sur un fauteuil placé près de la fenêtre j sans tourner la tête de son côté, elle lui fit signe de s'approcher, et s'accouda nonchalamment à l'appui de la croisée.

— J'ai besoin de vos services, dit-elle à Meïster ^ on m'a dit que vous habitiez sur les bords du Danube, et que vous y viviez du fruit de votre travail... Voici, en peu de mots, la nature du service que je réclame de vous... Le comte, mon époux, est peut-être un peu capricieux; il ne me permet que de rares excursions dans les environs du château. J'ai toujours eu , pour ma part, le plus vif désir de visiter le Danube, et, pour cette promenade mystérieuse, j'ai pensé à vous.

— Madame la comtesse n'a pas eu tort , murmura Meister, qui

tiouvait quelque légère différence entre les paroles de la châtelaine et celles du valet Haùs.

— Vous êtes habile dans votre art, m'a-t-on dit, rcprit-elle, on peut se fier à vous, je pense?

— Comme à Dieu , madame, répondit Johann. La réplique n'était pas modeste.

La comtesse la trouva à son gré.

— C'est fort bien , dit-elle^ moi, de mon côté, si le comte osait tenter quelque chose contre vous, soyez certaui...

— Oh ! que madame la comtesse se rassure sur ce point , interrompit Méister avec fierté, je n'ai pas l'habitude de vendre mes services 5 ce n'est pas vous qui êtes venue me demander, c'est moi qui viens m'offrir.

La comtesse fit un petit mouvement de surprise.

— Une seule question, cependant, reprit Meïster, et que madame la comtesse me la pardonne; avant de rien disposer pour ces promenades nocturnes, j'ai besoin de savoir si...

— Quoi donc? fit la comtesse

— Je désire savoir si madame la comtesse y viendra seule.... Cette question produisit sur Éthel un effet magique-, le sang monta

de son cœur à ses joues, ses sourcils se froncèrent , un éclair jaillit de ses yeux, et, pour la première fois, elle daigna se tourner vers Meïster. Il faut convenir que la question de Johann était un peu bien indiscrète. Mais, au lieu de demeurer courroucé, le regard d'Éthel sembla s'adoucir tout d'un coup en tombant sur Johann. Elle examina avec une certaine attention l'homme qui lui parlait. ■j. . Éthel avait cru jusqu'alors avoir à faire à un de ces rustres, comme • elle en avait tant vu parmi les vassaux du comte, son époux , et rien ne saurait rendre le sentiment qu'elle éprouva quand elle s'aperçut que , non-seulement elle s'était trompée, mais qu'elle avait même

360 LES TRIBUNAUX SRCREtS.

devant elle une de ces nalures distinguées qui naissent quelquefois dans les conditions inférieures de la sociélé.

Cet examen lui donna plus de confiance, et son regard s'arrêta même avec une sorte de complaisance sur la physionomie si franche, si ouverte, si heureusement douée de Mcïstcr.

Ce fut comme une transformation.

Elle croyait avoir affaire à un valet, et elle remarquait avec plaisir qu'elle avait rencontré un confident, presque un ami.

— C'est vous qui étiez dimanche dernier sur mon passage, comme je gagnais la chapelle Saint-Friedrick? murmura-t-elle.

— C'est moi , répondit Johann Meister.

La comtesse sourit.

Johann rougit et se redressa avec fierté.

— Je serai seule, lui dit-elle.

Puis, changeant de ton , elle ajouta :

— Mais que vous importe, après tout?... Quand quelqu'un m'accompagnerait, la question ne serait-elle pas la même, et ne consentiriez-vous pas à me rendre le service que je vous demande?

— Non , madame la comtesse.

— Comment cela?

— Que voulez-vous, madame! c'est de la folie, sans doute ^ mais il me semble que, si quelqu'un vous accompagnait, j'apporterais à remplir mon devoir moins d'ardeur et moins de zèle ^ si un autre que moi devait partager vos dangers, j'aurais moins de courage à les affronter!...

Pendant qu'il parlait, Meïster avait baissé les yeux et relevé le front.

Meister était beau ainsi , de cette beauté mâle, naïve, héroïque, dont nos siècles de décadence ont perdu le type et le souvenir.

