‹ Les trois cœursChapitre 2 sur 7 · FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE

DB L'AGADBMIB française

11 y a longtemps que je désire faire, pour les amis connus et inconnus qui s'intéressent à mes écrits et pour moimême, un petit examen de conscience littéraire. Or, ce livre manque de quelques pages pour avoir l'épaisseur voulue. C'est une occasion. J'en profite.

A mes débuts dans les lettres, il y a

dix ans, j'étais naturaliste^ comme presque tous les « jeunes » d'alors.

Zola nous avait grisés — non par son succès : à vingt ans, quand on a le cœur sain, on pense si peu au succès ! » — mais par la vigueur de son talent encore contesté, par la crânerie de l'attitude qu'il opposait aux injustes attaques qui pleuvaient sur lui. Nous avions admis d'enthousiasme les raisonnements par lesquels il rattachait son esthétique particulière à celle de Balzac, de Flaubert et de Goncourt, nos maîtres préférés parmi ses aînés, et nous rêvions la constitution d'une Ecole, oui, d'une Ecole qui aurait eu ses batailles et ses victoires, sa première d'Hernanif son général et ses

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capitaines, son Victor Hugo, son Sainte-Beuve ; d'une Ecole où Ton aurait été plusieurs à marcher coude à coude dans la vie littéraire, unis par les mêmes admirations et les mêmes haines, conquérant tous ensemble, pour nous et nos chères idées, notre place au soleil.

Hélas! ce rêve ne s'est pas réalisé, et pour plus d'une cause. .

Nous ignorions, d'abord, le morcellement des talents, des idées et des in térêts, qui est un des faits de la vie contemporaine. Nous ne savions pas que la loi delà diflférenciation s'applique à la littérature, qui a perdu tous ses traits collectifs et ne produit que des œuvres de plus en plus individuelles ;

et, nous en fussions-nous doutés, nous avions trop d'ardeur pour hésiter à remonter le courant, nous aurions cru que notre volonté suffirait à maintenir notre factice cohésion.

Mais il y avait dans notre « école »

un autre germe de destruction : la théorie que nous acceptions pour drapeau ne nous convenait pas. Nous avons pu être des « naturalistes » de conviction, nous ne Pavons jamais été de tempérament, — pas plus que Zola lui-même, qui se plaignait tant d'avoir conservé un « levain romantique » et comptait sur la génération nouvelle pour réaliser pleinement sa « réforme ».

Son attente a. été bien déçue, et ils ont joliment divergé de leur point de

départ, les naturalistes d'il y a dix ans, à mesure qu'ils ont pris conscience d'eux-mêmes : Huysmans est devenu

un fantaisiste aigre, un âpre humoriste qui incline au mysticisme; Hennique, si l'on en juge par son dernier livre, entre dans une voie parallèle; Maupassant tourne au psychologue; et parmi les plus jeunes, combien y en at-il qui persistent encore dans le roman dit d'observation?...

Il faut dire qu'il devait se développer en nous des besoins que le naturalisme nepouvaitsatisfaireiilétait, de son essence, satisfait de lui-même, très limité, matérialiste, curieux des mœurs plus que des caractères, des choses plus que des âmes ; nous étions — et nous

devions le devenir de plus en plus — des esprits inquiets, épris d'infini, idéalistes, peu attentifs aux mœurs et qui, dans les choses, retrouvions toujours l'homme. Le naturalisme allait, pour prendre des exemples concrets, en littérature à Balzac, en art à Manet ou même à Courbet ; nous allions à Stendhal et à Gustave Moreau. De ces essentielles divergences, nous devions bien nous apercevoir un jour.

Chacun de nous a fait à sa manière ses expériences personnelles, et je dirai tout à l'heure comment j'ai fait les miennes. Auparavant, je veux noter quelques causes générales qui ont, je crois, agi sur les hommes de ma génération.

