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CHAPITRE V

SUR L HYPOTHÈSE d’üNE EXISTENCE SAPROPHYTE DES TRICHOPHYTONS

Lorsque nous avons démontré la pluralité extrême des espèces trichophytiques sur l’homme; en particulier la pluralité des espèces trichophytiques ectothrix ; en opposant cette multiplicité d’espèces à la rareté relative des exemples que l’homme en présentait, nous avons émis trois hypothèses pour l’expliquer :

1° Ou bien ces parasites rares chez l’homme devaient être des parasites fréquents des animaux. C’est la conclusion que nombre de faits précédents ont appuyée;

2° Ou bien les trichophytons avaient une distribution géographique régionale, et les espèces exceptionnelles dans un pays pouvaient être fréquentes dans un autre : c’est la dernière hypothèse que nous venons de discuter ;

3° Ou bien la conservation des espèces trichophytiques, de certaines espèces du moins, était assurée par une existence saprophyte : et c’est ce dernier point que je veux discuter ici.

Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance théorique de cette hypothèse.

Si elle se trouvait vérifiée, tous les cas de teignes humaines n’auraient pas forcément pour cause un cas antérieur de teigne, chez l’homme comme chez l’animal. La contagion médiate ou immédiate ne serait pas la seule et invariable cause de la maladie.

Un corps inerte, quelconque, pourrait être pour l’agent virulent non pas un simple véhicule passager, mais un milieu de culture naturel assurant non seulement la conservation, mais la vie active du parasite et pendant un temps indéterminé. En sorte que le contact de ce corps étranger, de ce substratum inerte de la teigne, serait à redouter à l’égal du contact direct d’un teigneux.

En d’autres termes, les trichophytons pourraient avoir en dehors de leur vie parasitaire, la seule connue jusqu’ici, une vie

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indépendante, spontanée, celle que nous connaissons aux aspergillées et aux pénicillées par exemple.

Telle est l’idée sur laquelle je voudrais revenir, sinon pour en apporter une preuve expérimentale positive, au moins pour fournir quelques arguments à son appui.

Il me faut exposer d’abord dans quelles conditions cette thèse pourrait être pleinement vérifiée. Il faudrait qu’on rencontrât dans la nature un des nombreux trichophytons que nous connaissons désormais. Et qu’on le rencontrât non pas à l’état de germe, de semence, mais en pleine végétation, existant là sans qu’on l’eût artificiellement semé. Il faudrait qu’on vérifiât ses caractères par les cultures et son action parasitaire par des inoculations positives.

Dès le seul énoncé de ce problème, on peut remarquer combien la solution en est difficile.

Il existe plusieurs milliers de mucédinées connues et classées qui ne sont peut-être pas la millième partie de celles qui existent. Elles existent sous des formes quelquefois si différentes entre elles qu’on a souvent peine à les reconnaître pour un même individu.

Enfin les unes aiment telles conditions d’existence, d’autres telles autres; chaque pays, chaque terrain et dans chaque pays, dans chaque terrain, chaque matière ayant vécu, chaque particule organique a sa flore de mucédinées spéciales...

Ainsi demandée à un hasard naturel, la solution peut être longtemps attendue. Et pour preuve il n’y a qu’à rappeler ce fait : que l’idée d’une existence saprophyte a été émise pour un autre parasite de l’homme et de l’animal, pour l ’Actinomyces Bollingerii, et cependant toutes les recherches qui ont appuyé cette idée ont été insuffisantes jusqu’ici à en faire la démonstration.

En ce qui concerne l’actinomycose cependant, le problème était plus circonscrit encore qu’il ne l’est pour les trichophytons, ■car on a vu souvent déjà, dans les 8/10 des cas étudiés de la maladie environ, qu’il fallait incriminer surtout les piqûres dues aux pointes des épis de graminée : foin, orge, avoine, etc.

Eh bien, malgré ces indications, que les faits d’observation eux-mêmes fournissaient, la preuve de l’hypothèse énoncée déjà depuis dix ans est encore à faire.

LES TRICH0PHYT1ES HUMAINES

En considérant donc l’aléa de pareilles recherches on voudra bien, j’espère, me pardonner de ne pas fournir de preuves directes et absolues de la même hypothèse que je propose pour les trichophytons.

Toutefois, pour qu’une hypothèse ait quelque valeur, encore faut-il quelle soit plausible, qu’on ait au moins des présomptions de la croire vraie.

Sur quels arguments puis-je appuyer la mienne? C’est ce que je dois exposer maintenant.

