CHAPITRE lY
Troubles universels en Europe k la fin du XIV» siècle. — Charles lY et la Biilk d'or. — Élection de Wenceslas IV. — Manœuvres électorales. — Folies et débauches du jeune empereur. — Tribunal secret d'étudiants dans l'université d« Prague. — Une poignée de verges. — Premières menées de Roborl.comie palatin.
— Captivité de Wenceslas. — Dévoûnieni de .«a maîtresse Elfride. — Évasion. — Wencesbs remonte sur le trône. — Tribunal secret présidé par le comte palatin.
— Condamnation de Wenceslas. — Trois diètes. — Fin de Wenceslas et de Robert, comte palatin.
Nous n'avons pas l'intention de suivre pas à pas l'institution des francs-juges, et d'en décrire toutes les phases diverses.
Ce n'est point, encore une fois, l'histoire des sociétés secrètes que eus écrivons, mais bien l'histoire des Tribunaux secrets.
Dans chacune des associations, dont nous entretiendrons le leceur, c'est le drame que nous chercherons à lui montrer, le drame. âvec sa couleur, son allure spéciale, le drame avec ses péripéties pittoresques, ses dénouements sanglants.
Les francs-ju{?es ont assez agi dans le moyon-Ap:o, pour offrir à l'hisloirc une va^te carrière, et nous n'avons qu'à choisir parmi tous ces faits importants auxquels ils se sont môles.
A diverses époques, du reste, le désordre s'introduisit au sein de la société, et elle se mit, tantôt au service des Guelfes, tantôt au service des Gibelins.
Tout le temps qu'ont duré les hostilités entre les Guelfes et les Gibelins, les francs-juges furent, pour ainsi dire, entre les mains de l'une deces deux puissantes maisonsun instrument soumis et aveugle.
Nous n'avons pas une telle sympathie pour la vie des caves et les mœurs des associations souterraines que nous veuillions réhabiliter les francs-juges, encore moins excuser les meurtres commis par les membres de leur association.
Toutefois, il faut bien dire que ces meurtres ont été commis, pour la plupart, dans les époques transitoires et par des hommes de parti qui, peut-être même, n'étaient pas toujours membres de l'association.
Dans ces temps de désordre, il a bien pu arriver, en effet, qu'en dehors du tribunal secret, des hommes complètement étrangers à la société, aient donné, à la satisfaction do leur vengeance personnelle, la couleur d'un assassinat juridique.
Il était facile d'emprunter, en passant, à la société ses formes, ses usages et son costume.
Et il y avait à cela un grand proUt.
Quand un meurtre était commis au nom de la société des francsjuges, ce qui se trouvait suffisamment indiqué par le poignard que l'assassin laissait siu* le théâtre du crime, nul, comme nous l'avons vu, ne s'avisait de rechercher le coupable, et une sorte d'impunité couvrait ainsi ce dernier.
Ce privilège a dû tenter beaucoup de monde, et, plus d'une fois, sans doute, le nom de la victime, que l'on trouvait frappée à mort, a manqué sur le livre de sang.
LES FRANCS-JUGES. 31 k
Lorsque les divisions inleslines se fUrenl apaisées, la société tenta vraisemblablement de rentrer dans une voie régulière et de revenir aux simples traditions du passé» Mais cela ne lui fut pas aussi facile qu'elle l'avait pu espérer.
Une foule d'inconnus s'étaient frauduleusement introduits dans i'ordrbsans avoir été préalablement soumis aux épreuves de rigueur,
La perturbation se mit dans tous les rangs, et une véritable anarchie mêla et confondit toutes les positions.
Cependant la société vécut ainsi longtemps encore, continuant ses cérémonies et renouvelant de temps en temps ses exécutions.
Nous allons la voir même assez puissante, du quatorzième au quinzième siècle, pour imposer sa volonté souveraine à l'empire d'Allemagne et se substituer violemment à l'autorité régulière.
La fin du quatorzième siècle semble avoir été marquée d'un sceau fatal.
La perturbation était partout : en France, en Angleterre, en Italie, dans toute l'Europe enfin la guerre est déclarée à l'autorité constituée, et l'on ne rencontre de tous côtés que des partis acharnés qui se disputent le pouvoir.
En France, c'est l'époque des Armagnacs et des Bourguignons-, en Angleterre, c'est la révolution de la Rose Rouge. Richard II est déposé par le Parlement, et Henri IV, qui lui succède, le fait étrangler dans sa prison.
Le pape lui-même, assiégé dans Avignon par Jean de Mingret, dit Boucicaut, est blessé par un de ses hommes d'armes.
L'Allemagne n'avait pas été à l'abri de toutes ces secousses, de toutes ces révolutions. Cependant elle était bien moins agitée, et l'un ne devait pas penser que le calme qui régnait alors dût être prochainement troublé : le dernier empereur Charles IV avait récem-
mont promulgué la bulle d'or, que l'on jtcut considérer comme base de la Cousiiliiliou gernianiciue.
Elle est appelée bulle iVor à cause du sceau d'or que l'on nommail huila dans la basse latinité.
C'est pour celte même raison que les édits des papes sont ordinairement appelés bulles.
Le style de celte Charlc a un caractère étrange et se ressent de la barbarie du siècle dans lequel elle fut publiée.
On commence par y apostropher les sept péchés mortels-, on finit par y prouver la nécessité de sept électeurs par le chandelier à sept branches de l'Apocalypse (Révélation de saintJean).
Disons en quelques mots en quoi consiste la huile d'or promulguée par l'empereur Charles IV.
