II
enfance! Lieu commun plus ressassé que la Bastille, et presque autant battu que les Jésuilesl
L'inquisition ! qui a dû être, en effet, bien coupable, puisque de son cadavre sont sortis, comme un courant méi)liilique et impur, tant de déclamations, tant de mensonges, tant de s(ilti?es!
Un de ces méchants alexandrins, que nos professeurs nous foi'çaient d'admirer dans les classes universitaires, dit:
Si Dieu u'exisiait pas, il faudrait l'inventer.
Ainsi est-il de l'inquisition.
Il faudrait l'inventer; car c'est une merveilleuse machine à flatter l'ignorance, la jalousie, Pimpiété fanfaronne : le béolisme, enfin, quelles que soient ses vertus.
Il faudrait l'inventer-, car, à ce nom seul, les pruneaux bondissent, la cassonnade fermente, les bonnets de coton redressent leurs mèches irritées !
L'inquisition ! la Bastille ! les Jésuites I
Trois grands casse-noisettes! trois impayables mécaniques qui ont soldé par milliers les notes de cabaret.
Sommes-nous à bout, pauvres diables, qui vivons de scandales, qui parlons comme on hurle, et qui néanmoins avons grand fairn? Vite ! allons vite ! l'inquisition ! les Jésuites ou la Bastille !
Du papier, ventrebleu ! du charbon! du cirage! n'importe quoi, pourvu que cela soit blanc et noir ! Servons à ces bons lecteurs leur brouet favori, gibelotte ou civet: civet d'inquisiteurs, gibelotte de Jésuites, cachots de la Bastille à la marengo !
Et tapez dur, la grosse caisse ! Et ne laissez pas, ô Bobèche, les gros sous glisser entre vos doigts!
Si notre nom, mis en tête de ce livre, n'a point suffi pour ôter aux amateurs toute espérance de semblables festins, c'est que nous avons perdu notre temps depuis des années-, si l'on a pu penser un instant
que nous descendrions à de semblables parades, c'est que notre l)lunie ne vaut pas mieux que notre nom, et que son encre effacée déjà n'a point laissé de traces.
El ce serait alors le cas de le dire, puisque personne apparemment ne le saurait : Nous sommes un honnête homme de lettres. Cette plume habile ou non, nous prétendons la tenir aussi ferme, aussi haut, aussi droit qu'un soldat d'honneur tient son épée.
Ceux qui aiment le matou n'ont qu'à courir à la gargotte.
Ils jouent de leur reste, ces bonnes gens qui exploitaient naguère avec tant de succès l'ignorance pyramidale de la petite bourgeoisie.
— Car le peuple, plus instruit, prend de tout cela ce qui convien' à ses espoirs, et sourit de l'effort naïf que l'on tente pour le tromper.
— Tandis que la petite bourgeoisie, qui ne sait lire que des chiffres, qui ne sait écrire que des factures, qui ne sort de chez elle que pour aller entendre les acteurs mugissants du boulevard du Crime, on peut tout lui dire impunément.
Le temps est passé déjà où l'on gagnait sa vie à rabâcher d'obscurs blasphèmes, illustrés cahin-caha.
Il se fait par le monde, nous l'avons dit, un mouvement étrange, en sens contraire de ce mouvement scholastique et funeste qui prit naissance dans la science affolée du moyen-âge, qui produisit de siècle en siècle tant de beaux génies fourvoyés, en partant de Luther pour arriver à Voltaire, et qui s'arrêta au commencement de notre âge, parce qu'il était à bout*, il se fait un mouvement universel, immense, impossible à nier.
Le protestantisme tremble sur sa base ruinée ^ il se meurt en poussant des cris insensés.
Le philosophisme est mort.
\ oG LES TRIBUNAUX SKCRETS.
