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II

Cependant le duc Charles de Bourgoj^nc ignorait encore ce que l'on avait fait de son ami le plus dévoué, de son gouverneur le plus aimé. Dés qu'il apprit la fatale nouvelle, il entra dans une colère aveugle, ne voulut rien entendre, et jura de mettre tout le pays à feu et à sang.

Il était homme à remplir celte promesse, et Pierre de Ilagcnbach ravail bien prédit.

Le duc Charles jura une haine à mort aux Suisses et aux Allemands, et, dès ce moment, il n'eut de repos qu'il ne leur eut fuit payer cher le crime dont ils s'étaient rendus coupables.

Mais les Suisses prirent le?, devants, et, soutenus par le roi de France, avec lequel ils avaient fait récemment alliance, ils ne craignirent pas de commencer les hostilités.

L'Autriche, do son côté, les aida dans cette lutte, et, tant que rien ne vint faire obstacle à ces intérêts maintenant communs, tout parût aller pour le mieux.

Les Suisses se battirent avec leur courage ordinaire, et, pendant toute une longue campagne, ils tirent des prodiges de valeur.

Malheureusement, les Suisses avaient trop compté sur leurs alliés, et l'instant approchait où ils allaient se trouver seuls, en butte à la colère puissante du duc Charles.

Ce dernier n'avait rien négligé pour les réduire^ il n'ignorait pas que tant que la France et l'Autriche soutiendraient les Sui3ses, il ne mènerait pas son entreprise à bonne fin -. mais il connaissait Louis XI cl la maison (rAllemagnc, et bientôt il acquit la certitude qu'il ne s'était pas trompe sur la sincérité de leurs sympathies pour les cantons.

Et, à ce propos, nous serions bien aises de savoir pourquoi ocl honnête et bravo pays, qui fournit des concierges de confiance à l'Europe entière, a toujours inspiré à l'Europe une évidente répugnance !

Serait-ce que l'Europe a peur de gagner le goîlre chronique de cette fidèle nation?

Ce sont là de graves problèmes, et rhistorien qui se respecte ne va pas trancher ces nœuds gordiens d'une main étourdie.

Quoi qu'il en soit, la France et l'Autriche, qui avaient accepté avec empressement l'aide des Suisses, pour lutter contre Charles le Téméraire, se hàlcrent de les abandonner dès qu'ils n'en curent plus besoin.

Les Suisses se trouvèrent donc tout à coup isolés, et sans forces suffisantes pour résister au duc de Bourgogne.

Charles le Téméraire comprit combien celte circonstance lui était favorable; avec cette spontanéité audacieuse qui le caractérisait, il entra avec une armée dans leur pays, et commença par investir la citadelle d'Iverdun.

Comme elle n'était défendue que par une faible garnison, elle se rendit presque sans résistance.

Delà, Charles marcha sur Grandson*, la garnison était ici plus forte, et aussi décidée à résister courageusement contre le duc -, mais les malheureux avaient compté sans la trahison, et la trahison ouvrit leurs portes.

La vengeance du vainqueur fut terrible.

Quoiqu'il eût accordé à la garnison une libre retraite, dans la convention conclue avec elle, il la fit passer tout entière au fil de l'épée.

Telle fut la rançon du sang de Pierre de Ilagenbach.

Mais ce gigantesque et horrible assassinat, ce mépris impie de la foi jurée devait avoir aussi son châtiment.

Saisis d'horreur à cette nouvelle, les confédérés, (ons de vingt

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mille hnmmos, marchèrcnl sans liésiler sur Giamlson, contre une armée trois fois plus forte que la leur.

Cotait le 3 mars 1 476.

Los ciinfodôrés proteiulaient venger à tout prix le m-.ssacrc do leurs frères, ou mourir comme eux.

A 1.1 pointe du jour, les soldats de Lucerne, de Schwitz et de rOberland bernois se montrèrent comme avant garde dans les vignobles situés entre le lac de Neufohàtel et la chaîne du Jura.

Ils se mirent tous à genoux, et dirent la prière en commun à haute voix^ puis, comme s'ils se fussent sentis tout à coup fortifiés, ils se relevèrent, et, emportés par un élan commun, ils commencèrent l'attaque.

Les Fribourgeois et les Bernois avançaient d'un pas ferme, sans crainte, sans même chercher à compter le nombre de leurs ennemis-, ils étaient conduits par un guerrier expérimenté, que l'on nommait Jean de Hallwyl, et, pendant plusieurs heures déjà, ils s'étaient vaillamment battus, lorsque le gros de l'armée confédérée parut sur les hauteurs dans tout l'éclat du soleil do midi.

