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La fouie qui sVtait grossie, à chaque carrefour, des curieux que chaque rue lui avait envoyés, se pressait maintenant, pleine de cris et de murmures, autour du cortège immobile...
Les sergents se mirent aussitôt en devoir de faire élargir le cercle mouvant, les trompettes sonnèrent une dernière fanfare, et le silence succéda au tumulte qui régnait un instant auparavant.
Alors le héraut déploya lentement un parchemin, auquel pendait un sceau de métal, cl ayant promené à droite et à gauche un regard majestueux, il commença en ces termes :
« Au nom et par la volonté du très-haut et très-puissant Tribunal secret, le comte de Weisshaugl, seigneur de Meinstcin et de Reichs, gaugrave de Froshthor, électeur de Burschteidl, défenseur des libertés, privilèges et franchises du pays badois, chevalier, procurateur du très-noble concile des francs-juges, etc., etc., etc.,
« Considérant,
« Que l'institution des saints-juges de Bade et des environs a laissé jusqu'à ce jour beaucoup à désirer ^
a Qu'il est utile, pour ne pas dire urgent, qu'une réforme soit introduite au sein de ladite association -,
a Que pour qu'à l'avenir nul ne soit plus exposé, par ignorance, ou toute autre cause, à jeter le trouble dans les familles, il importe que chacun connaisse exactement à qui il a affaire*,
« Considérant, en outre, qu'il s'agit d'une mesure de sûreté commune, pour laquelle il est bon que tous prêtent un concours généreux*
a Fait savoir à tous les habitants, nobles, bourgeois ou manants, tenus par les liens du mariage, qu'ils aient, le jour môme, à l'heure de minuit, à se présenter à la caverne de Bade, sous peine d'être déclarés traîtres, et exposés, comme tels, à toute la vengeance du saint tribunal !
X Qu'on se le dise! »
Dès que le héraut eut achevé la lecture de la pancarte qu'il tenait à
la main, il fut salué par les cris injurieux de la foule : mais les sergents d'armes firent bonne contenance ^ ils écartèrent les séditieux à coups de masses d'argent, et le cortège put reprendre sa marche magistrale au son des fanfares.
La foule s'écoula peu à peu dans toutes les directions, et la place de Bade se trouva bienlôt déserte comme auparavant.
Deux hommes seuls étaient restés : l'un, jeune encore*, l'autre, vieux déjà.
Le premier était petit et fluet, il portait de longs cheveux noirs ; son regard était vague et distrait. Il paraissait avoir à peine compris ce qui s'était passé, et semblait plongé dans une profonde préoccupation.
Ce jeune homme, qu'on eût pris volontiers pour un enfant, si une petite moustache noire, aux courbes gracieuses, ne se fût dessinée sur les tons blancs de ses joues, pouvait avoir environ vingt-quatre ans.
Sa taille souple était emprisonnée dans un juste-au-corps de velours brun -, sous la délicatesse de l'enveloppe, on devinait une de ces natures vigoureusement douées, et tout, dans son altitude, révélait une fermeté, une énergie peu communes.
Son visage se composait de lignes correctes et sévères-, sans être précisément beau, il possédait, cependant, cet ôchit, cette jeunesse, cette dignité, enfin, qu'imprime au visage de l'homme une étude opiniâtre servie par une intelligence souveraine, et que la foule accueille toujours comme un signe de noblesse.
Ce jeune homme s'appelait Bernard Lerse.
L'autre personnage pouvait avoir quarante-cinq ans, et on lisait à première vue, sur son visage, cette rude franchise, ce courage moral qui est la vertu de Thommc du peuple.
Il s'appelait Georges Mclzler, et il y avait deux jours seulement qu'il avait donné sa fille en mariage à Bernard.
Georges s'apprncha de ce dernier, quand la foule se fut ôeonlée, o\ qu'ils se trouvèrent seuls sur la place de Bade, et lui frappant h'^gèrement sur l'épaule, pour l'arracher à sa préoccupalion :
— DcriKird, lui dit-il, te voilà bien triste, mon ami -, sont-ce donc les mascarades des francs-juges qui t'enlèvent ta gaîté, ou le mariage a-t-il déjà pour toi des tristesses amcres?
Bernard releva vivement la tête, et serra les mains de Georges dans les siennes :
— Ne blaspliêmez-pas, père Mctzler, s'ccria-t-il, avec enthousiasme, ne blasphèmezpas -, Marie est la plus pure enfant quf> Dieu ait faite à l'image de ses anges-, et je bénis chaque jour le bonheur d'être son époux.
— Alors, pourquoi cet air sombre? demanda Metzler, en essayant de sourire.
Bernard secoua la tête d'un air désespéré.
— Vous les avez entendus, mon père, ces hommes sont insensés-, ils se laissent aller sur la pente fatale qui les entraîne forcément au crime, et désormais il n'y aura plus pour nous ni repos, ni sécurité.
