D. G. ROSSETTI
Richard Noral avait l'habitude de se confesser à lui-même en des méditations qu'il prolongeait parfois plusieurs heures, étendu, les yeux mi-clos, dans son fauteuil ou sur un divan, si paresseusement occupé de son
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introspection, qu'il dédaignait même de fumer. Il prétendait que la position horizontale, en favorisant en lui Téveil des rêves, imposait à ses idées une couleur plutôt agréable, les dépouillait, en tout cas, de ce qu'elles pouvaient avoir d'amer ou de cuisant, et que dans cette illusion de sommeil il trouvait parfois une illusion de bonheur. Ses idées, d'ailleurs, même en ces heures de repliement intime, restaient sujettes à de brusques soubresauts, tantôt lentes et se développant comme des théories sacrées, tantôt saccadées, rapides, hachées par la fièvre, passant avec rapidité du clair au sombre, selon les caprices d'indéfinissables liaisons, ou d'évocations mystérieuses qui les heurtaient et les poussaient, sujettes à disparaître ou à se précipiter au moindre bruit, souvent arrêtées net en plein essor, comme ces êtres ultrasensibles qu'hypnotise un coup de cloche ou
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le choc d'un cristal, ou au contraire tenues en éveil et promenées à Tinfini par quelque impression du dehors 9 quand le regard du songeur les flxait sur Tun des cadres qui décoraient son cabinet de travail; puis, suivant leur marche logique, elles finissaient peu à peu, dans une imperceptible dégradation, se fondant insensiblement avec des préoccupations pratiques ou sombrant -dans le vide, jusqu'à ce que Richard s'étirât, se secouât, se levât, et, abasourdi comme quelqu'un qui sort d'un trop long somme, reprît avec tranquillité le cours de ses opérations coutumières.
Le cabinet de travail où se passait quotidiennement ce menu drame intérieur et silencieux se prêtait à merveille aux fantaisistes voyages d'un esprit vagabond. Aucun bibelot n'y pouvait attirer l'attention, ni sur les tables, ni sur la cheminée, où seul un Penseroso rêvait entre deux flambeaux. Les pa-
rois étaient garnies de livres, et il n'y aurait rien eu à regarder, n'eussent été six grandes photographies encadrées dans des passepartout grenats, qu'on devinait soigneusement choisies parmi celles des chefs-d'œuvre préférés. L'une reproduisait ce buste du musée de Boulaq connu sous le nom de la Reine Tahisi : une étrange figure aux larges yeux en amandes, au front bas foisonnant de cheveux, aux lèvres épaisses, qui semble engagée encore dans une lointaine animalité, par laquelle elle exerce une redoutable séduction, pareille à l'image qu'on se fait de Cléopâtre, fascinatrice, ravageuse, enchanteresse et criminelle. Une tête de vierge lui faisait pendant, œuvre d'un vieux maître inconnu de l'École de Cologne, dont l'original se trouve à la Pinacothèque de Munich : la tète la plus divinement spiritualisée que peintre mystique ait jamais pu rêver, aux traits d'une finesse
aérienne, aux yeux clairs mirant l'infini , évoquant dans toute sa pureté la conception sublime de la femme immaculée, dont le cœur n'a jamais saigné d'amour. Puis venait la tragique Judith, de Sodoma, la justicière héroïque et souillée, prise de quelque poignant repentir de l'acte irrémédiable, travaillée de remords qu'aiguisent d'inavouables regrets, ayant à jamais perdu le bonheur, l'insouciance et le sourire. Puis, la Pia, de Rossetti, tournant d'un geste indiciblement expressif le fatal anneau par lequel sa vie est liée, son long col penché, ses grands yeux las ouverts sur l'éternité qui l'attend, qui l'attire, dont elle se sent tout près; et ensuite, le Roi Cophetusi^ de Burne-Jones, inutilement agenouillé aux pieds de sa mendiante : enveloppée dans ses haillons sur le trône où l'amour Ta conduite, ses traits douloureux racontent sa longue souffrance, la procla-
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mant impuissante à jouir du bonheur trop tard venu, et ses yeux, où flotte obstinément l'angoisse, disent qu'elle ne saura pas répondre aux extases de l'adorateur abîmé devant elle. Et enfin, un groupe chimérique sorti de l'imagination de Gustave Moreau : un cheval ailé à buste d'homme, auquel se cramponne une femme éperdue ; ensemble ils vont s'envoler au gouffre, gouffre d'inconnu que leurs regards ont sondé, abîmé ouvert par le haut et par le bas, vers le ciel et vers l'enfer, qu'appelle, que réclame, que veut l'inconscience de leur passion, et qui va se fermer sur eux, qui va les envelopper dans l'effroi de son chaos. Ces six images, attirant sans cesse le regard, tenant la pensée en éveil, c'étaitcomme une gamme où montaient les sentiments extrêmes, où chaque note aux profondes résonances faisait vibrer dans les lointains du cœur le désir, l'extase, l'hor"
reur, la pitié, la souffrance, et à la fin, dans des profondeurs plus intimes, Tamour épouvanté de rinconnu : visions matérielles de choses intangibles, entrant dans Tàme par les yeux. . .
