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II

34 LES TRIBUNACX SECRETS.

— Tout, maintenant, répondit le duc, à moins que le hasard ne me serve au-delà de mes soul)aits.

— Xc comptez que sur votre épée , monseigneur, elle vous servira mieux que le hasard.

— Peui-clre... mais comptons surtout sur notre adresse, mon compagnon.

— Monseigneur a donc un projet?

— Oui.

— Une ruse de guerre ?

— Mieux que cela.

— El monseigneur a songé à son indigne serviteur!

— J'ai pensé à toi, Campo Basso, parce que tu es le seul homme sur lequel je puisse compter^ parce que, depuis la mort de mon féal Pierre de Ilagcnbach, toi seul m'as inspiré une confiance sans bornes,

— Mes services sont à vous, monseigneur, se contenta de répondre Campo Bdsso, et jusqu'à votre dernier jour, vous me trouverez fidèle à vos côtés.

— J'y compte , Campo Basso , j'y compte , répartit Charles le Téméraire; écoute donc ce que j'ai à te confier, et dis-moi si tu ne penses pas que cette entreprise soit possible.

A quelques lieues d'ici, en remontant vers le nord, il y une caverne profonde, dans laquelle, dit-on, se réunissent tous les mois nos ennemis les plus acharnés.

— Et vous feriez périr les membres de cette réunion? s'écria vivement Campo Basso.

— Ecoute jusqu'à la lin sans m'interrompre, poursuivit le duc : celte réunion est composée de tout ce que la Suisse et l'Allemagne comptent de plus illustre et de plus courageux... Là, dit-on, les résolutions les plus énergiques ont été prises récemment contre moi, et, si j'en crois les rapports qui m'ont été faits, ils m'ont voué au poignard de leurs affihés!...

— Quia pu vous dire?... s'écria Campo Bassoen frissonnant; mais c'est faux, cela ne peut pas être!...

— Cela est, répondit Ciiarlcs le Téméraire, je le sais à n'en pas douter, puisque tout à l'heure encore, je me suis trouvé en face d'un de leurs assassins.

— Le misérable! fit Campo Basso-, quel est-il?

— Qu'importe I... ces hommes n'ont pas de nom... ils appartiennent tous à la même famille d'inconnus-, ils se voilent le visage pour frapper, ils s'enfuient quand ils ont commis le crime... Il faut aller au-devant de leurs poignards, il faut prendre leur costume hypocrite, descendre avec eux dans leurs cavernes profondes, et, comme eux , se servir de la ruse et du mensonge.

— Que monseigneur le duc veuille bien s'expliquer, fit Campo Basso.

Il était puissamment ému, ému au point de ne pouvoir contenir le tremblement de sa voix.

Mais il fallait sans doute attribuer cette émotion à son dévoùment loyal.

C'est ce que fil le duc Charles.

— Demain , tu partiras du chàleau d'Iverdun , répondit celui-ci , tu iras vers les francs-juges, tu l'arrêteras près de leur caverne, et tu demanderas l'honneur de devenir membre de leur terrible association. En cette qualité de franc-juge, lu pourras assister à toutes leurs délibérations, connaître à l'avance l'heure et le jour qu'ils fixe* rontpour le meurtre...

Il s'interrompit et reprit presque aussitôt:

— Pour le meurtre de Charles de Bourgogne... et le nom de l'homme qui se sera chargé de cette terrible mission... Comprendslu, maintenant?

— Je comprends, murmura Campo Basso.

— Tu iras?

— J'irai.

— El moi , pendant ce temps, poursuivit Charles , j'emmènerai mon armée en Lorraine.

— II sera fait ainsi que le désire monseigneur le duc, répondit Canipo Basso en s'inelinant.

— A domain , donc ! dit Charles le Téméraire.

— A demain! répéta le condottiere.

Ils élaienl arrivés au chàleau d'Iverdun*, le duc Charles fit un signe d'adieu à Campo Basso, et ils se séparèrent.

