CHAPITRE PREMIER
Suite des francs-juges. — Charles le Ti'méraire. — Louis XI. — Pierre de Ilagenbac'i, ses cruautés, son insolencr-. — Héconciliation de l'Autriche et de h Suisse.
— Pèlerinage des princes. — Hagenbach a Brisach. — Frédéric Voegelin. — Prise de Landwogt. — Joie des confédérés. — Hagenbach devant ses juges. - • Sa dégradation publique. — Fa mort. — Colère de Charles le Téméraire. — Bataille de Grandson. — (lliiirics a Iverdun. — Tribunal secret sur les bords du lac de Neufchâtel. — Bauuiyailen. — Canapo Basso. — Marguerite Baumgarten.
— Tragédie.
« Nul prince n'était né avec de plus grandes et de plus belles qualités que Charles le Téméraire : ami de la justice et du bon ordre, loyal et amoureux de l'honneur-, chaste, sobre, tempérant, actif, vigilant, dur à la fatigue cl à la souffrance-, vaillant par merveille, mais cependant bon el pitoyable, surtout pour les pauvres et petites gens. Mais la splendeur de cette maison de Bourgogne, qui avait semblé arbitre entre la France et l'Angleterre, ces deux plus puissants royaumes de la chrétienté, et qui avait servi d'asile hospitalier II. 1
8 LKS TRIBUNAUX SKCRETS.
h Edouard de Lancastre et au dauphin Louis ^ ce faste qu'avait tant aiiik' le duc Philippe, son père-, tous ces grands seigneurs, dont il avait formé sa cour et le service de sa maison, plus que tout cela, le pouvoir absolu gagné sur les vassaux el conquis sur les villes, avaient de bonne heure ébloui sa jeunesse, el lui avaient inspiré un prodigieux orgueil. »
Tel élail Charles le Téméraire, quand la mort du duc Philippe, son père, arrivée en liG7, lui donna la possession du plus beau duché qui fût alors au royaume de France; il ne voulut plus renconlrer ni obstacle ni contradiclion, et résolut d'être seul maître de ses Étals.
C/élait,à coup sûr, une noble ambition; mais Charles le Téméraire avait encore trop besoin de conseils pour s'alfr.anchir ainsi de toute tutelle, et la suite le fil bien voir.
De juste qu'il était, il devint tout à coup, et presque sans transition, tyrannique, plein de prévention et de cruauté-, de loyal, il se fit aussi perfide que la plupart des autres princes contemporains, « el son impétueuse ardeur ne s'arrêtait plus aux empêchements que l'honneur pouvait mettre à sa volonté. »
Il accabla ses peuples d'impôts, sa noblesse de fatigues, et se jeta dans de folles entreprises, qui le rendirent, en peu de temps, aussi odieux à ses propres sujets qu'à ses ennemis eux-mêmes!
C'est ce qui amena sa ruine si prompte.
D'ailleurs, il avait affaire à un rude jouteur; et Louis XI n'eut pas de peine à le jouer.
Ce dernier avait tout ce qu'il fallait pour mener à bien une pareille entreprise; c'était, on le sait, l'homme le plus actif, le plus patient, le plus fin de tout son royaume.
Sans varier dans ses desseins, il savait ne point s'obstiner à réussir plutôt par un moyen que par un autre. La vivacité de son esprit le portail à se dégoûter assez vite de ce qui se faisait trop attendre, et alors il changeait, non de but, mais de chemin.
C'e5>.t, en politique, la science suprême. Cliarles le Tcmcrnire et Louis XI, ce fut une belle bataille ! Ces deux adversaires, dignes l'un de l'autre, rivalisèrent de vigueur et de ruse; mais, dans cette lutte inégale, où le duc Charles apportait toute la brutalité soldatesque de son caractère, où Louis XI apportait toute la coquinerie bourgeoise et rouée de sa nature exceptionnelle, c'était évidemment le duc de Bourgogne qui devait être vaincu !