. Que pensait Richard, en ces heures oisives, si fréquentes, qui lui faisaient reprocher de gaspiller son temps? Au fond, il poursuivait une équation toujours la même et toujours changeante : le rapport entre lui et les choses. Tantôt il cherchait l'explication de ses idées esthétiques, et comme il avait creusé les problèmes du beau, du vrai, de l'expression, sans d'ailleurs essayer de formuler ses opinions sur la matière ni de créer des théories, en pur amateur désintéressé, auquel sa nature d'esprit impose d'analyser ses goûts ! Tantôt, c'était sa vie qu* déroulait sous ses yeux son mouvant pano-
rama d'images mortes, demi effacées ou claires encore, lointaines ou rapprochées, de celles qui se dressent soudain dans toute leur vivante intensité passée ou de celles qu'il faut reconstruire peu à peu, par fragments rappelés Tun après l'autre, de celles qui conservent à jamais leur air de deuil ou de celles que le prisme du temps embellit. De temps en temps aussi, il pensait aux hommes, pour s'attendrir sur leurs misères ou s'indigner de leur folie, en méditatif qui les a toujours ignorés, qui ne sait les voir qu'à travers le miroir de soi-même, qui d'instinct les évite, ne s*intéresse à eux que par un effort d'intelligence, sent pourtant quelquefois que leur vie est la sienne, s'en afflige et s'en humilie, et se jure de les aimer :
alors, pour une heure, il devenait moraliste, philantrope, apôtre, prêt aux grands sacrifices, épris des grandes vertus. Mais, le plus
souvent, quand il laissait sa pensée suivre sa pente naturelle, elle entrait dans la chambre obscure où se forment les sentiments, en fouillait les recoins avec une curiosité inquiète et cruelle, recommençait dans cet étroit espace noir une exploration qu'elle avait faite mille fois, et revenait, riche de découvertes nouvelles, examiner, trier et classer son butin. C'était là le travail dont il ne se lassait jamais , qu'il accomplissait d'instinct, avec une sûreté parfaite, en opérateur infaillible : et il y trouvait un plaisir qui, pour être mélangé de beaucoup d'amertumes, n'en était pas moins son plaisir de prédilection. Il n'ignorait pas que des gens sages blâment ces inutiles examens de conscience, qui n'ont pour but que la satisfaction de vaines curiosités, et non pas le progrès moral; il savait que ceux qui s'y livrent glissent sur la pente du plus stérile des égoïsmes et usent en pure
perte le ressort de leur volonté ; il savait que rien d'utile, ni de beau, ni de bon n'en sortirait. Mais, obligé dans une autre partie de sa vie de dépenser beaucoup de force et beaucoup d'action, il lui plaisait de réserver ainsi pour lui seul ce qu'il croyait avoir de meilleur, et de le volatiliser en un poudroiement d'inutiles idées. Les raisonnements ne lui manquaient pas pour justifier à ses propres yeux cette disposition, qu'il avait fini par ériger en une sorte de système.
Ce jour-là, étendu dans sa pose habituelle, Richard Noral pensait — si tant est que des mots puissent rendre le vol incertain de sa rêverie :
« Je n'ai pas assez aimé 1...
