CHAPITRE II
Sciie de Charles le Téméraire. — Ses magnificences. — Ses préparatifs de gnerre.
— Le page Laërli Duryïer. — Bataille de Moral. — Seigneurs tués. — Fuile de Cliarles le Téméraire. — Le comte de CampoBasso. — Siège <Ji' Nancy. — Retour de Laërli Duryïer. — Sa mort.— MuUer et Campo Basse a l'étang de Saint-Jean.
— Mort de C bai les le Téméraire.
Quelques mois s'étaient écoulés depuis la mort violente de Baumgarten, sans amener beaucoup de changements.
La Velime ne bougeait pas.
On eût dit qu'il n'y avait jamais eu de francs-juges dans le pays.
Cependant, Charles le Téméraire était devenu, de jour en jour, plus taciturne et plus sombre. Personne n'osait plus lui parler ni l'aborder. Ses forces commençaient, d'ailleurs, à trahir son courage. Il tomba malade. Le désespoir et rabattement le saisirent. Sa raison était presque égarée.
52 LES TRIBI'NAIX SECRETS.
II ne voulait permettre à personne de l'approcher, et laissait même croître su barbe.
Lui qui était sobre à l'excùs, lui qui craignait naguère toute liqueur l'ermentée, et qui, pour se calmer et se rafraîchir, avait coutume démanger de la conservede roses, maintenant, pour surmonter son découragement, il buvait du vin pur en abondance.
Il essayait de s'enivrer.
Mais triste et mélancolique comme il était , sans amis nour le plaindre, pour l'écouter et lui relever le cœur; sans convives dont la familiarité pût dissiper un instant ses soucis, il ne pouvait trouver l'ivresse.
Si elle venait parfois, c'éttHt l'ivresse morne et abrutie des buveurs solitaires.
L'ivresse qui tue le corps en abattant le cœur.
Peut-être que si Marguerite avait vécu , il eût trouvé, dans son dévouement exalté et patient, une consolation et un remède.
Mais Marguerite, heureusement pour elle, était morte.
Il détestait la compagnie des femmes; et son camp, plein de courtisanes, était pour lui comme un désert.
Un médecin italien qu'il avait, et qui se nommait Angelo Catho, homme habile et d'un grand esprit, s'efforça de lui rendre le cou rage, et de le guérir.
Il lui appliqua des ventouses, afin de rappeler le sang au cœur, comme on disait alors (comines), le détermina à se laisser raser ^ et enfin lui rendit, sinon le calme d'esprit, au moins la santé.
Il n'en fallait pas davantage, et, peu de t-cmps après, Charles reprit sa vie accoutumée. Ses grandes idées de guerre et de conquêtes lui revinrent toutes à la fois. 11 s'étonna de sa longue inactivité. Ce fut comme un réveil. Les caractères fortement trempés, comme l'était celui de Charles le Téméraire, ne se laissent jamais abattre entièrement, et ils se relèvent toujours plus forts, plus actifs, plus courageux contre l'adversité.
Dès que le duc de Bourgogne revint à la vie, il imprima autour de lui une nouvelle ardeur 5 il leva des hommes de guerre dans ses Etats; et comme les recrutements s'effectuaient difficilement, il envoya chercher de nouveaux soldats jusqu'en Italie.
En même temps, il faisait fondre les cloches des églises pour en faire des canons, et envoyait des ordres sévères dans tous les pays auxquels il commandait, à l'effet de rassembler le plus de soldats possible.
Voici en quels termes il écrivait, à ce sujet, au sieur Dufay, son lieutenant au Luxembourg, vers la fin de sa maladie :
« Nous vous mandons et commandons, et très-étroitement enjoi- « gnons, qu'incontinent et sans délai, tous ceux de nos ordonnana ces, tant hommes d'armes, archers, arbalétriers, qu'enfin à pied ^ ou autres gens de guerre, qui dernièrement ont été avec nous aux a champs, que vous trouverez, vous les preniez et appréhendiez au 0. corps, linéique part que vous pourrez les trouvei", et qui- preste- « ment, sans attendre autre ordonnance ou commandement de nous, a vous les mettiez au dernier supplice, sans nul épargner et sans a faveur et dissimulation aucune.
« Quant aux archers, arbalétriers, piquiers et couleuvriniers, « qui de nouveau viennent à notre service, et dont (j présent, sur-le- « champ, il leur est ordonné et commandé de par nous, sous la a même peine, de marcher en toute diligence vers nous, sans faire 1 aucun séjour en chemin; et s'ils y faisaient quelque délai, notre « plaisir est que vous procédiez contre eux dans la forme ci-dessus « déclarée, sans y faire faute en aucune manière. »
Grâce à ces mesures énergiques, et (jui n'admettaient, comme on le voit, aucune lenteur, le duc de Bourgogne eut bientôt rassemblé une armée aussi nombreuse que la première, et se trouva prêt à entrer en campagne.
Rien n'égalait la rage terrible dont il était animé. S'il n'avait pas oublié les francs-juges, du moins méprisait-il leur menace-, car, mal-
54 LES TRIIJUNAUX SECRETS.
gré les soupçons qu'il avait conçus contre Campo Rasso, il le reçut, quanti celui-ci revint au camp, avec toutes les marques de l'amitié qu'il lui avait toujours témoijjnée.
Campo Basso, cependant, en Italien honnête, le trahissait comme avant -, et le mois qui venait de s'écouler lui avait justement servi à nouer plus fortement les relations établies entre lui et le roi de France.
La seule personne que Campo Basso eût à craindre au camp du duc Charles, était un pauvre enfant nommé Laërti Duryïer, qui avait été page de Marguerite Baumgarlen, et qui avait hérité d'elle son dévouement pour Charles, son animadversion pour le mercenaire d'Italie.
Laërti Duryier était entré au service du duc, — et certes, celui-ci ne savait même pas son nom.
Campo Basso était donc libre, et poursuivait son œuvre sans obstacle aucun.
Il était adroit, rusé, audacieux, de cette audace cauteleuse qui servit toujours si bien les couleuvres d'Italie.
Il ne croyait pas en Dieu, et pensait être bien avec le diable.
Charles était en bonnes mains.