Par celle loi fondamentale:
1° Le nombre des électeurs est fixé à sept; 2" On assigne à chacun d'eux une charge à la couronne; 30 On règle le cérémonial de l'élection et du couronnement; 4« On établit des vicariats; 5® Les électorals sont déclarés indivisibles ; 60 On confirme aux électeurs tous les droits de la souveraineté appelée souveraineté territoriale; 7'^ Le roi de Bohême est placé à la tête des électeurs séculiers. En tout sept articles, de même que le chandelier de l'Apocalypse avait sept branches.
Celle loi bizarre, qui est restée loi d'empire, conservée à Francfort et écrite sur du vélin très-beau en très-mauvais latin, avec un grand sceau ou bulle d'or en bas, fut faite en présence et du consentement de tous les princes, des abbés et même des députés des villes impériales qui, pour la première fois, assistèrent à ces assemblées de la nation teutoniq je.
Pour donner, en passant, une idée du faste qui accompagna h
promulgation de la bulle d'or et du caractère des cérémonies qui eurent lieu à ce sujet, il nous suffira de dire que le duc de Luxembourg, neveu de l'empereur, servait d'échanson à ce dernier; que le duc de Saxe, comme grand-maréchal, parut avec une mesure d'argent pleine d'avoine qu'il prit dans un gros tas devant la salle à manger.
L'électeur de Brandebourg donnait à laver à l'empereur et à Timpératrice, et le comte palatin posait les plats sur la table.
Charles IV fut, au surplus, un prince qui donna au trône un vif éclat, et ne se fit pas faute de prendre dans le trésor public l'argent qui lui manquait pour soutenir le luxe qu'il entretint pendant tout son règne.
L'Allemagne était alors en pleine féodalité , comme la plupart des pays de l'Europe.
L'empereur était souverain , mais à la condition de protéger ses sujets contre les envahissements que se permettaient incessamment les comtes, barons, seigneurs qui possédaient quelques apanages dans la circonscription de son empire.
Cette situation a été la cause des nombreuses luttes intestines dont le nioyen-àge nous a offert le spectacle.
Tantôt ce sont les seigneurs qui protègent le paysan contre l'empereur, tantôt c'est l'empereur lui-même qui défend le peuple contre les seigneurs.
Go'étz de Berlichingen , cet admirable drame de Goethe, nous présente une des peintures les plus saisissantes, les plus réelles de l'état de l'Allemagne à cette époque.
La vie civile n'existe pas encore, il n'est pas question de la vie politique-, tout est donné au hasard, rien au droit, à la justice, à la loi.
Tout ce que les rois ou les empereurs ont tenté au moyen-âge, soit poui- élargir les constitutions existantes , soit pour établir des institutions plus libérales, a été presque toujours obstinément repoussé par les seigneurs feudalaires.
Ce serait un curieux livre ù faire que celui qui, prenant l'iiistnire du moycn-àgo sous ce point de vue, analysant avec impartialilô cliacun (les faits importants qui se sont produits, restituerait à chacuii ce qui lui appartient, et rendrait à l'autorité, aux gouvernements, aux rois, enfin , la justice qui leur est due.
Mais, grand Dieu! qui donjc s'occupe de dire la vérité?
Parce qu'un coquin de juge condamne le malheureux Calas, on imprime trois cents volumes de calomnies et de fadaises contre l'autorité.
Ces trois cents volumes, écrits par les sots, ont naturellement un très-grand nombre de souscripteurs.
L'affaire est faite. Tout est dit. Non-seulement le malheureux Calas meurt victime de l'injustice, mais la spéculation, cette harpie qui se nourrit de boue et d'or, vient faire orgie sur sa tombe.
La vérité I
Il s'agit bien de la vérité !
La vérité ne se vend pas.
0 malheureux Calas! comme Voltaire devait rire en pleurant sur
ton sort î Au moment où nous reprenons l'histoire des francs-juges, Wen-
ceslas IV venait de monter sur le trône, et, depuis quelque temps
déjà, bon nombre de dispositions avaient été prises pour consolider
le calme dont jouissait l'Allemagne.
Toutes ces tentatives dans ce sens avaient été accueillies par le peuple avec joie, par les seigneurs avec défiance.
Ces derniers formaient une ligue puissante dont le centre général était l'association des francs-juges.
Wenceslas IV était le fils de ce Charles IV dont on a répété souvent qu'il avait ruiné sa maison pour arriver à l'empire, et l'empire pour relever sa maison.
Fils aîné de re monarque ambitieux et magnifique, Wenceslas
porta dès son enfance le titre de marquis de Brandebourg, que, dans la suite, il céda à son frère puîné Sigismond.
A l'âge de dix-sept ans, il avait été présenté par son père à la candidature de l'empire. Un manifeste avait paru à cette époque, manifeste longuement élaboré ^ mais les raisons sur lesquelles l'empereur s'appuyait pour appeler le choix des électeurs sur son fils ne valurent pas les cent mille florins qu'il leur promit.
Wenceslas fut donc choisi et proclamé, dans une diète tenue d'abord à Reutz, et ensuite transportée à Francfort, roi des Romains, ce qui était alors synonyme d'héritier présomptif de l'empire.
Mais, comme quelques difficultés pouvaient surgir de la part de Rome, le jeune roi, par ordre de son père, fit hommage de sa couronne au souverain pontife, et lui envoya des ambassadeurs chargés de pleins pouvoirs pour offrir, discuter, promettre et faire tout ce qui serait nécessaire pour son intronisation ultérieure.
Cette conduite indisposa violemment les grands d'Allemagne, qui, généralement, n'aimaient guère la cour de Rome.
D'autre part, le pape se pressa peu de se concerter avec l'ambassadeur du jeune roi.
Cependant, rien ne s'opposa à l'accomplissement de ses vues*, et, quelque temps après, en 1 378, Charles IV étant mort au retour d'un voyage en Brabant et en France, voyage dans lequel son fils l'avait suivi , celui-ci hérita non-seulement du diadème légalement héréditaire de Bohême, mais encore du trône électif de l'empire.