Louis de Valois est , en effet , seul de son genre parmi les rois de France. Il avait, comme Richelieu, la bosse du nœud coulant, et sans la vierge de plomb qu'il portait à son vieux cbapeau, nous dirions presque qu'il fut ronde de Voltaire. Mais, grand Dieu ! combien il lui fit de misères à sa vierge de plomb ! Le duc Charles de Bourgogne était mieux de son siècle et plus gentilhomme.
Le duc Charles était d'une taille moyenne, d'une complexion robuste, d'une santé vigoureuse ; ses cheveux étaient noirs, et il tenait aussi d'Isabelle de Portugal , sa mère, un teint brun, l'œil noir et le regard vif. Jamais les fatigues de la guerre ne parurent lui faire désirer le repos, et, tant qu'il vécut , il n'aima rien tant que la vie des camps et les hasards des batailles.
Il y avait cinq années environ que le duc avait perdu son père, lorsque ses affaires commencèrent à péricliter. Jusque là, il avait été assez heureux dans ces grands tripots qu'on nomme des champs de bataille.
Sou audace, son courage militaire, lui avaient valu des succès qui l'avaient enivré positivement , et, désormais, il ne cherchait que des occasions d'être hostile à ses alliés, ou cruel envers ses ennemis.
A cette époque, l'Alsace et la Suisse étaient sous la domination du duc Charles , et il possédait même certaines places dont le duw
^ LES TRinUNAITX SECRETS.
Sigismond lui avait laissé le gouvernemen! , en raison de fortes créances, pour lesquelles il se trouvait débilour.
Le duc Charles avait, en conséquence, nommé pour le représenter dans ce pays, un de ses |)lus fidèles servitcMirs, Pierre de Hagciibacli.
Ce sire do Hagenbach, en qui il avait une confiance sans bornes, était un des hommes les plus cruels et les plus violents qui eussent jamais exercé un pouvoir quelconque sur un peuple.
11 ne connaissait nulle justice; ne pas céder sur-le-champ à ses volontés suflisait pour être mis à mort.
Sous sa domination , les gens de la campagne étaient accablés de corvées ; sans cesse des soldats étaient logés chez eux, et les mallrailaienl sans nul contrôle ni recours.
Ce n'étaient pas seulement les bourgeois et les paysans que les soudards de Hagenbach traitaient ainsi; les nobles alsaciens, qui avaient tant désiré la domination de la Bourgogne, étaient, pour le moins, aussi opprimés que le reste.
Mais, ce qui indignait surtout la contrée tout entière, c'étaient les débauches et les excès de toutes sortes que se permettait le landvogt : cet homme ne s'inquiétait pas plus du ciel que de la terre; il avait coutume de dire qu'étant certain d'aller en enfer, il ne voulait rien épargner de ce qui pouvait lui être agréable.
[| n'y avait point de fantaisies auxquelles il ne s'adonnât : il corrompait les jeunes filles avec de l'argent-, quand elles résistaient, il leur faisait violence ; il forçait les couvents^ déshonorait les familles nobles comme celles des bourgeois, et insultait ensuite à ses victimes. Un vrai Robert-Ie-Diable tudesque, avec l'accent d'un caporal alsacien et la grâce d'un ours bernois.
Il arriva une fois, dit-on, à ce Pierre de Hagenbach, de donner une fête, et tout d'un coup, après avoir renvoyé les maris, il fit mettre les femmes toutes nues, en leur couvrant seulement la tète, puis il douuu ordre aux maris de revenir et de reconnaître leurs femmes.
Jusque là, c'était une plaisanterie assez suisse, et nos Lucullus de la bonneterie moderne, célèbres sous les noms de Cbicard et autres, en font encore de pareilles avec la permission de M. le maire.
Mais Pierre de Hagenbach n'était pas un Alsacien à s'arrêter là.
Sur son ordre, ceux des maris qui se trompaient de femmes étaient précipités par la fenêtre^ ceux qui ne se trompaient pas étaient contraints, pour récompense, à boire une telle quantité de vin, qu'ils étaient malades à en mourir.
Un joyeux Suisse que cet Hagenbach !
On comprend tout ce que de pareils débordements devaient exciter de haine contre monseigneur le gouverneur, et une partie de cette haine remontait naturellement à Charles le Téméraire lui-même.
