CHAPITRE IV
Soite des francs-juges. 7- Étal de l'Europe au XVP siècle. — Mouvemenls religieux. — Martin Luther. — Influence des réformateurs sur l'instilution des tribunaux secrets. — Les cavernes de Bade. — Proclamation des derniers francsjuges. — Bonard Lerse et Georges Metzler. — Muni Metzler. — Les maçons libres ou picoteurs de pierres. — Antonio, le voyageur. — Enlèvement de Marie. — Le bourgmestre de Bade. — Les cloches. — Combat des deux tailleurs de pierres contre les f;ancs~juges. — La chanson des picoteurs. — lavasioû des cavernes. — Fin des francs-juges.
Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur l'Europe du xvi« siècle.
Grande et solennelle époque ! époque de rénovation artistique, politique et sociale!
L'Europe qui venait d'être profondément ébranlée par des guerres de toutes sortes, commençait enfin à se pacifier : les mœurs se polissaient de toutes parts, les beaux-arts renaissaient, les sciences se perfectionnaient, enfin, des inventions sublimes, de gigantesques découvertes venaient de changer la face du globe.
Voyez plutôt.
122 LES TRIBUNAUX SECRUTS.
L'Italie des papes élail leconlredcsliinucres: ses villes devenaient chaque jour plus belles^ les palais de marbre s'élevaient çà et là comme par enclianlemenl-, ses habitants formaient le peuple le plus éclaii'é; les souverains se disputaient l'honneur d'ouvrir toutes voies au progrès de l'esprit humain.
Les papes, oui, les papes , calomnies par l'ignorance ou par le besoin de gagner quelques gros sous en flattant les passions bonnetières, les papes étaient notoirement à la tête de ce magnifique mouvement -, — les papes mettaient leur puissance sans rivale au service du progrès-, — les papes protégeaient les artistes-, les papes poussaient à la roue de la science-, les papes éditaient ces livres dont les épiciers blasphémateurs ont fait des cornets !
La papauté, quoique dépouillée déjà d'importantes et précieuses prérogalives, était encorda dignitéla plus respectée dans l'Occident. Malheureusement, la mort venait de faire descendre du trône pontifical Innocent YIII, vieillard vénérable, et Borgia se foisait un jeu, pour escalader le trône, de fouler aux pieds les lois les plus sacrées.
L'Allemagne était alors aux mains de Frédéric IV, et son fils, Maximilien, qui devait lui succéder, venait de recueillir la riche succession des ducs de Bourgogne.
Ils ajoutaient tous deux à leurs vastes possessions de grandes prétentions et de hautes espérances.
Ces avantages auraient pu, sans contredit, les rendre les princes les plus redoutables de l'Europe-, mais faible, timide, uniquement occupé de son repos, Frédéric n'avait de passion que pour la paix j tandis que Maximilien, ardent, impétueux, mais vain et imprudent, était aussi peu fait pour poursuivre de grands projets, qu'il était capable de les imaginer.
La France avait également changé d'aspect.
Les grands fiefs venaient d'être réunis à la couronne j le gouvernement féodal était mort.
Le droit nouveau de fixer les impôts rendait le monarque tout-puissant, et les troupes soudoyées parle fisc ne marchaient plus que sous les ordres du prince.
Charles VIH régnait, monarque bien éloigné de la politique de son père -, mais affable, généreux, vaillant, avide de gloire, dominé par l'esprit dos conquêtes, il avait toutes les qualités nécessaires pour les entreprendre, et aucun des talents pour les retenir.
L'Espagne venait enfin, grâce à l'inquisition, d'être réunie sous une même dommation.
Les Maures avaient perdu leur dernier asile, et la Caslille, si longtemps séparée de l'Aragon, formait avec lui un seul royaume, par le mariage des deux souverains.