Conformément aux dernières intentions de son père , il donna aussitôt le marquisat de Brandebourg à Sigismond, son frère puîné j et au cadet Jean, la Lusace, avec les duchés de Swicnitz et de Gorlitz.
Le nouvel empereur apporta d'abord aux affaires publiques beaucoup d'attention et manifesta les desseins et les vues les plus sages.
Il diminua les impôts, défendit d'en ajouter de nouveaux sans le consentement des États, promit d'obéir aux constitutions de l'empire,
ùLa au commerce une paitic de ses entraves, et convoqua à Nuremberg une diôte, qu'ensuite il transféra à Francfort.
On espéra un instant voir renaître les beaux jours de Henri VIL
Mais bientôt l'illusion s'évanouit à l'aspect de mille actes de fai- "esse, d*avarice, de versatilité, de barbarie et de débauche.
Le jeune empereur Wenceslas avait nommé vicaire du royaume d'Italie, Josse, marquis de Moravie, avec injonction formelle d'examiner l'élection des deux papes qui, nommés en même temps, se disputaient le siège de saint Pierre.
Bertrand de Théflis, qui fit cet examen à la place de Josse, n'osa décider, elles renseignements qu'il avait recueillis furent soumis à la diète.
Là, une grande contestation s'éleva, et tel fut le peu de force et d'ascendant de Wenceslas, que la question, de plus en plus indécise, ne fut pas même tranchée par son jugement-, tandis qu'il embrassait en effet l'obéissance d'Urbain VI, les èvêquesde Bavière, d'Autriche et de Lorraine se rangèrent du côté de Clément VIL
Bien plus, les deux papes soutinrent leur querelle par la voie des armes, et Clément, repoussé, alla siéger dans Avignon, tandis que son rival régnait en Italie.
C'est ainsi que commença le grand schisme d'Occident, qui dura quarante ans, et ne fut terminé que par l'autorité du concile de Constance.
Peu après, Wenceslas donna une autre preuve d'impéritie et de légèreté, en confirmant une des extorsions les plus condamnables des grands feudataires sur l'empire.
Charles IV, son père, après avoir acheté la voix des électeurs, pour le faire élire roi des Romains, s'était trouvé hors d'état de payer .es cent mille florins promis à chacun d'eux, et pour se soustraire à leurs importunilés, il leur avait cédé plusieurs des revenus de l'empire, tels que des droits de consommation ou dédouane-, des forts, des villes, des châteaux, ce qui, du vivant de ce défunt empereur.
avait fait dire qu'il arrachait bien des plumes à l'aigle germ-înique.
Wenceslas, par lettres confirmatives de 1379, consenti^, à ce que désormais ces domaines, ces droits et ces revenus ne pussent être revendiqués, et sanctionna à perpétuité des usurpations scandaleuses, fondées sur le trafic des consciences, qui tendaient directement à rendre les vassaux indépendants du suzerain.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, car l'opposition aristocratique, vieille comme l'autorité elle-même, a commencé bien avant l'opposition bourgeoise, qui est antérieure à l'opposition démocratique.
Elle ouvrit la première, cette opposition égoïste et impie, les portes fatales de l'ère des révolutions.
La bourgeoisie mit son pied plat dans l'entre-bâillement, pour empêcher la porte de se refermer.
Puis le peuple vint, qui fit sauter nobles et bourgeois par la fenêtre.
Jusque là, rien de mieux, mais le peuple y jeta aussi l'autorité, de sorte qu'il mourut de faim...
Cependant la peste ravageait la Bohême. Wenceslas se hâta de s'éloigner de l'Allemagne orientale, et de se retirer à Aix-la-Chapelle. C'est là qu'il acheva de se corrompre, et qu'il donna, pour la première fois, un plein essor à son goût pour les folies prodigues, les longs festins et la volupté.
Il enrichit de vils favoris, affecta le mépris et l'ingratitude à l'égard des ministres qui voulaient le ramener à lui-même, et abandonna complètement les affaires.
Dès lors, le désordre et la confusion régnèrent partout.
Des hordes de brigands infestèrent les provinces et les mirent à contribution. De leur côté, les seigneurs se rendirent indépendants dans leurs terres, ou se coalisèrent, sans attendre, et sans même demander l'autorisation impériale, contre les dévastateurs universels.
Les villes de la Souabc formèrent une confédération pour garantir leur territoire du pillage.
L'empire s'en allait par morceaux, comme la glace d'un grand fleuve qui craque et se divise au dégel.
Rien n'ouvrait les yeux à Wenccslas!
Revenu dans son royaume, il y afliclia le même luxe et la môme mollesse.
L'archevêque de Prague, ayant osé hasarder un avis au nom de toute la Bohême, il lui défendit de sortir de son palais j la clameur publique ne fit que l'aigrir davantage, et bientôt son humeur devint tellement atrabilaire et sombre, qu'un grand nombre de seigneurs désertèrent sa cour, et se renfermèrent dans leurs châteaux.
Irrité de cet abandon, il eut recours à la force pour faire cesser ces hostilités passives, et appela des espèces de compagnies franches, nommées les tard-venus et les lieufards.
Ceux-ci, brigands sans foi et sans honneur, accoururent plutôt pour piller le pays que pour rétablir l'ordre -, et en effet, quand ils eurent dévasté la Bohême, ils passèrent en Hongrie.
Telle était la situation de Wenceslas et de l'Allemagne, vers l'année 1384 -, Wenceslas était né en 1359, il avait donc à cette époque vingt-cinq ans.
On est forcé de reconnaître qu'il ne possédait ni le caractère, ni la moralité que les affaires de son pays eussent réclamés du prince.