L'habitation du duc de Bourgogne à Iverdun était, en soi, une chose éminomnient curieuse cl digne d'être décrite. Bien qu'il tînt presque toujuurs la campagne, il avait conservé, comme son père, l'habilude de transporter au milieu des camps les mœurs luxueuses de la cour ducale.

Le personnel considérable qui composait sa maison l'accompagnait partout -, un nombreux cortège de femmes de joie le suivait en tous lieux, et, si Ton n'avait à chaque pas rencontré des sentinelles postées pour garder sa personne, on se serait plutôt cru dans quelque bonne ville de Bourgogne, que dans un camp à deux pas de l'ennemi, exposé à tout instant aune surprise.

Le duc Charles n'avait pas précisément de maîtresse ; sa continence, sous ce rapport, avait même été un sujet de calomnie contre lui-, depuis quelques mois seulement, une femme s'était plus particulièrement attachée à sa personne, et habitait près de lui.

Elle s'appelait Marguerite, et était, disait-on, de la plus grande beauté.

Depuis qu'elle était au camp, on l'avait rarement vue dans les réunions.

Elle s'isolait et prenait un soin particulier de se soustraire à tous les regards. Charles le Téméraire ne l'aimait peut-être pas, lui; mais quand parfois il s'oubliait à la considérer, il surprenait dans ses yeux les ardeurs secrètes d'un amour mal contenu.

C'est à peine s'il y prenait garde, et jamais un mot n'était sorti de ses lèvres, qui put faire supposer qu'il pensât à cette belle Marguerite, qui se mourait de tendresse pour lui.

Marguerite, c'était bien vrai, aimait Charles le Téméraire avec tout l'enthousiasme, tout l'oubli, tout l'enivrement d'un premier amour.

C'était tout simplement une pauvre fille de la campagne que la conquête avait arrachée à la ferme de son père, et qui s'était trouvée jetée soudainement aux bras du vainqueur.

Dès les premiers instants, elle avait aimé le duc !

Marguerite avait seize ans-, mais l'air vivifiant de la campagne l'avait développée de bonne heure, et c'était une des plus charmantes créatures qui fût alors aux cantons suisses.

Marguerite ne demandait pas l'amour de son duc.

Elle savait bien que ce désir était trop ambitieux, mais elle était heureuse de vivre près de lui, et n'implorait aucune autre satisfaction pour cet amour qui brûlait son cœur.

D'ailleurs, la jeune fille ne voyait personne au camp, et aucune distraction ne venait de temps à autre changer le cours profond de ses rêveries.

Le seul compagnon de Charles le Téméraire qu'elle eût encore vu jusqu'alors, c'était Campo Basso, et sa société n'avait pu lui faire oublier celui qu'elle aimait.

Campo Basso lui avait même inspiré, sans qu'elle pût dire précisément pourquoi, une de ces haines instinctives que rien n'explique, mais que rien non plus ne peut éteindre ou calmer.

Campo Basso, de son côté, n'avait rien épargné pour la perdre

dans l'esprit de son maître -, mais soit insouciance, soit respect pouf cet amour viai qu'il avait inspiré, soit divination peut-être, le duc avilit résisté aux instances de son codottière, et Marguerite était restée dans la tente voisine du tabernacle ducal. Elle était là servante plutôt qu'amante, tolérée plutôt que désirée ! Mais enfin, elle était là!

Campo Basse avait ses raisons pour vouloir éloigner du duc tous ceux (\u\ s'allachaient à lui, tous ceux qui paraissaient l'aimer d'un amour vrai.

Depuis une année, en effet, Campo Basse n'avait négligé une occasion lie trahir son maître.

Soit que le condottiere ne pardonnât pas au duc d'avoir réduit de moitié sa compagnie, et conséquemment ses profits ; soit qu'il espérât du roi de France une plus haute fortune, il avait, dès l'année précédente, en 1475, en se rendant en Italie afin d'y recruter des soldats pour le duc, fait proposer au roi, par un médecin nommé Louis de Pavie, établi à Lyon, de le servir de tout son pouvoir : il avait offert ou de livrer les places qu'il tenait en garnison, ou de passer pendant une bataille avec toute sa troupe, du côté du roi; ou enfin de saisir, mort ou vif, le duc de Bourgogne.