Chacun criait vengeance, mais nul encore n'osait lever l'étendard de la révolte, et il fallait tout un concours de circonstances pour que cette haine mit une arme dans la main de chaque homme.
Les Suisses et les Autrichiens avaient toujours été d'irréconciliables ennemis. Cependant, celle fois, le danger commun leur enseigna la prudence; ils déposèrent les armes et conclurent une alliance. personne n'ignorait que Charles le Téméraire avait des vues ambitieuses sur l'Allemagne elle-même, et cette coalition des Suisses et des Autrichiens était à coup tùr la seule chose qu'il eût à craindre.
Le jour où ces deux peuples, jusqu'alors ennemis, s'unirent dans le senlinient commun de la vengeance, ce fut de part et d'autre, une allégresse impossible à décrire, un sujet universel de joie et d'enthousiasme.
Le pays avait été longtemps ruiné par des guerres de toutes sortes; tous croyaient que des temps meilleurs étaient enfin venus, et que la paix, ou du moins une alliance assez forte pour l'assurer, allait bannir pour toujours tout sujet de discordes et de luttes.
Le duc Sigismond, le pnnce Charles de Bade et plusieurs aulres seigneurs qui taisaient partie de la ligue, tirent, à ce sujet, un pé-
Icrinnfîe h Notre Dame d'Eusielden, ce couvent si fameux et si fréquenté dans le pays de Schwilz.
Ce fut un? fclc pour tous, car do tous les points de la Suisse, accoururent (les populations empressées, et l'on jura, là, sous les regards (le Dieu, de s'affrancliir du joug de l'étranger, à quelque prix que ce fût.
La guerre était dès lors résolue en principe, non plus la guerre intestine, mais la guerre contre l'ennemi commun.
Cependant il fallait au moins mettre les procédés de son côté.
Le duc Sigismond commença par envoyer signifier au duc de Bourgogne, que le montant de la créance était à sa disposition dans la ville de Bade, et qu'ainsi, les pays donnés en gage devaient rentrer sous la puissance de leur seigneur naturel.
Puis, sans attendre la réponse du duc, les hostilités recommencèrent.
Cependant Pierre dellagenbach n'était pas un soldat sans valeur-, il avait eu vont de l'affaire, et il s'était mis sur la défoncive.
Il doubla les garnisons de ses forteresses, et ne négligea rien pour les mettre en état de soutenir des sièges en forme: il voulut 'ui-même surprendre Eusislieim qui s'était révolté; mais ayant échoué dans son entreprise, il retourna en toute hâte vers Brisach, centre de ses opérations, avant que la nouvelle de son échec n'y fût parvenue, et ne song''a plus dès lors qu'à s'y forlifier.
Quand il entra dans la ville, les habitants étaient à la grand'messe; sans respect pour la sainteté du dimanche, Hagenbach donna des ordres pour que tous les habitants, sans distinction d'âge ni de sexe,
allassent immédialemonl travailler à creuser des ouvrages de défense devant le pont qui protège la ville.
Bien que !a pnpulalion fût fort irritée contre lui, et que plus d'un se fiit volontiers chargé de lui briser le crâne, cependant on obéit sans murmurer, remettant au lendemain le soin de la vengeance.
Mais laissons un moment parler M. de Barante, le premier parmi ceux qui ont écrit jamais sur les ducs de Bourgogne :
« Parmi les soldats do la garnison, dit-il, il y avait deux cents Allemands. Ilagenbacli ne s'assurait pas sur eux comme sur les étrangers j eux aussi étaient, pour la plupart, comme les bourgeois, en grande méfiance, et craignaient qu'on ne prît contre eux quelque résolution cruelle. Il y avait parmi eux un capilaine nomm.é Frédéric Voegelin, homme d'une pauvre mine et de petit état, car il n'était rien de plus que tailleur d'habits, mais de grand courage.