Du haut des collines retentit le son éclatant du cor d'Unterwaldcn elle sombre mugissement du taureau d'Uri.

On vit s'approcher les bannières floltanlcs d'Urioh et de Scliaf-

fùUSO.

Le duc de Bourgogne était en ce moment sur les remparts du château.

Quand il vit s'avancer cette armée redoutable , les enseignes déployées, chaque guerrier entonnant les chants religieux de son pays, il se retourna vivement vers le duc d'Erstein, qui était à ses côtés.

— Quelles sont ces troupes? lui demanda-t-il avec ctoniiement.

— Ce sont les hommes devant lesquels l'Autriohe a fui, répondit le duc d'Erstein.

— Malheur à nous, alors, s'éciia Cliarles le Téméraire-, une poignée de CCS hommes nous a fatigués depuis le point du jour jusqu'à celte heure, que deviendrons-nous maintenant vis-à-vis de celle multitude?

Ces craintes de Charles n'avaient rien d'exagéré.

Les Suisses étaient alors sans contredit les plus redoutables soldats de l'Europe,

La terreur s'empara bientôt des troupes bourguignonnes ; en vain le duc tenta de s'opposer à leur fuite, loin de les arrêter, il fui entraîné par elles.

Les Suisses, acharnés, les poursuivirent jusque fort avant dans la nuit, et leur butin fut immense, car le camp du duc de Bourgogne était, comme on sait, un camp de plaisance et de luxe, dont tous les historiens se sont plu à faire des descriptions romantiques.

Malgré cette victoire, les Suisses avaient eu trop à se plaindre de la cruauté du duc de Bourgogne, pour jamais oublier ce désir implacable de vengeance qui germait depuis longtemps dans leurs cœiu's.

Le triomphe même n'assouvissait point leur colère.

Ils savaient, d'ailleurs, que tant que Charles le Téméraire vivrait, ils auraient toujours à craindre quelque entreprise de sa pari, et celle lutte qu'ils avaient entreprise pour le mainiien de leurs droits et de leur liberté, ils comprenaient bien fiu'clle ne Unirait que le jour où Charles le Téméraire descendrait dans la tombe.

L'association des francs-juges avait des ramifications profondes, surtout dans les pays qui entouraient l'Allemagne.

La Suisse avait trop souffert déjà depuis longtemps, elle avait payé trop chèrement la liberté dont elle jouissait pour ne pas chercher à la conserver par tous les moyens possibles, pour ne pas redouter de retomber une fois encore dans cette servitude cruelle dont elle avait si péniblement brisé les hens.

Or, chaque fois que l'histoire nous ramène cette situation, nous II. 3

voyons apparaître les francs-juges, non, peul-èlre, absolument dans Pinlérôl des peuples, mais bien dans le propre intérêt des francs-juges.

Car ce sont ces sociétés vertueuses cl secrètes qui appliiiuciii surtout le principe macaronique : Charilé bien ordonnée commence par soi-même.

Quelques mois après la retraite deGrandson, Charles le Téméraire se trouvait au château d'Iverdun, et son esprit inquief, impatient, préparait déjà quelque nouvelle tentative contre ces cantons dont la résistance l'avait si fort irrité.

Le château d'Iverdun avait bien souffert de la dernière attaque, tout y avait été saccagé sans pitié. Les maisons qui touchaient aux remparts présentaient maintenant un vaste champ de ruines^ les Suisses avaient fait là aussi une résistance des plus opiniâtres, on s'était battu dans les rues, dans les maisons, partout.

Le feu avait ruiné ce que les assaillants n'avaient pu démolir.

Au milieu de ces décombres amoncelés, Charles le Téméraire rêvait de nouveaux combats et songeait à venger, d'une façon exem plaire, la déroute qu'il avait éprouvée sous les murs de Grandson.

Mais que faire? qu'entreprendre contre ce peuple? Charles de Bourgogne en était à cramdre à chaque instant quelque tentative de leur parti

Qui pouvait savoir s'ils n'étaient pas en marche déjà?

Mais plus une entreprise était périlleuse, et plus elle avait de chances de séduire l'esprit aventureux du duc. Il songea longtemps aux nouvelles luttes qu'il allait engager, et, s'éloignant peu à peu du château d'Iverdun, il s'enfonça, sans le savoir, dans la campagne environnante.

Une circonstance que nous avions omise est celle-ci :

Le bruit avait couru que Charles le Téméraire avait tué de sa main, au siège d'Iverdun, le margrave de Berhingel, grand-m?Atre de ia sainte vehme du pays des Frisons.