Il expliquait même comment ce serait chose facile, parce que le duc avait la coutume, en arrivant dans le lieu où il voulait loger, de descendre de son grand cheval, de quitter ses armures, et de s'en aller sur un petit cheval, revelu de sa cuirasse seulement, escorté de quelques archers, voir si tout était en bon ordre dans son campement.

L'affaire avait été poussée très-loin ; mais la vivacité avec laquelle Campo Basso avait fait sa proposition ne manqua pas de mettre Louis XI en défiance.

Il ne savait pas dans quel dessein cet homme se montrait si empressé h Iraliir son maître, et craignit quelque piège

Enfin, après de longs pourparlers, on s'entendit réciproquement, et Campo Basso promit de saisir la première occasion favorable.

Pour être plus sur de son fait, et trouver au besoin un nouveau point d'appui, il avait même été chercher des sympathies parmi les francs-juges-, et, sous ce rapport, il avait devancé les désirs de son maître, le duc de Bourgogne.

A chaque page de l'histoire, disons-le Ici, on trouve un Italien félon et assassin.

Ces gens d'Italie assassinent aussi naturellement que les Suisses fabriquent des fromages, et que les Allemands chantent en chœur d'assommants refrains patriotiques-, — aussi naturellement que les Russes reçoivent le knout et le donnent; — aussi naturellement que les Anglais vendent leurs petits couteaux à coups de canons; — aussi naturellement que les Espagnols élèvent des puces et les Normands des bœufs gras.

C'est le génie de la nation.

On trahit là, comme ailleurs on respire.

Marguerite, la belle Marguerite, ignorait les diverses particularités des négociations de Campo Basso ; mais dès qu'elle l'avait vu, par une sorte d'intuition magnétique, elle avait compris que cet homme ne pouvait pas être un ami du duc; elle avait douté de la sincérité de son attachement, et s'était mise, dès ce moment, à épier toutes ses démarches.

Le lendemain du jour où Charles le Téméraire avait rencontré Baumgarlen, Marguerite se trouvait seule au château, et elle songeait au moyen de confondre cet ennemi, qui lui semblait d'autant plus redoutable, qu'il avait la confiance de sou maître.

Charles le Téméraire était absent, et ne devait revenir que dans la nuit.

Il avait donné rendez-vous, pour une heure avancée, à Campe

iO LES TRIBUNAUX SECRETS.

Dasso, el ce dernier, sur lo point do i)arlir, mcUail en (inirc les objets qu'il devait laisser à Ivenlun.

Marguerite était done seule, en proie à mille agitations, se demandant comment elle parviendrait à mettre son amant en garde contre les tentatives du condolliùre.

En ce moment, la porte de son appartement s'ouvrit, et un liommc entra.

Cet homme portail un large chapeau qui lui couvrait les yeux, une ceinture de cuir et un poignard à sa ceinture. Il lit quelques pas à travers la chambre, et dès (ju'il aperçut une femme, il retourna en arrière, et fit le mouvement de se retner.

Mais comme si la vue de Marguerite, qu'il parut reconnaître, avait tout à coup modifié son projet, ou lui avait inspiré un autre sentiment, il poussa un cri de surprise, et revint avec vivacité sur ses pas.

Cet homme était Baumgarten.

— Marguerite ! s'écria-t-il en s'avançant vers la jeune fille. Mais cette dernière s'était levée dun seul bond, el passait ses deux

mains sur ses yeux et sur son front, comme si elle n'eût pas voulu croire à la réalité de cette apparition.

— Mon père! dit-elle enfin avec terreur, en se laissant retomber plus morte que vive sur son siège.

Baumgarten s'était approché d'elle, et maintenant il tenaitses deux mains étroitement serrées dans les siennes.

— Toi, toi ici! dit-il. Oh ! je te croyais morte, Marguerite! Une larme vint à ses yeux.

Puis, cette larme, un éclair de haine la sécha.

— Toi près du duc de Bourgogne ! reprit-il. Ah ! que ton déshonneui-, du moins, serve à la cause de ton pays.