El n'assistions-nous pas liior à un spectacle bizarre, mais assuré^ ment significatif? Le Constitutionnel, cette feuille qui a une importance historique, cette feuille qui a fait deux révolutions, celte louille tlièrc entre toutes à la bourgeoisie, se frappait hier la poitrine, cl reniait Voltaire, — son Dieu, — à la face de l'univers!
L'erreur n'a qu'un temps. La vérité seule est immortelle.
Mais rinquisition nous attend, entre les Jésuites et la Bastille.
Laissons, pour le moment, la Bastille et les Jésuites, et donnons ;nidicnce à l'inquisition.
Inquisition, qui es-tu?
— Une monstruosité, répond en chœur toute une populace de iliaraes, de pamphlets, de romans.
Car, et c'est Voltaire qui parle cette fois : il suffit qu'un sot ait prononcé une fois^ce jugement, pour que cinq cents l'aient répété en vers et en prose.
C'est le destin.
A part tout parti pris d'opinion, il nous a paru curieux, h nous, qui sommes désintéressé dans le débat, et qui n'y apportons que la passion de la vérité, il nous a paru curieux de suivre, avec impartialité, l'histoire, d'étudier les nombreux documents que le passé nous transmet, et de juger, à nouveau, et sans prendre garde aux opinions déjà faites, la mémoire de cette sombre institution.
Tout d'abord, cette mémoire se présente sanglante, entourée d'instruments de meurtre et de tortures. — Qu'elle soit maudite à jamais dans ses crimes ! — Qu'elle soit maudite surtout, pour le prétexte qu'elle a fourni d'attaquer Dieu et de miner la croyance des peuples!
Quelle soit maudite à l'égal des industriels qui l'ont exploitée!
l'inquisition. V37
Elle fut assurément moins hideuse qu'ils ne l'ont faite*, .mais elle le fut trop encore, et ses agents prévaricateurs déshonorèrent souvent la robe du prêtre.
Qu'elle soit maudite, — mais que l'éclaboussur? de cette malédiction ne rejaillisse pas sur la foi radieuse, refuge des malheureux, consolation suprême de ceux qui souffrent!
A moins de pousser l'esprit de système jusqu'à l'extravagance et la folie, on ne peut nier, en effet, que l'inquisition n'ait eu sa raison d'être, qu'elle n'ait eil s^ cause avouable, légitime. C'est cette raison qu'il convient d'abord de rechercher, c'est cette cause qu'il est utile de montrer à tous.
Nous ne prélcrtdons pas justifier l'inquisition de tous les crimes qu'on lui attribue; il y en a tant qui ont été commis sous son nom par ses ennemis mêmes ! Nous voulons seulement prouver que la
fondation de cette institution n'a eu, pour principe, que le bien de l'Église, et, pour but, l'unité du monde chrétien.
C'est-à-dire, un principe de civilisation, de conservation et de progrès.
Si, d'une part, cette pensée est bien celle qui a présidé à la créalion de l'ordre, et que, de l'autre, les crimes qu'on lui attribue soient, en partie, apocryphes, en partie imputables au siècle entier que l'institution traversait, que restc-t-il, sinon cette douloureuse sentence : L'humanité est faillible, et toute institution humame a son côté déplorable?
Notre thèse ne va pas plus loin que cela. Une défense absolue serait aussi entachée de mauvaise foi que les attaques absolues des flatteurs de la foule.
Nous n'excusons pas le sang versé à flots. Nous prétendons que l'inquisition eut pour point de départ l'utilité commune, et qu'elle ne s'écarta jamais tout à fait de la voie indiquée par ce point de départ.
Qi>anf nnx intlivulus, nous serions disposés à en livrer plusieurs au couteau de cuisine des lilléraleurs-reslauralcurs à prix fixe.
Nous ne voulons, pour prouver notre assertion principale, que rcxamcn attentif, l'étude sérieuse des deux types d'inquisiteurs qui, à nos yeux, représentent suffisamment l'institution, comme ayant présidé à son origine, et concouru à son développement.