Éthel éprouvait une espèce de trouble à le voir et à l'entendre -, jamais encore elle n'avait été si émue, jamais son cœur n'avait palpité si fort.

LES FRANCS- JUGES. 3f>1

Nos livres modernes sont pleins de grandes daines qui se donnent à des bateliers, surtout les livres signés par des dames.

Ce qui prouve seulement que ces dames ( pas les grandes dames, les femmes auteurs) ont des goûts portés vers la plus substantielle réalité.

Nous, malheureux que nous sommes ! nous ne faisons pas un roman , mois l'histoire des francs-juges.

Ce que les francs-juges et leurs épouses ont fait, nous sommes obligés de le dire.

Mais nous ajoutons ici, pour l'acquit de notre conscience, que les prétendues grandes dames, amies des bateliers honnêtes, dessinées par nos auteurs du sexe féminin , sont tout bonnement lesdits ou lesdites auteurs du même sexe fait pour plaire.

Lesquels auteurs peuvent êlre de grandes dames, mais n'en ont vraiment pas l'air !

Après tout, d'ailleurs, si quelques marquises ont affronté la couche noire des charbonniers, combien de bergères se sont mésalliées à des rois !

La comtesse Éthel comprima cette étrange émotion à laquelle elle ne comprenait rien , et coupa court à la conversation , en indiquant un rendez-vous prochain à Johann Meïster.

— Demain, lui dit-elle, le comte ne sera pas au château -, chaque soir, maintenant, il disparaît pour ne revenir que dans la nuit ; demain, nous pourrons tenter cette équipée que je projette... car ce n'est qu'une escapade folle...

— Demain , soit , dit Meïster.

Il salua de nouveau respectueusement et sortit.

A la porte de la salle, il trouva une jeune et piquante soubrette qui se chargea de le conduire par un couloir dérobé 5 ils hâtèrent leur marche, car on pouvait craindre à chaque instant que le comte ne levint

QuoNiiiesmiiiulcs après, Meïslcr était dans la campagne, et fuyait à toutes jambes vers son habitation.

Il était heureux ! une joie souveraine éclatait sur son front et dans ses yeux; il avait le ciel dans le cœur !

Étliil était si belle.'

Il y avait tant de charmes dans son maintien , tant d'amour vague et sans but dans son regard ^ sa voix était si pure et si douce-, c'était un rêve!... et Meistcr n'avait plus qu'une crainte, c'était de le voir finir trop brusquement.

A mesure qu'il approchait de son habitation , mille pressentiments s'emparaient de lui, une voix secrète lui disait de fuir : mais le souvenir d'Kthel relevait aussitôt son courage et il s'étonnait d'avoir eu peur.

D'ailleurs, qui pouvait lui en vouloir?

Savait-on pourquoi il était allé chez la comtesse? Le comte Manfred Éberhard n'était point au château, il pouvait bien être jaloux de sa femme, mais soupçonner Mcïster, le paysan aux pieds nus !...

Cette dernière réflexion aurait pu jeter un peu de glace sur les belles ardeurs du pauvre Johann. — Mais il était sous le charme.

lien était là de ses méditations, lorsqu'un petit obstacle lui barra la route.

Trois hommes se dressèrent tout à coup au milieu du sentier qu'U suivait, et lui crièrent de ne pas aller plus loin.

Mcïster avait un énorme bâton à la main, il continua à marcher, et quand il arriva près de ses trois adversaires, il voulut faire usage de son arme.

Il était fier comme une douzaine de paladins, ce soir, ce bon Johann Meïster!

Mais trois épées se dirigèrent aussitôt vers sa poitrine, et il fut obligé de faire un pas en arrière pour ne point être transpercé.

Un des hommes s'avança.

Il portait uu /x/og manteau de couleur sombre, un lar^e chapeau

LES FKANCS-JUGES. 353

couvrait ses yeux; il lut impossible à Johann Meïster de distinguer ses traits.

— Arrête, lui dit le mystérieux personnage, n'essaie pas de te défendre, toute résistance est inutile ; et tu parviendrais à nous tuer tous les trois, que trois autres adversaires sortiraient de terre et se dresseraient aussitôt devant toi ! Prends donc le seul parti sage qu'il te reste à prendre, écoute et obéis.