Ce n'était pas seulement la faiblesse, l'incertitude, l'absence d'énergie que l'on pouvait reprocher au jeune empereur, c'étaient encore toutes sortes de viles passions qui le dégradaient, le déconsidéraient, le rabaissaient aux yeux mêmes de ses plus intimes serviteurs.
Wenceslas passait toutes ses journées aux bras de ses concubines, et ses nuits au milieu d'orgies sans fin, où les mœurs les plus dissolues trouvaient un digne théâtre.
Aussi, exténué de voluptés, presque toujours ivre, il laissait l'administration de l'empire aux mains de ses courtisans, et ce n'était de toutes parts qu'un cri d'indignation et de réprobation.
Quelquefois, cependant, il avait de singuliers retours dejeunesse et de grandeur.
Il y avait, à Prague, dont il avait fait sa résidence, une université fondée par l'empereur Charles IV, et qui était déjà, à cette époque, universellement célèbre.
Plus de six mille étudiants en fréquentaient, dit-on, les cours.
Les étudiants de l'Allemagne sont un peu turbulents de leur nature, et conspirateurs par tradition.
Les pipes, ces auxiliaires classiques de la conspiration tudesque, n'existaient pas alors, mais le vin du Rhin et la bière suffisaient à tourner les têtes des disputeurs scholiastes du xiv^ siècle.
Les étudiants avaient eu l'audace d'instituer, à Prague même, dans une des grandes salles de l'université, une sorte de loge de franc-juge, et là, ils conspiraient tout à leur aise, certains d'ailleurs, que la police m.al faite ne les inquiéterait pas.
C'était, à vrai dire, du courage dépensé en pure perte, si toutefois il y avait là du courage.
Mais îe mystère, quelque peu dangereux, plaît aux jeunes têtes, et les étudiants de Prague se croyaient vraiment de grands terribles conspirateurs !
Ils portaient le costume de l'ordre, le large chapeau, le manteau, les gants noirs, le poignard ou l'épée.
Ils avaient un tribunal secret^ un grand-maître redoutable, tout ce qu'il fallait, enfin, pour effrayer les vieilles femmes de Prague, et faire rêver les jeunes servantes d'auberge !...
Bons jeunes gens d'Allemagne!
Dire que ces divertissements innocents amènent parfois, selon les siècles, des coups de hache ou des coups de canon !
Si peu dangereuse qu'elle fût, celle association fut pourtant dénoncée à Wenceslas, qui promit de punir les étudiants d'une façon e>:*implaire.
Une miil donc, les enfants conspirateurs étaient réun/s comme d'habitude, dans la grande salle qui leur servait de caverne j la salle était à peine éclairée, la porte était solidement barricadée.
Un orateur venait de monter à la tribune, et delà, il foudroyait Wenceslas et cette troupe abâtardie de courtisans qui rcntouraicnU
Chacun écoutait en silence, et de temps en temps seulement, des cris enthousiastes de vengeance et de mort s'échappaient de ces poitrines généreuses, mais altérées.
Tout à coup un bruit formidable se fait entendre au dehors, et des coups redoublés ébranlent la porte. —On se consulte, on tremble, et en définitive on ne sait à quoi se résoudre.
— Qui est là?... dit enfin une voix plus hardie que les autres.
— L'empereur! crie-t-on du dehors.
Et la porte tombe avec fracas sous la pression puissante des gardes du palais.
Les étudiants effrayés veulent fuir, mais toutes les issues sont gardées ; ils jettent alors leurs épées inutiles, et veulent se précipiter aux genoux de l'empereur; mais quel est leur dépit, quelle n'est pas leur fureur, quand ils s'aperçoivent que les hommes qui accompagnent l'empereur, n'ont pour toute arme qu'une énorme poignée de verges !
Les verges même ne servirent pas.
Wenceslas paya aux conspirateurs quelques rauids de piquette, et es conspirateurs burent.
Mais tout cela ne fait pas un empereur.
Wenceslas s'abrutissait tous les jours davantage. Le mécontentement allait croissant autour de lui, et la révolte qui se préparait contre son autorité prenait déjà des proportions redoutables.
Il est inutile de dire, en effet, que l'associaliou des francs-juges avait vu accourir dans son sein tous les mécontentements, toutes les ambitions gênées ou déçues.
Il ne s'agissait plus ici d'enfants pédants à qui Ton pouvait donner le fouet.
L'association avait toujours un cadre tout prêt pour cette armée qui, périodiquement, venait chercher chez elle un centre pour les opérations souterraines. Elle étendait le cercle de son action à mesure que Wenceslas se perdait davantage...
Parmi les ambitieux, Robert, comte palatin, occupait sans contredit le premier rang.
Depuis longtemps, déjà, il avait le regard sur le trône, et ne manquait aucune occasion de s'en rapprocher, soit en attaquant l'autorité impériale, ou en la rabaissant dans la personne méprisée de Wenceslas IV 5 soit en cherchant à surprendre à la faiblesse de ce dernier quelques-uns de ses privilèges, quelques-unes de ses possessions.
Le moment était on ne peut plus favorable pour frapper un dernier coup.
Robert se souvint à propos que les ducs Etienne, Frédéric et Jean de Bavière avaient eu souvent à se plaindre de l'empereur ^ il exalta leur mécontentement, gourmanda leur mollesse, excita leur ambition, et les entraîna, avec lui, vers Prague.
Ils entrèrent en Bohême sans coup férir, et arrivèrent ainsi jusque sous les murs de Prague même, avant que Wenceslas eût eu le temps d'organiser une défense. Wenceslas, vaincu sans combattre, fut obligé de souscrire à toutes les conditions qu'ils lui imposèrent, et se crut même trop heureux d'en être quitte au prix de quelques concessions de privilèges.
Mais ce n'était que le prélude.