Le lecteur jugera.
Les deux inquisiteurs dont nous voulons parler, sont saint Dominique et Torquemada. ^ •
Saint Dominique était né vers l'année 1 171, au bourg de Calarnega, dans le diocèse d'Osma, en Castille, d'un gentilhomme espagnol, du nom de Félix de Guzman, et de Jeanne d'Aça.
Il fut d'abord élevé chez son oncle, archiprètre de l'église de Graniel d'Issau; puis, à l'âge de quatorze ans, on l'envoya étudiera Palencia, qui était la plus fameuse école qui fût alors en Castille.
Les écoles de Castille, aussi bien que celles de France et d'Italie, étaient fréquentées par des jeunes gentilshommes qui, la plupart, n'aimaient la vie que pour les plaisirs qu'elle offre, et menaient grand train, donnant leurs jours à la débauche et leurs nuits à l'orgie. Les étudiants hantaient plus les mauvais lieux que les écoles, et on les trouvait tous les jours battant les bourgeois ou faisant l'amour avec les jolies filles.
L'école de Castille était entretenue sur un grand pied ^ le roi Alphonse IX y avait assemblé les savants de France et d'Italie, et les professeurs chargés de l'enseignement y recevaient des appointements considérables.
Les dangers qui accueillirent Dominique à son arrivée à Palencia, furent évités avec soin par lui ; il ferma soigneusement son cœur aux séductions delà débauche, et ouvrit son esprit aux enseignements de ses professeurs.
Pendant quatre ans, il étudia ainsi*, il priait et veillait beaucoup,
et ne se détournait de ses occupations journalières que pour satisfaire de temps à autre cet immense besoin de charité dont le germe était déjà en lui. — On raconte que pendant une- famine , il vendit jusqu'à ses livres pour venir au secours des pauvres.
Tant de vertus attirèrent bientôt l'attention, et on voulut le nommer sous-prieur du chapîlre û Osma, ce qui n'était rien moins que la première dignité après celle d'évéque.
Mais Dominique ne se laissa pas toucher par les honneurs ^ il désirait se consacrer tout entier à la [prédication, cl demandait pour unique faveur d'être autorisé à aller par le monde prêcher la parole de Dieu.
Dominique de Guzman était d'une taille médiocre, mais fine et souple; son visage, légèrement coloré, avait cependant une certaine gravité austère; sa barbe et ses cheveux rappelaient la barbe et les cheveux du Christ , et ses yeux , où brillait par instants toute l'ardeur d'une exaltation ascétique, attiraient impérieusement l'attention.
Dominique avait déjà, à celte époque, les qualités essentielles du prédicateur-, sa parole était à la fois onctueuse et sévère-, une vivacité toute méridionale éclatait incessamment dans ses traits, et sa voix , quoique pleine de douceur, avait cependant une sonorité majestueuse.
Avec de belles qualités, il ne pouvait manquer d'atteindre le but qu'il s'était proposé ; et, en effet, à la fin du concile de Latran, le pape lui donna toutes les autorisations nécessaires pour commencer la prédication.
C'est ainsi que commença l'ordre des Frères prêcheurs.
Dominique ne prit pas un moment de repos qu'il n'eût achevé son œuvre-, il alla à Toulouse, où l'attendaient ses frères en religion, fit élire, séance tenante, huit Provinciaux de l'ordre, et les répartit en autant de provinces, savoir : l'Espagne , la France , la Lombardie , la Romagne, la Provence, l'Allemagne, la Hongrie et l'Angleterre".
C'était le moment des croisades contre les Albigeois-, Dominique
ICO l.ES TRIBUN Al X SECRETS.
serait corps cl àme à l'œuvre, cl comme il prévoyait les sani^lanies horreurs que Simon de Montfort allait comraellre an nom de la religion, il ne négligea rien pour arracher parla douceur cemalheureux peuple à riiérésie.
