SUR LA DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE RÉGIONALE DES TRICHOPHYTONS
Les trichophytons sont-ils les mêmes partout? Ont-ils au contraire une distribution géographique délimitée et si l’on veut régionale?
Nous pouvons maintenant étudier cette hypothèse, parce que l’existence simultanée de plusieurs trichophytons en une même région est désormais un fait acquis et prouvé. Discutée plus haut, au moment où la logique des faits nous a conduit à l’émettre, cette hypothèse eût pu faire douter de la concomitance normale et maintenant démontrée de plusieurs espèces trichophytiques en un même pays.
A. Teigne imbriquée (tinea imbricata) de Patrick Manson.
La teigne imbriquée est une trichophytie exotique, équatoriale, caractérisée par des cercles d’exfoliation épidermique, inscrits les uns dans les autres et dont l’extension indéfinie arrive à couvrir tout entier le corps du patient (fig. 129).
Spéciale aux îles du Pacifique, elle semble originaire des îles Tokélau et Samoa, commune aux îles Gilbert, Tonga et Fidji, et aux nouvelles Hébrides ; elle atteint son maximum de fréquence dans l’archipel des Salomon où plus de la moitié des indigènes en sont atteints *.
On la retrouve aux Carolines et aux Mariannes, enfin dans les îles Malaises, Bornéo et Sumatra. C’est elle qui fut mentionnée sous le nom de gûne par les navigateurs, étudiée par Turner sous le nom à'Herpès desquamans, par MM. Tilbury Fox et Bonnafy, etc..., sous le nom de Tokélau.
La teigne imbriquée est une trichophytie circinée sèche, à évolution chronique, à extension continue. Sa lésion primitive
1. Renseignements fournis par M. le Dr Forné, médecin en chef de la marine.
ANALYSE EXPÉRIMENTALE
est composée de cercles concentriques inscrits les uns dans les autres au nombre de trois, quatre ou cinq, et marqués à leur pourtour par une abondante et large exfoliation épidermique. Chacun de ces cercles inscrits estconstitué par un liséré d’épiderme dont le bord interne est libre et flottant et dont le bord externe est adhérent. L’épiderme exfolié est extrêmement mince et diaphane. Etant soulevé au-dessus de la couche pigmentaire du corps muqueux, il ne participe que très peu de la coloration de la peau sous-jacente. En sorte quesa couleur propre, blanchâtre, et les jeux de lumière auxquels donnent lieu les lamelles exfoliées forment sur la peau bronzée des indigènes un aspect tout à fait caractéristique, reconnaissable à distance.
Dans une lésion complète de teigne imbriquée , c’est-à-dire dans une lésion comprenant plusieurs cercles inscrits, le plus externe est le premier-né. Il s’est agrandi par progression excentrique et dans l’aire que cette extension a laissée libre, un second cercle semblable s’est formé : ainsi de suite.
« La marche excentrique du parasite soulève progressivement l’épiderme qui demeure attaché au pourtour du cercle envahi, alors qu’il s’est détaché du côté du centre. Mais sous l’épiderme exfolié de nouvelles couches épidermiques se reforment, qui sont attaquées à leur tour, par de nouveaux cercles internes au premier. L’ensemble de ces lignes concentriques et parallèles, marquées par l’épiderme exfolié, constitue, si l’on peut ainsi parler, un échantillon complet, parfaitement caractéristique de la maladie 1 . »
Tous les auteurs qui ont vu l’élément de la teigne imbriquée s’accordent à le décrire ainsi. C’est pareillement l’ensemble de ces cercles concentriques, que M. le D r Bonnafy 2 appelle très justement un système et dont il donne un diagramme schématique semblable à un diagramme floral. Tel est Y élément de la teigne imbriquée.