Les seigneurs coalisés furent alléchés par cette facile victoire, et résolurent d'aller plus loin dans cette voie grande ouverte de la révolte.
Plus tard, c'est-à-dire en 1388, une grande ligue se forma contre
l*autorilé de l'empereur : toutes les villes de Souabe appellent à elles la Franconic et le contingent des places l'orles des bords du Rbin.
Elles marchent contre l*empereur, qui est contraint d'accepter leur loi.
Les faits de même nature se reproduisent à chaque instant sous de règne déplorable.
Tantôt Wenceslas est jeté en prison 5 et après quatre mois, il est assez heureux pour s'échapper et remonter sur le trône : d'autres fois, des n)esures cruelles, sanglantes, sont réclamées impérieusement par le peuple contre la population juive qui encombre l'empire, et Wenceslas, ce prince faible et perdu, se sent tout à coup venir du cœur -, il se redresse, une fois par hasard ; il devient roi ! Il résiste avec courage, avec grandeur, à cette pensée inique, et sauve les malheureux juifs d'un massacre général.
Ce fait isolé du règne de Wenceslas, mais qui atteste une certaine hauteur d'âme, prouve ce que cet empereur aurait pu faire, s'il avait été entouré de serviteurs fidèles qui l'eussent contenu dans une voie loyale et droite.
Mais entraîné sur cette pente fatale des passions humaines, il descendit pas à pas jusqu'au dernier degré de l'échelle morale, et vit, chaque jour, l'indignation, la colère, le mépris et la haine monter davantage autour de lui !
Quand quelques députations lui étaient envoyées des divers points de l'empire, et venaient jusqu'à Prague le supplier d'aller les visiter, afin d'examiner par ses propres yeux la détresse extrême à laquelle elles étaient réduites, l'empereur se prenait à rire, haussait les épaules et demandait son plus grand verre.
— Allons !.. leur disait-il, ne suis-je plus votre souverain? n'êtesvous plus m^s sujets ?... C'est à vous de vous déranger, si vous aver besoin deoioil..*
Le mécontentement était généraU et l'on cherchait impatiemment une issue à cette situation.
Sur ces entrefaites, le frère puîné de l'empereur, Sigismond, crut devoir faire quelques tentatives pour se mettre en évidence, et appeler sur lui les regards et l'attention des mécontents.
On ne demandait pas mieux que d'aller au-devant de lui : dès qu'il se montra, tous accoururent, et Wenceslas se trouva presqu'instantanément abandonné...
Son frère parut d'abord vouloir se montrer clément*, il déclara qu'il ne voulait pas du trône -, qu'il avait à cœur de ramener l'ordre dans l'administration du pays, de calmer les esprits, de rassurer les populations, et il voulut jurer qu'une fois cette noble tâche accomplie, il laisserait le soin du gouvernement de l'Allemagne à l'empereur légitime, c'est-à-dire à celui qui avait été choisi par les sept électeurs, et selon les prescriptions de la bulle d'or.
Mais ce serment on ne le lui laissa pas prononcer-, on l'entoura , on le circonvint , et , enfin , il consentit à faire reléguer son frère dans une prison située sur les bords du Danube.
C'était une de ces forteresses redoutables si communes au moyenâge, et qui, perchées sur le sommet d'un rocher à pic, ressemblaient plutôt à un nid de vautour qu'à une habitation humaine.
Le chemin qui y conduisait était rude et presque impraticable.
Ce n'était qu'avec la plus grande difficulté que les chevaux du pays parvenaient à en gravir la pente rapide.
Ce chemin était taillé à vif dans le roc.
A droite et à gauche s'ouvraient des précipices dont le seul aspect suffisait à donner le vertige.
Aucune végétation ne poussait dans cet endroit^ à part quelques arbustes rabougris , le sol était nu , triste, désolé.
Un ciel gris et lourd pesait incessamment au-dessus de cette for-
teresse, et ne contribuait pas peu {\ donner au tableau qui l'entourait, un aspect sombre et fatal.
Le rocher sur lequel cette forteresse était assise baignait ses pieds dans le Danube.
Les flancs de la montagne présentaient à l'œil de larges crevasses que les oiseaux de proie avaient choisies pour habitation ordinaire.
A chaque instant on voyait tournoyer au-dessus du précipice quelqu'orfraie ou quelque grand aigle , qui bientôt effrayés par le pas sonore d'une sentinelle , se hâtaient , en poussant des cris funèbres, de regagner leur demeure solitaire.
C'est là qu'avait été relégué l'empereur d'Allemagne.
Comme si rien n'avait dû manquer à la bizarrerie de ce règne , Wenceslas, malgré ces vices honteux dont il était la proie, — et à cause peut-être de ces retours fugitifs vers le bien qui le montraient tout à coup sous un jour héroïque, — Wenceslas, malgré sa faiblesse débauchée, son insuffisance, sa cruauté même, avait su inspirer à ceux qui l'approchaient de très-près des dévoùments admirables.
Il était beau , il était jeune -, il eût pu être grand puisqu'il avait ce don sans prix d'inspirer l'affection. En descendant du trône, Wenceslas avait laissée Prague une femme, une maîtresse, qui l'avait plus aimé pour lui-même que pour son rang, et qui lui garda son amour, même après sa chute terrible.
Wenceslas avait oublié cette femme , mais elle , n'avait oublié ni les bontés , ni l'amour du prince proscrit.
Elle avait nom Elfride.
Un jour Elfride partit de Prague à pied, seule, sans guide, et se mit à la recherche de cette forteresse, où elle savait que l'empereur déchu était retenu prisonnier.
On avait tenu secret le nom de la forteresse, mais à force de patience , de recherches de fatigues , elle apprit que cette prison
était située sur les bords du Danube. Elle n*en demanda pas davantage, et elle partit!...