Diego de Azèbes, évêque d'Osma, l'accompagnait, et touslesdeux, pieds nus et lêle nue, les leins ceints d'un ciliée , se mirent à parcourir les campagnes.
Dominique était, à coup sur, celui qui devait produire le plus d'eflet sur les masses.
Il était, disent les historiens , singulièrement charitable et pieux, et savai! pleurer à propos. Il allait par les plaines, par les montagnes, ne s'apercevant pas que les cailloux lui déchiraient les pieds, que les ronces lui déchiraient les mains.
Ils étaient, son compagnon et lui, poursuivis de toutes parts par les huées insultantes d'une populace grossière, recevant çà et là les injures les plus cruelles. L'évêque d'Osma y oubliait souvent sa douceur native. Un jour, irrité de l'inutilité de tant de fatigues, il avait levé les mains au ciel et s'élail écrié : a Seigneur, abaisse ta main et punis-les j le châtiment seul pourra leur ouvrir les yeux. »
Dominique, lui, n'implorait pas le châtiment, mais le pardon.
Durant les rares instants de loisir que lui laissait la prédication, Dominique s'occupait activement de l'ordre qu'il avait fondé.
Comme il était robuste, infatigable, dur à toutes fatigues, il voulait chez ses disciples la même abnégation, le même dévouement, la même humilité qu'il apportait lui-même dans chacun de ses actes.
Il portait autour des reins une ceinture de fer, et couchait sur un sac : c'était un rude apôtre, et nul n'eût osé lui désobéir pendant sa vie.
Un jour, frère Rodolphe, procureur delà maison des prêcheurs de Bologne, était occupé à faire relever les cellules trop étroites, lorsque Dominique arriva dans la ville. Il fut fort étonné en voyant ce
changement, et réprimanda fortement le procureur et les autres frères.
« Eh quoi ! leur dit-il les larmes aux yeux, vous voulez déjà renoû- « cer àla pauvreté et bâtir de grands palais! »
Nul ne répondit, et l'ouvrage resta inachevé.
On était au mois d'août de l'année 1 224 : la chaleur était excessive. Dominique revenait d'un voyage de Lombardie ^ il arriva à Bologne, extrêmement fatigué et brûlé par la chaleur. Néanmoins, il s'occupa, dès son arrivée, de régler les affaires de l'ordre avec le prieur de la maison.
En s'en allant, les frères prêcheurs prièrent instamment Dominique de prendre le repos dont il avait tant besoin -, mais il n'en voulut rien faire. Il se rendit à l'église, et après avoir passé toute la nuit eo prières, il assista à Matines.
Quand elles furent finies, il dit au prieur qu'il ressentait un violeni mal à la tête, et on le porta dans son lit ordinaire.
Il couchait sur un sac.
Alors, sentant que sa fin était proche, il se fit amener les novices, leur recommanda l'amour de Dieu et l'observance delà règle de saint Augustin. Les prêtres succédèrent aux novices, et il se confessa au prieur de tous ses péchés. Il finit sa confession en leur disant :
a Jusqu'à présent, Dieu m'a conservé dans la virginité-, afin de la « garder aussi, évitez tout commerce dangereux avec les femmes. « Avec cette vertu et la pauvreté, vous serez agréables à Dieu et uti- « les au prochain par la bonne odeur de votre réputation. »
Il mourut étendu sur la cendre, le sixième jour d'août, et fut enterré à Bologne. Il avait cinquante-un ans *.
Saint Dominique est, à nos yeux, la plus complète personnification de l'inquisition naissante.
' Vie de saict Dominique.
En lui se résument, en effet, les quaiiiés que les papes ont dû demander, au début de l'institulion, à ccuk qu'ils investissaient de la charge inipoilantc de grand inquisiteur.
