Les trichophyties humaines
« Mais quand une fois les faits ont été conçus et logiquement assemblés, n’importe comment, il faut pour la perfection de l’ordre philosophique , ou pour celle de l’idée qu’on doit se faire du système de la Science et de la subordination de ses parties, aller tout d'abord aux faits les plus généraux qui contiennent la raison des faits particuliers et de leurs connexions diverses. »
A. Codrnot.
Les mots placés ayant cette introduction même, me dispenseront d’indiquer pourquoi elle a ici sa place normale; pourquoi, devant l’étude de quelques faits de parasitisme particuliers, je dois exposer le rôle que joue dans la théorie pathogénétique d’aujourd’hui, le Parasitisme en général.
Bien des ouvrages actuels en ont traité, sans cependant considérer la question sous son point de vue le plus large, celui que je voudrais envisager.
Si d’autres avaient dit ce que je veux dire et qu’ils ont sans doute pensé, je les citerais simplement.
Tous les états morbides, dont la cause est aujourd’hui connue, se rangent dans l’une ou l’autre des catégories suivantes :
i) Les traumatismes mécaniques, physiques et chimiques;
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2 ) Les malformations congénitales et les déchéances organiques héritées;
3) Les maladies parasitaires.
D’abord, et comme pour tous les êtres vivants, l’existence de l'homme est subordonnée à certaines conditions extérieures, et les conditions inverses la détruisent ou la compromettent.
Ces traumatismes sont pour l’homme de simples incompatibilités , et qu’elles soient d’ordre physique ou chimique, elles se traduisent pour lui par une destruction directe : s’il plonge la main dans l’eau bouillante, il se brûle; s’il absorbe de l’arsenic, du plomb ou du phosphore, il s’empoisonne.
Également hors du cadre des maladies proprement dites, se placent d’elles-mêmes les infirmités congénitales, qui ont leur plus ample expression dans la tératologie, leurs exemples moins grossiers dans des vices déformé compatibles avec l’existence, tels que l’hypospadias, le pied bot, l’albinisme... C’est à côté de ces insuffisances, de ces malformations qu’il faut placer les dégénérescences héréditaires.
L’homme a besoin pour vivre de tous ses organes et de tous ses organes sains, non pas pour se défendre « contre la mort », ainsi que Bichat se fût exprimé, mais pour se défendre contre les autres existences venues au monde comme lui. Avec des organes plus faibles, il succombe; ainsi la première
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expression des dégénérescences héréditaires est-elle la mortalité des nouveau-nés.
Mais les êtres qui sont nés physiquement pauvres ne meurent pas tous, et les dégénérescences compatibles avec la vie se traduiront par une débilité générale ou par des débilités systématisées.
Le plus évident exemple qu’on en puisse prendre est fourni par ceux que les aliénistes appellent : les faibles , faibles d’intellect, faibles de volonté, impulsifs : ici les fonctions ont encore leurs organes, mais ce sont des organes qui ont perdu de leurs fonctions.
Tous ces déshérités divers peuvent être caractérisés par un seul mot. Ce sont les déchus , les dégénérés, ils sont nés avec des organes mal formés dont la fonction s’exerce avec désordre, dont le manque d’équilibre est l’état le plus normal.
Ce qu’il importe de dire, c’est que tous ces états, pourtant morbides, en ce qu’ils sont anormaux, ne sont pas proprement des maladies ; pour les traumatismes physiques et chimiques, nous n’avons pas de mot spécial qui les distingue, et la question peut se poser; mais pour les dégénérescences héritées, la question ne se pose même pas, parce que cette fois le mot existe : ce sont là des infirmités.
L’homme qui est malade a pu être, au moins autrefois, un homme sain, les dégénérés n’ont jamais pu connaître la santé complète, rigidité d’Hippocrate.
Or, ces deux causes d’états morbides écartées, aujourd’hui la nosographie ne connaît pas d’autre cause proprement pathogénétique que le parasitisme.
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Et il importe de remarquer de suite que les types morbides les plus caractérisés de l’ancienne médecine sont aujourd’hui les maladies dont le parasite est le mieux connu et étudié (érysipèle, pneumonie), ou, s’il est inconnu, le plus indéniable (syphilis, variole) et qu’ainsi le type même de la maladie en général, c’est la maladie parasitaire.
Je dis parasitaire et non pas microbienne, car on s’est abusé sur ce dernier mot. On écrit couramment : Les maladies bactériennes sont un groupe considérable delà nosographie..., une proposition d’un sens aussi limité est une erreur. On peut préciser davantage, puisque hors les intoxications et les déchéances, toutes les maladies dont nous connaissons la cause sont parasitaires .