» Je n'ai guère aimé celles que j'ai possédées : elles ont passé dans ma vie en me laissant à peine après elles de faibles souvenirs,
de faibles regrets , fugitives comme si leurs transports avaient été des songes ; quant aux autres , les inconnues que parfois j'ai cru pouvoir aimer, que j'ai vu passer et n'ai pas retrouvées, qui m'ont exalté quelques instants et que huit jours après j'aurais à peine distinguées dans des foules, leurs images se sont vite effacées. Est-ce que nos sensations s'évaporent donc comme des parfums qu'un souffle d'air dissipe ? ou bien est-ce que vraiment ces amours en allées, pour lesquelles j'ai pourtant souffert et pleuré, ont été en leur temps aussi légères, aussi irréelles qu'elles me paraissent à présent? Parfois, il me semble que je suis victime d'une erreur très simple : on ne conserve pas mieux dans sa mémoire la mesure exacte de ses joies que celle de ses douleurs, et de cet oubli l'on conclut que les joies ni les douleurs n'ont eu l'acuité qu'elles ont eue
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réellement. Alors, j'aurais éprouvé tout ce qu'on peut éprouver, j'aurais eu tout ce qu'on peut avoir, et si ce « tout » est si peu de chose, c'est qu'il est le passé... On ne sent la vie qu^au moment précis où on la vit; le plaisir ou le bonheur enfuis, il n'en reste en nous qu'une ombre qui s'efface — moins que rien... Peut-être...
» Mais peut-être aussi que je vois juste en moi-même; peut-être qu'il est cruellement vrai que je n'ai pas assez aimé.
» J'ai passé le mi-chemin de la vie, comme dit mon poète : entrée dans la zone neutre qui précède la vieillesse, moment mélancolique où, regardant à la fois le passé et l'avenir, il faut établir le bilan de ses souvenirs et de ses espérances. Je fais ce calcul, et je regrette ma jeunesse, parce que je n'en ai pas joui; je l'ai méconnue. J'ai dépensé en rêve la part de l'action, en action la part
du rêve. Je me suis laissé absorber par mille soins, que j'aurais pu et dû écarter. J'ai fait avec de grands efforts beaucoup de choses inutiles, et j'ai négligé toutes sortes de petits riens, que j'aurais pu cueillir sans peine et qui m'auraient rempli de joie. Chaque fois qu'un sentiment nouveau venait battre dans mon cœur, je Ten ai expulsé par un raisonnement.
Je ne me suis jamais abandonné. J'ai discuté tous mes désirs. Je ne connais aucune ivresse. J'ai marché par la grande route, et j'ignore les sentiers oii il y a des haltes de mousse, des fleurs, des fraises... Mais ma grande route n'était pas droite : j'ai trop zigzagué, je me suis trompé à plus d'un carrefour : en sorte que j'ignore également la paisible satisfaction des êtres instinctivement innocents, dont un unique amour légitime remplit la vie, et la satisfaction rassasiée et incurieuse de ceux qui ont fait la
large part à la fantaisie. J'ai le cœur inquiet à un âge où il doit être apaisé, j'aspire à des extases de vingt ans avec un esprit mûr et rétif à Textase. »
A ce moment de sa rêverie, les pensées de Richard cessèrent de se formuler dans des mots : elles prirent corps, elles devinrent des images qui Tentourèrent et se penchèrent sur lui. Ce furent des figures à demi-effacées, incertaines, flottant comme parmi des brumes, quelques-unes à peine estompées ou chargées de voiles épais. Chacune incarnait un souvenir plus ou moins lointain, plus ou moins précis. Plusieurs n'avaient pas de nom, pas d'histoire. Il les regardait complaisamment, saluait celles-ci d'un sourire intérieur, s'arrêtait un instant auprès de celleslà, leur parlait, les quittait pour d'autres. Presque toutes étaient sereines, amicalement indifférentes. « Au moins, elles n'ont pas
souffert », pensa-t-il. Puis il ajouta: « Moi non plus 1 » Et, répondant peut-être à Finterrogation qu'il lisait sur un des visages évoqués : « C'est qu'au fond nous ne nous aimions guère. » Une morte passa : « Elle, fît-il, je crois que je l'ai aimée... Elle a bien fait de mourir jeune... Ce qui est parfaitement beau, parfaitement pur, ne doit pas vieillir... » Il s'attardait, il aurait voulu retrouver la couleur de ces yeux éteints, les traits de ce visage évanoui, celle des cheveux, celle des robes qu'elle avait portées ; mais il ne put, rien ne se fixait, et, le flou de l'image l'irritant, il la quitta. Elle rjentra dans la troupe obscure des fantômes qui l'entouraient, et s'y perdit. Une autre lui succéda : plus nette, celle-là, plus vivante : très blonde, très belle, une épaisse chevelure tombant comme un manteau sur de magnifiques épaules nues, des yeux bleu
clair comme illuminés de tendresse, la taille cambrée dans une robe de satin noir qui faisait ressortir Téclat de la carnation. Les autres disparurent. Elle resta seule. Elle eut des gestes lents, caressants, séducteurs. Elle dégageait des effluves d'amour :
— Ah I Rose-Mary I murmura Richard.