D'un caractère liumble cl fier loul à la fuis, animé par une foi ardente, doué d'une éloquence persuasive, menant une conduite saintenieni irréprochable, paré des seuls vêtements de sa pauvreté, saint Dominique est le meilleur argument que nous puissions invoquer contre les exagérations des auteurs. Ce n'est point le fer qu'il emploie, ce ne sont point des massacres qu'il commande. Il va à travers les campagnes, seul, pieds nus et tète nue-, il ne répond pas même aux injures qu'on lui prodigue, il a son but divin, il le poursuit à travers les sarcasmes qui l'accueillent-, apôtre inspiré d'une religion menacée, aucun obstacle ne l'arrête-, nul découragement, nul dégoîit ne s'emparent de lui, rien ne peut lasser sa patience ou sa douceur.
Ainsi était l'inquisition à sa première heure.
Les massacres, les cruautés de tout genre étaient en dehors d'elle et contre elle.
Simon de Monlfort, le bourreau, saint Dominique le Clément, voilà comment se personnifiaient la politique et la vraie religion.
Nous disons la viaie religion.
Car le fanatisme n'est point notre client, et nous ne plaidons pas la cause de la folie furieuse.
Non, l'inquisition, à sa naissance, n'avait pas de hache; elle n'avait qu'une voix.
Il est à remarquer qu'elle ne s'est servie du fer et du feu qu'au jour où la politique l'a absorbée.
Ainsi, en Espagne notamment, ce ne sont pas, comme on l'a répété à satiété, des sacrifices religieux auxquels elle préside le plus souvent, mais bien des exécutions politiques. Et pour qu'on ne s'y trompe pas, le roi assiste aux auto-da-fé, et c'est lui qui fait hommage ï, l'institution du plus magnifique fagot.
LINQUISITION. ^ C3
Le roi, c'est-à-dire, en dcfinilive, le représentant de l'idée démo cralique à rencontre de l'idée féodale.
Au début, l'inquisition n'est autre chose qu'une prédication active, ardente, exaltée peut-être, mais ce n'est qu'une prédication. Les soldats de fortune, les princes, les légats au temporel , s'emparent audacieusemenl de prétexte, et se livrent à une guerre d'extermination 5 mais Dominique, c'est-à-dire l'institution même, demeure étranger à ces horreurs, et en décline, avec raison, la responsabilité.
Torquemada, c'est autre chose.
Torquemada, c'est l'homme qui consacre dans le sang le mariage adultère de la politique, et de la religion.
C'est vers le milieu du quinzième siècle que Thomas Torquemada naquit à Valladolid.
« Ses parents, dit Pierre Zaccone, dans son beau livre, les Socié- « tés secrètes, possédaient une fortune considérable ; ils donnèrent « à leur ûls une éducation distinguée, et l'envoyèrent à l'université « pour compléter ses études. Le caractère naturellement avcntU' a reux du jeune Torquemada, une sorte d'inquiétude permanente « qui le dévorait déjà, lui firent entreprendre, dès son jeune âge, « un voyage fort long, pendant lequel il visita successivement « Salamanque, Tolède, Cordoue, et en général, les principales a villes d'Espagne. Cordoue était encore alors peuplé d'une grand" « multitude de Maures.
a Torquemada était jeune ^ mille passions violentes et inassouvies * emplissaient son cœur.
« Les femmes de Cordoue étai3nt belles, et elles ne cachaient pas « même, derrière leur voile transparent, les ardeurs qui brillaient « dans leurs regards. Torquemada vit une de ces femmes et l'aima,
« Il apporta, dans ce premier amour, tout ce que son cœur cou- « vail depuis longtemps de désirs insensés, tout ce que son esprit
164 LES TRIBUNAIX SECRETS.
« s'était promis do voluptés, et, pendant les premiers jours, ce fut « un oubli complet du ciel et de la terre.
« Torquemada n'avait pas le temps de s'effrayer de l'immensité « de son bonheur.