Et, sans s'enquérir de ce qui était advenu à sa fille depuis l'instant oùellei'avait quitté, Baumgarten poursuivit d'une voix rapide et brève:

— C'est !e ciel qui a tout fait, ne perdons pas un seul moment eu paroles inutiles : tu vois le duc souvent, n'est-ce pas? Marguerite.

— Tous les jours, répondit la jeune fllle.

— Seul?

— Seul.

— Et, sans doute, tu pourrais introduire près de lui, cacher près de l'appartement où il repose, un homme que personne n'aurait vu entrer, que personne n'en verrait sortir.

— Pourquoi donc toutes ces questions, mon père? demanda Marguerite en frissonnant.

— Eh qu'importe ! dilBaumgarten-, réponds! réponds! si tu veux que je tepardonne la honte de mon nom, si lu veuxque le ciel t'absolve.

— Ce que vous me demandez est possible, répondit Marguerite effrayée de l'étal d'exaltation de son père.

— Bien! bien ! continua Baumgarten, j'en sais assez maintenant, tout est pour le mieux. Mais, dis-moi, Marguerite, tu hais le duc, n'est-il pas vrai ?

— Mais... balbutia la jeune fille

— Tu le hais! tu le haisî

— Oui, mon père, je le hais! réjjondit encore la jeune fllle que son amour inspirait.

— Et si l'occasion s'était offerte de délivrer ton pays, tu l'accueillerais avec joie?

— Vous m'épouvantez, mon père!

— Réponds, mais réponds donc!

Et en parlant ainsi, Baumgarten serrait avec rage le bras de sa fille.

— Avec joie, avec jo:e, mon père! murmura Marguerite d'une voix presque éteinte.

— Bien encore... écoute : demain, je viendrai à cette heure-, tu îuras eu soin d'éloigner le duc, tu seras seule comme aujourd'hui : tu me feras entrer dans sa chambre, lu m'aideras à cacher ma pré-

sence-, c'est tout ce que je le demande, le reste me regarde, et je m'en charge.

— Mon |KMo, mon père ! cria Marguerite suffoquée pur l'cpouvante.

— A demain ! silence, à demain!

lîaumgarten quitta sa lllle et se dirigea en toute hàlc vers la porte. Mais la porte venait de s'ouvrir, et Campo Basse parut sur lt3 seuil. Deux cris de surprise partirent en môme temps.

— Baumgurtcn! fit Campo Basso interdit,

— Le seigneur Basso ! fit Baumgartcn ^ l'iieurcuse rencontre !..

— Ciiul! se liàla d'interrompre Campo Basso, en posant un doigt sur ses lèvres, et désignant de l'autre Marguerite qui ne perdait pas un mot de ce colloque rapide.

— Allons donc, que craignez-vous? dit Baumgarten en souriant; cette jeune fille n'est point à redouler, croyez-moi : elle hait plus le duc que vous et moi; et d'ailleurs, elle a été élevée dans une famille où la haine de l'étranger est héréditaire-, en un mot, Marguerite est ma fille.

— Ah ! . . . dit le condottieri avec un sourire étrange ; — c'est votre fille!

Il n'ajouta rien.

Malgré l'assurance de Baumgarten, Campo Basso ne parut pas absolument calmé-, il se hâta d'entraîner Baumgarten loin de cet appartement, comme s'il regrettait d'y être entré.

Mais il ne le regrettait pas.

Quand Marguerite se retrouva seule, elle passa à plusieurs reprises sa main brûlante sur ses tempes et dans ses cheveux, pour bien se convaincre qu'elle n'était pas le jouet de quelque cauchemar, qu'elle ne rêvait pas, qu'elle était bien éveillée.

Son père ! c'était son père qu'elle avait vu !.. il lui avait parlé!., il voulait tuer le duc !

Charles de Bourgogne, son maître! — son Dieu!

Et encore tous ces mystères !

Baumgarten connaissait Campo Basso, et Campo Basse trahissait le duc Cliarles; elle en avait eu la preuve, elle ne pouvait plus douter.

Etrange mystère !