— Et pourquoi donc? fit Metzler.*
— Ecoutez, père, reprit Bernard , après quelques instants de silence, ne m'avcz-vous pas dit souvent que ce comte de Weisshaupt avait autrefois remarqué la beauté de Marie ^ qu'il vous avait fait à son sujet des propositions infâmes 5 que vous le teniez enfin pour un homme enfoncé jusqu'au cœur dans la fange des passions, et qu'il était capable de tous les crimes?
— Je l'ai dit et je le répète, dit Georges Metzler, le comte de Weisshaupt n'est pas un gentilhomme ! — c'est un ancien trafiquant qui a payé au poids de l'or le droit de porter ses litres grotesques... le comte de Weisshaupt a fait pis qu'il ne faut pour être cent fois étranglé tout vif.
— Eh bien, vous avez entendu... cette nuit, si je ne veux pas
LES FRANCS-JUGES. 1 3:î
braver la colère de ces tyrans dissolus, il fnut que je quitte ma demeuro, que je m'éloigne, que je laisse Marie seule, exposée à toules les insultes, à tous les outrages; vous comprenez bien, mon père, que c'est impossible, et qu'il faut que le comte de Weisshaupt quitte Bade, ou que nous le quittions nous-iiiêiiies.
Bernard se lut, et Metzler, à son tour, parut se laisser absorber par ses réflexions.
Metzler n'avait rien vu autre chose qu'une assez mauvaise plaisanterie dans la mascarade des francs-juges; il ne pouvait se douter que le bonheur de sa fille fût en jeu, ou que son honneur courût quelque danger.
Mais lorsque Bernard lui eut ouvert les yeux, quand il eut compris la véritable portée de l'arrêté pris par l'association, tout changea d'aspect ; il pâlit, son poing se ferma avec colère, et, se baissant à l'oreille de son gendre :
— Tu as raison, lui dit-il à voix basse, un grand danger nous menace peut-être : moi, dans ma fille; toi, dans ta femme!... C'est à nous qu'ils en veulent, à nous seuls... je le crois... Bernard, tu as du courage, n'est-ce pas?
— Vous en douiez, quand il s'agit de sauver Marie!...
— Non, non, je n'en doute pas... Bernard!... viens avec moi!...
— Où voulez-vous me conduire?
— Viens, te dis-je!... avant une heure, notre sort à tous sera décidé.
En parlant ainsi, Metzler entraîna son gendre, et tous les deux prirent la direction de la maison commune.
Gpnr^cs Mctzler était un des savants tailleurs de pierre au^^quels nous devons tous ces chefs-d'œuvre du moyen-à^c que nous admirons encore aujourd'hui, et, à ce titre, il faisait partie de l'association des maçons libres de l'Allemagno.
Nous ne nous étendrons pas ici sur cette institution, nous y reviendrons plus tard avec tous les détails que comporte un pareil sujet : c'est, en effet, à l'association des tailleurs de pierre du mnyen-àge qu'il faut faire remonter le commencement de la société des francs-maçons.
Disons seulement que la commune de Bade avait rais à la disposition des îwaçon^ libres un vaste local qui, chaque soir, réunissait les memhres importants et actifs de rassocialion.
Ces réunions étaient fréquentes et tumultueuses: l'ambition des uns, la jalousie des autres, l'émulation de tous, jetaient au nîilicu de l'association une vie chaque jour nouvelle, qui dégénérait souvent en tumulte.
Ce soir-là, ils étaient tous réunis, comme d'habitude, autour du foyer commun.
Les conversations étaient fort animées; on parlait d'art, de chefsd'œuvre, de tous les travaux de l'esprit humain.
Composée de membres essentiellement nomades, l'association y gagnait en variété. Chacun apportait au centre commun, non-seulement le fruit de ses études, mais encore les bénéfices de ses voyages...
Jamais donc la causerie ne languissait, et, ce soir-là, la mascarade des francs-juges lui avait donné un aliment inaccoutumé.
Tout à coupla porte do la grande salle s'ouvrit-, Georges Mctzler et Bernard Lerse entrèrent.
A la vue de Georges, chacun s'était levé comme devant un maître, et tous coururent d'un mouvement unanime lui serrer la main-, Metzicr reçut ces marques de sympathie avec une dignité calme, et, ayant, par un geste, imposé silence à toutes les questions:
— Mes amis, dit-il d'une voix rapide, il ne s'agit plus en ce moment de causer d'art dans la salle commune de Bade, l'insolence des francs juges ne connaît plus de bornes, et, aujourd'hui même, elle ne craint pas de s'en prendre à l'honneur de votre grand-ranître.
Les rangs se serrèrent autour de i\ietzlcr, et chacun renouvela ses questions.
— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? demanda-t-on de toutes parts.
— il y a, répondit Metzler, que ce soir, si vous ne me venez en aide, ma fille, Marie, sera perdue et déshonorée.
Un cri s'échappa en même temps de toutes les poitrines, et tous demandèrent ce qu'il fallait faire.