Les Suisses n'avaient rien négligé de leur côté pour se mettre en défense, et ils avaient renouvelé, pour les préparatifs de cette lutte, ce que l'histoire des temps antiques nous raconte de plus héroïque.
A Berne, chaque famille, dans laquelle se trouvaient un père et un fils, ou deux frères en état de porter les armes, reçut l'ordre d'envoyer un des deux à Morat, pour former la garnison de cette ville, qu'on regardait comme le boulevard de Berne.
Tous les habitants de la communauté eurent commandement de se trouver réunis dans un mois avec leurs armes, leur artillerie, leurs provisions.
L'ancien avoyer, Adrien de Bubenbery, quitta la campagne où il s'était retiré dans sa famille, pour venir au secours de la ville, et l'on
avait tant de respect et de confiance pour lui, qu'aussitôt il fut choisi pour capitaine de Morat.
C'est donc vers celte dernière ville que tous les regards se tournèrent, et que tous les efforts tendirent.
On pressentait que là s'entamerait la lutte.
Quelques mystérieuses rumeurs disaient aussi, que là, elle se terminerait, mais celle fois pour toujours.
Le duc de Bourgogne vint bientôt devant Morat avec toute son armée, et dès lors les hostilités commencèrent.
Mais le siège, quoique poussé avec vigueur, n'amenait aucun résultat. Il y avait comme un talisman autour de ces hautes murailles. Le seul moyen, désormais, d'achever promptement celte entreprise, était d'en venir aux mains en bataille rangée avec l'armée suisse, et c'était là ce qu'attendait Charles le Téméraire avec impatience.
Adrien de Bubenbery avait dit :
« Tant que nous aurons une goutte de sang dans les veines, nous nous défendrons. »
Et Ton avait juré de mettre à mort le premier qui parlerait de se rendre.
Il n'y avait donc rien à espérer de ce côté, et chaque parti appelait la bataille de tous ses vœux.
Enfin, l'armée des Suisses parut.
. Ce fut au mois de juin 1476, on vit arriver successivement les hommes d'Uri, d'Unterwaldcn, de TEuttibach, de Tliun et de l'Oleerland, de l'Argovie, de Bienne, de la commune et de l'évoque de Bàlo#
Ceux des pays du duc Sigismond marchaient sous la conduite du comte Oswald de Thierstein, ainsi que les gens de Colmar, de Schclestadt, de Rolhweil et de Saint-Gall.
Le comte de Gruyère, dont la puissante ^leDeurie. si fameuse
56 LKS TrxIBUNAUX SECRETS.
depuis par son fromage, élail entre Fribourg et le pays do Vaud, vint aussi avec sa troupe.
Puis arriva le contingent de Strasbourg, commandé parle comte Louis d'Epturgen, et le duc René de Lorraine, avec trois cents clievauXo
Le duc de Bourgogne était place sur les bautcurs de Courgevaux, tandis que le siège était tenu sur la route d'Avencbect d'Eslavayer par le grand bâtard de Bourgogne, et sur le cbemin d'Aarbcry, par le comte Romont, avec douze mille bommes.
Le camp de Charles le Téméraire était donc disposé autour des remparts delà ville, de manière à intercepter toute communication entre la garnison et l'extérieur.
Du côté du lac seulement , les assiégés auraient pu , mais à grand'peine, se ravitailler s'il en avaient eu besoin.
On ne connaissait point encore, à cette époque, l'art d'ouvrir des trancbécs. Les préparatifs d'un siège ne présentaient point l'aspect régulier et uniforme qu'ont su leur donner depuis les ingénieurs et les bommes de Tari.
Les bommes de l'art, forts en mathématiques et ayant passé leurs examens d'une façon satisfaisante, mettent de la symétrie dans tout. Les boulets qu'ils envoient tuent proprement.
Et quand ils veulent bien se servir de mitraille, c'est de la mitraille bien troussée , qui fait plaisir à recevoir.
Dans ces pauvres malheureux siècles, il n'en était pas ainsi. On se massacrait sans avoir les consolations de la trigonométrie!
Au moyen d'une truie ou tortue de comblement, on s'approchait de la ville assiégée pour en combler les fossés ^ cela une fois fait, les sapeurs, à l'abri d'un mulot, machine du même genre que la truie, commençaient à miner la muraille qui ne tardait pas à s'écrouler.
La brèche étant faite, on donnait le signal de l'assaut.
Les arbalétriers ou gens de trait protégeaient le travail des sa-
peurs, et l'armée se tenait prêle à tout événement, soit que les assiégés dussent opérer une sortie, soit qu'un secours dût leur arriver, et tenter de pénétrer dans la ville pour en renforcer la garnison.
Dans le camp, chaque chef, baron, comte ou duc, demeurait au milieu des bommos d'armes qu'il avait amenés à sa suite, et devant la tente du chef flottaient ses armes ou sa bannière , quand il en portail une. C'était simple, mais c'était plus beau que nos tourlourous,— même que nos soldats du train d'artillerie.
Et pour ne pas savoir résoudre la moindre équation de n'importe quel degré, ces soudards du temps passé ne se battaient point trop mal, — à ce que dit l'histoire. Rien ne peut rendre le spectacle pilto» resque et varié qu'offrait un camp au moyen-àge. Ici, des sentinelles bardées de fer, armées de longues perluisanes r, là, de hauts barons montéssur de robustes chevaux, agitant au vent le lambrequin bariolé de leur casque-, plus loin, des pages aux toques de soie et d'or, retenant les riches montures des chevaliers-, des écuyers chaussant leurs éperons d'argent^ des hommes d'armes, des varlels, tout cela mêlé d'un bruit de fanfares et de timbales, éclairé par les rayons d'un soleil de midi!...
Le camp du duc de Bourgogne était d'ordinaire, sous ce rapport, un des plus curieux dont les armées du moyen-âge aient fourni le spectacle !
On nous a conservé des richesses qu'il renfermait au siège de Grandson, une description qui mérite d'être rapportée.