ail se concerta avec son hôte, durant celte nuit qui sembla bien longue à tous les pauvres habitants de Brisach, tremblant à chaque instant d'être égorgés; le mot fut donné à tous les bourgeois et aux soldats allemands de se rendre en armes aussitôt que le tambour serait battu. Dès la pointe du jour, Voegclin, avec quelques-uns de ses camarades, se rendit chez le landvogt, et lui dit : « Mes soldats veulent être payés, ils ont tout déposé, et il leur faut de l'argent. »
« — Ils auront de l'ordure sous le nez, répliqua Ilagcnbach, et si tu t'avises de parler encore, je te ferai jeter à la rivière. »
Alors Vocgelin descendit, et fit battre le tambour. Le gouverneur accourut aussitôt sur la place, l'épce nue, et voulut se jeter sur Voegclin-, mais les soldats allemands, avec leurs piques 5 les bourgeois et même les femmes, armés de haches, de fourches, de broches, se précipitèrent sur lui. Il se réfugia dans une maison voisine 5 on l'y poursuivit , et à grand'peine, Voegclin le sauva de la fureur du peuple. Il fut conduit chez le bourgmestre.
Les Lombards et les Flamands de la garnison étaient encore dis-
s LES TRIBUNAUX SECRRTS.
perses dans leurs logements. Ils igiioraieiil le langage du pays, el ne savaient pas bien quel était le sujet de la querelle entre le sire de Hagenbacli et les habitants. Ils se voyaient sans chef, exposés à être massacrés-, ils entrèrent aussitôt en pourparlers, témoignèrent qu'ils n'étaient pour rien dans les cruautés du gouverneur, el demandèrent à se retirer avec leurs bagages, ce qui leur fut accordé.
Brisach se trouva donc libre; en peu de jours, la révolte gagnant de proche en proche, eut bientôt fait le tour du pays tout entier, et les habitants rentrèrent joyeusement sous la domination de leurs anciens seigneurs.
Une allégresse universelle se répandit avec la rapidité de l'éclair : on était aux fêles de Pâques, et confondant celle solennité avec leur délivrance, tous, jusqu'aux plus petits enfants, s'en allaient chantant en chœur, par les rues :
Le Christ est ressuscité, le gouverneur est pris :
Réjouissons-nous !
Sigismond sera notre consolation, kyrie, eleison! S'il n'eût pas été pris, cela eût mal tourné; Il est pris! ses méchantes ruses ne lui serviront plus de rien!
Il est pris!... C'était là, en effet, le mot que l'on relrouvail sur icutesies lèvres.
Il est pris ! chacun pouvait respirer à l'aise, chacun devenait libre; il est pris! plus de violence, plus de crimes, la liberté, la justice pour tous !
Cependant, malgré la joie qui régnait de tous côtés, il y avait encore bien des incrédules... on ne pouvait se résoudre à croire à tant de bonheur.
^Oi avait eu si longtemps à souffrir des cruautés de Pierre de Hagenbach, que l'on hésitait à s'abandonner à un espoir qui pouvait être déçu. La terreur qu'il avait inspirée jusqu'alors ne pouvait dis-
LES FRANCS-JUGES. î>
paraître en un jour, et bien des gens n'osaient encore se livrer à toute leui- al!é;,Tesse.
Pierre de Hagenbacli était bien réelloment pris cependant, et sa vie était maintenant entre les mains de ceux qu'il avait opprimés si cruellement et si insolemment.
L'ancien landvogt avait été quelques jours tenu en sûreté chez lo bourgmestre, mais comme cette résidence était ouverte à tout venant, et qu'on pouvait craindre quelque tentative d'évasion, on le transféra dans la tour de la porte du Rhin, où il fut chargé de chaînes.
On ne peut guère blâmer cette rigueur.
Hagenbach était un de ces coquins, traîneurs de sabre, qui ont fait a mauvaise réputation du moyen-âge.
L'épée est confiée à l'homme de guerre pour protéger le faible et défendre l'innocent.
L'homme qui abuse de l'épée ne mérite ni pardon ni pitié.
Le duc Sigismond était, sur ces entrefaites, arrivé à Brisach, et comme chaque ville avait quelque grief à reprocher à Tancien landvogt, Sigismond voulut qu'il fût jugé par des députés de toutes ces villes, c'est-à-dire de Strasbourg, Colmar, Schelestadt, Fribourg, Brisach etBàle, et par seize chevaliers, pour l'ordre de la noblesse.