Melzler, on le voit, allait maintenant plus loin que Bernard luimême.
C'est que Metzler en savait plus long que Bernard.
Avant de répondre, il promena un moment son regard sur les membres présents-, puis, quand il eut achevé celte inspection rapide :
— 3îes amis, reprit-il, vous n'ignorez pas, sans doute, qu'il s'agit ici de lutter contre le comte Weisshaupt lui-même, et que cette lutte peut amener la guerre.
— La guerre ! alors, la guerre ! lui fut-il répondu tout d'une voix.
— Pesons, avant de nous engager, toutes les chances qui nous sont promises.
— Parlez!...
— El si, enfin, vous ne craignez pas ces hommes qui sont la honte de notre ville, nous pourrons, grâce à votre énergie, rendre un ser
130 LES TUUJLNAUX SKCKKTS.
vicecMilincnt à la ville do Bade qui nous aime, à l'caipereur Muximilien (lui nous protège...
Les quoslions impalieulos redoublèrent, et Melzler expliqua, en peu de mois, ce dont il s'ajjissail.
— Mon gendre, Bernard Lerse, dit-il, va se rendre, ainsi qu'il lui est enjoint, à la caverne dos Irancs-jug-os, et le sort désignera celui d'entre vous qui devra raccompagner. Nous, pendant ce temps, nous irons à la demeure de Marie, et nous ia défendrons contre toute tentative... Si ce projet vous plait, ne i)ordons pas un temps précieux en paroles inutiles; que Bernard s'éloigne en toute liàte, cl liatonsnous, de noire côté, de nous rendre à notre poste.
Le conseil de Gcorgos Molzler fut aussitôt suivi.
Comme le couvre-feu sonna l, Bernard s'éloignait en compagnie d'un jeune tailleur de pierre, tandis que Melzler, et toute l'assemblée, convenablement armée, se dirigeaient vers la demeure de Marie.
Le jeune homme que le suit avait désigné puur accompagner Bernard, avait vingt-deux ans au plus, s'appelait Antonio, et était Italien d'origine. Il avait successivement parcouru l'Espiigne, la France, l'Angleterre, et venait récemment d'arriver à Bado, où l'association l'avait accueilli comme un frère. Il avait une physionomie extraordinairement mobile, la parole vive et spirituelle, et une certaine spontanéité pleine de sève et de vigueur.
Pendant les premières minutes, les deux voyageurs gardèrent le silence, et marchèrent à côté l'un de l'auire, sans échanger une parole.
Mais ce silence n'était pas l'affaire de l'Italien, et il trouva bientôt moyen de lier conversation, malgré la tacilurnité de son partner.
— Or Çii, dit-il tout à coup, et comme ils sortaient do la ville, voilà un comte de VVeisshaupt qui, permettez-moi de le dire, me semble avoir affaire à des enfants !
— Comment cela? objecta Bernard.
— Certainement, messire Bernard, certainement, à des enfants ;
lÉ
comment, vous voilà ici un millier de travailleurs intelligents et courageux, étroitement liés entre vous par l'association la mieux orga nisée, la plus jeune, la plus sympathique aux bourgeois de Ba le, et vous vous laissez sottement malmener par un comte de Wcisshaupt, qui est vieux, sans doute, qui est laid, probablement, et que toute la ville exècre!...
— Cet homme est puissant, objecta Bernard.
— C'est possible, répartit Antonio-, mais ne l'êtes-vous pas?
— lia derrière lui des protecteurs actifs, el que tout le monde redoute...
— Eh ! n'avez-vous pas aussi derrière vous, maître Bernard, des hommes jeunes, actifs, et qui pourraient, s'ils le voulaient, se faire craindre tout autant, sinon plus!
— Vous avez peut-être raison, fit Bernard.
— D'ailleurs, poursuivit l'Italien avec un fin sourire, vous avez tout d'abord commis une grave faute !
— Laquelle? demanda Bernard étonné.
— Ce n'est pas d'aujourd'hui, sans doute, que le comte de Wcisshaupt recherche la fille de Metzler ?
— Il y a un an au moins...
— Il a sans doute effectué quelques tentatives, déjà?
— \Ln effet.
— Alors, vous étiez suffisamment averti, el il fallait prendre vos mesures.
— Et quelles mesures voulez-vous que l'on prenne contre ces hommes devant lesquels toute la municipalité tremble?
L'Italien poussa un éclat de rire et haussa les épaules.
— Mon cher ami, reprit-il bientôt après, il vous faudrait, je le vois, quelques années de voyages pour vous donner un peu d'habitude des affaires.
1 38 LES TRIBUNAUX SECRKTS.
— Mais cxplîqucz-vous! demanda Bernard, avec un commence» ment diinpaliencc.
— Eli bien ! retenez bion ceci, mon ami : quand la jnslicc est impuissante à venger les injures qui nous sonl faites, il faut faire on sorte <lc les vengernous-mômes.