Bien des idées nouvelles sont entrées dans l'air, depuis dix ans,, et il y aurait un beau chapitre d'histoire à écrire sur les courants divers qui se sont formés et combattus. Comment la littérature actuelle, raffinée et aristocratique, a-t-elle pu sortir du mouvement utilitaire et démocratique qui entraîne le siècle? Comment le symbolisme qui fait son chemin a-t-il pu se développer sous l'action directe de maîtres qui niaient tout en dehors du fait? Comment le spiritualisme dont les derniers venus sont si fortement imprégnés, at-il pu si tôt succéder au matérialisme, que la politique, la philosophie et les mœurs s'accordaient à soutenir? Ce sont là des questions auxquelles on ne

pourrait répondre que par de longs développements, et que je me contente d'indiquer ; mais, s'il est vrai que la littérature annnonce et précède les grands mouvements sociaux, nous marchons au-devant d'une belle réaction dans tous les domaines I

Quelles que soient les causes intérieures qui ont préparé ce mouvement, il faut reconnaître qu'il est dû, en partie aussi, à des influences étrangères.

Seulement, qu'on n'exagère pas ces influences : les semences ne germent que dans les terrains préparés à les recevoir, et l'on ne ferait pas pousser des roses trop haut sur la montagne, ni des soldanelles à la plaine. Il n'en est pas moins vrai que des œuvres nous

ont été révélées, que nous ne connaissions pas et qui ont certainement contribué à nous éclairer sur nous-mêmes.

C'est d'abord, en ordre de date, la musique de Wagner, si intuitive, réussissant à noter la sensation avec une si merveilleuse exactitude. C'est en même temps — il faut bien le dire, quelque pénible qu'il soit d'être enrégimenté dans une phalange avec laquelle on n'a que peu de points de contact — c'est le pessimisme de Leopardi, de Schopenhauer surtout, si clairvoyant, si habile à découvrir les dissonances entre l'homme et la nature et ces contradictions du cœur et de la pensée dont la fréquence est inconciliable avec toute sorte de systèmes. C'est cette

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peinttire qui, s'inspirant des primitifs, suggère par ses lignes et ses couleurs le monde d'idées enfermé dans un corps humain, ou représente tout le sentiment qui est dans un regard ou qu'esquisse un geste. C'est, dans un cercle plus restreint, cette admirable poésie anglaise qui enseigne l'immatérialité des mots et des images. C'est surtout le roman russe, dans lequel on retrouve tous ces traits, mais atténués, comme corrigés de leurs artifices et relevés à la fois par une veine populaire et par la jeunesse d'âme de leurs auteurs.

Le sens caché dans ces œuvres inconnues nous aurait peut-être échappé, si des interprètes géniaux comme le vicomte de Vogué, ou merveilleusement

intelligents comme M. Bourget, ne nous les avaient expliquées. Les études de M. de Vogiié sur les romanciers russes ont, dans l'histoire de la littérature contemporaine, une importance sur laquelle on ne saurait trop insister; et les Essais de psychologie contemporaine ont été en même temps un signe très caractéristique de Tétat d'esprit de la jeune génération et un des livres qui ont exercé le plus d'action sur elle.

C'était la première fois que, dans une revue importante, sous une signature qui allait rapidement conquérir l'autorité, les « jeunes » trouvaient la reconnaissance de leurs vrais maîtres, réloge de ceux que la haute critique avait jusqu'alors traités avec dédain et

qui étaient les promoteurs du mouvement nouveau : Stendhal, Flaubert, les Goncourt, pour m'en tenir aux romanciers. Quelques réserves que nous ayons à faire sur les romans de Bourget, ses derniers surtout, nous, ses cadets, nous lui devons beaucoup ; et il y aurait ingratitude et faiblesse à ne pas le reconnaître.

Comment fus-je initié à ces idées si différentes de celles où m'entraînait mon « naturalisme ? » Cela se fit peu à peu, etjene saurais noter les phases de ma transformation. J'en veux pourtant indiquer quelques-unes.