Meïster était resté interdit; il ne savait à quoi se résoudre, sa mam crispée tourmentait la poignée de son bâton, et il lui eût été bien agréable d'en asséner un vigoureux coup sur la tête de son adversaire ; mais il se souvint à temps qu'il était paysan du Danube, et non point chevalier errant; il se dit qu'il valait mieux écouter d'abord les propositions qu'on allait lui faire, et qu'il serait toujours temps, si ces propositions ne lui convenaient pas, de mettra en branle son bras-bâton de chêne.

Il attendit donc et écouta.

— Tuas été dénoncé tout à l'heure, reprit son adversaire, au saint tribunal des francs-juges.

— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Johann, le saint tribunal des francs-juges ?

— Tais-toi!... tu ne le sauras que trop tôt... tu as à répondre devant l'association de ta conduite envers un de ses membres, nous sommes chargés de t'amener devant elle.

— Ah ! diable ! dit Johann Meïster, employant son exclamation favorite, et si je refuse, mes bons seigneurs ?

En même temps, il se mettait sur la défensive.

— Tu ne seras pas assez fou pour cela.

— Enfin...

- — Si tu refuses, répondit sou mystérieux interlocuteur, nous te contraindrons !...

— C'est ce qu'il faudra voir, repartit Meïster.

El sans attendre de nouvelles paroles, il leva rapidement son énorme bâton, le lit tourner au-dessus de sa télé, et en assena un coup violent sur le crâne du franc-juge.

Ce fut comme un éclair.

Le juge du tribunal secret n'avait rien vu, il n'avait pas eu le temps d'éviter le coup ; il tomba raide mort aux pieds de Méister.

Le métier de franc-juge exposait à ces désagréments.

Mais c'était là un meurtre inutile, et Méister put s'en convaincre sur-le-champ, car dix hommes sortirent en môme temps des haies qui bordaient le chemin, et s'élancèrent sur lui.

En un instant, Mcïsler fut appréhendé au corps, et garrotté.

Puis on lui banda les yeux et on l'emmena.

Toutefois, il n'était pas homme à se laisser épouvanter pour si peu; il ne se dissimula pas un seul instant la grandeur du danger qui le menaçait, mais en homme prudent et brave qui ne perd pas la .iêle, il prit ses précautions à tout hasard.

Et d'abord, comme l'endroit dans lequel on l'avait arrêté était situé non loin de son habitation, et qu'il connaissait par cœur les localités environnantes, il chercha, malgré le bandeau qui lui couvrait les yeux, à se rendre compte du chemin qu'on lui faisait faire.

Ce ne fut pas difficile.

Pendant un quart d'heure, ses guides marchèrent ainsi en rase campagne, puis ils pénétrèrent dans un bois, que Meïster reconnut pour être celui qui allait du château jusque sur les bords mêmes du Danube.

Il avait assez fréquenté ce bois pour s'en rappeler tous les détours; il ne se trompa point sur la direction qu'on lui fit prendre; peutêtre que son bandeau, soulevé adroitement, ne fiît-ce qu'un petit peu, aida à îa iirécision de ses calculs.

Nos somnambules n'ont guère d'autre sorcellerie.

Cependant, au grand élonnement de Johann Meïster, à peine eu- "^jent- ils lait une centaine de pas dans le bois, que la troupe s'arrêta.

wÊ"

Il entendit le bruit de broussailles que l'on écarte ; un coup de sifflet retentit, et aussitôt on le descendit.dans un soqlerrain.

Il ne connaissait pas du tout de caverne en cet endroit.

La bande paraissait s'être séparée ; il n'était plus suivi que par deux hommes, dont un le guidait en le tenant par la main.

A un certain endroit, ce dernier lui serra les doigts, et Mcïsler tressaillit.

Élait-ce le hasard?

Était-ce réellement intention de la part de son guide?

11 se perdait en conjectures.

Enfin, ils s'arrêtèrent encore une fois, et quand on se remit en marche, Johann Meïster s'aperçut avec joie que l'homme qui lui avait serré la main l'accompagnait seul.