Encore une journée, et il lui faudrait ouvrir la porte à l'assassin de son duc ; encore unejournée. et toutes les espérances de son cœur s'envoleraient pour ne plus revenir!

L'attente fut longue.

Marguerite écoutait avec une piquante anxiété tous les bruits du dehors, et elle craignait que la rencontre qu'il avait faite de Campo Basso n'eût changé tout à coup les projets de son père, et qu'ils n'eussent résolu ensemble de se défaire du duc Charles, le jour même.

Marguerite connaissait l'esprit déterminé de son père, elle savait avec quelle spontanéité il prenait une décision, et à chaque instant, elle s'attendait à voir revenir le duc, blessé, mourant, maudissant la fille de l'homme qui l'avait assassiné.

Entin, elle entendit les sentinelles aller et venir sur les remparts du château-, le pont-levis se baissa, et elle vit passer dans la cour le duc sain et sauf.

Il gagna aussitôt l'appartement où l'attendait Marguerite, et parut un instant après sur le seuil de la porte.

C'était l'instant décisif: la pauvre fille appela à son secours toute son énergie et tout son courage, et sans crainte d'exciter la colère de son maître, elle courut se précipiter à ses pieds au moment où il allait passer dans une chambre contiguë.

— Monseigneur, s'écria Marguerite, en levant vers lui ses deux bras suppliants, monseigneur, écoutez un instant, un instant seu lement votre malheureuse servante!... Monseigneur, on vous trahit!

Le duc de Bourgogne contempla un instant la jeune fille ainsi agenouillée, les bras levés, les cheveux tombant en désordre sur ses

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épaules demi-nues, et, sans doule, il la trouva belle, car son visage changea tout à ( oup d'expression, et il la releva avec douceur.

— Que me voulez-vous, lui dit-il d'une voix calme, et pourquoi ce désespoH- que rien ne m'explique?... que s'esl-il donc passé durant mou absence ; et que veulent dire ces cris et ces alarmes?

— Monseigneur! monseigneur! on vous trahit, balbutia Marguerite.

— Je le sais, répondit le duc, mais qui vous l'a dit?

— Tout, monseigneur, poursuivit Marguerite, encouragée par l'altitude du duc... tout me le dit! Un homme s'est glissé près de vous, a surpris votre confiance, et cet homme vous trahit et veut vous assassiner I

— M'assassiner!

— Oui, monseigneurr

— Et quel est cet homme?

— Cet homme, c'est Ca m po Basse!...

Le duc demeura un moment pensif, à cette révélation, puis se frappant tout à coup le front:

— Je m'en doutais, dit-il à voix rapide et basse. Et il ajouta, en se tournant vers Marguerite :

— Voyons, mon enfant, explique toi , ne crains rien, dis-moi tout, et quoi qu'il arrive, je saurai le protéger contre les menaces de nos ennemis.

— Oh ! je n'ai pas peur, répartit Marguerite en relevant la tête avec fierté...

— Parle, alors, qu'y a-t-il... qu'as-tu appris?

— Demain, monseigneur, un homme doit s'introduire près de vous, dans votre chambre, et profitera de voire sommeil pour vous assassiner !

— Campo Basse? demanda le duc.

— ^'on, mais son compagnon, un homme qvi vous hait, et qui

LES FiUNCS-JUGES. 45

pense, en vous tuant, délivrer son pays de la guerre que vous avez entreprise.

— Et quel est cet homme?

— Oh ! pardonnez-moi, monseigneur, mais je dois taire son nom. Je suis attachée à cet homme par dos liens sacrés; le dénoncer serait un crime, et je n'ai pas le courage de le commettre.

— C'est ton amant, peut-être, fil le duc.

— C'est mon père, monseigneur, répondit Marguerite.

— Ah !... fit le duc en reculant, — et lu me livres la vie de ton père!...

Marguerite cacha sa tête entre ses mains.

Pendant que le ûac el la jeune lille s'entretenaient ainsi, Campo Basso avait été rejoint par Baumgarlen, et tous les deux combinaient de leur mieux les moyens d'arriver Jusqu'au duc.