La première fut, je crois, la publication des articles de Zola sur le roman eœpèrimental. Ils me poussèrent à des

réflexions qui devaient m' écarter de son propre système : Texpérience me plaisait; je la trouvais préférable à l'observation, qui fait de Tartiste un photographe et néglige ce que les faits ont de plus intéressant, c'est-à-dire leur signification. L'expérience laisse à l'écrivain ce droit aux conjectures et aux déductions, que l'observation lui enlève : elle l'autorise, elle l'oblige même à tirer de son propre fonds les raccords qui existent entre les faits et échappent à l'observation. Celle-ci donne des taches brutales ; celle-là, sans y viser, en s 'exerçant seulement, introduit les nuances; celle-ci est positive, précise et matérielle; celle-là — en littérature du moins — devient

bientôt intellectuelle et fantaisiste. J'en arrivais ainsi à mettre le doigt sur quelques-uns des défauts de la théorie naturaliste.

Vers le même temps, nous discutions beaucoup, avec Emile Hennequin, la théorie des milieux ; et ces causeries firent naître en moi le dégoût des descriptions, de leur minutie, de leur inutilité. Je songeai à les remplacer par l'étude de Têtre intime, et, par une réaction excessive et toute naturelle, j'en arrivai à rêver un roman dégagé de ce que j'appelais les « circonstances contingentes » , un roman exclusivement intérieur, se passant dans un cœur. C'est le moment où j'écrivis la Course à la mortj celui de

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mes livres qui m'a coûté le plus d'efforts, celui auquel je resterai toujours le plus attaché. D'abord, je l'avais rédigé sous forme de récit, à la troisième personne. La difficulté de faire manœuvrer pendant trois cents pages un héros sans nom qu'on ne sait bientôt plus par quelle périphrase désigner, me fit adopter la forme du journal. Je le regrettai plus tard, surtout après la publication du Sens de la vie y parce qu'une partie de la critique vit une confession personnelle là où, sans me priver de recourir à moi-même comme « document », j'avais tenté de faire un livre d'une portée plus générale que ne le serait un journal intime.

Les idées qui, dans la suite, s'emparèrent de moi et achevèrent de m' éloigner du naturalisme ne sont plus guère, ou, en tout cas, plus seulement d'ordre littéraire ; pour les exposer, il me faudrait les extraire du Sens de la vie y et l'on comprendra que je ne tienne point à indiquer ainsi la démarcation qui existe dans ce livre entre le moi et le non moi. On me permettra de noter ici qu'en me transportant d'un terrain sur un autre, j'ai conservé le même respect et la même admiration pour le maître que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de nommer, pour Emile Zola mon pour ses théories, puisque j'ai rompu avec elles, mais pour son œuvre, qui m' apparaît toujours comme l'une

des plus puissantes manifestations du génie de ce temps-ci.

Je voudrais bien essayer encore de définir le terrain sur lequel je me trouve à présent — et point seul, j'en ai la certitude. Nous sommes maintenant quelques hommes du même âge, un peu en deçà ou un peu au delà de la trentaine, qui nous voyons rarement, ne cherchons point à former une « Ecole » — c'est là une illusion dont nous sommes revenus, — n'avons point de corps de doctrine, et sommes pourtant intellectuellement très près les uns des autres. Nous avons passé à peu près par le même développement, nous sommes partis du même point, ou presque, et nous nous trouvons au -

jourd'hui arrêtés à la même étape. Oui, quand je lis un livre de certains, j'ai l'impression que je m'entretiens avec un frère d'esprit; et vraiment, ma plus chère ambition serait que mes livres fissent sur ceux-là une impression analogue. Si je ne crois plus aux écoles, si je ne crois plus à une cohorte de jeune» hommes réunis autour d'un fanion pour forcer la porte de la gloire, je crois encore à la joie de comprendre et d'aimer ceux qui ont de la vie la même conception, ceux qui goûtent les mêmes idées et recherchent la même forme de beauté.