Mais ils continuèrent leur route, pendant quelques minutes encore, sans qu'aucun incident vînt marquer ce nouveau parcours ; ce ne fut qu'au terme même de leur voyage qu'une seconde pression vint avertir Meïster qu'il avait rencontré un ami dans le danger de sa position.

11 se retourna vivement vers son guide.

— Y a-t-il quelque espoir?... lui dit il à voix basse et rapide.

— Vous êtes perdu, répondit le guide.

C'était une courte joie, s'il en fut.

Le pauvre Johann Meïster demanda pourtant encore ;

— Qui donc commande ici ?

— Le comte Manfred Eberhard.

- — Et il sait tout, peut-être?...

— 11 sait tout !

En parlant ainsi, le guide ôta le bandeau de Meïster, et ayant fait quelques pas encore, il le remit à un franc-juge, qui l'introduisit surle-champ dans la grande salle où tous les membres de l'association se trouvaient réunis.

Mcïster comprit alors que sa dernière heure était arrivée, et il nllait peul-ctre chercher à vendre chèrement sa vie, puiscu'il no pouvait plus la sauver, quand un cri de surprise et de joie s'échappa de sa poitrine.

En même temps un éclair d'allégresse sauvage jaillit de ses prunelles ardentes.

Une pensée soudaine venait d'illuminer son cerveau, à la vue du lieu où il se trouvait.

Ce fut la têle haute, le front radieux, un sourire ironique sur les lèvres qu'il entra dans la salle vchmiquc.

Le comte Manfred Eberhard occupait la place de cr.AND-juGE.

AiHour de lui, les membres du Tribunal secret étaient ranges dans l'ordre consacré par l'usage.

Nous ne reviendrons plus sur ces cérémonies que le lecteur connaît maintenant, et dont la description ne ferait que ralentir noire récit.

Le comte Manfred était un vieillard de soixante ans au moins, mais il portait encore, sur ses traits rudes et sévères, l'indice non équivoque d'une énergie que rien ne devait éteindre.

Cette énergie était jointe à un caractère d'implacable cruauté.

Son regard était plein de sombres menaces , et quand il vit entrer Meïster, le front souriant , dans une attitude provoquante , et non comme un suppliant qui implore son pardon, une colère sanglante se peignit sur ses traits.

Son geste impérieux sembla rappeler à ses fidèles qu'il fallait ici ne se laisser toucher par aucune considération , qu'il fallait condam- Der sans entendre l'accusé , frapper sans écouter la victime.

Du reste , ïe geste du comte paraissait être superflu ; les francsjuges n'avaient pas attendu cela pour se senlir profondément blessés de l'altitude de Johann Meïster, et ce dernier était déjà condamné, avant même d'avoir été interrogé.

Il venait de tuer un franc-juge au seuil même du souterrain qui servait de lieu de réunion , et un pareil crime n'admettait aucune excuse !

Quant à Johann Meister , rien n'avait pu l'émouvoir encore , ni les menâtes du comte, ni l'indignation des membres de la sainte vehme.

Debout et impassible au milieu de ce cercle terrible , il examinait, avec un coime qui contrastait avec la situation, les moindres détails du souterrain dans lequel il se trouvait, et souriait d'instant en instant , d'un air sur de lui-même.

On eût dit, en vérité, si ce n'eùl été là chose impossible, que Johann Meïster avait peut-être un moyen quelconque d'éviter celte mort imminente suspendue au-dessus de sa tête.

En un mot , on eût dit qu'il prenait au côté comique tout ce lugubre appareil de juges noirs, de masques funéraires et d'épées brillant dans l'ombre.

Peut-être était-ce tout simplement qu'il avait fait le sacriiice de sa vie.

Enfin le franc-comte se leva.

Chacun fit silence , et Meister écouta :

— Johann Meïster, dit le comte Manfred Eberhard , les membres de l'association se sont réunis pour te juger. Réponds sans détour aux questions qu'ils t'adressent par ma voix.

— Voyons donc vos questions, mon brave homme! fit Meïster en haussant les épaules.

— Un meurtre vient d'être commis sur la personne d'un de nos frères , tu es accusé d'être coupable , est-ce vrai ?