Celte puissance, déjà si considérable, le devenait encore plus par la possession de presque toutes les îles de la Méditerranée, et par le caractère de ses deux chefs, tous deux ambitieux, tous deux habiles: Ferdinand, le plus grand politique de son siècle ; Isabelle, l'âme la plus élevée qui régnât en Europe.
Le premier, plus fin, plus artificieux, moins scrupuleux sur les moyens de parvenir-, Isabelle, plus généreuse, plus amie de la véritable gloire.
L'un et l'autre enfin, tendrement unis, plus encore par les liens de l'estime que par ceux de l'hymen.
L'Angleterre, déchirée depuis un siècle par les factions des deux Roses, respirait enfin sous Henri VIL
Ce prince, le premier de la maison des Tudor, avait pu vaincre ,es innombrables partis qui avaient agité les premières années de son règne, et commençait à jouir d'un calme qu'il devait à un esprit aussi ferme que prudent.
Seules, quelques-unes des républiques italiennes étaient loin de ^îirtager la tranquillité du reste de l'Europe.
f24 LES TRIBUNAUX SF.CRETS.
Sous le nom spécieux do chef de la république, Pierre de Médicis régnait lyranniquement h Florence.
Ce prince n'avait guère hérité des vertus et des talents que ses ancêtres avaient employé h rendre leur patrie florissante.
Au nord de l'État ecclésiastique, on trouvait les petites souverainetés de Faenza, d'Imola, de Himini, de Bologne, de Ravenne, usurpées sur le siège de Rome, en rabsence des papes.
Le sage Hercule d'Est régnait à Modèiie et à Ferrare-, le brave François de Gonzague, souverain de Mnntoue, se distinguait par ses talents militaires-, une branche de ces paléoîogues qui avaient tenu le sceptre de Constantinople possédait la principauté de Montferrai.
Gènes enfin était courbée sous le jou?r des souverains de Milan, qui, avec le titre de prolecteurs, y régnaient en maîtres.
Toutes ces petites républiques se jalousaient entre elles, et sejnaient partout le trouble et l'agitation.
Comme on le voit, l'état de l'Europe avait singulièrement changé depuis la fondalion de l'institution des francs-juges : bien des siècles s'étaient écoulés, des pas énormes avaient été faits dans la voie du progrès, et chaque jour de nouvelles découvertes donnaient un essor plus vif à l'esprit des générations nouvelles.
Le temps des épouvantes superstitieuses était passé, et, sôus ce rapport, la réforme de Luther avait profondément ébranlé la foi des peuples catholiques.
Ainsi qu'on l'a dit, Martin Luther avait dépassé de beaucoup le but qu'il voulait atteindre. Né dans le comté de Mansfeld, le iO novembre 1483, d'un père forgeron, Martin Luther n'avait d'abord à introduire que de simples requêtes, des griefs : il n'attaqua, dans le principe, que les abus des indulgences 5 bientôt il attaqua les indulgences mêmes, et en nia absolument la vertu 5 puis, avançant toujours, et son sujet l'entraînant par connexité, et la dispute par sa
violence, il ébranla tous les principes de l'Église sur la matière de la justification et des sacrements.
Toute une révolution enfin, qui a séparé une partie de l'Europe du Saint-Siège, et a produit plus de deux siècles de discordes, de fureurs et de combats sanglants et cruels chez toutes les nations.
Ce fut une lutte impie et odieuse dans son principe, malgré tous les prétextes dont on peut la colorer.
Luther avait mis dans ses intérêts une partie des princes d'Allemagne, en leur faisant envisager la riche dépouille des monastères, des évêchés, des abbayes, qu'il parlait déjà d'enlever à l'Église.
Luther avait fait, en un mot, par rapport aux princes, ce que les princes eux-mêmes avaient fait trop souvent à l'égard des soldats mercenaires et compagnies franches-, il avait dit : Aimez-vous et pillez J
L'appel devait être entendu.
Les princes virent en rêve un fleuve d'or dévot qui coulait dans leurs caisses.
La guerre commença.