Tandis que le duc Charles allait ainsi préparant de nouvelles conquêtes, les hommes qui venaient de s'affranchir si couraf!:cusemcnl du joug odieux et cruel de Pierre Hagenbach ne négligeaient, de leur côté, aucune des précautions nécessaires pour conserver cette liberté si précieuse.

Pierre de Hagenbach mort, tout n'était pas fait, tout, au contraire, était à faire.

Les confédérés n'ignoraient pas que le duc pousserait sa colère jusque dans ses dernières conséquences, et qu'il était urgent de prendre des mesures énergiques. Ils étaient seuls, et, à moins d'efforts héroïques, il était à craindre qu'ils ne succombassent bientôt sous la main puissante de Charles le Téméraire.

Halhvyl avait trop bien commencé pour laisser son œuvre imparfaite.

Hallwyl appartenait à la vehrae dUri et Unterwald.

Immédiatement après la bataille de Grandson, il envoya de toutes parts des émissaires affiliés à l'institution des francs-juges, indiqua un jour et un lieu de rendez-vous, et chercha à répandre dans tous les cœurs celte sainte ardeur, ce magique patriotisme qui les avaient déjà si heureusement soutenus. Nous allons voir une fois la Franche-Justice revêtir le manteau de Guillaume Tell et travailler comme Brutus.

Au jour convenu, nul ne fit défaut, et de chaque centre que Ton avait invité à se faire représenter, arriva un homme, chargé de discuter et d'approuver toutes les décisions qui seraient prises.

L'endroit que l'on avait choisi était une vaste prairie entourée de forêts et de rochers élevés.

C'était à quelques lieues seulement de Neufchàtel. Sur les rochers

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s'ouvrait'nt des sentiers bordés de balustrades, et dans le fond on voyait miroiter les eaux limpides du lac deNeiif(liàt«M, au-dessns duquel s'élevait un arc-eii-ciel lunaire. I.a perspective était fermée par de hautes montagnes, derrière lesquelles se dressaient les prés de glace.

llieu ne saurait rendre la magnificence pittoresque de ce tableau.

La nuit était complètement venue, mais les blondes clartés de la lune faisaient briller la najjpe blanche du lac et les sommets neigeux des glaciers.

Co fuld'HalKvyl qui arriva le premier au rendez-vous, accompagné seulement de quelques hommes de la garnison de Grandson.

Puis vinrent successivement les députés de chaque canton, et quand la réunion se fut ainsi complétée, d'Hallwyl envoya en sentinelle les hommes qui l'avaient accompagné, et l'on prit place pour la délibération.

Tous ces hommes avaient le même intérêt, et par conséquent, la même volonté.

Hallwyl leur exposa que, dans la position où ils se trouvaient, toute hésitation serait funeste à la cause commune, et qu'il fallait j)rend1e une résolution énergique à laquelle chacun serait tenu de se conformer.

Il y avait là un homme noble du canton de Zurich, pouvant avoir alors une quarantaine d'années.

Il était grand, robuste, courageux et fort comme tous les hommes qui habitent les montagnes.

Il avait pris une part active à toutes les luttes tentées pour la liberté de la Suisse, et récemment encore c'était lui qui avait le plus contribué à la victoire de Grandson.

Ce dernier fait d'armes lui avait acquis une grande autorité sur ses compagnons, et c'était toujours avec respect que l'on recevait ses conseils.

Lorsque Hallvyl eut fini de parler, l'homme de Zurich prit la parole et s'exprima en ces termes au milieu du silence de tous :

— Nous avons longtemps, dit-il, souffert la domination de la maison de Bourgogne. J'ai parcouru dernièrement tous les cantons de notre pays. Partout j'ai rencontré des traces profondes de la cruauté de nos ennemis, et de la haine qu'elles inspirent.

J'ai trouvé toutes les âmes révoltées des actes de violence du duc Charles. Car, de même que les Alpes nourrissent les mêmes plantes, que les sources coulent aux mêmes lieux, de même les mœurs se sont transmises des ancêtres à leurs petits-fils et dans le cours uniforme des vieilles habitudes.

Ce que les Suisses supportent le moins patiemment, c'est la tyrannie.

Ils m'ont tendu leurs mains vigoureuses.

Ils ont détaché de leurs murailles des épées rouillées; un sentiment de courage a éclaté gaîment dans leur regard, lorsque je leur ai dit le nom de Charles le Téméraire, et ils ont juré de faire tout ce qui vous semblerait juste, de vous suivre jusqu'à la mort.

J'ai passé par tous les sentiers tortueux de la montagne.