Et il s'attrista : elle était partie, il ne savait plus rien d'elle, il ne la reverrait jamais.
Il allait s'abandonner, pour la centième fois, aux mêmes regrets stériles qu'éveillait toujours en lui l'apparition de Rose-Mary, quand la porte s'entr'ouvrit en criant un peu ; puis la tête d'une petite fille de trois ans apparut dans l'entrebâillement et une fraîche voix — bien vivante, cette fois, bien réelle — demanda :
— Papa, tu dors?...
Richard s'était à demi soulevé :
— Non, bébé, répondit-il.
— Alors, j'peux entrer, si tu dors pas?...
— Entre !...
L'enfant s'avança sur la pointe des pieds, le doigt dans la bouche, circonspecte et timide; puis, soudain, elle accéléra sa marche et fut devant le divan :
— Papa, dis, raconte-moi une histoire?...
— Non, bébé, pas à présent, je n'en sais point...
— Mais si, papa, tu en sais toujours...
Qu'est-ce qu'y avait une fois, dis?...
— Rien du tout. . . Laisse-moi me reposer. . . joue sous la table avec les papiers qui sont dans la corbeille... Il y a des journaux, regarde, je te les donne...
L'enfant fit une moue affligée, ses traits se déformèrent, elle fronça les sourcils, deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues.
— Voyons, Jeanne, sois raisonnable, dit Richard d'un ton conciliant... Ce soir, jeté promets, je te raconterai une histoire, une belle, qui durera longtemps... Pour le moment, amuse-toi toute seule, tu sais si bien ! . . .
Il V eut encore un moment d'hésitation, mais Forage n'éclata pas. Jeanne alla s'asseoir sous la table, vida la corbeille des vieux papiers, sans rien dire, et l'on n'entendit plus que le froissement des feuilles qu'elle maniait.
Richard avait repris sa pose nonchalante et refermé les yeux, pour continuer son rêve éveillé. Mais les figures de tout à l'heure ne revenaient pas, et quoiqu'il fît, sa pensée restait auprès de la fillette, qui jouait sans faire plus de bruit qu'une petite souris s'ébattant sous de vieux cartons. Il se déplaça pour la regarder. Elle rencontra son regard,
lui sourit, et même lui envoya un baiser, d'un geste adorable de grâce mutine. Il s'attendrit :
« Pauvre petite ! se dit-il en cessant de la suivre des yeux, elle vivra, comme sa mère, comme moi, comme tout le monde...
Elle joue, à présent, et ne sait pas qu'il y a un avenir plein de mystère... que sera-t-il pour elle !... Je voudrais tant qu'elle fût heureuse!... Et il est probable qu elle ne le sera pas... D'abord, si l'hérédité n'est pas un mot vide de sens, et pour peu que les dispositions léguées par les parents aillent en s'aggravant de génération en génération, elle sera nerveuse et sensible à l'excès, — comme moi et plus que moi : les hommes ont l'effort qui leur sert de cuirasse, les femmes peuvent s'abandonner plus librement au mal intérieur, et en souffrir davantage... Ensuite, elle est née en un triste temps, et qui
va s' attristant toujours plus : toutes sortes d'incertitudes entoureront son enfance, et Dieu sait ce qui l'attend ensuite!... »
Ici, la pensée de Richard dévia encore une fois, s'éloigna de la petite Jeanne et roula de nouveau des généralités :
« Ah! pauvre siècle que le nôtre, médiocre, anémique et pâle I Siècle d'impuissance individuelle, de stupides haines,, siècle de fer, siècle sans bonheur, siècle sans amour! Siècle de politiciens, de mécaniciens et de caporaux ! Malheur à quiconque y veut vivre en réservant son idéal et sa liberté ! La loi barbare du plus fort y promène son niveau sur les hautes têtes : et, meurtri par les tyrannies des majorités et de l'opinion, l'homme qui se refuse à abdiquer son âme n'a devant soi que souffrance et dépit I... Ahl malheureuse « âme moderne », que méconnaissent et déshonorent encore ceux qui pré-
tendent l'expliquer, ce n'est pas toi qui es faible, vile, honteuse, égoïste et pauvre 1 Quand tu n'es pas chevillée au corps de quelque inventeur de poudre sans fumée ou de quelque sergent instructeur, tu as au moins cette beauté de pleurer ce qu'on t'a pris, ce que tu. voudrais avoir et n'as pas, toutes les vertus d'amour dont tu sens s'agiter en toi les tronçons, le dévouement, la pitié, la foi, l'extase! On t'a mutilée, on t'a séchée, on t'a vidée, mais tu palpites encore de ton mieux dans le néant où l'on te laisse, tu t'élances vers l'inconnu de toute la force épuisée de ta noble essence. Et ceux qui ont le plus travaillé à ton abaissement te calomnient, parce qu'avec un reste de fie'rté tu refuses les pâtures déshonorées dont ils veulent tromper ta faim de justice, parce que tu peux encore repousser les flacons remplis de liqueurs frelatées où leurs mains ont collé
de menteuses étiquettes. Va, pauvre âme, si peu que tu vailles, tu vaux toujours mieux que ton temps, et...