Berne et Soleure, bien que villes suisses, envoyèrent aussi leurs députés pour prendre part au jugement.
De toutes parts, on était accouru, i)ar milliers, pour assister au procès de ce cruel gouverneur, tant la haine était grande contre lui. De ses prisons, il entendait relentir sur le pont et au-dessous des voûtes de la porte, le pas des chevaux, et s'enquérait à son geôlier de ceux qui arrivaient, soit pour être ses juges, soit pour être témoins de son supplice.
Parfois le geôlier répondait :
— Ce sont des étrangers, je ne les connais point.
— Ne sonl-ce pas, disait le prisonnier, des gens assez mal vêtus,
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d'^ liaiik- taillo, do forte apparence, montés sur des chevaux aux eourles oreilles?
Et si le geôlier lépotidail oui :
— Ali ! ce sont les Suisses, s'écriait Ilagcnbach -, mon Dieu, ayez pitié de moi !
El il se rappelait toutes les insultes qu'il leur avait faites, toutes ses insolences envers eux-, il pensait, mais trop tard, que c'était leur alliance avec la maison d'Aulriclic qui était cause de sa perte.
Ce fut le 4 mai 1474, qu'après avoir été mis à la question, il fut amené, par Ilermann d'Eplingen, gouverneur pour le duc Sigis mond, devant ses juges sur la place publi(iue de Brisacli.
Le peuple était alentour, et écoutait avec avidité ce qui se disait, et regardait curieusement cette scène nouvelle.
Henri Iselin, de Bàle, porta la parole, et il s'exprima en ces termes, à liaute voix, afin «luc chacun put l'entendre :
— Pierre de Ilagenbacli, chevalier, maître d'hôtel de monseigneur le duc de Bourgogne, et son gouverneur dans les pays de Feretle et de Haute-Alsace, aurait dû respecter les privilèges réserves par /'ac/< d'engagement ; mais il n'a pas moins foulé aux pieds les lois de Dieu cl des lioinmes, que les droits jurés et garantis au pays. 1! a fait mettre à mort, sans jugement, quatre honnêtes bourgeois de Thann; il a dépouillé la ville de Brisach de sa juridiction, et y a établi juges o. consuls de son choix ; il a rompu les communautés de la bourgeoisie et des métiers i il a levé des impôts par sa seule volonté -, il a, contre toutes les lois, logé chez les habitants des gens de guerre. Lombards, Français, Picards ou Flamands, et a favorisé leurs désordres et pillages. Il leur a même commandé d'égorger leurs hôtes durant la nuit, et avait fait préparer, pour y embarquer les femmes et les enfants, des bateaux qui devaient être submergés dans le Rhin. Enfin, lors même qu'il rejetterait de telles cruautés sur les ordres qu'il a reçus, comment pourrait-on s'excuser d'avoir fait violence et outrage
LES FRANCS-JtJGES. ^ ^
à l'honneur de tant de filles ou femmes, el même de saintes religieuses?
Pierre de Ilagenbach était condamné avant d'être entendu-, il le savait ; ses cruaulcs et ses crimes étaient trop connus dans le pays pour qu'il put espérer se sauver.
Il fit bonne contenance, et se contenta de déclarer qu'il ne reconnaissait d'autre juge et d'autre seigneur que monseigneur le duc de Bourgogne.
Quant aux accusations dont il était l'objet, il ne voulut seulement pas s'en défendre, et attendit avec calme la décision que les juges allaient rendre.
Les juges siégèrent douze heures consécutives.
Enfin, à sept heures du soir, à la clarté des torches, après avoir déclaré qu'à eux appartenait le droit déjuger les crimes imputés au landvogt, ils le firent appeler et rendirent une sentence qui le condamnait à mort.
Hagenbach croisa ses bras sur sa poitrine et dit :
— C'est donc la volonté de Dieu que je meure !
Mais s'emportant aussitôt après, il ajouta en montrant le poing au tribunal :
— Filous ! je vous ajourne au grand feu de l'enfer ! Résignation ou colère, tout devait être inutile au sire de Ilagenbach. Séance tenante, l'arrêt reçut son exécution, et la cérémonie s'accomplit avec une solennité qui ne manquait pas de grandeur.