Peu importe, en effet, à une définition générale, que la maladie soit causée par un helminthe, un rhizopode ou une bactérie; ce qui importe, c’est qu’elle est l’œuvre d’un être vivant. Et dans une maladie « à évolution î>, toutes les fois que nous avons atteint à sa cause, cause actuelle ou cause passée, c’est cette cause vivante que nous avons rencontrée. Qu’il s’agisse d’un kyste hydatique ou d’une infection puerpérale, le problème n’est pas différent : la trichinose n’est pas moins une maladie, et une maladie infectieuse que l’infection à streptocoques. Toutes conduisent à la proposition générale suivante : que la maladie est le résultat, visible pour nous, d’une existence qui se fait ou qui s’est faite aux dépens d'une autre.
C’est ici qu’il faudrait élargir le débat et apporter
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du parasitisme universel assez de témoignages « hétérogènes » pour que l’idée générale de son rôle dans le monde s’en dégageât pleinement.
La maladie n’est pas le propre de l’homme, nulle existence vivante n’en est indemne. Qu’est donc la maladie chez les autres êtres ?
Aussi bien que l’homme, le végétal a ses causes mécaniques, physiques et chimiques de destruction. C’est la gelée et c’est le soleil, c’est la sécheresse et l’humidité excessives... Mais encore chez lui ce sont des traumatismes, c’est la destruction, non pas un processus morbide à évolution cyclique.
Ces maladies cycliques l'atteignent aussi, et elles sont parasitaires. Le parasite est animal comme le puceron du rosier, du pommier, de l’ormeau.
Ou le parasite est végétal, et pour ne citer que quelques-unes des maladies de notre vigne : c’est le black-root, ou le mildew, ou l’oïdium, ou l’anthracnose, toutes maladies cryptogamiques définies, et dont les parasites actuellement sont mieux connus que ceux des mycoses humaines.
Y a-t-il maintenant un homme adonné à la culture des plantes, qui, voyant une maladie survenir parmi elles, n’aura pas l’idée immédiate de chercher le parasite sans même se demander d’abord s’il existe ?
Ainsi, autour de nous, et pendant que la complexité des processus morbides de l’homme voile en partie aux yeux du médecin la cause constante de la maladie en général, des hommes qui sont bien loin de totaliser en eux une somme de connaissances
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égale aux siennes, ont une notion plus immédiate que lui de l’objet même de sa profession.
Lorsque survinrent les mémorables travaux de Pasteur sur les ferments organisés, travaux dont la haute généralité ouvrit à la médecine une voie nouvelle, Davaine comprit, — à leur lumière, — le rôle causal de la bactéridie dans la maladie charbonneuse. De cet instant date ce que l’on pourrait nommer, dans l’histoire médicale, YÈre bactériologique du parasitisme.
Il serait puéril d’énumérer les maladies bactériennes à la connaissance desquelles cette première notion a conduit : Là fut le progrès. Son revers fut que la bactériologie parasitaire ainsi fondée envahit de plus en plus exclusivement le chapitre de la Pathologie générale.
La découverte subite de tout un côté spécial du parasitisme empêcha d’abord d’établir nettement Iq valeur du parasitisme en général.
Maladie contagieuse, maladie parasitaire, maladie bactérienne, peu à peu tout s’identifia dans l’esprit public médical. Et la médecine, qui eût dû garder une plus claire ou du moins plus explicite notion de la vérité, a délaissé dans ses cadres les maladies parasitaires dont les bactériacées n’étaient pas cause. Veut-on de ce fait des preuves absolues? Qui range dans un même groupe les maladies qui doivent à un être extérieur au malade leur origine?
On a fait des traités de bactériologie, on en fait tous les jours. Qui donc a fait un traité général du parasitisme?
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Dans l’opinion commune qui reflète toujours d’assez près l’opinion scientifique, il y a dans le monde un groupe d’êtres spéciaux : les bactéries , qui causent les maladies contagieuses.
De même on a contesté les coccidies du paludisme parce qu’on attendait, au lieu d’un protozoaire, un bacille problématique, et quant aux champignons pathogènes tels que les actinomyces, on a créé pour eux un groupe spécial de bactéries : les Streptothrix.
Pourtant, ce ne serait pas restreindre la bactériologie, mais bien l’éclairer que la remettre à son rang dans l’étude pathogénétique médicale. Cette évolution, du reste, est fatale, et l’on peut voir qu’elle commence. Le mot de Bactériologie est devenu trop étroit pour les entités disparates qu’il recouvre. Il y a séparatisme dans le sujet trop grand pour elle que la Bactériologie avait cru d’abord tout entier contenir.