«Sa tente était entourée de quatre cents autres, où logeaient tous les seigneurs de sa cour et les serviteurs de sa maison. Au dehors, brillait l'écusson de ses armes, orné de perles et de pierreries^ le dedans était tendu de velours rouge, bordé en feuillages d'or et de perles j des fenêtres, dont les vitraux étaient enchâssés dans des baguettes d'or, y avaient été ménagées. On y trouva le fauteuil où il recevait les ambassadeurs , et donnait ses solennelles audiences j il
58 LES TRinrNAirx secrets.
élaild'or massif. Ses armures, sesrpées, ses poignards, ses lances, montés on ivoire, étaient nierveillouscment travaillés, et la poignée élincelail de rubis, de saphirs et d'émcraudes. Son sceau qui pesait deux marcs d'or, ses tablettes reliées en velours, qui renfermaient leporliail du duc Philippe et le sien, son collier de la toison d'or, où les étincelles des fusils étaient figurées en rubis-, enfin, un nombre infini de meubles et de joyaux précieux furent aussi pillés ou partagés.
a II y avait une tente qui servait de chapelle, et qui renfermait presque autant de richesses.
«C'était là que se trouvaient ces châsses et ces reliques qui avaient •ait l'admiration de l'Allemagne! Les donze apôtres en argent, la châsse de saint André en cristal, le riche chapelet du bon duc Philippe, un livre d'heures couvert de pierreries, un ostensoir qui était d'une merveilleuse richesse. »
On comprend, du reste, qu'un prince qui vivait habituellement dans son camp, qui en avait pour ainsi dire fait sa cour, y eîit jeté à profusion les richesses dont il pouvait disposer-, seulement, ces richesses étaient exposées à être pillées, et c'est ce qui arriva souvent.
Le duc de Bourgogne a été ainsi, à diverses reprises, presque complètement ruiné.
Il faut avouer que cette splendeur nomade coûtait des sommes folles en déménagements, — et qu'il eût fallu en outre être toujours bien sijr d'avoir le temps de déménager.
Quand on n'avait pas le temps, comme après l'affaire de Grandson, par exemple, c'étaient des pertes immenses.
Après Morat... mais n'anticipons pas.
Une fois que l'armée des Suisses fédérés se fut réunie sous les murs de la ville, le combat fut immédiatement résolu, et le 21 juin de l'année 1 476 , les bataillons suisses vinrent prendre position non loin des Bourguignons.
Le temps émit épouvauiablc.
Depuis deux jours, la pluie n'avait cesse de tomber avec une abondance telle que les chariots de poudre, de l'armée de Bourgogne, se trouvaient complètement traverses; les arcs étaient humides et sans élasticité, les hommes harassés de fatigue.
Halhvyl commandait l'avant garde des Suisses-, dès qu'il se trouva a portée de l'armée ennemie, il fit arrêter sa troupe.
« Braves gens, leur dit-il, confédérés et alliés, voilà devant vous 't ceux que vous avez défaits à Grandson. Ils sont encore venus tf chercher votre vengeance. Qu'elle soit donc complète et impla- «r cable. Leur multitude est grande-, mais vous n'en avez pas peur. '« Songez aux belles batailles que nos pères ont gagnées. Il y a cent « trente-sept ans, qu'à pareil jour, en ces lieux mêmes, à Laupen, « ils ont remporté une grande victoire. Vous êtes vaillants comme « eux, et Dieu sera aussi avec vous. Pour qu'd nous accorde cette •i grâce, à genoux, mes amis, et faisons notre prière J »
Alors tous ces hommes s'agenouillèrent sous la pluie battante, et, joignant les mains, implorèrent le dieu des combats, le dieu de leurs pères.
Et comme si leur prière avait tout à coup été exaucée, on vit aussitôt le ciel s'éclaircir, et le soleil paraître brillant.
Hallvvyl tira son épée et s'écria :
c Braves gens, écoutez ce que vous dit un liomme quri ^ ''écu «c dans les combats j celte journée sera la gloire de notre pays! voilà « que Dieu nous envoie la clarté de son soleil! Allons, pensez à vos « femmes et à vos enfants-, et vous, jeunes gens, voudriez-vous «» laisser les Italiens enlever vos amoureuses?... »
Une immense acclamation répondit à ces pî»roles, et bientôt le vieux chef ne fut plus en peine que de modérer leur ardeur.
Grandson! Grandson ! criaient-ils tous d'une seule voix.
Et ils s'élancèrent sur les ennemis.
Vous le vovoz, Charles le Téméraire avait deux torts.
D'abonl : avoir été vaincu àGranilson.
Ensuite : se mcllrc volontairement dans le cas d'entendre désigno:* ainsi ses troupes : ces Italiens l
Mais que Fou nous cliàlic du dernier supplice, nul ne nous empêchera de dire que cet Hullwyl, au nom gluant et visqueux, ainsi que son éloquence, avaient une horrible odeur de lait caillé.
Quand ses soldats criaient: Grandson î Grandson ! les échos répétaient : — Gruyère ! Gruyère !
Cela ne les empêchait pas d'être de vaillants hommes, et leurs écrouellcs héréditaires ne les rendaient point manchots.
A ce premier instant de la bataille, un incident insignifiant en apparence vint encore augmenter leur courage, et donner comme un heureux présage du résullal de celte journée.
Une troupe de chiens des montagnes, qui avaient suivi l'armée confédérée, animés sans doute par les cris de leurs maîtres, se précipitèrent en aboyant sur les chiens du camp de Bourgogi.c, et leur donnèrent la chasse.
Les chiens de Bourgogne, craignant peut-être de gagner la gale, s'enfuirent en hurlant, et n'essayèrent pas même de se défendre.
Le huileux Ilalhvyl dut très-positivement prononcer un discours alsacien à cette occasion. L'histoire clémente ne nous l'a pas transmis.
Lri et Argovin s'ébranlèrent, en agitant leurs pertuisanes au-dessus de leurs têtes -, Berne banda ses arcs géants. — Unterwald fit trembler la prairie sous le pas de s&s lourds chevaux.
La bataille était engagée, et le sort des deux peuples était désormais entre les mains de Dieu !
Le camp de Charles le Téméraire était fortement défendu par un fossé et une haie vive. L'attaque fut impétueuse, mais reçue avec un égal courage.
Le duc ignorait le nombre de ses ennemis, et quand, après l'invasion du camp par les troupes d'Hallwyl, on vint lui annoncer que l'armée suisse s'ébranlait et se mettait en mouvement, il ne voulut point le croire, et adressa de dures et injurieuses paroles à celui qui lui assurait l'avoir vue de ses yeux.