— El pour ccUi?...
— Pour cela, rien de plus simple, répondit Antonio avec un geste d'une gaîlé enlliousiaste^ a Naples, on emploierait le sablej à Rome, l'eau ^ à Venise, le verre.
— Que voulez-vous dire?
— Pour le premier moyen, on remplit de sable une peau d'anguii le, et on frappe... dix à douze coups, appliques modérément entre les épaules, suffisent j le sang s'cxlravase, se coagule, et bonsoir la compagnie...
Pour le second, il y a, à Rome, deux ou trois maisons connues et bien hantées, dans lesquelles on distille à merveille Vaqua lophana deux cuillerées de cette liqueur dans une cariife d'eau, étendue avec soin et bien mélangée, manquent rarement leur effet-, la personne qui en prend un verre est perdue en moins de trois mois, et vous brûle infailliblement la politesse.
Quant au troisième, il est employé avec succès à Venise ; il est moins dangereux, mais tout aussi sûr : vous chargez un brave de votre affaire^ il a à la main un stylet de verre-, au preniier coup qu'il donne, le stylet se brise dans la blessure, et la rend incurable. Vous comprenez que si vous aviez usé de l'un de ces trois moyens, votre homme ne vous embarrasserait guère aujourd'hui .'
Bernard avait écouté jusqu'au bout.
n ne connaissait point Antonio, et s'effrayait de rencontrer tant de dépravation dans un cœur si jeune -, Antonio, cependant, n'était pas dépravé -, ce n'était, de sa part, qu'une exagération de langage et rien <ljplus.
Quand on est Italien et dépravé, seigneur-Dieu ! on ne dit pas ces naïvetés-là.
Quand Antonio eutlini, il se prit à rire.
— Allons! dit-il, je vois que ma recette ne vous plaît pas-, eh bien! soit, nous avons l'un et l'autre une bonne épée au côté, et j'espère que les francs-juges ne tenteront pas notre courage. A vrai dire, d'ailleurs, je ne suis vraiment pas fâché de leur faire visite; je ne connais point leurs cavernes, et cette excursion aura du moins pour moi l'attrait delà nouveauté.
— Nous n'en sommes plus éloignés, dit Bernard.
— Dieu soit loué, car, vraiment, la route n'a rien par elle-même de fort divertissant.
Comme il achevait ces mots, ils entendirent au loin le pas de quelques chevaux lancés au galop.
Bernard éprouva comme un tressaillement.
Les chevaux accouraient avec une rapidité inouïe j en peu d'instants ils les eurent rejoints.
Celaient quatre cavaliers revêtus du costume classique des francsjuges; les deux tailleurs de pierre se reculèrent pour les laisser passer, et alors seulement ils purent remarquer que l'un des cavaliers tenait une femme entre ses bras.
Les cavaliers passèrent.
Cependant, Bernard était resté pensif sur le revers de la route, et il ne songeait plus maintenant à poursuivre son chemin.
Une émotion extraordinaire s'était emparée de son cœur, et sans savoir pourquoi, il sentait gronder en lui une colère terrible.
Antonio alla lui frapper sur l'épaule.
— Encore de la tristesse, compagnon, lui dit-il gaîment; que voulez-vous donc?.... N'allez pas oublier que l'on nous attend à l'heure de minuit, et que nous devons retourner celte nuit àBadt j allons, allons, c'est assez rêver pour celle fois... à la caverne!
— Vous avez raison, répondil Bernard, h la caverne!
El ilssercmiront en marcIie.
Mais Hcrnard avuil beau faire, celle femme qui venait de passer, portée entre les bras d'un franc juge, lui Iroubluit Tespril, et parfois il croyait avoir reconnu Marie.
Cette idée était insensée, les maçons libres avaient promis de veiller sur elle; Metzler était avec eux, Marie était en sûreté.
Bernard chassa toutes ses terreurs imaginaires, et marcha d'un pas ferme vers la caverne des francs-juges.
La caverne de Bade, dont nous avons eu déjà occasion de parler, était une des plus belles qui eussent servi aux réunions secrètes des francs-juges.
Elle se trouvait située au pied d'une haute montagne , à quelque distance d'un torrent impétueux, à deux pas d'une forêt profonde.
Ce château appartenant au comte de Weisshaupl occupait le sommet delà montagne, et dominait delà toute la plaine environnante.
C'était, disail-on, une des plus anciennes cavernes qui fût en Allemagne, et à ce titre,elleinspiraitencoreparelle mémo une certaine terreur aux habitants du pays.
Bernard y descendit le premier, et Antonio le suivit.
En chemin, ils furent arrêtes par deux gardiens du tribunal secret^ et ce ne fut qu'après qu'ils eurent délivré leurs noms et fait connaître le motif qui les amenait, que les deux maçons libreseurent permission de passer.