Il n'y a pas une vallée si cachée où je ne sois entré. J'ai cherché \es cabanes habitées jusqu'au pied des glaciers, et partout où j'ai porté mes pas, j'ai trouvé la même haine pour la tyrannie. Eh bien I je le dis, cette unanimité d'ardeur, cette communauté de sentiments, tout cela a effrayé mon cœur, et je n'ai pu songer sans frémir aux résultats de la lutte que nous engageons, si la victoire nous abandonne jamais.

— Pourquoi donc ces craintes, Baumgarten, interrompit Halhvylj d'où vient que ton esprit, autrefois si résolu, semble hésiter maintenant? Si tous ceux qui sont ici présents ne t'avaient vu à l'œuvre à la glorieuse journée de Grandson, ils pourraient penser que tu hésites et que tu recules ! Mais ton courage est maintenant la gloire de Zu-

rich, et il ne viendra à la pensée de personne de te supposer un pareil sentiment -, explique-toi donc, et calme les inquiétudes que tes dernières paroles ont fait naître en nous.

Baumgartcn sourit tristement, et promena un instant son regard sur tous les membres de la réunion.

— Ce que j'ai dit, reprit-il un instant après, je puis encore le répéter, malgré l'interprétation que vous voulez donner à mes paroles. Nous sommes aujourd'hui dans une situation terrible, dont il ne me semble pas possible de sortir par les moyens ordinaires.

Le duc Charles, notre ennemi, est cruel et vindicatif-, il a, de plus, une armée puissante à nous opposer. Nous pourrons lutter, nous pourrons lui disputer avec acharnement le sol qui nous appartient, nous pourrons défendre avec enthousiasme nos privilèges et notre liberté, mais, je vous le demande à vous tous qui m'écoutez et qui m'accusez, que deviendrons-nous? que deviendra la Suisse, le jour où Charles le Téméraire sera vainqueur ?

— Nous saurons mourir ! répondirent vingt voix qui se confondirent dans un seul cri.

— Il ne faut pas mourir, répondit Baumgartcn, il faut vivre pour la liberté ; il faut vivre surtout pour abattre l'ennemi redoutable qui nous attaque.

— Mais quel moyen? objecta Halhvyl. Dans toute bataille, il y a la chance d'être vaincu.

— Non, prononça sourdement Baumgartcn

— Quel moyen?... répéta Hallwyl.

— lien est un, répliquaBaumgarten-, moyen terrible, mais infaillible.

— Lequel ? lequel ?

— Écoutez-moi. Nous sommes trop près de l'Allemagne pour ne pas connaître l'histoire de ses révolutions. Il y a en Allemagne une association naissante, qui a étendu jusque chez nous ses profondes ramifications, et dont le nom seul est encore aujourd'hui un sujet de

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terreur pour tous. Pemlani les iroubles de ioutes sortes qui ont divisé l'Allemagne pendant le siècle dernier, cette association a su prendre, à do certains moments, des résolutions assez énergiques pour se rendre maîtresse absolue delà situation.

— Elle a commis bien des crimes, fit observer un député. Hallwyl lui imposa silence du geste.

— Les crimes disparaissent, quand l'intérêt de la patrie a parlé, l'épondit Baumgarten. Comme plusieurs d'entre vous, je suis membre de l'association des francs juges ^ j'ai pris part à toutes ses opérations, et c'est parce que je connais sa force et son énergie, parce que j'ai pu apprécier les services qu'elle a rendus à l'Allemagne, que je vous propose d'agir comme elle, et d'assurer le succès de notre cause par un coup audacieux et décisif.

Un silence profond accueillit d'abord l'ouverture de Baumgarten.

La plupart de ces hommes étaient généreux, nobles et droits.

Ls voulaient bien faire le sacrifice de leur vie, mais ils ne voulaient pas devoir la liberté à un crime, quel que fût le nom qu'une prétendue philosophie donnât û ce crime.

Cependant, peu à peu, l'hésitation disparut de leurs cœurs, et quelques-uns s'approchèrent de Baumgarten, malgré la vive répulsion de certains députés pour le moyen proposé.

— Si nous acceptons ta proposition, lui dirent-ils, qui donc se chargera de l'exécuter ?

— Moi ! répondit Baumgarten.

— Mais encore...

— Le reste est mon affaire. J'ai prouvé que ce n'est pas le courage qui me manque, je prouverai que j'ai l'habileté nécessaire pour une pareille entreprise. Charles le Téméraire est en ce moment à Iverdun : dans peu d'instants, je puis être auprès de lui-, et si Dieu est avec moi, un mois ne se passera avant que j'aie accompli la terribb mission que je m'impose.