Un cri perçant retentit : la petite Jeanne venait de se piquer avec une épingle restée dans les papiers ; et elle sanglotait en montrant son doigt :
— Y a du sang ! y a du sang 1
Richard, brusquement arraché à ses pensées, se leva en sursaut, sans avoir le temps de s'étirer, prit Tenfant dans ses bras, se mit à la consoler avec des tendresses de nourrice, et, comme rien ne réussissait, commença une histoire, en tâchant de se faire entendre à travers les cris :
— Il y avait une fois une petite fille... qui était très sage... On lui avait donné une belle poupée... et elle l'aimait beaucoup... Et il y avait un méchant chat... qui n'aimait pas les poupées... Et...
Mais Jeanne ne Técoutaitpas. 11 avait beau lui dire : « Écoute, écoute », essuyer le sang qui perlait goutte à goutte au bout du doigt menu, essuyer les larmes, rien n'y faisait, et la petite le repoussait en appelant :
— Maman ! maman !...
Ses cris furent entendus, une jeune femme entra :
— Ce n'est rien, expliqua Richard, elle s'est piqué le doigt avec une épingle, voilà tout. Console-la, Hélène, je t'en prie.
Deux baisers, une caresse, l'enfant se tut; puis Hélène la gronda doucement :
— ... Aussi, que venais-tu faire dans le cabinet de papa?... tu sais bien que tu ne dois pas... Tu déranges... Papa ne te veut pas...
— Je ne la veux pas, dit Richard, mais quand elle vient, je n'ai jamais le courage de la renvoyer.
— Il faudrait Favoir, dit Hélène... Enfin, ce sera une leçon... Allons, bébé, embrasse papa et laisse-le travailler...
La petite passa ses bras autour du cou de Richard, suivit sa mère, et la chambre fut de nouveau silencieuse. Mais Richard avait perdu le fil de sa rêverie, et n'avait aucune envie de s'appliquer à autre chose. Il restait désœuvré. Il s'assit devant sa table de travail, remua quelques papiers, les repoussa, se leva, marcha de long en large. Son oisiveté s'était trop prolongée, il se sentait énervé, fatigué, inutile. Pourtant, il s'approcha de sa bibliothèque, prit l'un après l'autre trois ou quatre volumes qu'il ouvrit, referma et replaça dans leurs rayons. Enfin, ses yeux tombèrent sur un petit livre relié en vélin, une élégante édition du Canzoniere de Dante. Il l'épousseta d'un souffle, s'assit, et, l'ouvrant au hasard, relut à demi-voix
le beau sonnet où le poète confie à son plus intime ami son doux rêve irréalisable d'amour et de bonheur :
Guido, je voudrais que toi, Lapo et moi, Nous fussions pris par un enchantement Et assis sur un vaisseau, qui à tout vent Par mer irait à notre volonté ;
De sorte que tempête ni autre mauvais temps Ne pût nous donner nul empêchement, # Mais que, toujours vivant dans même volonté^ Notre désir d'être ensemble augmentât.
Et monna Vanna et monna Bice ensuite, Avec celle qui est sous le chiffre de trente, — Que le bon enchanteur les pût mettre avec nous :
Là, je voudrais toujours parler choses d'amour,
Et que chacune d'elles fût heureuse.
Gomme nous le serions, je le crois, nous aussi.
Et Richard demeura les yeux fixés sur le