— Quelle armée? dit-il -, — où veux-tu qu'il y ait une autre armée que celle-ci?
Cependant rien encore n'était désespéré*, si les Suisses attaquaient avec un acharnement inouï, les Bourguignons les repoussaient partout avec énergie. Sur certains points même, ils avaient eu l'avantage. Charles le Téméraire pouvait donc bien augurer du résultat de cette journée, quand tout à coup un grand cri s'éleva sur ses derrières...
Il se retourna, et aperçut le camp envahi de ce côté. C'était Oswald de Thierstein qui, par une manœuvre habile, avait tourné le camp ennemi, et y pénétrait avec toute son avant garde.
En même temps, Uri, Argovie, Berne et Uuterwalden s'élançaient par dessus la haie qui défendait le flanc oriental.
Tout était perdu -, il n'y avait plus qu'à chercher son salut dans la fuite, et Charles le Téméraire fut emporté par le flot de ses soldats épouvantés.
Il y avait à peine trois mois et demi depuis la défaite de Grandsonî
Charles était vaincu encore.
Et pourrait-il se relever jamais de ce nouvel et terrible échec?
Du reste, si quelque chose put consoler le duc de ce nouveau malheur, c'était assurément le courcige surhumain qu'avait déployé son armée dans cette fatale journée.
Jamais le nombre des morts illustres n'avait été aussi considérable.
Le duc de Sommerset, capitaine des Anglais, le comte de Marîc, iils aîné du connétable de Saint Pol, les sires de Gimbeijghes, de
62 LKS TRIBINAUX SECRETS.
Aosuirbos, de Mailli, de Monlaigu, de Bournouville, et beaucoup d'autres furent abattus.
Jacques du Maës, qui portail la bannière du duc, se fil luer en la di-fondant, et tomba la tenant serrée dans ses bras.
Mais la yloire des héros décédés profite t-elle aux vaincus qui survivent?
Le duc Charles se battit de sa personne, comme un lion blessé et acculé.
II ne se retira qu'à la dernière extrémité.
Ce fut à grand'peine qu'il put fuir ce lieu de désastre; ses chevaux avaient été dispersés-, sans le page Laërti Duryïcr, il n'eût point trouvé de relais-, douze de ses serviteurs restaient seuls, et ce fut en leur compagnie qu'il gagna Morges, après une course désespérée de douze lieues.
Chose étrange ! si la 'défaite de Grandson lui avait inspiré un profond abattement, il n'en fut pas de même de celle de Morat. On eût dit, au contraire, que cette défaite avait donné à son courage une nouvelle ardeur, à sa haine un nouvel aliment.
Charles le Téméraire se releva plus fort et plus impétueux que jamais !
Les Suisses, après la déroute, avaient fait du champ de bataille un véritable lieu de carnage. Tous ceux qu'ils y avaient rencontrés avaient été impitoyablement massacrés.
Ce peuple, aux mœurs potagères et champêtres, qui fut toujours si horriblement barbare dans la victoire, ne montra jamais autant de férocité.
a Cruel comme à Morat ! » fut longtemps un dicton populaire dans ces contrées. On évalue à huit ou dix mille le nombre des hommes de l'armée de Bourgogne qui périrent dans celte journée, et l'on ajoute que la moitié au moins fut tuée de sang-froid.
Les douces habitudes de la vie des champs, la fabrication des fro-
mages et la contemplation de la belle nature, donnent à ces goitreux un sang-froid de premier ordre.
Ils aiment presque autant le râle d'un ennemi mourant que leur ennuyeux ranz des vaches.
Notez que ces indépendants tuent pcar le roi, quand le roi les paie.
Et qu'ils éparpillent sur toute U surface de l'univers civilisé un million de concierges voleurs!
Quand ils eurent bien tué, ils pillèrent mieux- Ce sont des pères de famille rangés, économes, qui ne laissent rien traîner, comme on dit 5 ils savent le moyen indiqué par le Petit-Jean des Plaideurs, — lequel était aussi en Suisse, — pour faire les bonnes maisons.
Le camp du duc devint encore une fois la proie de ces dignes crémiers. Il n'était plus aussi riche qu'autrefois, mais il y avait encore de quoi piller décemment.
La baraque de charpente qui servait de logis au duc était pleine de meubles de prix. Il s'y trouva de magnifiques étoffes, de rares fourrures, des armes d'un beau travail, une chapelle précieuse 5 un beau portrait du duc Charles en fut enlevé, pour être déposé eu trophée à la ville de Morat.
Les gens de toute sorte que traînait après elle cette armée, les marchands, les valets, les filles de mauvaise vie, qui étaient au nombre de deux mille environ, se répandirent çà et là, se cachèrent dans les bois, demandèrent asile aux paysans, et regagnèrent à grand'peine le pays de Vaud ou le comté de Bourgogne.
Le page Laërti Duryier était un garçon de dix-huit ans , qui avait été amoureux de Marguerite Baumgarten, comme Margue-
6i LHS TRIBUNAUX SI.CRETS.
rite Baumgarten avait été amoureuse du duc Charles de Bourgogne. 11 clail polit et frêle pour son âge. 11 avait de longs cheveux noirs sur un front pâle, et ses compagnons le raillaient, disant qu'il ressemblait à une femme.
C'est lui qui avait fermé les yeux do Marguerite. Et il avait juré à Marguerite mourante, de servir le duc Charles jusqu'à sa mort.
Après la bataille, il perdit le groupe qui accompagnait le ducj il erra quelques jours dans la campagne, cherchant à gagner le pays de Vaud.
Partout, les paysans accueillaient avec commisération cet enfant fau ble, à l'apparence presque féminine. Nulle part on ne se cachait de lui. Laër'.i Du'-yier ne fut pas longtemps sans savoir qu'une mystérieuse menace était suspendue sur la tête de son maître.
Alors, il n'eut plus qu'une pensée : se rapprocher du duc et lui faire un rempart de son corps.
Charles de Bourgogne se multipliait pour faire face à toutes les
difficultés de la situation.
Son armée détruite, il l'avait renouvelée comme par enchantement.
Il avait ordonné des levées extraordinaires, et malgré le mauvais
esprit que témoignaient se> vassaux, il était parvenu à rassembler
assez de soldats pour entrer de nouveau en campagne.