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— De quelque nom quo lu pares Ion action, dit alors un vieillard de Zu{,', celle action n'est plus celle d'un honnête homme, et je la repousse avec indignation. La Suisse saura reconquérir sa liberté par la seule force de ses armes, par la seule puissance de son coura{,'c. Je ne veux pas que la main d'un habitant des cantons soit souillée par le poignard d'un assassin.

Quelques-uns applaudirent à ces nobles paroles. La réunion s'était partagée en deux camps-, mais il était bien évident qu'un seul mot d'Hallwyl déciderait la question. Hallwyl se leva et dit :

— Je suis franc-juge...

Le député de Zug et ses adhérents se retirèrent.

Baumgarten déclara de nouveau qu'il était prêt à se charger seul de l'entreprise,

Hallwyl, Baumgarten et dix autres étaient restés.

Ces douze liommes so serrèrent la main avec un enthousiasme silencieux, puis on pressa Bnumgarlen de dire ce qu'il avait résolu.

— Les douze hommes qui sont restés, dit-il alors, sont les seuls qui comprennent vraiment toute la gravité de la situation du pays. II n'y a plus à hésiter maintenant, la lutte engagée ne peut amener pour nous aucun résultat favorable. C'estune longue suite de guerres qui se prépare, la Suisse déchirée, toutes nos contrées ravagées par le meurtre et l'incendie, la désolation partout -, une victoire ne finirait pas même celte lutte qui épuiserait ainsi nos forces sans profils pour la liberté.

— C'est vrai ! c'est vrai! crièrent les onze hommes qui l'écoutaient.

— II faut donc en finir, et d'un seul coup.

— Oui! oui!

— Celui qui frappera Charles le Téméraire sera-t-il donc un assassin? Celui qui délivrera, par un meurtre, tout un pays dcshor-

reurs de la guerre et des cruautés de l'esclavage, sera-t-il donc un criminel?

— Non ! non !

— Eh bien I unissons-nous donc dans un même but, nous avons tous le même désir de vengeance, l'amour sacré de la pairie. Que notre bras s'arme dans la nuit, et que si l'un de nous succombe dans cette entreprise, un autre soit toujours prêt à le remplacer.

C'est moi qui frapperai le premier, et j'espère m'acquitter assez habilement de ma mission, pour ne rien laisser à mon successeur. Puisque nous sommes douze ici présents, c'est Dieu sans doute qui l'a voulu ainsi, que chacun de nous choisisse un mois de l'année; pendant ce mois, il devra s'approcher de Charles le Téméraire, le suivre en tout lieu, épier le moment favorable, et frapper sans pitié s'il en trouve l'occasion.

Cette nouvelle proposition de Baumgarten redoubla l'ardeur des hommes qui l'entouraient.

Séance tenante et par acclamation, chacun choisit un mois de l'année, pendant lequel il devait poursuivre Charles le Téméraire.

Puis, quand ils eurent convenu de tous les détails de leur entreprise, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre avec une joie enthousiaste, ot s'assignèrent un rendez-vous au premier de chaque mois.

Ou est assurément très- embarrassé pour qualifier de semblables laits.

Ce Baumgarten était-il un héros ou un bandit?

La chose consolante, c'est qu'avec ces actions-là, on fait des opéras-comiques, qui tuent ies gouvernements, et qui sont représentés sur les théâtres subventionnés par les gouvernements.

Des opéras qui sont écrits par des poètes conservateurs, mis en musique par des artistes conservateurs, — et qui font des révolutions*

Mais de quoi nous mêlons-nousf--

Uaumgurteii s'éloigna et prit la direction du château d'Iverdun.

On le vit disparaître dans les sentiers qui conduisaient à la forte rcsso, on longeant le luc\

Bauingarlen était vêtu comme un simple habitant du canton, — assez mal vêtu, comme l'on sait. — Son ardeur singulière se lisait sur son visage, son cœur battait dans sa poitrine avec une force inaccoutumée, et de temps en temps sa main crispée tourmentait le poignard qu'il cachait dans sa ceinture.

Il avait évidemment l'approbation de sa conscience.

Il marcha une heure durant.

Il n'avait pas en ce moment de but précis.

Il allait à Iverdun pour y chercher Charles le Téméraire, mais il ne savait encore s'il l'y trouverait, ni quel moyen il emploierait pour s'introduire auprès de lui.

Mille pensées se présentaient à son esprit, et aucune ne lui semblait convenable.

Biiumgarten avait une fierté native, qui lui faisait instinctivement repousser toule idée de trahison. Il voulait bien tuerie duc Charles, mais il eût voulu le tuer dans une lutte seul à seul, poitrine contre poitrine, poignard contre poignard.