— C'est vrai, rùpondil Mcïsler, je lui ai cassé la lôlc tout net, mon di.uMie sci|j;neur !

L'assemblée tout entière frémissait d'indignation.

— Un meurtre semblable, reprit le comte, veut un cliâliraent terrible ; la vengeance ne se fera pas longtemps attendre... Qu'on le saisisse !...

— Un instant ! s'écria Me'ister, un instant, mes amis! Et il riait, sur ma parole 1

— Un instant 1 répéta-t-il. — Ah! diable!... Que le bon seigneur Manfred emploiela force que mi donne l'association dont il est lechef pour frapper un garçon qui ne lui plaît pas, c'est fort bien-, mais Johann Mcïster n'acceptera pas une pareille position sans protester, sans faire appel aux sentiments généreux des membres de l'association des francs-juges.

Ce fut au tour des francs-juges de rire.

— Ah diable! fit Johann Méister , il paraît que j'ai eu tort de vous croire généreux, mes maîtres... Eh bien ! je vais m'y prendre autrement, et plaider ma cause comme un avocat... Il faut vous dire que l'an passé j'allai à la ville de Belgrade consulter un homme de loi... je sus par lui que le droit romain accorde au propriétaire du dessus la propriété du dessous, et comme vous êtes ici précisément au-dessous de ma pauvre cabane, vous vous trouvez chez moi, messeigneurs , ce dont je suis bien honoré !...

Les paysans du Danube savaient tout, même le droit romain !

Mais les francs-juges n'en pouvaient supporter davantage.

Ils quittèrent leurs places en tumulte :

— A mort! à mort ! criait-on de toutes parts, qu'on le pende!... qu'on le livre au bourreau!...

Les cris de mort, les menaces se croisaient, et vingt épées se dressaient contre la poitrine de Méister.

Il les écarta d'un geste calme , et fit signe qu'il voulait parier

encore. Quand roïTAp*» ftîS ?établi , il promena son fcgatc! assuré sur celte fouie , c» cro^a ses bras sur sa poitrine :

— Ainsi , dit-il , vous ne voulez rien entendre -, pour vous , tout accusé est coupable , et c'est pour assouvir vos fureurs personnelles, que vous vous êtes réunis en Tribunal secret /... Arrière donc, messeigneurs, c'est la lâcheté de vos victimes qui fait votre force et votre courage 5 arrière, vous êtes ici chez moi, vous dis-je, et par le nom de Dieu , je vous le ferai bien voir !

Et en même temps, Meïster terrassa rudement les francs-juges qui se trouvaient le plus près de lui , s'élança vers la muraille qui fermait un des côtés de la salle, et grimpa lestement , en s'aidant des saillies du mur.

En une demi douzaine de bonds, il se trouva hors de la portée des épées.

Les francs-juges le suivirent tumultueusement , ne sachant ce qu'il allait faire, étonnés de tant d'audace j ils le menaçaient de leurs épées inutiles et criaient toujours :

— A mort!... à mort !...

Johann riait de plus belle

Le vieux comte Manfred Ebemard était le plus irrité de tous , cela va sans dire.

Meïster, cependant, ne restait pas oisif. Il s'était cramponné avec force à la muraille , dont il étudiait les saillies-, il jetait de temps à autre, un regard plein de mépris sur ses adversaires impuissants , et souriait de pitié aux menaces du vieux comte Manfred.

Déjà un des francs-juges, qui avait tenté de le suivre dans son ascension, avait reçu sur le crâne un violent coup de roche, et il était allé rouler aux pieds de ses frères.

Meïster poursuivait son examen et son travail mystérieux.

Il marchait tantôt à droite, tantôt à gauche, s'accrochant, avec un rare bonheur et une adresse admirable, aux pierres de la muradle.

36r LES TRIBUNAUX SECRETS.

Enfin, un {,'rand cri s'échappa de sa poili iue, cl son regard, plein d'orgueil, sembla défier celle fuis la foule des francs-juges irrilés.

— A moi! mainlenanl, s'écria-t-il, à mon tour, mcsseigncurs-, à nous deux surlout, comte Manfred Ebcrliard ! cl que la colère du ciel le punisse comme tu le mérites!...