Seulement, par une étrange circonstance, il avait laissé un moment dormir sa haine contre les Suisses, et s'était dirigé vers Nancy, dont il voulait faire le siège.
Campo Basso était là.
Campo Basso avait des Intelligences auprès du duc de Lorraine •, il promit à ce prince de prolonger le siège autant que l'impatience de Charles le Téméraire le permettrait, afin de laisser aux troupes ennemies le temps nécessaire pour se préparer au combat.
Cependant, le duc de Bourgogne semblait ne point se méfier de Campo Basso.
Le duc de Bourgogne tenait Nancy, étroitement serré, et tout portait ù croire que la ville ainsi assiégée serait bientôt dans la néces" silé de se rendre.
Un fait assez remarquable se passa vers cette époque, et peu s'en fallut que Charles le Téméraire ne découvrit, grâce à cet incident, la trahison qui s'ourdissait contre lui.
« Il advint, raconte M. de Barante, l'auteur de Vllistoire des ducs de Bourgogne, que plusieurs gentilshommes, du parti lorrain, essayèrent de pénétrer dans la ville. Quelques-uns, et entre autres Siffrein de Baschi, gentilhomme provençal, et maître d'hôtel du duc René, se laissèrent malheureusement prendre par les assiégeants. Le duc de Bourgogne ordonna qu'ils fussent tout aussitôt pendus, disant que du moment qu'une place est investie et battue d'artillerie, ceux qui tentent d'y entrer sont dignes de mort, aux termes des lois de la guerre.
oc Or, c'était justement par ce sire de Baschi que passait toute la correspondance du duc de Lorraine et du comte de Campo Basso.
« Celui-ci s'empressa de remontrer au duc que cet usage, suivi en Italie et en Espagne, ne s'était jamais pratiqué en France, quelque cruelles que fussent les guerres, et qu'une pareille dureté serait un sujet d'indignation générale.
«Le comte deChimai, le comte de Nassau, le grand bâtard, qui se trouvaient présents, furent du même avis, et parlèrent des vengeances qu'une telle exécution allait attirer sur les prisonniers bourguignons. Tout fut inutile.
a Cependant le comte de Campo Basso insista avec tant d'obstination, revint si souvent à la charge, qu'irrité d'être ainsi contredit, lui qui ne l'était jamais, le duc entra dans une telle fureur, qu'il donna un soufflet à Campo Basso.
(iO LES TRIBUNAUX SKCRETS.
« Siffrciii do Basclii, comme on le conduisait à la mort, se voyant sans nulle ressource, demanda à parler au duc, pour lui révéler un secret louclianl la sûreté de sa personne.
« Alors, le comte de Campo Basso vit quel péril le menaçait.
<i Heureusement pour lui, le duc répondit encore tout en colère : «Il ne clierche qu'à sauver sa vie ^ qu'on écoule sa déclaration et ^u'on se dépêche. » Cette parole fui rapportée au prisonnier, a Je ne puis parler qu'à lui, dit-il, mais rien ne lui importe davantage-, je vous en conjure, retournez à lui^ il donnerait un duché pour connaître ce que je lui ferai savoir. »
a Les prières de ce pauvre gentilhomme louchaient tous ceux qui Pécoutaieiil; par pitié pour lui , autant que par affection pour le duc, quelques-uns coururent à la barraquc de bois où il avait son logis. Mais l'Italien, maintenant aussi pressé de voir Siffrein pendu, qu'un moment auparavant il l'était de le sauver, se tenait à la porte du duc, et refusa de la laisser ouvrir. «Monseigneur ordonne qu'on se dépêche de les pendre, » dit-il, et il envoya un message au prévôt, pour hâter la mort de ces malheureux ! »
Siffrein de Baschi fut donc bel et bien pendu, et cette fois Campo Basso échappa encore à la vengeance qui le menaçait, si sa trahison avait été découverte. Mais cette joie ne fut pas de longue durée.
L'hiver était venu-, la neige couvrait au loin la campagne; la bise sifflait âpre et froide.
Triste saison pour faire un siège!...
Le lendemain de la mort de Baschi, le duc de Bourgogne se troufait sous sa tente de bois, entouré de ses plus fidèles serviteurs qu'il avait fait appeler, et dont il voulait recevoir les avis, avant de prendre une détermination.
Les uns conseillaient de lever le siège qui traînait en longueur, quoique poussé avec activité. Le temps était détestable, disaient-ils, la neige couvrait les chemins, et coupait la plupart des communica^
fions. C'était une affaire de patience -, on reviendrait 5 la belle saison-, les troupes auraient eu le temps de se reposer, et l'on pourrait reprendre les travaux de la guerre avec plus d'ardeur et surtout plus de fruit.
Les autres, au contraire, voulaient qu'on harcelât sans cesse les assiégés, qu'on lassât leur patience, qu'on effrayât leur courage. Quelques jours suffisaient. Une fois la ville prise, on pourrait se reposer tout à son aise.
Cette issue rendrait, d'ailleurs, l'espoir et la confiance aux troupes, et la saison prochaine n'en serait que meilleure.
Ceux qui soutenaient le premier parti étaient certainement en majorité.
Campo Basso ne fut pas de leur avis, et le duc de Bourgogne se rallia à son opinion :
— Mon père et moi, dit-il, nous avons toujours su vaincre les Lorrains, et nous les en ferons souvenir. Par saint Georges, je ne m'enfuirai point devant ces enfants. Au surplus, le duc René n'a pas, autour de lui, tant de gens que vous croyez. Les Allemands ne savent pas quitter leurs poêles en hiver, et ce n'est pas une saison où ils s*» mettent jamais en guerre. Ce soir donc, nous allons donner l'assaut à la ville, et demain nous aurons la bataille.
Comme on le voit, le duc de Bourgogne n'avait réuni ses capitaines que pour leur dicter ses volontés.
Quand ils furent partis, cependant, il montra plus de tristesse que d'ardeur ; et ayant renvoyé ses derniers serviteurs, il demeura seul, plongé dans de sombres et amères réflexions.