Mais si un tel cercle a pu rester longtemps solitaire, s’étendant par la périphérie ; après plus ou moins de temps, des autoinoculations de voisinage se produisent presque forcément, sur le même individu : il s’ensuit la naissance d’un nouveau système semblable au premier. Celui-là est suivi d’un autre... Le second
1. Patrick Manson, Note manuscrite communiquée à M. le D r E. Vidal par M. G. Thin.
2. Bonnafy, Le tokélau et son ■parasite. Doin, 1893, p. 14 et fig. 1.
caractère de la maladie est donc la production successive et indéfinie d'une série de lésions nouvelles. Elles suivent la règle qui régit toutes les lésions trichophytiques secondaires. Elles sont de forme identique à celle dont elles sont issues, parce que leur parasite causal est le même. Finalement elles deviennent confluentes, et les systèmes agminés poly-cycliques forment de véritables festons. Le torse entier du malade, et même les membres sont couverts d’arabesques et semblent « ouvrés ». Et c’est dans ces festons d’épiderme exfolié que se produisent les jeux de lumière et d’ombre qui, d’après P. Manson, rappellent ceux des « soies ondées » (fig. 130).
D’après les auteurs, c’est une affection indolore, elle ne s’accompagne de prurit violent que lorsque la sudation est excessive. Aussi les indigènes des archipels du Pacifique n’y attachentils guère d’importance. La maladie reste toujours épidermique, ne touche aucunement à la santé générale et n’entrave même point les fonctions physiques. Mais en l'absence de traitement, l’extension indéfinie de l’affection livrée à elle-même en fait une infirmité.
Cette trichophytie respecte généralement, mais non pas toujours, l’épiderme des parties pilaires, et en tous cas elle semble n’envahir jamais le poil L
Le parasite que Turner n’avait pas vu a été décrit par Manson, puis par M. Bonnafy, très exactement. Le cliché ci-joint le reproduit (fig. 131).
Le mycélium régulièrement cloisonné ne diffère de ceux des trichophytons à grosses spores en aucune façon. Il est peut-être plusrégulièrementabondant que celui des trichophytons animaux de nos pays. Mais je pourrais montrer telles squames d’une trichophytie circinée, serpigineuse, de France, qui en montreraient tout autant.
Les caractères microscopiques spéciaux donnés par Manson à ce parasite, et en particulier la situation extrêmement superficielle des mycéliums immédiatement sous-épidermiques, ne me paraissent point importants.
Parmi nos espèces trichophytiques, s’il y en a qui causent
1. Ceci n’en fait pas une trichophytie d’allure exceptionnelle ; nous verrons plus loin (Trichophyties sèches serpigineuses) que plusieurs de nos trichophyties d’origine animale sont dans ce cas. Cette caractéristique n’est pas une exception unique.
ANALYSE EXPÉRIMENTALE
des trichophyties dermiques, suivies de cicatrices, nous en avons aussi d’extrêmement superficielles, n’exfoliant que la couche épidermique cornée ; et ce sont précisément les plus extensives (Musée Baretta, pièce n os 162, 1006, 1750). Tel est le cas des trichophyties serpigineuses que je citais. Et je puis dire que l’examen microscopique, pratiqué maintes fois sur les squames que je dois à l’obligeance de M. le D r Bonnafy, ne m’a jamais montré une seule particularité spéciale au Tokélau, qui puisse le distinguer de nos trichophyties d’Europe.
Les cultures tentées par M. Bonnafy et celles que j’ai essayées moi-mème avec les squames que je lui dois, n’ont donné lieu à aucune culture trichophytique.
Dans ces squames, où les cellules mycéliennes bien que très courtes sont encore incomplètement sporulées, la survie du parasite ne doit pas persister longtemps. Ces squames avaient dix-huit mois de date, et j’ai pour d’autres cas obtenu des insuccès de même cause.
Le trichophyton se conserve un an et plus, dans le cheveu ou le poil , parce qu’il y est toujours sporulé. Dans les squames où la sporulation est rare et toujours incomplète, sa conservation dure moins longtemps, quelcfuefois à peine six semaines. Notre double échec regrettable en soi était donc à prévoir et n’a rien qui doive étonner.
' De cet échec, toute conclusion ferme sur le parasite causal de la Teigne imbriquée se trouve suspendue. Et l’on ne peut formuler que des opinions. Mais, sur le vu des photographies ci-jointes, sur l’examen répété des squames, je peux exprimer cet avis que le Tokélau est une teigne trichophytique, peu différente des espèces trichophytiques animales d'Europe. Pour moi ce n’est qu’une trichophytie à grosse spore, ce n’est pas une entité morbide plus différente des trichophyties vulgaires que la folliculite trichophytique en France, par exemple.