Il n'ignorait pas que le duc allait souvent seul et sans être accompagné d'aucun garde -, c'était sur celte particularité qu'il comptait.

Il devait aller au château, épier les heures de la journée pendant lesquelles on pouvait trouver Charles le Téméraire seul et mettre son terrible projet à exécution.

Le ciel sembla le servir au delà de ses souhaits mêmes.

Au détour d'un sentier, et comme déjà il apercevait au loin les tours du château d'Iverdun, il s'arrêta tout à coup, stupéfait et interdit.

Il avait reconnu assis, seul, au pied d'un arbre, celui-là même qu'il cherchait.

La nuit était profonde, aucun rayon de lune n'éclairait le sentier. Baumgartcn devina le duc plutôt qu'il ne le reconnut *, mais au feu soudain qui circula dans ses veines, à l'cmotion indicible qui saisit son cœur, au tremblement nerveux qui s'empara de ses membres, il vit bien qu'il ne s'éiait pas trompé.

C'était le duc, c'était Cliarles le Téméraire, c'était sa victime.

Baumgartcn tira doucement son poignard de sa ceinture et s'approcha du duc.

Mais ce mouvement avait suffi pour tirer Charles le Téméraire de sa rêverie. Il dressa la tête, se releva avec vivacité, et porta la main à la garde de son épée.

— Qui va là? cria-t-il d'une voix qui avait l'habitude de commander, approche et réponds.

Et en parlant ainsi, il avait tiré son épée du fourreau, et le vent de la lame fouella le visage de Baumgarten. Ce dernier recula d'un pas.

— Que veux-tu? dit Charles le Téméraire-, parle, misérable, ou tu es mort.

Mais Baumgarten , un moment interdit . avait déjà repris toute son assurance.

— Qui je suis? répondit-il d'une voix railleuse et ferme, je suis un de ces hommes quêta tyrannie à désespérés, et doit pousser un jour ou l'autre jusqu'au crime ^ ce que je veux, c'est ta vie, et retiens bien cela, Charles le Téméraire, quelque soient les précautions que tu prennes, dans quelque lieu que tu te réfugies, pendant un mois lu me trouveras partout sur ta route, jusqu'à l'heure qui doit sonner bientôt, où mon poignard aura trouvé le chemin de ton cœur.

La iune s'était dégagée des nuages qui la voilaient, et elle éclairait cette scène étrange de ses pâles rayons. Charles le Téméraire sourit dédaigneusement et haussa les

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épaules. — Il avait piqué dans Je sol la pointe de son épie, et il s'appuyait nonchalamment sur sa poignée.

— Ton entreprise est le rêve d'un fou, dit-il avec mépris, et si je n'écoutais que ma colère, je t'aurais déjà [)uni de tant d'insolence el d'audace. Mais je ne veux pas souiller ma main du meurtre d'un de les semblables, et je le dis : va-t-en -, mais retiens bien ceci à ton tour : Ne le représente jamais devant mes yeux, car si je le retrouve quelque jour sur ma roule, à la dislance de mon épée, c'en sera fait de toi... va-t-en !

Baumgarlen ne bougeait pas ; les bras croisés sur la poitrine, il avait écouté avec impassibilité les menaces de Charles le Téméraire, el quand celui-ci cul cessé de parler, il reprit :

— Tous les princes sont frappés de vertige j écoute cependant ce dernier avis que le donne un honnête homme, si tu le suis tu vivras, si au contraire tu le repousses, avant un mois lu tomberas mourant sous mon poignard. — La Suisse est lasse de tes cruautés, elle veut reconquérir à tout prix ses privilèges el sa liberté. Abandonne celle guerre impie que tu lui fais en ce moment, fuis ce pays que tes fureurs et ta tyrannie ont désespéré, rends enfin à ces malheureuses contrées la paix et la tranquillité dont elles veulent jouir, el je te le jure sur la liberté de la Suisse, aucune tentative ne sera faite contre ta vie, el tu pourras demeurer sans crainte dans les immenses domaines que t'a laissés ton père.

Charles se mit à rire.

— Singulier ambassadeur pour dételles ouvertures! dit-il avec mépris 5 — ambassadeur bien digne d'une nation de vachers î

— Ainsi tu refuses, fit Baumgarlen.

— Voyons! cela m'amuse!... dis-moi quels sont les honnêtes gens au nom desquels lu prétends parler.

— Ah! ce sont des hommes redoutables, répartit Baumgarlen, des hommes, seigneur duc de Bourgogne, des hommes qui ont fait

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trembler les empereurs d'Allemagne, qui en ont frappé plus d'un jusque sur les marches du trône.

— Les condottieri, demanda Charles le Téméraire?