La curiosité d'Antonio était vivement éveillée*, c'était la première fois qu'il assistait à un pareil spectacle, et il apportait dans cette excursion toute la gaité native de son caractère.
Il critiquait joyeusement tout ce qu'il voyait, trouvait les corridors fort longs et fort mal éclairés, les francs-juges taciturnes et très-laids. Mais, malgré la vivacité de ses saillies, et l'originalité de son esprit.
Les FRANCS-JUGES. ïi^'
il n'avait pu encore réussir à égayer la mélancolie de son compagnon de voyage,
Bernard était, en effet, fort sombre, une inquiétude mortelle tourmentait son cœur, l'image de celte femme qu'il avait vu passer près de lui, un instant auparavant, était toujours présente à sa pensée.
Il n'écoulait donc que ses propres impressions, et ne prenait point garde à ce que disait Antonio.
Tout à coup, cependant, tous les deux s'arrêtèrent d'un commun mouvement et se regardèrent dans l'ombre.
Un cri terrible venait de s'élever à deux pas d'eux, et Bernard avait tressailli jusqu'au plus profond de son cœur,
La voix qui avait poussé ce cri, il Tavaitreconnucà ne pas s'y méprendre 5 c'était celle de Marie!
Cependant, ils se trouvaient en ce moment au milieu d'un long corridor noir, on ne voyait pas à deux pas devant soi, et, de toutes parts, un mur épais régnait.
Les deux tailleurs de pierre avaient tiré leurs épôes, et ils se mirent en devoir de tàter le sol.
Quelques minutes s'écoulèrent dans cette recherche, quelques minutes qui parurent à Bernard longues comme un siècle.
— Bah ! dit enfin Antonio, ce que nous avons entendu, c'est peutêtre le dernier cri de la vertu qui résiste ; m'est avis que nous arriverons trop tard... qu'en dites-vous?
Un éclair jaillit des yeux de Bernard.
— Je dis, répondit-il, que cette voix que nous avons entendue est celle de la tille de Melzler, que la UUe de Metzler est ma femme, et que je veux la sauver ou périr!
Antonio se redressa :
— Que ne parliez-vous plus tôt? dit-il avec vivacité-, je ne ris pas toujours, mon camarade!... à l'œuvre donc, et dépéchons!...
Antonio avait découvert dans le mur une porte secrète j les deux
artisans commencèrent aussitôt leurs opérations avec, ardeur, et, quelques secondes après, l;i porte cédait sous leurs efforts.
Bernard ne s'était pas trompé.
Dans la salle qui s'offrit alors à leurs regards, il y avait le comte de Wcisshaupt et Marie.
Le comte, l'œil en feu, la poitrine haletante, poursuivait la jeune femme qui cherchait son salut dans une fuite impossible.
Marie, à demi-vaincue déjà, mais luttant encore, se défendait énergiquement contre les étreintes du comte.
L'arrivée^ des deux jeunes gens mit fin à cette lutte odieuse, et Marie alla se réfugier dans les bras de son époux , tandis qu'Antonio s'avançait l'épée à la main vers le comte.
Cet Antonio avait de l'audace à revendre; mais il ne pouvait, en aucune circonstance, se dépouiller entièrement de cet esprit railleur qui lui était particulier.
Il salua donc le comte de Wcisshaupt avec toute la courtoisie d'un gentilhomme, et, ayant planté en terre la pointe de son épée :
— Seigneur comte, lui dit-il avec un sourire sur les lèvres, ce n'est point ici un meurtre, un assassinat que nous voulons commettre, c'est tout simplement un duel, un duel ù mort. Vous avez devant vous, monseigneur, un honnête garçon, qui vous regarde comme le plus vil coquin de la terre, et qui éprouvera une joie peu commune à vous couper la gorge. Veuillez donc lui faire l'honneur de croiser votre noble épée contre sa pauvre lame... et que Dieu ait pitié de vous!
Le comte de Wcisshaupt regardait et écoutait; il avait été si brusquement interrompu, qu'il était à peine remis de son émotion et de son étonnement.
Il ne pouvait croire à tant d'audace, et se croyait le jouet de quelque rêve fou.
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Dès qu'il put rédéchir, il pensa que le principal, pour lui, était de de gagner du temps.
— Le comte de Weissliaupt, répondit-il lentement, a pour habitude de ne se battre qu'avec ses pairs, il ne souillera pas sa main au contact de la première cpcc qu'un manant lui présentera.
Antonio se prit à rire.
— J'en suis fàclié pour vous, monseigneur, dit-il avec la même voix railleuse, j'en suis fâché ^ car, pour mon compte, il faut que vous le sachiez, je n'hésiterai pas plus à pourfendre la poitrine d'un gentilhomme que celle d'un manant. Défendez-vous donc, monseigneur de Weisshaupt, ou vous êtes un homme mort !...
Le comte rassembla ses forces et cria :
— A moi, Gunlhor dcBcrhagel!... à moi, Franz de Ilordach!... à moi, mes amis et mes compagnons!...