Elle descendit le cours du Danube sans se décourager, et quand elle arriva au pied de la forteresse dont nous avons plus haut esquissé la silhouette, elle s'arrêta.
Un instinct secret lui avait dit que Wenceslas était là.
Et elle n'alla pas plus loi.i-, elle se lia avec un batelier de la rive, s'installa chez lui, et se mit à examiner tous les alentours de la prison.
Au bout de quelques jours , Elfride avait vu Wenceslas.
Un mois à peine s'était écoulé qu'elle lui avait parlé.
Le plusimportant étqit fait, il ne s'agissait plus maintenant que d'organiser sa fuite et de préparer les moyens propresà assurer son évasion.
Une année se passa durant ce travail patient, sans cesse recommencé , que le moindre événement venait détruire, mais que la courageuse Elfride ne se lassait jamais de réédifier-, une année pendant laquelle elle fut souvent obligée de contenir l'impatience de son amant, de rassurer ses craintes, de relever son courage...
Car elle avait du courage pour elle et du courage pour lui.
Elle ne se lassait pas.
Wenceslas ne voyait d'elle que ses sourires.
Admirable dévoiîment qu'une femme seule pouvait accomplir !
Tout était préparé cependant; il ne restait plus qu'à corrompre une des sentinelles à la garde desquelles le prisonnier était confié.
C'était le point le plus difficile.
Une fausse démarche pouvait tout perdre , donner l'éveil , rendre de nouvelles tentatives à jamais impossibles.
La jeune femme eut peur-, elle hésita!
Un jour pourtant, ses espérances un instant abattues se prirent à renaître, et elle pensa que le moment de la délivrance approchait enfin pour Wenceslas...
Un homme de la forteresse l'avait regardée ce jour-là , elle était
belle encore de sa beauté passée, elle pouvait séduire mieux qu'un bomme d'armes.
Elle ne se demanda pas si cet homme était beau ou laid, s'il était vieux ou jeurio, elle ne le vit même pas-, elle se laissa aimer, eut l'air ih répondre à un amour insultant, — elle se donna, — et quelqi'.es jours après Wenceslas fuyait avec elle sur un petit batelet qu'elle avait trouvé sur la rive.
Elle laissa de l'or au soldat , de l'or au batelier, et partie pour de nouvelles destinées avec son amant, que l'espoir d'une meilleure fortune avait rajeuni et comme régénéré.
Wenceslas traversa le pays à son tour-, il promettait à Dieu que s'il retrouvait jamais son trône, il serait un grand empereur.
Elfride lui disait :
— Tu retrouveras ton trône.
Un soir que Wenceslas l'attendait , assis sur la route , elle lui .apporta une épée.
Wenceslas baisa du môme coup sa main et la garde de l'épée.
Une arme et la liberté ! En marche ! c'était le chemin du trône.
Wenceslas arriva ainsi à un fort situé sur les confins de la Bohème.
La garnison était composée de vingt hommes qui se rendirent à lui; avec ces vingt hommes il marcha sur sa capitale.
Dans ces moments, on ne peut le nier, Wenceslas était un chevalier, et un homme d'un courage héroïque.
Sigismond avait quitté la Bohême pour aller combattre contre les Turcs ; Wenceslas trouva dans Prague une population hésitante, que le changement séduisait, qui oublia les orgies de son ancien maître, et se donna de nouveau à lui avec transport!... C'est ainsi que Wenceslas remonta sur le trône de son père après une dure captivité, qui n'eût fini qu'avec sa vie, sans doute, sans l'amour dévoué d'Elfride !
Que devint Elfride?
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Lecteur curieux, puisqu'il n'y avait alors ni bureaux de poste, ni débits de tabac, Wenceslas ne put rien pour elle.
L'histoire prétend qu'Elfride avait des mœurs assez délabrées. Elle continua ses petites affaires, et l'aventure de la forteresse la mit tellement à la mode, que le petit-fils du troubadour Blondel (lequel Blondcl avait rendu aussi quelques services à son roi Richard), lui offrit son cœur et sa main.
Cependant l'adversité ne pouvait être une leçon suffisante pour cet incorrigible Wenceslas.
Dès qu'il se vit encore une fois empereur, dès qu'il vit accourir autour de lui les mêmes courtisans, les mêmes valets, les mêmes complaisants, il retomba dans l'abaissement du passé, et recommença, en l'exagérant encore, sa vie d'autrefois. Il fit un confident et un ami de son bourreau, consentit à devenir le parrain de son enfant, renouvela ses cruelles fantaisies, et fit construire à Visigrad des bains cachés sous des trappes, dans lesquels il faisait enfermer ses victimes. En moins d'une année, les anciennes haines se rallumèrent, le mépris public se fit menaçant, on parla de Sigismond.
Un beau jour, Wenceslas se trouva plus détesté, plus conspué, plus haï qu'il ne l'avait jamais été.
C'est alors que les francs-juges crurent devoir commencer leurs opérations.
Robert, comte palatin, n'avait pas renoncé à ses espérances.
Bien qu'il eût été écarté momentanément du trône, auquel il aspirait, par l'avénement inattendu de Sigismond, le retour de Wenceslas IV ranima toutes ses espérances, et dès lors, il ne négligea rien pour qu'elles ne fussent plus déçues.
Sigismond était un prince sage, prudent, plein de courage et de fermeté.
Pour un prétendant, il y avait certainement moios de chances sous son règne.
Avec Wenceslas, au contraire, tout était possible.
Une nuit donc de l'année 1398, Robert et les principaux parmi les seigneurs de rAllemagnc, s'assemblèrent secrùtonicnt, et avec toutes les cércmonies en usage dans l'association des fiaiics-juges.
C'était dans le palais même de Robert qu'avait lieu la réunion j elle fut nombreuse. Pas un ne manqua à l'appel.