Mes arguments sont multiples et d’ordre très différent.

1° Le premier est tiré de l’examen botanique comparatif de la plante dans le cheveu et dans la culture ;

2° Le second s’appuie sur l’examen de faits analogues à ceux que j’observe, mais empruntés à d’autres chapitres du parasitisme. C’est donc un argument de comparaison, d’ordre logique ;

3° Enfin mon troisième et dernier argument sera le seul expérimental : les trichophytons ou du moins certains trichophytons cultivent facilement sur des milieux naturels quelconques comme de véritables saprophytes banals.

I. — Je dis qu’un premier argument peut être fourni par l’examen botanique de la plante dans sa vie parasitaire et dans sa vie en culture artificielle.

Une mucédinée complète est formée de plusieurs organes. Comme les plantes ont des racines et des branches, la mucédinée envoie au sein du milieu nourricier un feutrage mycélien, et elle émet, au dehors, des filaments aériens. Enfin devenue adulte, elle produit suivant des formes particulières à son groupe et à son espèce des hyphes sporifères qui sont, si l’on veut, ses tiges florales, ou mieux, fructifères.

Dans l’épidejme ou dans le poil, jamais aucun trichophyton ne montre ces divers organes. On ne trouve que des filaments très peu ramifiés et jamais d’hyphe différenciée supportant des spores.

Au contraire, si l’on cultive les trichophytons, que voit-on se produire?

Des filaments grêles et d’une pousse vigoureuse, dont les

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enveloppes sont minces, car l’être n’a pas à se garantir contre son milieu, et dans les milieux de culture les plus divers, le bouillon, les sirops, l’urine, etc., on voit la plante atteindre à son développement complet. Elle émet ses tiges sporifères.

Voilà le fait : dans leur vie parasitaire le développement des trichophytons est incomplet. Dans leur vie extérieure en culture sur tous milieux artificiels, ils atteignent à leur plein et entier développement.

Ainsi les plus simples matériaux organiques sont pour eux un aliment meilleur que ceux qu’ils trouvent dans la vie parasitaire, et cependant ils n’en auraient jamais profité?

Si donc on admettait pour ces êtres cette seule existence parasitaire, il faudrait admettre aussi qu’avant les méthodes 'pastoriennes jamais les trichophytons ri auraient atteint à leur développement intégral , qui serait en permanence resté à l’état de virtualité.

Telle serait la singulière anomalie qu’il faudrait supposer si l’on voulait à tout prix échapper à l’hypothèse que j’émettais en commençant.

Et n’est-on pas conduit, au contraire, à penser que si les éléments chimiques des décompositions organiques suffisent à la vie complète des trichophytons, ils en vivent?

Et que si la vie parasitaire les réduit au strict minimum de leurs organes végétaux, s’ils peuvent à la rigueur s’adapter à ces conditions, elles ne sont pour eux qu’un accident?

Telle est la conclusion, semble-t-il, logique, à laquelle conduit l’examen botanique de la plante dans sa vie extérieure et dans sa vie parasitaire.

II. — La seconde raison qui appuie l’hypothèse d’une vie non parasitaire du trichophyton est une raison de comparaison. Voici comment on peut l’énoncer :

Les bactéries pathogènes, ordinairement, ne peuvent pas vivre en saprophytes ; la concurrence vitale des microbes de putréfaction les tue.

Mais il n’en est pas de même pour les champignons parasites déjà connus. Je citais tout à l’heure Yactinomyces dont la vie saprophyte, bien qu’elle ne soit pas prouvée, ne fait plus guère de doute actuellement. Toutefois je ne puis l’apporter dans le débat puisque sa vie parasitaire, ou sa vie en culture artificielle nous sont seules connues.

Mais, prenons Y Aspergillus fumigatus , celui de la tuberculose aspergillaire de Chantemesse, Rènon. Il fut connu comme saprophyte bien avant que son parasitisme ne fût soupçonné.

Chez lui, c’est l’existence saprophyte qui est la règle, et le parasitisme l’exception.

Enfin, si l’on veut prendre un exemple encore plus proche du champignon de la teigne trichophytique, il serait fourni par le type même de sa famille botanique, le Bothrytis Bassiana , la muscardine des vers à soie.

En résumé, si chez les bactéries pathogènes la vie saprophyte est rare, bien qu’on en connaisse des exemples; chez les champignons pathogènes, l’existence saprophyte est probable pour tous et démontrée pour quelques-uns. Il est donc logique de penser qu’elle est possible aussi pour les trichophytons, comme pour les mucédinées parasitaires que l’on connaît.