— Les francs-juges, répondit Eaumgartcn, avec un regard menaçant.

Un silence significatif succéda à celte réponse. Baumgarien observait Charles le Téméraire, qui était devenu tout à coup pensif.

Ce n'était pas la première fois, en effet, qu'il entendait parler de cotte terrible association de francs-juges ; il savait l'histoire de Philippe de Souabe, celle de Wenceslas, il connaissait l'influence puissante qu'avaient exercée longtemps les francs-juges sur les affaires d'Allemagne.

Il n'ignorait pas quelle activité régnait dans cette association, quelle énergie elle savait déployer à l'occasion, quels coups elle portait quand le moment était venu.

Charles le Téméraire avait toujours désiré entrer dans cette association.

Quelles grandes choses n'aurait-il pas pu entreprendre avec son aide ! Ses vues ambitieuses sur l'Allemagne auraient trouvé un puissant appui parmi les membres de l'institution, et il aurait pu dôs lors agir plus efficacement et précipiter le résultat pour lequel il avait entrepris tant de guerres inutiles.

Et voilà que maintenant il avait à redouter cette association même!

Voilà qu'elle tournait contre lui ses armes terribles, et il se demandait déjà comment il pourrait soutenir cette guerre sourde, mais implacable, dont Baumgarten semblait être le soldat le plus acharné!

Les francs-juges ! Cette institution se dressait dans son souvenir, comme un fantôme redoutable, et il ne savait quelles armes employer pour le combattre et le terrasser!

— Les francs-juges! répéta enfin Baumgarten, qui voyait son avantage-, l'Allemagne tout entière est prise dans leurs puissants

réseaux , et ce sont eux seuls qui commandent -, eh bien ! les frnncsjuj,^es te haïssent, Charles le Téméraire, et ils t'ont voué aux poignards de l'association -, leur fureur est plus terrible cent fois que les armées des Suisses, et tu pourrais vaincre ces derniers, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — que la vengeance des francs-juges saurait encore l'atteindre !...

Les menaces de Baumgarten n'éveillaient, dans le cœur de Charles le Téméraire, aucune frayeur indigne d'un guerrier. Ce n'était pas la mort qu'il redoutait; Charles le Téméraire avait affronté vingt fois la mort sur le champ de bataille, et jamais l'ennemi ne l'avait vu pâlir...

Ce qu'il craignait, ce dont il avait peur peut-être, c'était celte mystérieuse influence, celte insaisissable menace, toujours suspendue sur son cœur, et qu'aucune puissance humaine ne semblait pouvoir conjurer : c'était la mort par le poignard, au milieu du silence, dans l'ombre de la nuit, la mort sans éclat, sans honneur...

Il frémit...

Jamais un pareil sentiment ne s'était emparé de son cœur, c'était la première fois que de semblables appréhensions avaient trouvé crédit auprès de son esprit!...

En ce moment, Baumgarten fit un mouvement, et Charles le Téméraire releva rapidement son épée.

I\Iais le mouvement de Baumgarten avait été déterminé par une cause autre que celle à laquelle l'attribuait le duc.

En effet, un bruit s'était élevé à quelque distance, et le tertre venait de s'éclairer tout à coup à la lueur d'une grande quantité de torches.

C'étaient des soldats de la garnison d'Iverdun qui cherchaient leur chef.

Baumgarlcn jugea qu'il n'était pas prudent de demeurer plus longtemps dans ces parages, et après avoir assigné un prochain rendez-vous au duc, il disparut.

LES FRANCS-JUr.E?. 3 1

Il était temps qu'il exécutât sa retraite, car au moment où il disparaissait, dans un bois voisin, les soldats de la garnison arrivaient en foule de toutes parts, et entouraient leur chef avec des acclamations de joie mille fois répétées.

Le duc demanda l'explication de ces cris, et s'enquit du motif qui leur avait fait quitter le poste.

Rien n'était plus simple.

Les paysans qui entouraient le château avaient été réveillés dans la nuit par les cris des hommes réunis par Hallwyi. On avait répandu le bruit qu'une attaque devait avoir lieu dans le but de surprendre Charles le Téméraire, et de s'emparer de sa personne.

La nouvelle s'était propagée avec la rapidité de l'éclair, et les soldats d'abord incrédules, s'étaient sentis émus d'une profonde inquiétude, eu apprenant que leur chef n'était pas rentré au château , et ils s'étaient mis aussitôt à sa recherche.

L'homme qui parlait ainsi au duc Charles était un de ses compagnons d'armes qu'il aimait le plus , et sur lequel il croyait pouvoir le plus compter.