Il régnait de toutes parts une lassitude telle, il était si facile de prévoir la fin de Wenceslas, que chacun vint naturellement se grouper autour des hommes qui, les premiers, lèveraient l'étendard de la révolte.
D'ailleurs, Robert et ses affidés étaient puissants, l'association dont ils étaient les chefs avait donné déjà trop de preuves de son audace, pour que l'hésitation, si elle se produisait quelque part et arrêtait quelques esprits, put durer encore hmgtemps.
Au premier appel de Robert, une grande partie de l'Allemagne vint répondre, et pendant que Wenceslas s'endormait mollement aux bras de ses nouvelles maîtresses, ou dans l'enivrement de sa royauté restaurée, les cavernes souterraines s'emplissaient de conspirateurs, et minaient sourdement le sol sur lequel il se croyait si solidement assis.
Les affidés de Robert, revêtus du costume officiel de l'ordre, masqués, gantés, étaient réunis dans un vaste crypte, qui plongeait sous son palais.
Les francs-juges, debout et silencieux, attendaient les nouveaux arrivants, qui venaient se ranger par ordre sous les longues et étroites galeries.
Robert occupait le siège du grand-maître -, il était masqué comme ses frères, et portait d'une main une épée nue ; de l'autre, une corde disposée en rouleau.
Ce symbole était venu depuis deux siècles s'ajouter à la branche de saule.
Au-dessus de la têlc de Robert, contre la muraille tendue d'une draperie noire, se détachait un Christ d'argent, et tout autour du tribunal, étaient représentés les divers attributs de l'ordre. Le souterrain était sombre, et l'on voyait à peine, sourdre et se remuer dans l'ombre, ces centaines de fantômes qui s'agitaient confusément jusque dans les profondeurs les plus reculées.
Enfin, les deux hommes postés à la grille d'entrée avertirent l'assemblée que l'heure du conseil était venue -, un silence de mort plana sur la réunion, et Robert se leva sur son trône.
— Juges du tribunal secret, dit-il d'une voix forte, en promenant son regard assuré sur les francs-juges rassemblés, juges du tribunal secret, qui avez juré sur la corde et sur l'épée, de vivre irréprochables, de juger en secret, de punir en secret, comme Dieu lui-même, si .vos cœurs sont purs, ainsi que vos mains, levez les bras et prononcez sur les malfaiteurs : Malheur! malheur!...
Et tous les francs-juges répétèrent d'une voix unanime :
— Malheur! malheur!
L'écho des voûtes répéta longuement cette imprécation sinistre.
— Crieur !... dit alors Robert en se tournant du côté d'un francjuge assis à ses côtés, commencez donc le jugement, puisque telle est la volonté de nos frères !
Il se rassit.
Le crieur se leva aussitôt, et commença :
— Moi, crieur, dit-il, j'appelle l'accusation contre le malf.iiteur. Que celui qui a le cœur assez pur, et les mains assez pures pour jurer sur la corde et sur l'épée, que celui-là accuse par la corde et par l'épée !
Qu'il accuse! qu'il accuse!
Le chœur répéta :
— Qu'il accuse! qu'il accuse!
— Mon cœur est pur de crime, dit l'accusateur qui se leva à son
^^0 LES TRIBUNAUX SECRETSi
toLT, mes mains sont pures de sang innocent. Dieu! pardonne-moi les mauvaises pensées, et ne permets pas que ma volonté leur obéisse. Je lève ma main et j'accuse ! j'accuse! j'accuse!
— Qui accuses-tu? demanda Robert.
— J'accuse, sur la corde et l'épée, Wenceslas IV, empereur d'Allemagne. Il a commis tous les crimes , il a avili la royauté, il a décimé l'Allemagne ! sa vie est une orgie continuelle, il est la honte et riiorreur du pays qu'il gouverne !...
— Jures-tu devant Dieu que ton accusation est loyale et vraie, et qu'elle n'est dictée par aucun motif d'intérêt personnel?...
— Je le jure!
— Si ce que tu dis se trouve faux, offres-tu ta tête au châtiment du meurtre que tu appelles sur celle de l'empereur.
— Je l'offre!
— Que les saints juges du tribunal secret m'apportent donc leurs voix, ajouta Robert, en s'adressent à ceux qui étaient assis à ses côtés.
Les juges du tribunal secret passèrent alors dans une salle contiguë et y demeurèrent longtemps en conférence.
L'accusateur seul était resté dans la salle du conseil, et il semblait attendre avec anxiété la décision des anciens. L'assemblée partageait sa préoccupation-, formés en groupes le long des galeries pleines d'ombre, ils se perdaient en conjectures sur le résultat du conseil des anciens.
Car ce n'était plus ici une parade vaine.
L'accusateur venait de risquer sa tête.
Wenceslas était empereur ^ si bas qu'il fût tombé, on ne pouvait ainsi en finir avec lui, ni le vouer au poignard ou à la corde, iomme un simple seigneur.
D'ailleurs, pour tous ces hommes qu'un même intérêt poussait en vant, la mort violente de Wenceslas IV n'eût rien terminé.
Son frère Sigismond lui succédait, et tout était dit.
Il fallait donc trouver un moyen, mais lequel ? Enfin, le conseil rentra, et Robert remonta sur le trône, le front penché, le regard soucieux.
Il avait ôté son masque; le silence se rétablit aussitôt.
— Saints juges du tribunal secret, dit-il d'une voix lente, le conseil des anciens s'est réuni sur rinvitalion de l'accusateur, et il a mûrement réfléchi à son accusation.
Wenceslas IV est coupable, et doit descendre d'un trône dont il est indigne.
— Malheur! malheur!... répétèrent les francs-juges.