— Vous avez eu grandement tort, disait Carapo Basso, de faire connaître votre projeta votre fille-, Marguerite est votre plus mortelle ennemie, et, à l'heure qu'il est, elle raconte sans doute au duc Charles le complot que vous lui avez fait connaître.

— Cest impossible !

— Cela est.

— Marguerite hait la Bourgogne, cependant.

— Marguerite aime le duc Charles... et son amour a étouffé sn haine!...

Baunigarten demeura muet de fureur.

— U ne faut donc plus songer à l'entreprise de demain, continua rilalien, vous Seriez perdu, et vous me perdriez en même temps, sans retour.

— Mais que faire? ilcmaiula Baiimf]^arlen.

— Atloiidro !

— Altondro !... non ! jo no voiix plus ullciulrc î

— Voilà deux années que j'allends, moi, ITt CampoBasso; deux années pendant lesquelles j'ai laissé passer bien des occasions incertaines, espérant toujours que le hasard ferait naître une circonôtance favorablo : il faut altcndre.

— Toi, dit Baumgarten, lu veux gagner de l'or, et moi, je veux délivrer mon pays... toi, tu as bien pu attendre, moi, je ne le peux pas... .rirai demain!

— Vous y êtes décidé ?

— J'irai demain!

Les deux hommes étaient arrivés à un endroit où la route se bifurque.

Baumgarten montra à Canipo Basso le chemin qu'il avait à suivre, et lui tendit la main.

— Vous allez vers nos frères, les francs-juges du Lac, seigneur Basso, lui dit-il, annoncez-leur que vous m'avez laissé dans de bonnes résolutions, et que le jour de demain ne se passera pas sans que Baumgarlen soit mort ou que le duc Charles ail cessé de vivre.

Campo Basso serra la main que lui tendait Baumgarten.

— X bienlôt, lui dit-il.

— A bientôt, je l'espère, répondit Baumgarten.

Et tous les deux se séparèrent, en prenant chacun une route différente.

Campo Basso liaussa les épaules dès qu'il fut seul.

— San gennaro ! pensa-t-il, que ces rustres sont brutes! Quand le soir du lendemain arriva, Marguerite n'avait encore pris

aucune résolution, le duc seulement lui avait dit que si son père venait, il la trouverait dormant à ses côtés. Que dire? 'Ces seules paroles avaient suffi pour jeter le trouble, l'émotion

dans le cœur de la pauvre fille, et elle n'osait cependant songer sans frémir à cette terrible nuit, dont la pensée l'oût peut-être ravie en d'autres temps!...

Elle espérait encore que son père renoncerait à son projet ^ le duc avait sans doute fait donner des ordres pour qu'on le repoussât s'il se présentait.

Pour la première fois de sa vie peut-être, le duc Charles s'était senti touché par la grâce pure et candide d'une femme, et plus d'une fois, durant cette journée, l'image de Marguerite s'était présentée à sa pensée.

Mais ce n'est pas ici une histoire d'amour...

Marguerite était seule, comme la veille.

Le duc s'était jclé sur son lit de repos, et la fatigue n'avait pas tardé à fermer ses paupières.

Marguerite se sentait profondément émue. — Tout ce qui s'était passé depuis la veille était si étrange-, l'apparition inopinée de son père, la bienveillance inespérée du duc, tout cela l'avait jetée dans un monde d'émotions inconnues. Elle soupirait-, un bonheur inouï disputait son cœur à la crainte, et de temps en temps, elle quittait doucement sa place pour aller contempler son duc endormi. Elle cherchait tous les arguments possibles pour rassurer ses terreurs, el n'y parvenait qu'à grand'peine.

Que pouvait-elle craindre? son père n'était pas encore venu, quoique l'heure fîit passée depuis longtemps ^ il avait dii renoncer à son projet, et remettre à d'autres temps l'exécution de son crime!...

Elle pouvait être heureuse!...

Dans quelques jours, Charles le Téméraire devait partir, il le luj avait dit-, il retournerait en Bourgogne, et mettrait ainsi une grande distance entre lui et les poignards de ses assassins.