Nulle voix ne répondit.
Bernard, cependant, tenait sa femme évanouie entre ses bras.
— Laisse, dit-il, c'est à moi do combattre cet homme. Antonio haussa les épaules.
— Mon compagnon, répondit-il, tu combattras Gunther deBerhagel et Franz de Ilordach, quand ces bons seigneurs seront ve • nus. En attendant, une dernière fois, en garde, monseigneur de Weisshaupt !
Son épée toucha la figure du comte, qui devint livide et dégaina.
La lutte s'engagea.
Le comte rompait.
Antonio le poussait furieusement.
Le comte criait :
— A moi, Berhagel! à moi, Hordach! à moi, à moi!...
El parfois il semblait à Antonio qu'un bruit lointain de fête et d'orgie répondait à ce cri désespéré.
Le comte était déjà couvert de blessures.
fii LES TRiniNAlX SKCRKTS.
Le sang d'Antonio n'avait pas encore coulé.
Copoiidant, tout en n^ulant, le comîc de 'NVcissliaiipl était arrivé à rcxlréinité de celle immense salle-, c'était son dernier refuge-, une lois acculé contre la muraille, il semblait être perdu, et c'en était fait de lui!
Antonio le poursuivait avec une rage implacable; la lutte l'avait exallé, la vue du sang, l'enivrement du combat, tout, jusqu'à l'étrange horreur du lieu même dans lequel cette scène se passait, contribuait à l'irriter et à l'exciter : on eût dit que c'était sa fiancée qu'il voulait sauver ou venger!
Toutefois, il ne devait réussir qu'à moitié dans sa poursuite ; car, dès (lue le comte eut atteint l'exlrémilé de la salle, le corps couvert de blessures, le pourpoint taché de sang, il se cramponna avec désespoir à la cloison, fil jouer un invisible ressort, et cria une dernière fois d'une voix éteinte :
— A moi, Gunlher de Berliagol! à moi, Franz de Ilordach!
11 tomba sans mouvement, presque sans vie, sur le seuil de la porte qui s'ouvrit!...
Antonio et Bernard demeurèrent stupéfaits devant le tableau qui s'olTrit à leurs regards!
Marie elle-même, éveillée par l'éclatante lumière qui se répandit tout à coup dans la salle, ouvrit les yeux et poussa un cri d'épouvante.
Une immense table était dressée dans la galerie voisine, servie avec prof ion, élincelante de cristaux, et autour de cette table cent francs-juges étaient assis.
Les lustres resplendissaient de toutes parts -, le vin pétillait dans les coupes, les esclaves circulaient autour de la table, versant, avec le vin, l'oubli des choses de ce monde.
Il y avait là des femmes demi nues 5 la gaieté bruyante régnait de
tous côtés, et les voûtes sonores se renvoyaient, en les prolongeant, les éclats de cette gaîtc folle I
Cependant, au cri poussé par le vieux comte de Weisshaupt, les rires et les chants se turent tout à coup 5 chacun se précipita sur les trophées d'armes, et tous se racrenl à l'envi vers la porte, au seuil de laquelle le comte venait de tomber.
Bernard et Antonio virent bien que tout espoir de fuite était perdu.
Bernard lâcha Marie qui retomba sur ses genoux.
Il vint mettre son épée auprès de celle d'Antonio, en disant :
— A mon tour!... car voici venus Gunther de Berhagel et Franz de Hordach !
Dix glaives étaient déjà levés contre leurs poitrines.
Pendant que ces choses se passaient dans la caverne du concile, Melzler s'apercevait, à Bade, de la disparition de sa fille.
I! était parti de la maison commune, avec les maçons libres, décidé à repousser énergiquemont toute tentative do violence de la part des irancs-juges ; mais ceux-ci avaient déjà pris les devants, et quand Melzler arriva à la demeure de Marie, elle avait disparu.
Il serait difficile de peindre la fureur qui s'empara de Metzlcr et dp ses compagnons, quand ils apprirent cet enlèvement -, ils jurèrent de venger l'honneur de Marie, et d'avoir enfin raison de "infamie des membres de l'association.
Mctzler se rendit, à la tête de ses compagnons, chez le chef de la municipalité de Bade.
Le bourgmestre, Sievers, était, pour le moment, un homme d'une soixantaine d'années j mais, depuis sa plus tendre enfance, cet hon- II- 11)
note bourgeois avait constamment vécu dans la sainte terreur de rassocialion des francs-juges.
On ne |)ouvait pas dire, certainement, qu'il ne ressentit pas pour ses administrés toute lu bienveillance, toute l'amitié, tout l'amour même d'un père pour ses enfants 5 mais, grâce à celte bonté môme de son caractère, il avait plongé la ville dans un désordre dont la violence seule pouvait la retirer.
Maître Sicvers ne faisait pas le mal, mais il le laissait faire-, — ce qui n'est pas meilleur !