— Wenceslas IV est coupable, reprit le comte palatin -, mais il est empereur, nous sommes ses sujets, et nous devons jusqu'au bout conserver, sinon pour lui-même, du moins pour l'autorité dont il est revêtu, tous les respects qui sont en notre pouvoir !
Un long murmure d'ôtonnement parcourut l'assemblée à cette proposition inattendue, et le silence ne se rétablit qu'avec peine.
D'ordinaire, les francs-juges n'avaient pas ces timidités de conscience.
Robert ferma toutes ces bouches murmurantes d'un geste impérieux.
— Voici ce que le conseil des saints juges du tribunal secret a décidé, reprit-il avec une nouvelle assurance, et la décision sera respectée, comme toutes celles qu'il a déjà rendues.
Dans un mois, une diète sera convoquée à Rappart, dans le but de déposer Wenceslas -, Wenceslas y sera cité en personne. S'il ne s'y présente pas, une seconde diète sera tenue à Francfort : Wenceslas y sera encore appelé-, s'il s'abstient de nouveau, s'il refuse de comparaître, une troisième diète aura lieu à Landstein.
Là, s'il fait défaut une troisième fois, il sera solennellement déclaré déchu du trône, et remplacé séance tenante.
La foule des francs-juges demeura muette un instant.
Puis des voix s'élevèrent qui disaient :
— Cela ne regarde ni la corde ni l'épée. Robert sourit.
— Mes frères, prononça-t-il plus bas, — la ruse est un lacet qui enveloppe et un poignard qui tue... Retournez dans vos demeures... travaillez à l'œuvre que je vous indique... et faites seulement que la diète de Rappart soit composée comme il convient!...
Ce Robert était un franc-juge diplomate !
Et vraiment, ces siècles que nous appelons barbares, se connaissaient déjà en tours de main politiques.
Ce que le conseil des anciens avait décidé, fut exécuté à la lettre.
Chacun des membres présents se mit à parcourir l'Allemagne, et en moins d'un mois, tout le pays était en pleine révolution. Un soulèvement général se manifesta encore une fois contre Wenceslas IV, ei de tous les points de l'empire, on se donna rendez-vous à Rappart.
Malheureusement pour les conjurés, Wenceslas avait encore assez d'intelligence pour comprendre le piège qu'on voulait lui tendre. Il vit bien que s'il se rendait à la diète, il était perdu-, et il prit le seul parti convenable, il n'y alla pas.
Il déclara qu'il ne reconnaissait nullement l'autorité d'une diète qu'il n'avait pas convoquée, refusa d'obéir à ses injonctions, et annonça d'avance qu'il protestait contre ses actes.
La diète n'en tint pas moins ses séances, et se prorogea à un mois, en fixant Francfort pour siège de la prochaine session.
A Francfort, mêmes péripéties, même refus de Wenceslas.
Enfin, à Landstein, l'empereur fut déclaré déchu du trône, et Robert proclamé séance tenante, à sa place.
Le programme du conseil des anciens était merveilleusement accompli.
Mais il ne s'agissait pas seulement de proclamer un empereur, il ne suffisait pas qu'une diète complaisante lui conférât le titre et l'autorité
LES FRANCS-JTJGES. 333
de souverain, il fallait encore faire consacrer ce titre et cette autorité par la cérémonie du couronnement.
A cette époque, il n'y avait d'empereur que celui que l'Église avait acclamé sur les marches de l'autel.
Robert ne l'ignorait pas, et il se dirigea en toute hâte vers Aix-la- Chapelle, dont il croyait le clergé à lui.
Aix-la-Chapelle lui ferma ses portes.
La situation se compliquait. Si Cologne agissait comme Aix-la- Chapelle, tout était perdu, il fallait recommencer. Robert n'hésita pas cependant, et marcha sur Cologne.
A Cologne, Robert entra dans la cathédrale magnifique. — Robert gravit les marches de l'autel. — Robert fut couronné.
Le prêtre qui plaça sur sa tête rebelle la couronne fermée et croisée, était un saint juge du tribunal secret, dont l'histoire à conservé le nom :
Raymond Rorlh, archidiacre de Cologne.
Avec un autre empereur que Wenceslas, la partie n'eût pas été complètement perdue. Mais Wenceslas était vieux, usé par la débauche, exténué de voluptés , il n'avait plus que de rares éclairs d'intelligence virile.
L'énergie un peu folle de ses jeunes années l'avait abandonné -, il n'eut pas le courage de Sardanapale, il ne voulut pas laisser à la postérité le spectacle toujours grandiose d'un roi qui s'ensevelit sous les ruines de sa propre puissance !
Wenceslas IV mourut misérablement comme un vieillard éreinté, sans dignité, sans grandeur, et ne chercha pas même^ à se relever avant de descendre dans la tombe!
D'autres l'ont imité depuis.
Et pourquoi donnerait-il à ces hommes, qui n'ont pas eu la science de bien vivre, la science sublime de bien mourir I
Robert, comte palaliii, occupa le irône pendant dix années, qui ne lurent troublées que parle retour de Sigismond.
Au bout de la dixième année, il fut contraint, par la force, à remettre au successeur légitime de Wenceslas IV, l'aulorilé- qu'il avait si audacieusement usurpée.
Siècle de fous et de marauds ! conspirations misérables dans des souterrains effroyables ! — comédiens bardés de fer ! — traîtres de mélodrames qui cachent des oreilles d'àne sous leurs casques d'airain.
Ce Robert avait deux moyens de n'être pas un coquin vulgaire :
Rendre le trône à son maître ^
Ou garder le trône et mourir dessus.
Il aima mieux retourner dans sa cave, jouer à la corde, au poignard, au cercueil, traîner des suaires, semer des draps noirs de larmes d'argent, — et tomber tout bonnement dans une tnippc.