Quelques faits d’observation semblent appuyer ces raisons : Dans les trois cas de teigne du cheval où le siège de la lésion m’avait été connu, elle occupait la tête du cheval et plus particulièrement les naseaux... comme l’actinomycose du bœuf.

J’ai trouvé une fois chez un homme sept médaillons trichophytiques de cette même espèce, tous disséminés sur les deux avant-bras. Cet homme n’avait aucun rapport avec les chevaux, il n’en avait ni pansé, ni touché, bien qu’il fût employé au grenier à fourrages de la Compagnie des Omnibus. En revanche, quinze jours avant l’apparition simultanée des lésions, il avait été occupé toute une semaine à débotteler du foin...

III. J arrive enfin au dernier argument dont j’appuierai mon hypothèse. S’il ne lui fournit pas une preuve péremptoire, au moins lui donne-t-il une base expérimentale sérieuse.

Le trichophytoii cultive sur l’humus végétal, le terreau de serre, le bois pourri, les graines, même revêtues de leurs gaines cellulosiques, etc. J’ai pris pour ces cultures le trichophyton ectothrix du cheval; en quelques jours, il a recouvert et pénétré ces divers milieux avec la même activité qu’il montre sur les milieux artificiels de culture des laboratoires.

A ces expériences, on peut objecter quelque chose. En stérilisant au préalable ces milieux, j’ai enlevé au trichophyton tout effort de concurrence vitale. De même on peut conserver longtemps certains bacilles pathogènes dans des milieux inertes, si

ANALYSE EXPÉRIMENTALE

ces milieux sont stérilisés avant de les recevoir; ils y périssent si ces milieux sont envahis par des saprophytes.

Mais on peut répondre à cette objection en cultivant le même trichophyton sur les mêmes milieux sans les avoir stérilisés au préalable. Sur du chaume pourri, ce trichophyton végète alors même qu’on l’arrose chaque jour avec une eau non stérile. Et il est facile de reprendre sa culture après plusieurs semaines.

La parenté de ces moisissures avec le Bothrytis Bassiana m’a fait essayer ces cultures sur le bois et sur la feuille du mûrier. Elles s’y développent parfaitement (fîg. 120).

Enfin, curieux de mesurer l’exiguïté des besoins de ce champignon, j’ai ensemencé avec une parcelle d’une culture : d’une part de l’eau distillée, de l’autre de l’eau ordinaire prise au robinet de la fontaine, enfin un matras contenant du liquide minéral'de Winogradsky L

Après deux mois l’eau distillée et l’eau de fontaine n’avaient fourni aucune culture je crus d’abord qu’il en était de même du liquide de Winogradsky, quand en l’examinant plus attentivement je remarquai au fond du vase deux ou trois boules d’apparence muqueuse. Examinées au microscope, elles étaient constituées par un mycélium ; reportées sur des milieux propices, elles ont reproduit la culture-mère, intégralement.

Ainsi dans un liquide ne contenant exactement que des sels minéraux, sans traces de matière organique, le trichophyton pris pour sujet de ces recherches a cultivé, faiblement à la vérité mais visiblement, ainsi que l’examen de ses cultures en milieu minéral et de ses cultures-filles sur gélose maltosée en témoignent.

Evidemment de telles preuves n’ont pas toute la valeur qu’aurait la découverte accidentelle du trichophyton sur un vieux bois recueilli par un botaniste, en pleins champs, cependant tout

1. Voici la composition de ce liquide dont Winogradsky s’est servi pour la culture de ses ferments nitreux :

Phosphate de chaux. 0 gr. 1

Sullate de magnésie.... 0 gr. S

Chlorure de calcium . traces

Carbonate de soude...... .... 0 gr. 5

Carbonate de magnésie .. excès

Eau distillée........ 100 gr.

Sulfate d’ammoniaque.... 0 gr. 2

incomplets que sont les faits énumérés plus haut, je crois qu’on ne peut leur dénier toute importance.

S’ils ne prouvent pas absolument que le trichophyton existe autrement que comme parasite dans la nature, ils prouvent du moins que c’est possible.

Aussi bien, n’ai-je pas apporté cette idée autrement que comme une hypothèse, non comme un fait certain. Dans ces conditions je ne devais démontrer qu’une chose, c’est que 1 hypothèse était plausible. Et c’est cette démonstration que j’espère avoir donnée.

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