Quand dcvail-elle finir?
De toutes les guerres, celle-là fut la plus longue et la plus infâme.
Tout le sang qui coula pendant des siècles, les écrivains l'ont jeté à la face auguste du catholicisme.
On n'a pas voulu voir qu'il y avait provocation d'un côté, s'il y avait entêtement de l'autre.
On s'est emparé d'un fait politique, la Saint-Barlhéiemy, et sur la foi des vers mal rimes de la Ifenriade, on a taillé des millions de plumes d'oie, pour accabler l'infâme, — comme disait ce bon M. de Voltaire, en parlant de la religion catholique.
Mais les plumes d'oie, comme les glaives d'acier, se sont émoussées en touchant le bois de la croix.
Et de ces déchirements inouis, que reste-t-il ?
De CCS di^chiremcnls causés par l'orgueil insensé de quelques professeurs?
Un maudit souvenir, — et tout un peuple abruti, amaigri, affamé, abâtardi par la plus honteuse oppression dont se souvienne l'histoire.
Celte oppression, les plus gentils candataires de l'encyclopédie ne pourraient la mettre sur le compte des papes.
Car il s'agit de l'Irlande catholique, écrasée et volée, égorgée et pillée par TAngleterre protesianle.
Que restc-t-il, sinon ce mouvement immense, universel, auquel nous assistons depuis quelques années, — mouvement qui se produit en sens contraire des mouvements désordonnés du moyen-âge, — mouvement qui remonte du fond de l'abîme où croupit l'erreur, jusqu'à ces sommets qui servent de base au trône de la Vérité.
Ne voyez-vous pas que l'Angleterre elle-même, avec sesévéques usuriers, ses lords qui mangent chaque jour le dîner de dix mille hommes, ses marchands bigots et son souverain pontife qui est enceint de son huilième ou dixième enfant , ne voyez-vous pas que l'Angleterre s'agite dans les plis étroits du haillon de Calvin !
N'entendez-vous pas les cris de rage de son clergé obèse!
La voix avinée de sa jeune pairie n'a-t elle pas récemment déchiré nos oreilles!
Et ne voyons-nous pas le protestantisme anglais acculé, furieux, enragé comme tous les vaincus, tirer cent mille exemplaires de certaines estampes où le pape est représenté avec une queue de singe et des oreilles d'âne?
Digne vengeance! beaux efforts ! noble artillerie !
Le protestantisme mourant ne salue pas César avec grâce comme le gladiateur antique.
Tout rouge de bière, tout bouffi de genièvre, il écarquille ses yeux
' LES FRANCS-JDGES. 127
apoplectiques -, il crève, passez-nous le mot, en montrant le poing et en tirant la langue comme un boxeur de Covenl-Gartlcn.
Qu'il soit enseveli dans une reliure de bible falsifiée! et que son tombeau soit une barrique de London-Porler !
Mais, ô lecteur ami, malgré notre passion catholique, n'allez pas nous confondre, de grâce, avec ces odieux petits sacristains qui se font appeler \q parti catholique, et qui gagnent leur méchante vie à déshonorer le catholicisme!
Le catholicisme est beau autant qu'ils sont laids.
Ce sont les fils bâtards delà Ligue, les héritiers rachitiques et perclus des tueurs de la Saint-Barthélémy.
Ce sont de petits êtres rampants, venimeux, méchants, qui cachent l'échiné du cuistre sous la robe du bedeau.
Ces diminutifs de Tartuffe ont ameuté en tous temps les grands esprits et les cœurs généreux contre la vérité.
On s'éloignerait, en effet, du monument le plus splendide, si les degrés en étaient souillés d'ordure.
Mais, en définitive, les grands esprits elles cœurs généreux ont eu tort, caries ordures se balayent, — et pour qu'une lâche couleuvre ne barre plus le sentier verdoyant, il suffit de lui mettre le talon sur la tête, — et de passer.