Mais, définir ce fonds commun n'est pas chose facile, parce que nous ne sommes les uns et les autres qu'au dé-

but de notre carrière, et parce que, hélas ! nous avons encore le temps de nous développer en sens divers. Si j'avais la foi unilatérale de ceux qui croient au sens précis des termes, je prendrais le mot INTUITIVISME, et j'en ferais une étiquette à coller sur le flacon où nous nous débattrions ensemble. Le mot a ses avantages :

il est en « isme », comme il convient, il n'est pas trop désagréable à entendre, il est clair et facile à retenir ; mais il a un inconvénient :

il est un mot, et, comme tel, il ne dit qu'une seule chose. Or, il me faudrait un mot qui pût en dire beaucoup.

Un intuitif, en effet, est un homme qui regarde en soi-même : et c'est bien

ce procédé d'observation intérieure qui paraît devoir succéder à l'observation extérieure des naturalistes. Mais il ne suffit pas de regarder en soi : il faut y voir autre chose que soi. Un grand homme a dit : « Le Moi est haïssable. » Et un autre : « Moy, je regarde dedans moy, je n'ay afiaire qu'à moy, je me considère sans cesse, je me me contreroole, je me gouste. » Pascal et M on ta igné ont évidemment Tun et l'autre raison : le Moi est haïssable, quand il est exclusif et égoïste, et son étude n'est alors qu'oisiveté et prétention; elle devient tout autre chose, quand elle s'élargit et n'est que la clef qui vous ouvre les mystères de l'âme humaine ; on perd son temps à compter

les battements de son cœur, on ne le perd pas à en écouter vibrer l'écho dans la suite infinie des cœurs étrangers.

L'intuitivisme, si par hasard on voulait accepter ce mot, serait donc l'application de l'intuition comme méthode de psychologie littéraire : regarder en soi, non pour se connaître ni pour s'aimer, mais pour connaître et aimer les autres; chercher dans le microcosme de son cœur le jeu du cœur humain ; partir de là pour aller plus loin que soi, et parce qu'en soi, quoi qu'on dise, se réfléchit le monde.

On ne peut poursuivre un tel but dans un roman sans apporter des modifications plus ou moins radicales aux procédés littéraires communément

employés. Je n'ai certes pas la prétention d'avoir trouvé le moule qu'il faut trouver et qui s'imposera pour une période plus ou moins longue, comme s'est imposé l'ancien roman d'analyse de madame de La Fayette, le roman social d'Eugène Sue, le roman documentaire de Balzac ou le roman autobiographique de Benjamin Constant.

J'ai pourtant cherché, dans ce petit livre, à dégager le roman de quelquesunes des scories qui l'empêchent de se développer dans le sens indiqué :

de la description, d'abord, qui me paraît fastidieuse et surtout illusoire, car elle tient beaucoup de place, dit peu de chose et n'explique rien; et aussi des récits rétrospectifs qui, des-

tinés à présenter le personnage, sont devenus, à force d'usage, des clichés sur l'enfance, l'adolescence et l'éducation, et ont en outre l'inconvénient, quand par hasard ils signifient quelque chose, de marquer trop les lignes, de trop préciser les contours; et encore — quoique pas autant que je l'aurais voulu — des « scènes », qui conservent presque toujours un air désagréablement artificiel et théâtral. Mais ce ne sont là que des indications : il faudrait échapper plus complètement à la tyrannie des faits trop concrets et des figures trop précises, afin que leur sens général pût se dégager plus facilement ; il faudrait revenir, sous une forme à trouver, au Si/mbole ; ei je ne sais si le

moule trop brutal du roman s'y prêtera jamais.

Voilà, condensé dans le plus court espace possible, ce que je tenais à dire.

Mon livre aura Tépaisseur voulue, sans cesser d'ailleurs d'être fort mince ; et l'on trouvera peut-être qu'il ne valait pas la peine de remuer des mots en « isme » pour un si petit résultat.

Genève, novembre 1889.

EDOUARD ROD

LES

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