C'est un rude et cruel métier que celui de conquérant ! Charles le Téméraire était las de tant de luttes sans résultat, et il se demandait s'il ne s'arrêterait pas quelque jour sur cette pento sanglante où le sort 6es combats renliaînait 1
Depuis qu'il était entré dans la vio. telle avait été sa destinée: ja*
08 i ES TRIBUNAUX SECUETS.
mais de repos, jamais de bonlionr-, des luttes, toujours j des combats, des ruines, du san;^ partout!
Charles le Téméraire était las!...
En ce moment, la porte de la tente s'ouvrit.
Le duc releva le fi'ont, et reconnut vaguemi-nt les traits de celui qui entrait.
C'était son ancien page, Laërti Duryicr.
L'enfant était pâle 5 ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules-, ses vêlements étaient couverts de nei^'c -, il élait transi de froid.
— Que voulez-vous? demanda le duc.
— Monseigneur, répondit le page, je n'ai pas beaucoup d'instants à vivre désormais. J'ai voulu vous voir une dernière fois-, j'ai voulu, avant le jour de demain, vous rendre un dernier ser\?icc, en vous racontant ce que j'ai appris dans un pays qui vous hait, et dont chaque habitant a juré de se venger en vous assassinant.
Le duc haussa les épaules.
— Si tu es malade, enfant, lui dit le comte, il ne manque pas de médecins au camp... -, je te ferai soigner... Quant à moi, nul danger ne me menace, et la journée de demain apprendra à ces ivrognes ce que pèse la vengeance du duc de Bourgogne.
— Monseigneur veut-il que je lui dise ce que j'ai vu et entendu? fit le page, dont la voix était pleine de fatigue.
— Non, répliqua le duc.
Puis, se ravisant, il reprit :
— Au fait, parle !
Le page parut se recueillir un moment, puis il commença d'une voix émue :
— La nuit dernière, monseigneur, j'étais à douze lieues environ de ce paysi j'ei rais au hasard à travers la campagne, quand, au dé-
LES FUANCS-JrGHS. 69
tour d'un sentier, j'aperçus un groupe d'hommes réunis, qui semblaient eauser avec animation.
Je me rejetai avec vivacité dans le sentier, parce que j'avais entendir votre nom...
— Ah ! fit le duc.
— Je m'avançai vers eux avec précaution -, je me tins à une distance convenable, qui me permettait d'entendre ce qu'ils disaient, sans courir risque d'être aperçu.
Avec votre nom, ils prononçaient aussi le nom du père de Marguerite.
— Quelle Marguerite? demanda Charles.
— Marguerite Baumgarten.
— Ah ! fit encore le duc qui, celte fois, tressaillit.
— L'un d'eux disait, monseigneur : « Baumgarten a tenté d'assassiner le duc, et il a été pendu ; Muller lui a succédé dans cette entreprise dangereuse, et il n'a pas réussi ; c'est maintenant au tour de Schwartz!... C'est lui qui a été désigné par les francs-comtes de Ncuchàtel -, c'est à lui de prendre le poignard de Muller et à se rendre^ au camp du duc de Bourgogne. Schwartz est-il décidé à mourir pour la liberté de la Suisse?»
Alors un homme sortit des rangs, tira un poignard de sa ceinture, et l'élevant au-dessus de sa tête, il dit : « Schwartz délivrera son pays de la présence du tyran, il en faifle serment 5 et, dùt-il mourir, il saura frapper au cœur celui que l'on appelle Charles le Téméraire.»
Le premier homme fit quelques pas en avant :
a Pars donc, dit-il à voix haute, et comme s'il se fût senti inspiré^ pars, nos vœux te suivront, comme ils ont suivi Baumgarten et Muller ! Tu trouveras, à la cour du duc, un homme du nom de Campe Basse ^ il te donnera les moyens d'assurer notre vengeance. Schwartz. la patrie a les regards sur toi ! Que Dieu te donne le courage ! »
J'étais plus mort que vif, en écoutant un pareil langage, monsei-
gneur. Qunnà ils eurent cessé de parler, et qu'ils se furent éloignés, je sortis de l'endroit où je m'étais caché, et sans savoir précisément à quelle distance j'étais de Nancy, je me dirigeai en toute hâte vers ce cam^). Il y a bien des jours que j'ai la lièvre, et mes jambes chancelaient sous le poids de mon corps. — Mais Dieu m'a soutenu, sans doute, car je vous ai trouvé, monseigneur, et je puis vous sauver.
Pendant ce récit, le duc de Bourgogne était resté pensif-, il songeait peut-être à cette pauvre Marguerite, dont il avait pu oublier le nom, et qui, même après sa mort, veillait encore sur lui.
Car il reconnaissait Laërli maintenant.
Laërti, qui lui avait dit un jour le serment fait au lit de mort de Marguerite Baumgarlen.
— Merci, lui dit-il, merci, enfant, tu es brave et dévoué-, mais tu as sans doute exagéré tes craintes, car Campo Basse est mon ami, et jusqu'aujourd'hui rien dans sa conduite...
— Oh! prenez garde, monseigneur, dit l'enfant, prenez bien garde !
— Campo Basse m'est dévoué !
•^ Il vous trahit, et il vous perdra !...
Le duc sourit d'un air d'incrédulité, et répéta :
— Enfant, va te soigner!
Laërti Duryïer se leva aussitôt, salua tristement le duc, lui dit adieu avec des larmes dans la voix, et le laissa seul.
Le duc, malgré le calme factice qu'il avait voulu montrer, était agité profondément.
Dans ces hommes que Laërti avait vus, il avait reconnu les francsjuges, et il venait d'acquérir la certitude que la haine de ces hommes ne s'était pas apaisée*, qu'ils poursuivaient avec acharnement leui œuvre de vengeance -, et il se disait qu'un jour viendrait peut-être où il ne pourrait se défendre contre leurs poignards.
Il frissonna.
Car il savait mieux que personne si l'on pouvait se fier entièrement au comte do Canipo Basso !
Le silence le plus profond régnait autour de lui ^ le camp dormait; on n'entendait de lemps à autre que le cri monotone et prolongé des sentinelles qui veillaient aux abords des retranchements.
Le duc Charles était ému. Malgré lui, il se sentait envahir par de sombres pressentiments.
C'était le lendemain que devait se livrer la bataille, bataille décisive s'il en fui; le duc comptait beaucoup sur sa troisième armée; mais que devait -il advenir, si cette armée était détruite comme les précédentes?