Les francs-juges étaient son épouvantail; ils empoisonnaient ses joies, jetaient le trouble dans son esprit, inspiraient à son sommeil des rêves pleins de terreur.
Une de leurs menaces suffisait à le tenir tremblant pendant plusieurs semaines, et il ne savait rien refuser, quand on lui parlait de tribunal secret ou de sainte vehme.
Metzler trouva maître Sievers sur le point de se mettre au lit. Il força la consigne des domestiques, et se fit annoncer.
Maître Sievers s'attendait bien à quelques objections de la part des Badois, à l'occasion de l'ordonnance faite le jour même au nom de l'association des francs-juges. Pour couper court à toutes remontrances embarrassantes, il avait fait fermer sa porte.
Malheureusement, il n'avait pas compté sur Metzler, et ce nom, quand on le lui annonça, résonna désagréablement à son oreille.
Auprès de Sievers, en effet, Metzler avait toujours passé pour une assez mauvaise tète 5 Metzler n'avait jamais pris la peine de dissimuler sa haine pour les francs-juges, et le pauvre bourgmestre se doutait bien que quelque chose d'extraordinaire allait se passer.
Il interrompit donc sa toilette nocturne, passa une houpelandc, et donna l'ordre d'introduire le visiteur.
Metzler entra, et le chef de la municipalité badoise lui fl' l'honneur de son plus aimable sourire.
— Bonsoir ! bonsoir ! maître Metzler, lui dit-il, après les premières salutations ^ le ciel soit avec vous, mon ami, et avec toute votre famille.
— Je vous remercie bien, monsieur Sievers, répondit Metzler en s'inclinant, mais je suis venu vous parler d'une affaire importante, et pour laquelle j'aurai besoin de votre aide.
— Toutes les affaires sont importantes, maître Georges, répartit Sievers, qui essayait de gagner du temps, elles le sont toutes-, mais il est bien tard, mon ami, et. Dieu merci, je pense qu'il fera encore jour demain.
— L'affaire dont je viens vous entretenir, interrompit Metzler, est urgente, monsieur Sievers*, demain, il sera trop tard-, c'est ce soir même qu'il me faut une solution.
— Cependant, mon ami...
— Cependant, monsieur Sievers, il n'y a pas de temps à perdre, et il faut que cela soit comme j'ai l'honneur de vous le dire.
— Allons, allons, maître Georges, fit le pacifique bourgmestre, ne nous fâchons pas, et causons. De quoi s'agit-il?
— Il s'agit de ma fille, monsieur Sievers, répondit Metzler 5 de ma fille, qui est depuis quinze jours à peine la femme de Bernard Lerse, et que les francs-juges viennent d'enlever.
— Que dites-vous là?
— La vérité, monsieur le bourgmestre.
— Les francs-juges !
— Eux-mêmes ! ... Et, permettez-moi de le dire, monsieur le bourgmestre, si vous aviez, depuis quelque temps, déployé plus d'éhergie ou de fermeté, ces hommes auraient montré moins d'audace, et je n'aurais pas à déplorer le malheur qui me frappe aujourd'hui!...
— Et que voulez-vous que je fasse? demanda le malheureux Sievers.
— Une chose fort simple, répondit Metzler. Vous allez sur le
14S LES TRiniTNAUX SECRETS.
champ convoquer, au son de la cloche, tous les membres oc la iminicipy'ili'' ol la milice bourgeoise; vous vous mettrez à noire lùU\ et nous marcherons tous à rextermination de ces hommes qui sont noire honleî...
Maître Sievers faillit sauter au plafond.
Mais Metzler n'avait pas le temps de prolonger la discussion.
Il aperçut les clefs de la maison de ville au chevet de Sievers, et mil la main dessus.
Une minute après, les cloches sonnaient à loule volée à la maison de ville, et les membres de la municipalité, ainsi que les bourgeois de la milice, accouraient en toute hâte à cet appel sinistre.
Pendant quelques instants, ce fut un mouvement, un tumulte que rien ne pouvait apaiser. De lugubres rumeurs circulaient de toutes parts-, bien des époux se trouvaient frappés comme Bernard Lorse, chacun racontait son malheur et sa honte-, mais tous hésitaient encore, s'imaginant, sans doute, qu'une nouvelle catastrophe les menaçait, puisque la cloche les appelait comme dans les jours de grands dangers!...
Metzler profita de ce moment pour paraître -, il leur expliqua, en peu de mots, l'objet de la convocation-, leur demanda s'ils n'étaïent pas las du joug honteux qu'ils subissaient*, s'ils ne désiraient point en tirer une vengeance éclatante !
Et comme celte proposition répondait précisément à la haine que chacun manifestait un moment auparavant, elle fut accueillie avec un empressement auquel Metzler lui-même était loin de s'attendre.