Marguerite s'assit auprès de la fenêtre, qu'elle ouvrit, et sur laquelle elle s'accouda, pour donner son front brûlant à l'air des nuils' .

48 I FS TRinuNAirx secrets.

La nuit était épaisse et proroiuic.

Aucune étoile ne brilait an ciel-, le vcnl se plaignait Irislemenl dans les arbres de la forêl piochai ne.

Marguerite sentit son cœur se scircr, et elle voulut rentrer et fermer la fenêtre; mais, au monienl où elle allait se retirer, la fenêtre sembla se rouvrir d'elle même, et Baumgarlen vint tomber à côte de sa fille, au milieu de la chambre.

Marguerite poussa un cri, et recula jusiju'à la porte qui défendait l'entrée de l'apiiartemcnt dans UmiucI reposait Charles le Téméraire.

— Tais-toi! fit Baumgarlcn, tais-loi !... ou nous sommes perdus! Puis, comme sa fille demeurait debout et immobile sur le seuil de

la porte, il s'avança vers elle, lui prit les mains par un geste violenl et rapide :

— Où est le duc?... lui demanda-l-il à voix basse, où est-il?...

— Je ne sais! répondit Marguerite en pâlissant.

— Où est le duc?... poursuivit Buumgarten, c'est lui que je suis fenu chercher... réponds! oùe>t-il?

Mais Marguerite joignait ses deux mains suppliantes, et n'osait prononcer une parole Baunigarten agita rudement ses mains.

— Écoute, Marguerite, lui dil-il, avec un regard terrible, il y a Jci deux hommes, l'un qui est ton père, l'autre qui est ton amant.

Marguerite voulut interrompre, mais Baumgarten ne lui en laissa pas le temps.

— Oh I je sais tout, coniinua-l-il, le duc est ton amant, le seigneur Basso me l'a dit, et ma honte est certaine-, eh bien ! il me faut de cet homme, de ce duc infâme, une vengeance terrible qui, d'un seul coup, lave la tache qu'il a faite à mon nom, et délivre mon pays delà tyrannie; réponds sans hésitation, sans mensonge, où est le duc. où esl-il?

■■-r- Mon père! s'écria Marguerite, ayez pitié de moi!

kS*

LES FRANCS -JUGES. 4f

— Plus bas, plus bas! fil Baumgarten.

El désignant l'appartement donl Marguerite semblait lui interdire l'entrée :

— C'est là! n'est-ce pas, ajoula-t-il, c'est là qu'il repose, c'est là que je puis le frapper!

Marguerite parut recouvrer tout son courage et toute son énergie-, à ces paroles, elle repoussa son père avec force, et releva la lêle, comme si elle eût voulu le délier.

— Eh bien, oui, dit-elle, avec un accent d'exaltation sauvage, oui, c'est là qu'est le duc, c'est là qu'il repose, mais n'espérez pas franchir le seuil de cette chambre -, mon père, tant qu'il me restera un peu de force, je vous repousserai; tant qu'il me restera un peu de voix, j'appellerai à mon aide les serviteurs de Charles le Téméraire ; arrière donc, mon père, arrière, ou j'appelle les gens du duel...

Baumgarten avait reculé comme stupéfait.

Une colère aveugle se peignit sur ses traits, et il tira son poignard de sa ceinture-, ses yeux brillaient d'un éclat furieux, il était effrayant à voir.

— Marguerite ! Marguerite ! dit-il d'une voix désespérée, c'en est donc fait!... Tous les liens qui t'unissaient à ton père sont brisés-, tu renies ton sang, tu repousses ton pays... tu n'as plus ni pitié, ni amour; oh! Marguerite! Marguerite, que Dieu écoute encore celte dernière prière que je lui adresse du fond du cœur, et qu'il m'épargne la douleur suprême!... Marguerite, laisse passer le vengeur!...

— Arrière ! fit Marguerite.

— Retire-toi... dit Baumgarten.

— Le duc est mon amant, s'écria Marguerite, et je vous défends d'attenter à ses jours !

— Malheureuse ! . . . que le ciel me pardonne donc, et que mon pays reçoive mon premier et mon plus douloureux sacrifice !...

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