‹ Les triomphes de l'abbaye des ConardsChapitre 2 sur 59 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

conciles pour répondre de leurs actes. Dans l'histoire, on ne leur a pas marchandé l'eau et le sel afin de les exorciser. La monarchie regardait alors tout novateur, tout audacieux, comme une sage aïeule qui se préparerait à redresser l'orthodoxie de ses iils en leur prouvant qu'ils se trompent... à l'aide de quelques centaines de fagots ; et cependant, lorsque arrivait l'époque de liesse appelée Fêle des Fous, il y avait plus de rebelles que de soumis ; on riait à belles dents au nez des magistrats qui auraient voulu s'opposer aux licences toujours engendrées par une pareille troupe, mais qui, en définitive, finissaient par octroyer de bonne grâce la permission requise de célébrer la fête, dans la crainte d'exciter des murmures en touchant à l'un des privilèges de la cité. Le titre de fou, des mots fatuus et stultiis, était donné à chacun des associés d'une confrérie de bouffons, jouissant, à certaines époques de l'année, du privilège de tout dire et de tout faire. Les membres se recrutaient dans l'ordre civil, et surtout dans le clergé. Toute les religions ont accordé une large part à la sensualité : l'Inde, la Grèce, Rome, en offrent l'expression ; sous les noms baroques dont le christianisme affuble parfois les bienheureux, on retrouve toujours le vieux culte païen persistant. L'obstination populaire, dit un savant auteur, conservait aux saints les traits physionomiques des anciens dieux. C'est de celte façon que saint

Si;U LA FETE DES FOUS VU

Guignolet remplaça Priape, et que les femmes allaient invoquer en lui lo principe de la fécondité. Par la même raison , ceux qui s'étaient réunis aux banquets antiques en l'honneur d'Eros, se rallièrent aux agapes inaugurées en mémoire du Nazaréen. Les bacchanales, les saturnales , les mystères institués en souvenir de la bonne déesse, reparurent sous le titre de Fête des Innocents, de Saint-Nicolas, de Fête-Dieu, de Fêle de l'Ane, etc., et tant d'autres qui ont été comprises sous le caractère générique de Fête des Fous.

Salomon ayant écrit que le nombre des fous est infini : Stultoruni inûnilus et nunierus, on avait cru devoir faire remonter jusf{u'à lui la célébration de ces coutumes burlesques ; mais il n'est pas nécessaire de demander à Salomon un pareil patronage, pour posséder la certitude que ces réjouissances, toutes liturgiques, avaient vu retentir leurs premières hymnes et promené leurs cortèges primitifs, aux fêtes d'Aphrodite et de Dionysos, avant de reparaître au moyenâge sous cette rubrique : Feslum fatuorum.

Persuadons-nous une fois pour toutes que nous n'avons qu'établi la transmutation du culte ancien dans le culte moderne ; nous n'avons fait en quelque sorte, que détachei des bostjuets antiques les guirlandes de myrtes et de roses qu'on y suspendait en l'honneur des dieux, pour les effeuiller sur ies autels de Jésus.

VIII XOTICI::

Si l'on fouillait l'histoire des premières sectes hérétiques de l'Église, Carpocratiens, Adamites, etc., on y verrait trôner dans les réunions l'incurable folie, qui sera plus tard érigée en institution. Les Ascodrugites, sur-"? tout, poussèrent assez loin la bouffonnerie ^ sacerdotale ; ils mettaient auprès de leur \ autel un ballon, le gonflaient fortement jet ; dansaient autour. Ce ballon devait signifier ; ])0ur eux qu'ils étaient remplis du Saint-., Esprit.

C'est sous le nom de Fêle des..JBarhalûives qu'on retrouve l'une des plus anciennes de la fête des fous au moyen-Age. Cette dénomination était venue du mot harhoiro, — masque à crins barbus, — dont les religieuses se couvraient la figure en pareille circonstance.

Grégoire de Tours dénonce les filles de Sainte-Radegonde, de Poitiers, comme ayant célébré des barbatoires dans le couvent : Barbatovias intus co qiiod celebravorit. On verra aussi par la ville, à des époques prescrites, la bande joyeuse de l'abbé de Maugouverne ; à Paris, les Badins, les Turlupins, les Enfants sans-soucis ; à Dijon, la Mère-Folle et son cortège ; à Rouen enfin, la confrérie des Couards, à peu près vers le milieu du XIV« siècle.

Si l'on en croit les chroniques normandes, le fondateur aurait été un certain Dom de la Bucaille, sur lequel une chanson a longtemps circulé dans la cité d'Evreux ; chan-

Sun LA FETE DES FOUS IX

son qui révèle en même temps la façon dont les prélats en usaient avec les moinesses :

Vir Monachus in mcnsc Julio Egrcssus est c monasterio C'est Dom de la Bucaille.

Egressns est sine Itcentia Pour aller voir Dona Venitia Et fair la ripaille.

Ce Dom de la Bucaille, prieur de l'abbaye de Saint-Taurin, rendait d'assez fréquentes visites à la dame de Venissc, abbesse de Saint-Sauveur.

Dans les communautés des deux sexes, on présidait à l'élection d'un abbé fou et d'une abbesse folle. Mais c'est surtout dans les monastères normands que l'on verra cet usage répandu aux fêtes des Innocents et des Couards. Odon Rigaud, arche\ôque de Rouen, dans une visite pastorale qu'il avait faite à son diocèse, en blio, racontait déjà en son procès-verbal que les vierges consacrées au culte s'abandonnaient en toute gaieté à la pratique des saturnales. « Nous vous défendons, leur écrivait-il, ces amusements dont vous avez l'habitude : hidibria consueta ; de vous revêtir d'habits profanes, ajoutait le jjrélat : indiicendo vos vestihus seciilarium ; et de danser soit entre vous, soit avec des séculiers : aut inter vos, seii cuni seciilaribiis choreasducendo. »

Comme on le suppose, l'usage avait bel et

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