« Il se complaisait dans cette 'vresse qui lui versait l'oubli dans « une coupe d'or^ et s'endormait bercé par toutes les divinités vo « luptueuses de rantiqullé.
« Le réveil fui terrible !
a II n'avait aucune des qualités physiques qui peuvent inspirer « l'amour ou la passion. Quand il eut semé autour de lui, à pleines « mains, tout l'or que sa bourse contenait, le désenchantement a perça. Un matin, il apprit que sa maîtro^se lui avait été enlevée « par un Maure. »
Torquemada conçut de cette aventure un mortel dépit, il jura une haine implacable à la nation à laquelle appartenait son rival, et résolut de renoncer au mondC;, Il quitta Cordoue, qui ne pouvait lui rappeler que des souvenirs douloureux, se dirigea vers Sarragosse, dans l'intention de pousser jusqu'à Barcelone, où il se serait embarqué pour l'Italie.
Un incident changea tous ses plans.
A Sarragosse, où il s'arrêta quelques jours, il fit la connaissance du chef d'un couvent de Dominicains, lequel s'appelait Lopès de Cervera.
Lopès était un vieux moine fanatique, qui vit presque aussitôt à qui il avait affaire. Il raconta à Thomas Torquemada ce que l'inquisition pouvait être, exalta son ambition, et le gagna à la cause du fanatisme politique.
Torquemada avait une profonde érudition -, il avait beaucoup lu, beaucoup étudié-, son intelligence était hardie, audacieuse 5 rien ne l'arrêtait, rien ne l'effrayait.
D'ailleurs, il avait la parole abondante et facile^ il connaissait à
fond toutes les subtilités de la scliolaslique; il avait prêché î\ Sarragosse, et jamais la foule n'avait manqué à ses prédications.
Il se rappela l'exemple de saint Dominique. Les temps étaien\ changés-, il fallait d'autres mœurs, un autre langage-, Torquemada comprit à merveille la situation, et, sans attendre davantage, il partit pour Tolède.
C'était à Tolède que se trouvait la cour.
Celait à la cour que Torquemada voulait arriver.
A Tolède, le même enthousiasme accueillit ses prédications. Le peuple a des sympathies faciles-, ce nouveau prédicateur, aux allures hautaines et fougueuses, était ce qu'il lui fallait; sa parole était sévère, sa doctrine absolue, le peuple accourut.
Car le peuple n'aime et ne comprend que les doctrines absolues.
Et peut-être bien que le peuple a raison.
La cour, elle-même, ne put rester indifférente à ce mouvement unanime ; elle fit plus que d'entendre le jeune dominicain, elle crut devoir se l'attacher entièrement, et on le nomma aumônier de la jeune Isabelle.
Bientôt il devint son précepteur, plus tard, son unique confident et son meilleur ami.
Enfin, quand Isabelle se fit l'épouse de Ferdinand V, héritier du trône d'Aragon, Torquemada mit tout en œuvre, et parvint, à force de souplesse et d'habileté, à fonder un premier Tribunal de l'inqui sition, dans le couvent de Saint-Paul des PP. dominicains de Séville, le 2 janvier 1481.
Notez que Pierre Zaccone, et les historiens auxquels il emprunte lui-même ces détails, ne sont pas des amis de l'inquisition.
Si nous étions nous-même un ami de l'inquisition, nous prendrions la peine de contrôler ce beau petit roman de la mauresque infidèle qui s'en va, — comme beaucoup de chrétiennes, — quand la bourse du jeune homme est vide.
<C6 LKS TRIBUNAUX SECRETS.
Mais qu'importe ici le motif de l'inquisiteur?
Il nous plaît, avant tout, de constater que ce motif n'avait rien de doctrinal.
C'était un dépit conçu par une nature méchante et ardente.
Qui donc a jamais nié l'existence des scélérats en ce monde?