Et le souvenir de Grandson,et celui de Morat venaient creuser une ride à son front...
Tout à coup, au milieu du silence qui régnait de toutes parts, un cri terrible se fit entendre; le duc se leva d'un seul bond, et s'élança éperdu vers la porte.
Il avait cru distinguer la voix du jeune page, et toutes les terreurs superstitieuses qui avaient cours à cette époque revinrent en foule troubler son esprit.
Laërti venait de lui dire qu'il était mourant.
Ce cri venait-il de l'autre monde?
Au moment où Charles allait ouvrir la porte, Laërti Duryîer parut sur le seuil, mais pâle, demi-nu, la poitrine sanglante, et tenant dans ses mains tremblantes un poignard!...
— Je meurs, cria-t-il au duc, et celui qui m'a frappé de ce poignard... c'est...
Il n'en put dire davantage; son sang se glaça, ses membres se raidirent, il poussa un cri suprême, et tomba inanimé sur le parquet.
Le poignard roula à ses côtés.
Les serviteurs du duc s'empressèrent aussitôt autour de lui.
72 LES TRIBLNAUX SECRRTS.
Un médecin fut appelé-, mais tout fut inutile : le page Laërti Duryicv avait cessé de vivre.
Charles le Téméraire avait relevé vivement le poii,^nard que Laërti avait laissé tomber de ses mains, cl, sur la poignée, il lut ces mois; Tribunal secret 1
La nuit se passa. Le duc était en proie à une tristesse étrange*, nul n'osait l'approcher.
Il avait fait appeler Campo Basse.
Ce dernier quitta le lit de repos sur lequel on l'avait trouvé, et accourut aux ordres de son maître.
Quand on lui montra le cadavre de Laërti, il témoigna une grande surprise, et demanda qui était ce pauvre enfant.
Ceci fut dit si naturellement que le duc y fut trompé.
D'ailleurs, d'autres soins plus importants occupaient sa pensée, et cet incident ne pouvait le détourner longtemps des préparatifs du combat du lendemain.
Charles passa la nuit entière au travail avec son lieutenant tavori.
Campo Basso lui promit la victoire.
Le lendemain, le duc s'arma de bonne heure, et monta sur un beau ?beval, qu'on nommait Moreau.
Lorsqu'il voulut mettre son casque, le lion d'or qui en fermait le cimier se détaclm et tomba :
— Eoc est signum Dci! dit tristement le duc.
Cependant il sortit aussitôt pour ranger son armée en bataille.
Nancy est situé, comme on sait, sur la rive gauche de la Meuse, i un quart de lieue environ de la rivière.
Les Lorrains arrivaient par la roule de Strasbourg et par Saint-
Nicolas. Es occupaient déjà le village de la Neuveville, et s'avaaçaient vers le camp des assiégeants.
L'artillerie des Bourguignons fut établie sur la route, à un endroit un peu élevé, de manière à arrêter la marche des Lorrains.
A sa gauche était la rivière 5 à droite une pente couverte de bois -, le ruisseau d'Heuillecour, assez profond et coulant presque partout entre deux haies, couvrait son front et lui servait de retranchement.
Cependant l'armée ennemie s'avançait joyeuse et empressée.
La neige tombait à gros flocons 5 le jour en était obscurci^ on ne voyait pas loin devant soi.
Une décharge de l'artillerie des Bourguignons, tirée hors de portée, indiqua qu'on approchait.
Les Suisses s'arrêtèrent, et un vieux prêtre de leur pays leur fit la prière : «Dieu combattra pour vous, dit-il, le Dieu de David, le Dieu des batailles. »
Tous s'étaient mis à genoux 5 ils baisèrent la terre neigeuse. Le duc René était descendu de cheval pour prier avec eux.
Par-dessus son armure, il portait un habillement à ses couleurs : rouge et gris-blanc, et une robe de drap d'or, dont la manche droite était ouverte. La housse de son cheval était aussi d'or, avec une double croix blanche.
Dès que la prière fut achevée, il remonta sur son cheval, nommé la Dame , et leur adressa la parole en allemand :
— Mes enfants, dit-il, puisque l'ennemi est assez téméraire pour uous attendre et accepter la bataille , il nous en faut tirer une mémorable vengeance!
Et la bataille commença.
D'abord les Bourguignons parurent avoir l'avantage.
La cavalerie du duc René avait attaqué une des ailes de l'armée ennemie ; elle fut repoussée -, la cavalerie bourguignonne, au contraire, pressait déjà vivement les Lorrains, el le succès de cette im- II. 10
portante journée aurait peut-être été pour la Bourgogne, si tout à coup on n'avait vu accourir, au son île leurs trompes, les gens d'Uri et d'Unlerwalden.
C'était la (roisièine fois que ce son redoutable venait frapper les oreilles do Charles le Téméraire.
Il se rappela de nouveau Grandson el Moral, et se sentit glacé presqu'au fond du cœur I
Cependant il était courageux jusqu'à la témérité 5 il se raidit contre la destinée qui l'accablait, et ordonna à ses archers de se tourner contre les Suisses.
Mais, déjà, le découragement s'était emparé de ses troupes, l'armée qui les attaquait était trois ou quatre fois supérieure en nombre.
Le duc Charles se multipliait-, on le voyait à la fois sur tous les points, animant ses soldats de la voix et du geste, se précipitant luimême au plus fort de la mêlée. Mais que pouvait-il faire contre le souvenir de deux victoires qui électrisaient l'ennemi?
La bataille dura jusqu'à la chute du jour, el quaud vint la nuit, la déroute des Bourguignons était complète.
Le feu fut mis au camp, l'armée entière fut dispersée, et chacun ne songea qu'à chercher son salut dans la fuite.
Charles le Téméraire était resté comme toujours, le dernier sur le champ de bataille.
Quand il vit que la partie était perdue , qu'il n'aperçut plus autour de lui aucun serviteur, les uns s'élant jetés dans la Meurlhe, les autres ayant gagné les bois ou les campagnes, il tourna bride lui-même, enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, eî quitta ce terrain jonché de morts, le désespoir dans le cœur.
La nuit était venue-, un voile épais couvrait la campagne.
Le duc Charles allait devant lui, sans savoir de quel côté s& course l'entraînait.