Pierre de Hagenbach une fois mort, Charles avait reporté sur cet homme toute son affection, et de tous ceux auxquels ils commandait, et qui avaient jusqu'alors partagé sa fortune, c'était, sans contredit, celui en qui il avait le plus de contiance.

Cet homme s'appelait Campo Basse , et était Italien d'origine.

Il y avait depuis longtemps, en Italie, des chefs de gens de guerre nommés condottieri ou loueurs ^ , qui vendaient leur service et celui de leur troupe, tantôt à un prince , tantôt à un autre.

• Loueurs, en latin locatio-eonductio signifie louage. Ces gens de guerre (liaient ainsi nommés parce qu'ils louaient leurs épées.

CVîtail le miHier qu'avaient fait les Sforza avant de devenir ducs de Mdan.

Le duc de Bourgogne avait toujours désiré avoir à son servico un de ces chefs de guerre, mais il n'avait pas été heureux dans les premières tentatives qu'il avait faites dans ce sens.

Ainsi, Barthélémy Coléone avait formellement refusé les offres qui lui avaient été adressées. Il commandait à celte époque l'armée de Venise. C'était lui surtout que le duc Charles aurait voulu amener en Bourgogne.

A cet effet, il lui avait dépêché François, seigneur de Montjeu, et messire Guillaume de Rochefort; ces deux ambassadeurs devaient s'adresser en même temps à Coléone et à la seigneurie de Venise.

Malgré les offres qui lui furent faites de la part du duc, Coléone désira ne point quitter l'Italie, qu'il connaissait bien , pour aller faire la guerre dans des pays et contre des ennemis à lui inconnus.

Quant à la seigneurie de Venise, elle se montra encore plus éloignée de se prêter à un tel arrangement-, elle était alliée du roi de France, et ne voulait point fournir des moyens de lui faire la guerre.

Le duc Charles dut donc renoncer à attirer Coléone; il tourna ses vues vers Campo Basse.

Ce dernier avait éié amené en Lorraine par les princes de la maison d'Anjou, et passait pour un capitaine aussi habile que Coléone Campo Basso ne s'était pas fait prier, et comme les offres qu'on lui fil étaient bonnes , il se donna corps et âme à Charles le Téméraire

En retournant au château d'iverdun , Charles le Téméraire mar chait lentement à côté du condottiere, en proie à mille agitations ne sachant à quoi se résoudre...

L'inslant était solennel -, la menace de lîaumgarlcn en disait plus que les levées extraordinan'cs faites récemment par les cantons, il cherchait à secouer celle préoccupation sans pouvoir y parvenir. Dans uu de ces moments où son esprit inquiet appelait vainement

le calme et la tranquillité , il se rapprocha encore de Campo Basse, et lui frappa rudement sur l'épaule.

Ce dernier tressaillit, et se retourna avec vivacité.

— Est-ce vous? monseigneur de Bourgogne, dit-il au duc Charles; Dieu me damne, j'ai cru un moment que Tépée d'Halhvyl s'ap. puyaii sur mon épaule, et que nous étions tombé Jans une embuscade... qu'y a-t-il donc, monseigneur, et que réclame le duc de Bourgogne de son indigne serviteur?...

Leduc de Bourgogne sourit, et demeura un instant appuyé sur l'épaule de Campo Basso.

— Je suis soucieux, dit-il enfin, j'ai mille inquiétudes dans l'esprit, mille tourments dans le cœur. Cette guerre n'avance pas , malgré la vaillance de mes troupes-, nous nous déchirons cruellement aux armes ennemies, et Dieu seul sait quand cette lutte finira... Il faut changer d'horizon , Campo Basso... il faut chercher un autre théâtre et d'autres combats -, je suis las de ne voir que des pics de glace et des rochers sauvages , ce pays est monotone , la guerre y manque d'ampleur, nous partirons, Campo Basso.

— Peut-être avez-vous tort, monseigneur, objecta ce dernier.

— Comment?

— A peine avons-nous commencé que déjà voussemblez renoncer h pousser plus loin votre entreprise, votre esprit aventureux se fatigue des premières difficultés, et voilà que vous allez laisser votre victoire imparfaite... Songez, monseigneur le duc, songez cependant que la Suisse vous ouvre le chemin de l'Autriche, et que le conquérant de la Suisse pourrait bien être un jour l'empereur d'Allemagne!,..

— Folie ! folie! Campo Basso, interrompit Charles le Téméraire, le temps de ces rêves est passé, ou si nous y arrêtons encore notre pensée, c'est pour en compter toutes les difficultés insurmontables.

— Qu'y a-t-il donc d'impossible à Charles le Téméraire? objecta Campo Basso.

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