Les seize chevaliers avaient demandé qu'avant d'être conduit à l'échafaud, Pierre de Ilagenbach fût dégradé de sa dignité de chevalier et de tous ses honneurs.
Gaspard Ilurter, héraut de l'empereur, s'avança alors et dit :
— Picrrtj de Ilagenbach, votre devoir était de rendre la justice, de protéger la veuve et l'orphelin, de respecter les femmes et les filles, d'honorer les saints prêtres, de vous opposer à toute injuste vio-
lonce, et, au contraire, vous avez commis tout ce que vous deviez empêcher.
Ayant ainsi forfait au noble ordre de chevalerie et aux serments que vous aviez jurés, les chevaliers ici présents m'ont enjoint de vous en ôler les insignes. Ne les voyant pas sur vous en ce moment, je vous proclame indigne chevalier de Suint-Georges, au nom et à l'honneur duquel on vous avait autrefois honoré du baudrier de chevalerie.
Le héraut Gaspard Hurler n'avait pas bien regardé quand il avait affirmé ne pas voir sur la personne de Hagenbach les insignes cheva'eresques, car Hermann d'Eplurgen s'avança et dit :
— Puisque l'on vient de te dégrader de la chevalerie, Pierre de Hagenbach, je te dépouille de ton collier, chaîne d'or, anneau, poignard, éperon, gantelet.
Il prit chaque objet qu'il désignait ainsi, et en frappa le condamné au visage, en ajoutant :
— Chevaliers, et vous tous qui désirez le devenir, j'espère que cette punition publique vous servira d'exemple, et que vous vivrez dans la crainte de Dieu, noblement et vaillamment, selon la dignité de la chevalerie et l'honneur de votre nom.
Enfin Thomas Schiclas, prévôt d'Ensisheim, et maréchal de cette commission de justice, se leva, et, s'adressant au bourreau de Colmar, il lui dit :
— Faites selon la justice!
Le peuple criait Noël, et se ruait sur le cortège qui se mit aussitôt en route.
Une foule immense était accourue et faisait retentir l'air de ses acclamations.
Pierre de Hagenbach, seul, était calme et impassible devant cette fureur dont il était l'objet.
Lui qui a^^ait tant méprisé la religion et les prêtres, il s'entretenait
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maintenant avec son confesseur d'un air pieux et recueilli, mais ferme, se recommandant aussi aux prières de tous ceux qui l'entouraient.
Arrivé dans une prairie, devant les forts de la ville, il monta sur l'cchafaud d'un pas assuré, puis élevant la voix pour dominer les bruits de la foule :
— Je n'ai pas peur de la mort, dit-il, encore que je ne l'attendisse pas de cette sorte, mais bien les armes à la main-, ce que je plains, c'est tout le sang que le mien fera couler. Monseigneur ne laissera point ce jour sans vengeance pour moi. Je ne regrette n* ma vie, ni •mon corps-, je supplie seulement Dieu de me pardonner d'avoir mérité une telle sentence et plus cruelle encore. Vous tous aussi, dont j'ai été le gouverneur durant quatre années, pardonnez-moi ce que j'ai fait par défaut de sagesse, ou par malice. — J'étais homme, pardonnez-moi!
Ensuite il demanda qu'on obtint du duc Sigismond qu'il ratifiât le testament par lequel il léguait à l'église de Brisach sa chaine d'or et ses seize chevaux.
Puis s'étant entretenu encore quelques instants avec son confesseur, il présenta la tête et reçut le coup.
Singulier changement des esprits! quand Pierre de Hagenbach fut mort, toute la foule s'écoula triste et silencieuse, et, pendant longtemps, ceux qui l'avaient vu mourir aussi noblement, aussi courageusement, le vénérèrent comme un saint.
On dit que pendant longtemps, aux jours de fête, on passait au col de sa statue une chaîne d'or ; on plaçait sur sa tête le chapeau de satin bleu, orné de pierreries, que Pierre de Hagenbach portait en allant au supplice, et les habitants de la seigneurie d'Hagenbach s'agenouillaient dévotement sur son tombeau.
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