III
Glackemeyer. — C'est juste.
Thomas Amiot. — Mais il n'y a point demotion, pour que ce soit au moins régulier.
JOHNNY DuVAL. — Laissez-le donc faire ; il va nous dire quelque chose de beau, tant en anglais qu'en français.
Hamel, (Tîin to7i à la fois solennel et majestueîix. — Vous, Johnny Duval, écuyer, avocat, membre du Parlement Provincial, ami du Stalic quo^ et reviseur de nos écrits, et vous qui les colportez, sieur Thomas x\miot, aussi avocat et marchand, pour avoir, le 5 mai courant, en plein jour, quand c'était l'ordre de n'agir que le soir et dans le secret, écrit, lu et colporté une certaine pièce adressée au Bibliothécaire salarié de la Chambre d'Assemblée, et ce faisant, vous être laissé prendre sur le fait, et nous avoir trahis tous . . .
Duval. — Il aura de la peine à sortir de sa période.
Hamel — ... pour ces raisons, dis-je, mon devoir m'oblige de vous censurer et admonéter. Cette circonstance est d'autant plus pénible que vous étiez ceux sur lesquels on comptait le plus . . .
Duval, bas, — Oh! oh! il parle comme rOrateur.
Hamel — . . . et ceux qui montriez le plus d'acharnement contre les Patriotes. Puisqu'il en est ainsi, pour sauver notre honneur et faire un exemple, je vous censure donc et je vous gronde, et vous êtes par le présent censurés et grondés.
Glackemeyer. — C'est juste, oh ! oui, c'est juste. C'est même satisfaisant pour nous ; mais il faut quelque chose de plus pour le public, quelque chose qui sorte de l'enceinte de ce comité. Il serait bon que, pour priver ces messieurs de l'honneur de passer pour les écrivains du Statu quo, on les forçât de signer une lettre que je leur ai préparée, et que l'on fera imprimer dans les gazettes.
JOHNNY DuvAL. — Voilà bien encore de •vos propositions, Isl. le proposeur banal.
Glackemeyer. — Ecoutez donc, que je m'explique, encore ! Vous, M. Thomas Amiot, vous signerez une lettre d'injures contre quelque patriote qui vous tancera encore mieux qu'on ne le saurait faire, et par laquelle vous nierez nettement que M. Johnny Duval ait jamais écrit avec nous. Et vous, M. Duval, une autre lettre qui décèlera vos craintes au sujet de votre élection, indiquera que vous ites piqué, outré, et se terminera par de grosses
injures contre le bibliothécaire de la Chambre d'Assemblée.
JOHNNY DuvAL. — Voilà bien de belles explications ; mais il me semble que j'aurais pu écrire moi-même sans avoir recours à votre plume.
Glackemeyer. — C'est vrai, c'est juste^ mais . . .
Hamei.. — Qu'on lise au moins ces lettres.. {^Glackemeyer lit).
JOHNNY DuvAL. — Ah ! M., vous faites des admissions à nous perdre tous ; vous supposez la conversation vraie ; et puis V honnête exis^ tence d'Amiot va faire rire tout le monde.
Glackemeyer. — Je crois, en effet, que vous avez raison ; je serais prêt . . .
Les autres. — Non, non ; c'est bon comme cela; qu'ils signent, qu'ils signent.
Thomas Amiot. — Moi je suis prêt à signer, pourvu que je me venge.
Hamee. — Division ! division ! (Ils se divisent).
Pour r impression des lettres : Roy^ Crémasi^ Amiot. Contre : Duval^ Glackemeyer,
JOHNNY DuvAL, en signant. — J'aurais gagé d'avance que Glackemeyer allait faire comme au Conseil-de-Ville dans l'affaire de M. Me-
Kenzie : faire une motion et voter contre ; il est satisfait pourvu qu'il propose. Pour moi, je
m'ris de tout cela. Dieu merci ! avec cette lettre, je n^aurai pas de peine à faire croire que je ne suis pas du Statu quo. (Tho7nas A?niot signe après lui).
Hamel. — Maintenant, Messieurs, il faut se venger des patriotes, il faut écrire quelqu'petite chose sous le nom d'un A7ni du Statu quo.
JOHXXY DuvAL. — Ecrive qui voudra, pour moi, j'en ai fait et payé ma part.
Glackemeyer. — Moi j'ai préparé une bonne petite pièce, qui est drôle, drôle ; j'étouffe de rire quand je la lis ; pourtant je la garde pour une autre fois. Mais vous, M. Crémazi, vous avez coutume de nous préparer de bonnes phrases. . .
Crémazi. — Bah ! pas plus qu'un autre. Pourtant, vous savez que c'était moi qui avais fait récrit signé Un autre^ au sujet de l'assemblée du 20, et dans lequel je disais de grosses injures aux citoyens du faubourg Saint-Jean ; c'est bien dommage que notre éditeur m'ait morcelé cette pièce-là. Vous n'ignorez pas non plus que j'étais l'auteur de la Graine de Perlinpi7ipi7iette . . .
Glackemeyer. — Ah ! mé que c*était drôle, ça !
CrÉmazi. — J'avais aussi préparé une autre jolie petite pièce, que j'avais remise à Roy pour notre imprimerie. C'est celle-là que votre comité, un jour, a eu la générosité de supprimer, et dont il s'est approprié le fond.
JOHNNY DuvAL. — Il fallait crier au voleur / au plagiaire I Mais dites donc, M. Crémazi, êtes-vous parti pour nous énumérer tous vos chefs-d'œuvre? De grâce, s'il vous plaît, de grâce . . .