Moïsler f'élail mis à l'œuvre...

Celle muraille était précisément celle qu'il avait construite de ses mains, et il tenait entre ses doigts le taquet de fer qui fermait son écluse.

Le taquet quilta un peu le crampon auquel il s'attachait. — Le volet de bois céda légèrement.

Les francs-juges regardaient et ne comprenaient rien encore...

Cependant, à mesure que l'ouverture allait s'élargissant, un bruit étrange se faisait entendre.

C'était un bruit sourd, et le vent commençait à s'engouffrer sous les voûtes sonores...

Un bruit sinistre qui, d'instant en instant, devenait plus distinct et paraissait à chaque moment plus redoutable !...

Les francs-juges pâlirent...

Ils avaient baissé la pointe de leurs épées et se regardaient avec terreur, se demandant ce qui allait se passer.

— Que signifie cela !... murmura le comte Manfred Eberh a rd, qui, malgré lui, sentit un fri>son d'épouvante parcourir ses membres.

— Voilà, mes bons seigneurs, s'écria Johann Mcïster, d'un sombre accent de triomphe ; voilà ce que cela signifie... Voyez 1

L'ouverture élait maintenant large et béante ; ce bruit, qu'on avait entendu quelques instants auparavant, gronda plus fort, plus menaçant, et l'on vit passer au-dessus du mur les premières vagues du Danube.

L'eau fit irruption dans le souterrain !..-

Un cri général s'éleva à celte vue, et chacun voulut chercher son

salut dans la fuite, mais la voix de Meïster les arrêta tout à coup, comme par enchantement.

— Restez, mes bons seigneurs, cria-t-il; si vous faites un pas de plus, je lâche l'écluse, et le Danube court plus vite que les francsjuges du saint Tribunal !

En parlant ainsi, Meïster donna du jeu à sa porte; les flots se précipitèrent aussitôt avec fureur dans la salle.

Puis Johann Meïster, s'afjpuyant sur le levier de son écluse, la referma et s'assit tranquillement, attendant que le calme fût rétabli.

— Que voulez- vous donc? demandèrent alors les francs-juges qui, avaient de l'eau jusqu'aux genoux et ne savaient s'ils devaient rester ou s'enfuir.

Ces membres d'une association aussi ténébreuse que redoutable étaient dans une position bien pénible !

— Que veux-tu ? répéta le comte Manfred, arrivé au paroxisme de l'exaspération.

Et combien ce comte Manfred Eberhard, conspirateur ridé, était affreux dans sa colère !

— Vous me demandez ce que je veux, mes bons seigneurs, répondit Johann Meïster avec une ironie pendable; — ah diable! je vais vous le dire franchement... je veux être votre maître... je veux de vous une obéissance aveugle. Je veux que mes ordres soient ponctuellement exécutés, sans lu moindre hésitation, car je tiens votre sort dans ma main, et je vous prie d'être bien persuadés que je ne reculerai pas quand le moment sera venu !

— Parlez ! parlez... firent les francs-juges qui barbotaient lamentablement.

— Que deux d'entre vous sortent à l'instant de cette caverne., reprit Johann, qu'ils se rendent, sans perdre une seconde, au château du comte Manfred Eberhard, et qu'ils en fassent sortir la comîesse

Ethel.

I,a comtesse Elliel ! répéta le vieux comte,sorlirde mon château?

— Ayez roDiigeance de ne plus m'interrompre, dit Johann sévèrement.

El les francs-juges épouvantés fermèrent la bouche de leur propr. chef qui écumait comme un diahie très-laid.

Johann poursuivait d'un ton d'empereur :

Vos émissaires diront à la comtesse Ethel auele batelier Mcïster

l'attend, et ils la laisseront libre.

Le comte voulut protester.

Un franc-juge zélé lui colla son mampaii sur le nez.

— C'est une condition de salut pour tous, reprit encore Johann Meïstcr, et, songez-y, si les deux hommes que vous allez dépêcher vers la comtesse n'élnicnt pas de retour Aana une heure, ce serait fait de vous tous.

En achevant ces mots, Meïster somcva encore une fois l'écluse, et un tourbillon de vagues mugissantes fil irruption dans le souterrain.