Mais il est d’avance certain, car des centaines de faits analogues me l’ont prouvé, que l’espèce trichophytiquè qui se caractérise par un type objectivement si spécial, est distincte des autres trichophytons, des trichophytons que je connais, au même titre , par exemple, que l’espèce trichophytique équine qui cause le sycosis est distincte des trichophytons vulgaires.
La forme objective spéciale de la teigne imbriquée assurant son diagnostic à l’oeil nu, la délimitation de son territoire géo-
graphique est précise. Il est compris entre le 100 e et le 165 e degré de longitude est et entre les 20 e degrés de latitude sud et nord, tout entier par conséquent dans la zone intertropicale.
B. Une trichophytie du Soudan.
Nous croyons utile d’ajouter à ces faits, qui posent sans la résoudre la question de la distribution régionale des trichophytons, un fait qui nous est personnel.
Nous avons eu l’occasion d’étudier une trichophytie contractée au Soudan par un Français. Les caractères objectifs des lésions, les caractères microscopiques du mycélium cryptogamique différaient bien plus encore de nos trichophyties vulgaires que dans la teigne imbriquée. L’espèce trichophytique était toute spéciale, complètement distincte de toutes les espèces connues de nous.
Cependant les caractères botaniques du parasite le rangent manifestement dans le même groupe que les trichophytons (mégalosporon) de nos pays. Il serait prématuré de conclure des ces faits trop rares ou Incomplets, que les espèces trichophytiques varient d’une contrée à l’autre. Certaines trichophyties semblent au contraire communes en tous lieux. Dans tous les pays d’élevage, en Amérique comme en France, la folliculite agminée, par exemple, est une trichophytie décrite l .
Cependant, et sans qu’on puisse l’affirmer, il semble que les >ichophytons à grosse spore, appartenant à la même famille botanique, sont répandus dans le monde, sous toutes les latitudes, mais que sur des points très distants les espèces de cette famille ne sont pas partout les mêmes.
Il appartiendra aux recherches ultérieures d’apporter sur ce point des certitudes.
Caractères cliniques : Placards multiples, ronds ou ovales sous-épidermiques, laissant l’épiderme corné intact. Les placards d’une couleur rouge très accusée, étaient surélevés de 2 millimètres dans toute leur surface; ni vésicules ni suintement.
Les placards peuvent s’agminer, et leur circonférence est alors polycircinée. Leur développement est rapide : l’un de ces placards atteignit en huit jours une surface 7 centimètres de diamètre.
1. Il serait précieux de savoir si partout elle est causée par les mêmes espèces ectothrix à cultures blanches.
ANALYSE EXPÉRIMENTALE 129
Examen microscopique. — Le mycélium n’est pour ainsi dire pas sporulé. Ce sont de longues cellules, longues de 18 p environ, larges de 3-4 p.. Ces rameaux, d’une pousse vigoureuse, ressemblent aux premiers rameaux des cultures sur milieux sucrés : ils s’entrecroisaient dans tous les sens.
Cultures sur moût de bière au 1 /2 gélosé. — Culture très caractéristiqueressemblantgrossièrementàlapointe des fruits du cyprès; colonieronde à centre acuminé d’où partent des scissuresrayonnées qui se creusent et s’élargissent à la périphérie. Le tout est d’un noir violet. A la longue, il se produit en surface un léger et court duvet blanchêtre qui ne masque pas la coloration de la profondeur.
Autour de la plaque saillante, rayons périphériques immergés, très longs, touffus à leur base, arborescents à leur pointe, marqués en surface à leur base par un duvet blanc encore plus rare que sur l’aréole centrale.
Sur gélose maltosée (milieu d’épreuve). — Culture régulièrement acuminée depuis les bords jusqu’au centre de la surface. Tissu rappelant les étoffes laineuses. Couleur violet lilas clair. Bouton central blanc. Surface dorsale noire, incisée profondément, liseré périphérique blanc.
Sur gélose lactosêe (formule du milieu d’épreuve). —Au centre, bouquet blanc duveteux très petit, posé sur une aréole jaune serin, entourée d’un cercle pâle d’aspect humide.