CrÊmazi. — Bh bien ! au fait. J'ai fait pour ce soir une bonne collection de mots forts et ronflants, que j'ai tirés du mémorial de la Révolution française : on en pourra barder nos communications. Ce sont : résohitionnaires^ révolutionnaires^ rèvolutio7i^ destruction^ maratisme^ robespierrisme^ libéraux^ boîirreaux^ réformistes^ terroristes^ jacobins^ chiens.
JOHNNY DuvAL. — Je n'ai jamais encore entendu parler d'un pareil expédient. Que n'apportiez- vous un dictionnaire de rimes?
Glackemeyer. — On pourrait faire quelque chose de drôle avec cela. Tenez, moi, j'en ferais une bonne tirade de vers. Attendez un peu que j'y pense . . . {Se passant la main sur le front) :
[ii6]
Les gens résolutionnaires
Sont dans le cœur révolutionnaires.
Ils veulent tous la révolution,
Pour profiter de la destruction.
Ils feront naître un hideux maratisme,
Accompagné d'un dur robespierrisme ;
Tels sont, Messieurs, tels sont les libéraux ;
De leur pays ils seront les bourreaux.
Méfiez-vous de tous ces réformistes,
Fiers intrigants, infâmes terroristes,
Brigands, bandits, clubistes, jacobins,
Qu'on ne peut mieux comparer qu'à des chiens.
JOHNXY DuvAL. — C'est là, sans doute, un de vos ifnpromptus faits à loisir ?
Roy. — Mon Dieu, que c'est sublime ! ça ressemble beaucoup à quelques beaux morceaux que j'ai lus dans VAmi du Peuple.
Glackemeyer. — C'est pourtant un 1771promptîc.
CrÉmazi. — Un impromptu^ Monsieur, pas fort ; il y a bientôt huit jours que j'y travaille avec vous.
Du\^AL, [à pa7't). — Bah ! je l'aurais gagé.
Gi<ACKEMEYER. — X'étiez-vouspas convenu ?
CrÉmazi. — C'est que vous preniez toute la gloire pour vous. Du moins j'ai le mérite d'avoir fourni les rimes.
Glackemeyer. — Moi, les pensées et la poésie.
DuvAL. — Et moi, Dieu merci ! de n'y avoir point contribué. Vous, monsieur Crémazi, vous voudriez jouer un rôle dans les comédies, je le vois. Ça vous donnerait de l'importance. Consolez-vous, nous irons ensemble à l'immortalité.
Hamel. — Toujours, ce beau bavardage-là ne fait point un article pour M. Neilson. S'il fallait, après deux mois, n'en point envoyer, tout le monde dirait bien que la Comédie du Canadien nous a mis en déroute. M. Crémazi, allez donc voir si vous ne pourriez pas escamoter quelques petits faits. {Crémazi sort).
JOHNNY DuvAi.. — Pour moi je ne suis pas capable d'écrire une bonne ligne ce soir, et puis je ne veux plus. Laissons cela là, il n'y a plus de chemin à courir. Ces chiens de patriotes, il est vrai, nous occupent un peu, mais si je parviens à être réélu, nous nous récompenserons. D'abord vous, M. Glackemeyer, à force d'intrigues et d'épigrammes, on vous aura la place de greffier en loi que vous convoitez.
Glackemeyer, à part. — C'est juste.
JOHNNY DuvAL. — Et VOUS, M. Jacques Crémazi . . . {en tour7tant sur son talo7t.) Ah ! il est sorti. . . Pour lui, il n'aura point la place
d'assistant-traducteur qu'il a tant sollicitée : il écorche l'anglais. Toujours, ne le lui dites pas. A propos, son patron ne nous visite plus. C'est ça qu'c'est lui qui a peur de jouer un rôle dans la comédie !
Glackemkyer. — Ah ! ben, ça s'rait drôle, ça.
JOHNNY DuvAL. — Pour VOUS, M. Thomas, on tâchera de déplanter M. Parent, et l'on vous fera bibliothécaire . . .
Amiot. — Je l'ai bien mérité !
JOHNNY DiA^AL — . . . à 4,8oo francs, dont vous ferez 480 livres par année. Voilà bien de quoi arrondir votre honnête existence, et vous épargner tous ces commerces de p'tit détail, (surtout celui des redingotes) qui vous donnent itant de tablature. C'nest pas tout, ces 400 louis d'honoraires, refusés depuis si longtemps à l'avocat du Roi, j'en ferai le sujet d'un bill, que je me promets de faire réussir. Moi, je me contenterai de faire du bruit, de me jouer de mes constituans, et d'être à la tête d'un parti.
Glackemeyer. — Mais ce pauvre M. Neilsou, vous ne lui donnez rien? Il serait juste, pourtant. . .
JOHNNY DuvAL. — Oh! lui, c'cst uu man-
geur d'argent ; il n'a jamais travaillé que pour ça. Eh bien ! il aura les impressions de la Chambre à l'ancien taux. Ainsi, messieurs, travaillez pour mon élection, et je travaillerai pour votre bourse. Mais, c'est ce maudit faubourg St-Jean que je redoute. Ils sont si . . . Et puis tenez, l'écrit des Chiens me fera toujours tort, malgré qu'on dise . . .
Hamel. — Certes, oui, je crains fort que vous n'en teniez pas autant que vous en promettez. Quant à M. Neilson, il faut tâcher de nous l'attacher. Il y aurait peut-être moyen de lui faire avoir la Gazette par Autorité. Je suis avocat du Roi ... Et il en a déjà été parlé . . .
JOHNNY DuvAL. — Cela ne serait pas mauvais ; pour le coup on serait sûr de sa politique, et qu'il ne changerait plus.
Hamel. — Mais toujours faut-il lui préparer un écrit du Statu quo . . .
Glackemeyer. — Du drôle, toujours !
Les autres, tous dhine voix. — Ah ! oui.
Glackemeyer. — Du drôle, toujours, (//j rient).