Tous demandèrent des armes. On mit en réquisition tous les chevaux que l'on put trouver-, des hommes, portant des torches, parcouraient les rues pleines de sinistres clartés^ la cloche ne cessait de sonner; c'était une confusion, un désordre, on s'exaltait réciproquement, on s'armait à la hâte, et avec les premiers instruments de travail qui tombaient sous la main.
Toute la corporation des Maçons libres était là, munie de ciseaux, de pioches, de marteaux, de compas.
Enfin, quand Melzler vit tous ses hommes prêts, il donna le signal du départ.
Cependant Bernard et Antonio se trouvaient dans une situation ■lésespérée !
Les deux tailleurs de pierre s'étaient postés, chacun à l'un des côtés de la porte, et armés de leur épée, ils tentaient encore de se défendre.
Marie priait, les mains jointes et les cheveux épars.
Antonio avait déjà reçu plusieurs blessures; il perdait beaucoup de sang, et la fatigue commençait à s'emparer de ses membres.
Cette lutte l'épuisait; il se rapprocha de Bernard.
— Bernard, lui dit-il à voix rapide et basse, nos efforts sont vains> mes forces s'épuisent ; fuyez !...
Bernard fit un signe négatif et continua de combattre.
— Prenez Marie dans vos bras, poursuivit Antonio, partez, ne restez pas un instant de plus ici; je tâcherai de protéger votre fuite... C'est désormais le seul moyen de salut pour vous et pour elle !...
— Non ! répondit Bernard -, nous mourrons ensemble, s'il le faut, mais je ne vous abandonnerai pas. — Et voyez, d'ailleurs, n'est-il pas trop tard? Vous pâlissez, votre sang coule en abondance, Antonio!...
Antonio venait de recevoir un coup d'épée en pleine poitrine.
Il chancela un moment, se retint à la porte pour ne pas tomber; mais son épée s'échappa de ses mains, et il s'affaissa sur lui-même !
Les francs-juges poussèrent un cri de triomphe-, ils allaient s'élancer, quand tout à coup un chant étrange s'éleva à quelque distance, et vint pour l'instant détourner leur attention.
Ce chant était répété par des milliers de voix.
Voici ce qu'il disait :
Oii vas-lii pMorin errant?
Voyons, noire cour est assise:
Es-tu bourgoois, noble ou mananl?
Sers-tu l'enfer, sors-tu IV-glise?
— J'ai dans ma main, la corde et le ciseau, L'iiironde vole au-dossu'^ du nuage, Moi, compagnon, rien qu'avec mon courage, J'irai plus bauli
C'était la chanson des picofeurs de pierre.
Bernard écoutait, et il ne pouvait en croire ses oreilles.
Ce secours inattendu arrivait si à propos, c'était si évidemment une intervention directe de la puissance divine, que son courage, un moment abattu, se releva, et qu'Antonio lui-même retrouva la force qui allait l'abandonner.
Marie s'était précipitée vers la porte opposée qui ouvrait sur le corridor, et, de ses cris perçants, elle appela son père et tous les hommes armés qui le suivaient.
Ils accoururent.
Dès qu'ils les virent paraître, les francs-juges commencèrent à trembler.
Les Badois étaient profondément irrités : ils avaient si souvent souffert sans rien dire, ils avaient tant de fois été humiliés, que la revanche devait être sanglante et redoutable!
C'était la mort qu'on apportait aux derniers francs-juges, et, à leur tour, ils se disposèrent à vendre chèrement leur vie !
Bien que Tordre eut constamment dégénéré depuis des années, c'étaient encore tous gens habiles à manier le fer -, — tous avaient subi ces épreuves qui trempent l'àme. — Ils se battirent.
Mais ils moururent.
Gunlher de Berhagel et Frank de Hordach tombèrent sur le cadavre du franc-comte de Weisshaupt,
Ce fut, pendant une heure, un fracas horrible de fer, au-dessus duquel tonnaient les blasphèmes.
Puis les blasphèmes s'éteignirent dans les plaintes.
Puis les plaintes dans le râlé.
Les maçons libres avaient du sang jusqu'à la cheville.
Ils tuèrent , — ils tuèrent.
Quand le dernier râle se tut, c'est qu'il n'y avait plus de francsjuges.
La catastrophe qui avait fermé violemment la caverne de Bade eut un retentissement immense en Allemagne, et ne contribua pas peu à déconsidérer les diverses associations de francs-juges que l'on trouvait encore çà et là.
Dn moment où le public n'avait plus peur des saints tribunaux, ce furent les saints tribunaux qui eurent peur du public.
D'ailleurs, les tailleurs de pierre de Bade ne restèrent pas sans imitateurs, et peu à peu la grande institution disparut.
Les édits de l'empereur Maximilien aidèrent beaucoup à amener ce résultat ^ les mœurs de l'époque réprouvaient de pareilles institutions, du moins dans le pays où elles avaient pris le plus de développement, et, en peu d'années, l'Allemagne en fut entièrement délivrée.
Toute chose se déshonore quand elle n'a plus de raison d'être.
Toute chose qui se déshonore meurt.