Après un quart d'heure environ d'une course désespérée, i\
arriva ainsi à une portée de couleuvrine à peu près de la ville, près l'étang de Saint-Jean.
Il était seul , aucun serviteur ne l'avait accompagné.
Son cheval s'arrêta.
Là encore , il y avait des cadavres étendus dans la neige et la glace, et le sang avait teint les eaux de l'étang.
Le duc entendit en ce moment le pas de deux chevaux lancés au galop, venir de son côté, et craignant d'avoir été reconnu, et de se trouver à la merci de ses ennemis, il pressa de nouveau les flancs de sa monture.
Les deux chevaux avançaient toujours à la voix de leurs cavaliers 5 le duc eut comme un frisson.
A travers le silence de la nuit, il avait cru reconnaître l'une de ces deux voix.
Sa monture, en même temps, se cabra, et refusa d'avancer.
C'était comme un avertissement du ciel...
Et c'était le second!
Le duc eut peur et tira son épée !...
Mais déjà les deux cavaliers n'étaient plus qu'à une faible distance, et maintenant il pouvait distinguer leurs silhouettes sombres, à quelques pas seulement.
Quand ils l'eurent rejoint, un des deux hommes sauta lestement à bas de son cheval, et courut prendre la bride de celui du duc Charles, pendant que son compagnon s'approchait encore plus près, brandissant au-dessus de sa tête une longue et lourde épée à deux mains !
— Charles de Bourgogne ! traître et foi mentie, dit-il d'une voix éclatante, arrête, — c'est Campo Basso qui te parle; ta dernière heure est venue!...
— Campo Basso ! répondit le duc en pâlissant.
— Les francs-juges d'Allemagne se vengent, monseigneur; que
76 LF-S TniBUNAUX SECRETS.
Dieu te pardonne tes crimes, et que ta mort serve d'exemple au3l tyrans futurs!
Celui qui venait de parler le dernier, était Schwartz-, il donna aussitôt un signal à Campo Basse , et ce dernier laissant retomber son épée à deux mains, fendit le crâne du duc.
Charles le Téméraire roula de son cheval, et disparut sous la glace de l'étang.
Si Charles eût été victorieux, Campo Basso eût baisé la poudre de ses bottes.
S'il eût bien voulu donner un ducat par jour à Schwartz, cet homme farouche eût été son concierge fidèle à perpétuité.
Deux jours s'étaient écoulés depuis ce meurtre, et nul ne savait ce qu'était devenu le duc de Bourgogne. Les vainqueurs surtout en étaient fort inquiets, car ils comprenaient bien que le duc ne tarderait pas à se relever de cet échec, et à tenter quelque nouvelle entreprise.
Les bruits les plus contradictoires circulaient sur son compte. Les fuyards surtout racontaient les romans les plus étranges; de telle façon qu'en peu d'instants il se forma dans les pays voisins, et de proche en proche, dans tout le royaume et en Flandre, des opinions diverses sur la disparition du duc Charles.
Ici, on affirmait qu'il s'était enfermé dans un château du pays de Luxembourg-, là, qu'un de ses serviteurs l'avait ramassé blessé sur le champ de bataille, et le soignait dans une retraite inconnue.
Ailleurs, on disait qu'un seigneur d'Allemagne l'avait fait prisonnier et l'avait secrètement emmené de l'autre côté du Rhin.
La croyance générale, celle qui plaisait le plus, comme plus mer-
veilleuse, c'est qu'il n'était pas mort, et que bientôt on le verrait reparaître.
« Gardez-vous bien, disait-on dans quelques villes de ses États, de vous comporter autrement que s'il était vivant encore, car ses vengeances seraient terribles à son retour. »
« Cependant, dit M. de Barante, un soir le comte de Campo Basse, qui en savait plus que nul autre sur le sort du duc^ amena au duc René un jeune page nommé Baptiste Colonna, d'une illustre maison romaine, qui, disait-il, avait vu de loin tomber son maître, et saurait bien retrouver la place.
« Le lendemain mardi, 7 février 1 477, sous la conduite de ce page, on se mil à chercher de nouveau le corps. Il se dirigea vers l'étang de Saint-Jean; arrivés en cet endroit, on trouva à demi enfoncés dans la vase du ruisseau qui remplit cet étang, près de la chapelle de Saint-Jean de l'Atre, une demi-douzaine de cadavres dépouillés. Une pauvre blanchisseuse de la maison du duc s'était, comme les autres, mise à cette triste recherche : elle aperçut briller la pierre d'un anneau au doigt d'un cadavre dont on ne voyait pas la face. Elle avança et retourna le corps : « Ah! mon prince! » s'écria-t-elle^ on y courut. En dégageant cette tête de la giace où elle était prise, la peau s'enleva ; les loups et les chiens avaient déjà commencé à dévorer l'autre joue; en oulre, on voyait qu'une grande blessure avait profondément fendu la tête depuis l'oreille jusqu'à la bouche. »
Les médecins ordinaires du duc furent appelés pour constater l'identité; ils le reconnurent à certaines marques.
Ils retrouvèrent la cicatrice qu'il portait au cou : deux dents manquaient au cadavre comme au duc -, les ongles longs ; la trace de deux abscès, l'un à l'épaule, l'autre au bas-ventre-, enfin, un ougle retourné dans la chair à l'orteil gauche.
Il n'y avait pas à en douter, c'était bien le duc Charles.
Mais le nom du meurtrier fut toujours un mystère pour l'histoire,
78 LES TRIBUNAUX SKCRETS.
et aujourd'hui même, ce n'est qu'avec une certaine circonspection qu'on peut mettre le meurtre sur le compte de la terrible association des francs-juges. Néanmoins, la plupart des auteurs laissent planer de graves soupçons sur la vehme suisse et surtout sur l'Italien fieffé Campo Basso.
Par le fait, Charles le Téméraire était trop reuoutable à l'Allemagne, •son ambition, sa turbulence, ses cruautés l'avaient rendu trop odieux, ûiême aux peuples étrangers, pour qu'on hésite à attribuer sa mort à un crime.
D'ailleurs, ce n'était pas la première fois que l'association s'adres sait à des princes. Nous l'avons vu monter plus haut, et frapper môme des empereurs!...