Dès que Torquemada se vit au pouvoir, il se sentit pris d'une sorto d'enivrement, et le nombre des prisonniers incarcérés au nom de l'inquisition devint, en peu de temps, si considérable, que le couvent assigné aux inquisiteurs ne suffit bientôt plus pour les contenir, et que l'on fut obligé de transférer leur Tribunal dans le château de Bn'ana, situé à l'extrémité d'un des faubourgs de Sévillc.
On fit placer au-dessus de la porte d'entrée de ce nouveau local, l'inscription suivante:
Le saint-office de l'Inquisition, établi contre la malice des hérétiques dans les royaumes d'Espagne, a commencé à Séville^ Van 1481, sous le pontificat de Sixte IV, qui l'a accordé, et sous le règne de Ferdinand V et d'Isabelle, qui l'ont demandé.
Le premier inquisiteur général a été le P. Thomas de Torquemada, prieur du couvent de Sainte-Croix de Ségovie, de l'ordre des frères prêcheurs. Dieu veuille, pour la propagation et le maintien de la Foi, qu'il vive jusqu'à la fin des siècles, etc.. Levez-vous, Seigneur, soyez juge dans votre propre cause, prenez pour vous les renards!
L'auteur de cette fantastique inscription était Thomas Torquemada lui-même.
Torquemada était surtout ambitieux, et il n'avait qu'une pensée, en fondant l'inquisition à Séville, c'était de servir les maîtres qu'il s'était donnés.
Ce n'est pas, en effet, aux Espagnols qu'il s'adresse*, on dirait qu'il a déjà conçu l'idée de l'unité du royaume-, car, ceux qu'il recherche, ceux qu'il tente de ramènera la foi commune, ce sont pré-
cisément ces hommes qui n'appartiennent à aucune nation, et qu'on trouve partout à cette époque.
Les Juifs 1
Qu'on lise plutôt les différents cas prévus par l'édit qu'il publia dès qu'il fut arrivé au pouvoir, où la délation est non pas permise, mais impérieusement commandée.
Nous avons cru utile de donner cet édit :
« La délation est commandée :
« 1» Lorsque le juif, devenu chrétien, attend le Messie, ou dit qu'il n'est point arrivé -, qu'il viendra pour racheter ceux de sa nation et les délivrer de la captivité dans laquelle ils gémissent, afin de les conduire dans la terre de promission-,
« 2» Lorsque celui qui a été régénéré dans le baptême, embrasse de nouveau la religion judaïque ;
« S» S'il dit que la loi de Moïse est maintenant aussi efficace pour nous sauver que celle de Jésus-Christ ;
« 4° S'il garde le Sabbat, par respect pour la loi qu'il a abandonnée, ce qui est suffisamment prouvé; s'il porte, ce jour-là, une chemise et des vêtements plus propres qu'à l'ordinaire-, s'il met du linge blanc sur sa table, et s'il s'abstient de faire du feu dans sa maison, depuis le soir du jour précédent ;
« 5° S'il retire de la chair des animaux dont il se nourrit le suif ou la graisse-, s'il en ôte tout le sang en le lavant dans l'eau, et s'il retranche certaines parties , telles que la glande ou lu noix de la cuisse du mouton, ou de tout autre animal tué pour être mangé-,
« 6° Si, avant de l'écorcher, ainsi que les brebis dont il veut se nourrir, il examine si la lame du couteau dont il doit se servir n'a aucune brèche, en le passant sur l'ongle du doigt, et s'il en couvre le sang avec de la terre, en prononçant certaines paroles, d'après la coutume des Juifs*,
«7" S'il mange de la viande les jours de carême, ou dans les temps
marqués par l'abslincnce, sans nécessilé, et croyant pouvoir le faire sans offenser Dieu -,