Avec les coccidiens de Laveran, de Danilewsky de Darier, et de Soudakewitch, c’est toute une microzoologie parasitaire qui se fonde. Nul n’en connaît les destinées; mais, ce qu’on peut dire, c’est qu’elle se reliera spontanément aux exemples déjà connus de parasitisme animal, aux filaires, aux échinocoques, aux trichines, à toutes les maladies helmintiques et aux sarcoptoses.
Enfin, la mycologie parasitaire aussi se dessine. Avec les travaux de Sauvageau et Radais, Y actinomycose se range parmi les maladies cryptogamiques. Elle rejoint l’actinomycose de Nocard et celle de Vincent, se rapproche des tuberculoses aspergillaires
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avec les travaux de Chantemesse, Rénon, du Favus avec les travaux de Pick et Kral, de Sabrazès et de Gostantin. Combien d’entités morbides viendront les rejoindre quand elles seront mieux connues, quand on pourra les classer mieux que par leur nom, comme le pityriasis versicolore et le muguet, et à celles-là, combien d’autres viendront encore s’ajouter?
La mycologie botanique est fort ancienne et la mycologie parasitaire de date récente ; il ne faut donc pas s’étonner que de telles recherches qui demandent à côté d’un médecin un botaniste, ne viennent au jour qu’après l’étude des autres parasites. Mais le mouvement est donné désormais, et s’il ne faut plus que des hommes spéciaux, ils se feront.
Telle est la synthèse générale que je voulais énoncer, avant toute recherche sur des cas particuliers de parasitisme.
Une dernière question se rattache trop étroitement à ce qui précède pour ne pas trouver ici sa place : si toute évolution morbide est fonction de parasitisme , qu’est donc en soi le Parasitisme, cause première de la maladie?
C’est ce qu’il faut exposer.
Une loi domine toutes les autres en Biologie, c’est la nécessité pour l’Etre de se reproduire, pour l’Espèce de se perpétuer, et l’indifférence des moyens naturels servant à ce but; des milliers d'êtres peuvent périr si les espèces survivent, et l’Espèce survit toujours à la mort des individus.
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Cette loi se traduit jusque dans l’espèce humaine par la polynatalité qui suit les calamités publiques ; dans les espèces animales, c’est la surabondance de reproduction des espèces dont les générations doivent rencontrer devant elles plus de causes de destruction.
Il y a donc, — sans que nous connaissions les « Pourquoi », — une nécessité absolue à la survie des espèces. L’Espèce a tous les droits et se comporte comme si sa pérennité était Punique objet de la vie de la nature. Les autres ne sont devant elle que comme des moyens. Elle les ignore. Elle s’en sert pour vivre. Si les autres la gênent, elle les attaque, et si rien ne venait à l’encontre de son développement, elle les détruirait.
Darwin, le premier, a formulé cette loi de la lutte pour la vie , qui de nos jours reçoit de la pathologie une consécration inattendue.
Les espèces, ènnemies-nées les unes des autres, vivent les unes malgré les autres, contre les autres... dans les autres. Ainsi la lutte pour l’existence prend à nos yeux de médecin cette forme que depuis que l’homme parle, nous avons appelée la maladie.
Nous en trouvons, de ce chef, l’explication logique, à peine pressentie pendant des siècles, et cette explication que la science accepte enfin quand les preuves lui en sont données irréfutables, fournirait au philosophe une preuve aussi péremptoire, facile à formuler comme une expression algébrique, de Y existence légale de ce que notre moralité nous fait percevoir comme le mal du monde.
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En résumé :
Les espèces animales et végétales se présentent, à nos yeux, comme ayant unanimement droit égal à l’existence. L’individu hors de l’espèce n’étant qu’une unité de l’ensemble, n’a qu’une valeur négligeable.
Les espèces existent à droits égaux et, par tous moyens , chaque espèce se sert des autres, en ce qui peut aider à sa perpétuité propre... Et le parasitisme est l’une des formules naturelles de cette loi.
Hormis les altérations individuelles du type de l’espèce : tératologie, déchéances; hormis les traumatismes et les intoxications accidentelles, phénomènes physico-chimiques d’incompatibilité, il n’y a plus en pathologie de cause connue que la cause parasitaire.
Toute maladie se présente à l’esprit comme un duel entre deux espèces. Ce n’est qu’une expression nouvelle de la loi de Darwin, qui doit au terrain sur lequel elle s’offre à nous son intérêt immédiat pour l’Homme et parmi les hommes pour le Médecin.
R. Sabouraud.
Paris, avril 1894.