‹ Les trois amants, pièce en deux actesChapitre 6 sur 89 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

MAURICE

Pourquoi jamais?

LUCIEN.'

Nous n'avons pas la même façon de voir et de sentir. Jamais, non, jamais je ne pourrais m'accoutumer à donner la main au mari d'une femme qui le tromperait pour moi et sous mes yeux. Je ne te blâme pas, je ne dis pas que tu aies tort, mais je dis que cela me serait impossible. Je ne sais pas feindre, je ne sais pas dissimuler, je ne sais pas mentir, et la pensée qu'un mari pourrait jeter sur moi un regard de suspicion légitime...

MAURICE

Eh bien, quand il te soupçonnerait?

LUCIEN

Quelle attitude prendre en lui parlant?

MAURICE

On a l'air de ne s'apercevoir de rien.

LUCIEN

Mais s'il s'aperçoit de tout?

On prend ses précautions... on s'applique à le dépister. Cette nécessité de se tenir sans cesse sur ses gardes est un aiguillon. Entre une liaison avec une femme payée qui vous déconsidère et une femme mariée qui vous pare de toutes les

qualités que vous prête la prodigalité de son imagination, il y a la même différence qu'entre une course plate et une course de haies. Plus il y a d'obstacles, plus il y a d'attraits.

LUCIEN

Et si le mari en appelle loyalement à votre loyauté?

MAURICE

On fait bonne contenance.

LUCIEN

C'est-à-dire qu'on lui ment... Et s'il vous voit rougir?

MAURICE

On détourne le soupçon en se plaignant d'un excès de chaleur.

LUCIEN

Et s'il vous voit pâlir?

MAURICE

On s'en prend à la rigueur du froid.

LUCIEN

Me sentir pâlir ou rougir devant un autre homme! Cela suffirait pour m'ôter toute présence d'esprit. Maurice, tu en penseras ce que tu voudras, mais plutôt que de mentir à un mari qui m'interrogerait, j'aimerais mieux vendre mon dernier coupon de rente et en donner le prix à Léena.

MAURICE

C'est de l'orgueil mal placé!

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