Ce Johann ! si les francs- jupes l'avaient tenu !

En attendant, ils pataugeaient dans trois pieds d'eau bourbeuse.

Bon gré, malgré, ils se hâtèrent de choisir parmi les membres de l'association, les deux hommes sur lesquels ils pouvaient le plus compter, et après leur avoir fait jurer sur le Christ de revenir dans une heure, ils les laissèrent s'éloigner et revinrent se grouper autour du comte Manfrcd. Avant de partir, ils avaient promis à Meïster de lui rapporter un témoignage de l'accomplissement de leur mission.

Piien ne saurait rendre la rage et l'exaspération du malheureux comte, il allait et venait à travers le souterrain, gourmandant les membres de l'association, menaçant Meïster, cherchant partout une issue par laquelle il pût se soustraire à cette humiiîante obéissance. Mais toutes les issues étaient fermées par les francs-juges eux-mêmes, dans la crainte que Meïster ne mît sa menace à exécution.

Meïj^ter attendait, lui, avec beaucoup de calme, le résultat des

ordres qu'il avait donnés. Ce souterrain était précisément situé audessous de son habitation -, ces travaux de maçonnerie, c'était lui qui les avait exécutés pour se mettre à l'abri des inondations duDanubc^ il connaissait donc à fond le fort et le faible de la situation, et il en profitait.

11 lui eût suffi, en réalite, oe cinq minutes à inonder le souterrain dans toute sa profondeur, et, la main appuyée sur l'écluse, il semblait menacer incessamment les francs-juges interdits.

Une heure se passa ainsi, pendant laquelle chacun écoutait avec anxiété si rien ne venait troubler la solitude de la caverne.

Une heure d'angoisses terribles !

Le comte Manfred Eberhard hâtait de tous ses vœux le retour des francs-juges qu'on avait envoyés au château, et cependant il espérait encore qu'ils ne reviendraient pas! Perdre la comtesse Ethel était pour lui une douleur cruelle-, car ce vieillard s'était habitué à tourmenter sa femme quand il ne conspirait pas. C'était pour lui un besoin, etil se creusait vainement l'esprit pour trouver un moyen d'échapper à cette terrible position.

Enfin, les deux francs-juges revinrent.

Ils apportaient ce que Meïster leur avait demandé.

Ils avaient délivré la comtesse Ethel, et la jeune femme faisait dire à Meïster qu'elle l'attendrait sur les bords du Danube, et qu'elle l'y attendrait seule.

Ce dernier mot rassura complètement les craintes du comte Eberhard, et aussi celles de Johann Meïster.

C'était, en effet, le mot sur lequel Johann avait insisté dans sa conversation avec la comtesse. Ce mot disait qu'elle avait compris, qu'elle était libre et décidée à le suivre.

364 LlîS TRIBUNAUX SECRETS.

Jl se tourna vers le comlo iManfrod et lui indiqua d'un geste impérieux la route par laquelle il voulait qu'il se retirât.

— Maintenant, dil-il, vous ôtcs libres, messeigneurs; fuyez en toute hâte, sans retourner en arrière, sans cherchera distinguer l'issue par laquelle je m'échapperai. Allez ! dans une heure, j'aurai mis lo Danube entre la comtesse Ethcl et vous, et le ciel juste protégera ,si fuite I

Puis il leva l'écluse, et l'onde longtemps retenue fit enfin irruption dans Icsoulenaiii, s'élançant en bondissant sur les [las des francsjuges qui fuyaient.

Meïster profila du premier moment de désordre qui s'introduisit dans tous les rangs pour sauter à bas du mont qu'il avait occupé /usqu'alors, et disparaître par un couloir caché à tous les regards, et qui conduisait à son habitation.

Pendant qu'il regagnait ainsi sa demeure, l'eau montait, montait toujours, et l'on entendait au loin les cris eflrayés des francs-juges.

Johann Meïster trouva Ethel fidèle au rendez-vous : il prépara sa barque à la hâle, y fit monter la comtesse, et, quelques minutes après, ils fuyaient ensemble vers la rive opposée du Danube.