Pour en revenir à cette réforme toute scholaslique de Luther, et quoi qu'il en soit de son immoralité, elle eut du moins ce résultat incontestable d'introduire l'examen dans toutes les questions, même les plus redoutables.
Dès ce moment, on peut le dire, le rôle des francs-juges fut fini.
Quand on ne les craignit plus, on en rit, et comme les membres de l'association continuaient encore à se croire terribles, et se livraient toujours à de ténébreuses exécutions, on le prit une dernière fois au sérieux , — pour les écraser.
A quelques lieues de Bade, il y avait, vers l'année 1515, une de ces sombres cavernes où naguère encore les francs-juges avaient coutume de se rassembler en concile.
C'était là le rendez-vous général de tous les masques et poignards de TAIIemagne et du nord de l'Europe.
Une sorte de diète souterraine.
Mais, depuis quelques années, la condition de ceux qui la fréquentaient avait bien changé, et c'est à peine si l'on y voyait descendre de temps à autre un des hobereaux cnlôtés appartenante la noblesse des environs.
Vers cette époque cependant, il se forma à Bade une singulière association qui, sous ce même nom de francs-juges, arriva en peu de temps à une espèce de notoriété.
Les francs-juges de Bade étaient, pour la plupart, des jeunes gens dissolus, qui menaient une existence folle et dissipée, et tenaient à tout instant les bourgeois de la ville dans des terreurs insupportables.
L'empereur Maximilien régnait alors en Allemagne, et il avait mis tous ses soins à faire pourchasser les membres de l'association qui s'obstinaient encore à tenir leurs séances. Il avait presque réussi.
D'ailleurs, tout ce qu'il y avait de vie et d'intelligence dans le sein de la société avait cessé d'en faire part.
Ils avaient trouvé au dehors à utiliser leur activité et leur ardeur ^ les luttes religieuses recrutèrent des partisans intrépides dans les cavernes, et il ne resta plus bientôt que les lâches ou les hommes qui trouvaient un grand prolit à se couvrir d'un voile, pour se livrer à leurs cruelles et honteuses passions.
Maximilien l'avait bien compris ainsi, et il avait à cœur d'extirper les derniers ferments qui subsistaient encore.
La réunion des cavernes de Bade était composée de deux sortes d'hommes, souvent en hostilité, et qu'un intérêt commun, celui de la conservation, pouvait seul réunir.
Les anciens francs-juges avaient gardé les mœurs et les usages de leurs devanciers 5 les jeunes gens ne voyaient là-dedans que la facilité de satisfaire leurs fougueux désirs j mais jeunes et vieux savaient s'unir quand il s' agissait de défendre Tordre, et de résister, dans ce but, aux prescriptions de l'empereur.
Il est presque inutile d'ajouter qu'ils faisaient la loi dans la bonne ville de Bade, et que, malgré la protection dont Maximilien semblait les couvrir, les bourgeois n'avaient garde de se révolter contre leur tyrannie.
Un jour, un étrange spectacle ameuta tous les curieux de Bade.
11 était six heures du soir environ, quand tout à coup le son de la trompe retentit, et peu après, un héraut suivi de sergents d'armes se mit à parcourir les rues étroites et sombres.
Un grand concours de peuple s'amassa aussitôt autour d'eux.
Les bourgeois s'accoudèrent à leur fenêtre, ou accoururent sur le pas de leurs portes.
Les questions se croisaient vives, rapides, et nul n'avait pu encore y faire une réponse satisfaisante.
Cependant le héraut s'avançait au pas tranquille de son cheval, sans se préoccuper des sarcasmes qu'il soulevait, calme et grave, comme il convient à un représentant de l'autorité : les sergentsd'armes contenaient la foule, et les trompettes, qui précédaient le cortège, faisaient retentir l'air de leurs solennelles fanfares.
Tout à coup, héraut, trompettes, sergents, peuple, tout s'arrêta.
On était arrivé sur la grande place de Bade.