« 8" S'il observe le ^'rand jeûne des Juifs, connu sous les différents noms déjeune du pardon, des expiations, t\u chipmurih ou quipur, lequel a lieu dans le dixième mois des Hébreux, nommé hiri-^ ce qui sera prouvé s'il reste les pieds nus pendant le temps de ce jeune, à la manière des véritables Juifs; s'il a récité leurs prières ou s'est trouvé alors avec des Juifs pour suivre leurs pratiques, et surtout l'usage de se demander pardon les uns aux autres pendant la nuit; si le père a posé la main sur la tête de ses enfants, sans faire le signe de la croix et sans prononcer aucune parole, si ce n'est celle-ci : « Sois béni du Seigneur et de moi ; » car toutes ces cérémonies appartiennent à la loi de Moïse-,
a 90 S'il renouvelle le jeûne de la reine Eslher, que les Juifs observent dans le mois (\'Aclar, en mémoire de celui qui fut pratiqué par leurs pères pendant leur captivité, sous le règne d'Assuérus;
« 1 0® S'il fait le jeûne de ^eia^/o, appelé le jeûne de la Maison sainte, qui a lieu le neuvième jour du mois de Ah, en mémoire et à cause de la destruction du temple, arrivée deux fois, l'une sous Nabuchodonosor, l'autre sous Titus -,
ail* S'il observe les jeûnes prescrits par la loi de Moïse, le lundi et le samedi de chaque semaine, ce qu'on pourra supposer s'il s'abstient ces jours-là de manger jusqu'au lever de la première étoile de la nuit, s'd se prive de l'usage de la viande, s'il s'est puriilé la veille, s'il a coupé ses ongles et l'extrémité de ses cheveux, et s'il les a gardés ou jetés dans le feu -, s'il récite certaines prières des Juifs en baissant et levant alternativement la tête, le visage tourné vers la muraille, après s'être lavé les mains avec de l'eau et de la terre, vêtu de serge, d'étamine et de lin, et ayant les reins serrés avec des cordes de fil ou des lanières de cuir-,
« \ 2o S'il célèbre la Pàque des Azimes, en mangeant le matin de ce
jour-là de Tache, deslaitues ou d'autres légumes et plantes potagères -,
a 1 30 S'il observe la Pàquc dos tenles ou tabernacles, laquelle commence le dixième jour du mois de Isiri^ ce qu'il sera permis de croire s'il élève devant sa maison des rameaux d'arbres verts, s'il propose ou accepte quelque festin, et s'il envoie ou reçoit des présents de table pendant celte solennité des Juifs-,
a 1 40 S'il observe la fêle des Ramheaux, que les Juifs célèbrent le 25 du mois de Caslen, en mémoire du rétablissement du Temple, sous les Macchabées 5 s'il a fait brûler ce jour-là, depuis une heure jusqu'à dix, et s'il les éteint en récitant des prières que font les Juifs dans la même circonstance -,
« 150 S'il a fait la bénédiction de la table delà même manière que les Juifs-,
« 1 6» S'il a bu du vrai cazer, moi dérivé de caxer, qui veut dire légal, en regardant comme vin légal des Juifs celui qui a été préparé par des personnes professant la loi judaïque-,
« 170 S'il a fait le Sahara, c'est-à-dire la bénédiction^ en prenant dans les maisons un vase plein de vin, et en prononçant sur lui certaines paroles, avant d'en donner à chacun des assistants-,
a 18° S'il s'est nourri de la chair de quelque animal égorgé parles Juifs ;
« 19* S'il a mangé des mêmes viandes que les Juifs, et s'il s'est assis à leur table 5
« 20° S'il a récité les psaumes de David, sans réciter la lin, Gloria patri, etc. -,
a 2 1 •» Si, par respect pour la loi mosaïque, une femme a manqué de se présenter à l'église, quarante jdurs après qu'elle a été accouchéej
« 22« Si quelqu'un a circoncis ou fait circoncire son lils;
« 23* S'il lui e -jonné un nom hébreu choisi parmi ceux que portent les Juifs j