La nuit protégeait leur fuite, nul ne les inquiéta, et ils purent aborder sans obstacle. La chronique qui nous a donné les détails qui précèdent ne dit pas comment finit cette histoire. La comtesse futclle poursuivie par son époux ? Que devint Meïster ?

Ce sont là deux questions auxquelles l'absence de tout document nous empêche de répondre.

Mais nous aimons à penser que la comtesse Ethel attendit la morl de son vieux mari pour épouser quelque noble chevalier allemand ou hongrois.

Et qu'elle prit Johann Meïster pour batelier de confiance.

Si toutefois elle conserva le goût des promenades sur l'eau.

TABLE

Pages.

Ihtboddction. — L'histoire dramatique et anecdolique. — Coup d'œl sur les Tribunaux Secrets de l'antiquité et du moyen-àge. — De la moralité de ces institutions. — Le temple d'Osiris. — Le prêtre d'Egypte. — Les Druides. — Le Christianisme. — L'inquisition. — Les Francs-Juges. — Les Templiers. — Les Assassins. — Les Francs-3Iaçons. — Les loues au dixhuitième siècle — Napoléon à la loge du faubourg Saint-Marcel. — Résumé ••

Chapitre pp.umier. — L'Armorique. — Le pays de Vannes. — Des Bressins. — Lois et coutumes des Venctes. — Mor\an, Bressin de Vannes. — Première apparition des Romains. — Tribunal secret dans la plaine de Carnac. — Monument druidique. — César est condamné à mort. — César au milieu de ses juges. — Les druides à Vannes. — Conan d'Occismor. — Alla, ra prêtresse, et le cliant des bardes. — Le solstice d'été. — Combat naval des Bretons et des Romains. — Vengeance de l'archidruide. — Fin de la légende d'AUa 63

366 TABLK.

t'a se»

Chapitre II. — SuUp des druides. — Le roi Grallou. — Saint Corentin, sailli Uouan. saint Win};Dloc. — La ville tl'Is. —Saint Rouan ol la vieille femme. — La •^or^c du lluelt-oul. —Le cliàleau de la belle Abès.-^-Owen Dvarm. — L'ile île Sein el le siège du temple. — Eulévemenl de Daiva. —

— Tribunal secret h la pointe de Kermorvan. — Le nuvice Tudy. — L'archidiuide Ar-Bras. — Tudy el Daréa (ians la ville d'Is. — Les clés du roi Grjllon. — Les écluses. — Le dernier fostJu d'ALès. —La voix de l'Océan.

le mturlrier de Tudy et de Daréa • ^17

Cbapitrk IIL — Suite des druides. — La chevalerie. — Les cbevaliers de la Table-Ronde. — Saint Colomban.— leroi Arthur. — Genièvre la Belle. — L»'S Saxons vaincus. — Cour plénière du roi Arthur a Windsor. — Les quatre reines qui suivaient Genièvn^ la Belle. — L'enchanteur Merlin. — Le triple appel. — Voix de Merlin. — Enfance de Merlin chez les druides de l'Ile de Mona. — La forêt de Brocéliande. — Viviane, prêtresse d'IIyar-Bras. — Elys-U-Barbu. — Le dolmen. — Amours de Merlin et de Viviane. — Départ de Merlin. — Il se fait chrétien. — Tribunal secret dans la t'orét de Brocéliande. — Message de Viviane. — Le llacon di- Merlin.

— Ruse de Viviane. — Le tombeau de l'eDCbanteur. — Fia des druides. . . 1 55

SiES FBAIfCS-JUOES.

Cbapitbe prbmibb. — Empire de Cbarlemagne. — Les Saxons, Witikind.

— L'association de la Childe. — Lois qui la régissaient; coutumes, usages.

— Cbarlemagne fonde l'institution des Francs-Juges. — Dans quel but.

— Le Tribunal secret. — La sainte Vehme. — Développements de cette institution. — Gontram, le franc-comte. — La mort de Cbarlemagne. . , 197

Chapitre II. — Code des francs-juges. — Mots de passe. — Véritables francs-juges. — Saints juges. — Description de quelques cérémonies. — Initiation. — Serments des lranc5-juges. — Histoire de Samuel, de sa fllle Sarab et de son valet MuUer, dans les grottes de Baden-Baden 231

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